LX.

Nous savons par le sage Tamide de Vienne,--celui de tous les clercs

du roi Artus qui a le plus raconté des bontés de Galehaut,--que

nul chevalier de son temps ne le surpassait en largesse, valeur et

puissance, à l'exception du roi Artus auquel il n'est permis de

comparer personne. Il aurait tenté la conquête du monde, si Lancelot

en se rendant maître de ses pensées, ne l'eût décidé à servir le

roi Artus. «Le coeur d'un prud'homme, lui avait-il dit, est une

richesse bien préférable à la possession des terres et des royaumes.»

À compter de là, Galehaut ne vécut plus que pour Lancelot; car son

amour pour la dame de Malehaut lui était venu du désir de seconder

celui de son compain pour la reine Genièvre. Il avait vu avec douleur

Lancelot entrer dans la maison du roi; mais en l'éloignant de la

cour, il savait qu'il lui faisait violence. De son côté, Lancelot

cachait ses ennuis pour ne pas augmenter ceux de Galehaut; si bien

qu'ils chevauchèrent longtemps en évitant de se parler.

Avant d'entrer en Sorelois, ils passèrent la nuit dans un château

du duc d'Estrans, nommé la Garde du Roi, sur la rivière d'Hombre. Le

sommeil de Galehaut fut très-agité; il levait les bras et faisait des

exclamations qui ne pouvaient échapper à son ami. Le lendemain, ils

remontèrent: Galehaut, le chaperon abattu sur les yeux, parut vouloir

dépasser Lancelot et pressa le pas de son cheval jusqu'à l'entrée de

la forêt de Gloride, sur les marches du duché d'Estrans. Lancelot se

rapprochant alors de lui: «Cher sire, dit-il, vous avez des pensées

que vous me cachez; vous savez pourtant combien vous avez droit à

mon conseil.--Assurément, beau doux ami, répond Galehaut, et vous

savez aussi combien je vous aime; laissez-moi donc vous découvrir ce

que j'aurais voulu ne dire à personne. Dieu m'a donné tout ce que

pouvait désirer coeur d'homme. Aujourd'hui, la crainte de perdre

ce que j'aime autant qu'on peut aimer m'apporte chaque fois des

songes fâcheux. La nuit dernière, je me croyais dans la maison du

roi Artus; un énorme serpent s'élançait de la chambre de la reine,

venait à moi et m'environnait de flammes. Je sentais la moitié de mes

membres se dessécher. Puis j'entendais battre dans ma poitrine deux

coeurs entièrement de la même grandeur. L'un se détachait pour céder

la place à un léopard luttant contre une foule de bêtes sauvages;

l'autre ne sortait de ma poitrine qu'en m'arrachant la vie.

«--Cher sire, dit Lancelot, un prince sage comme vous êtes peut-il se

tourmenter d'un songe? Il faut laisser les femmes et les hommes sans

courage prendre un tel souci.--Ils annoncent parfois, dit Galehaut,

les choses à venir.--Non, l'avenir n'est pas à la connaissance des

hommes.--Je veux pourtant demander aux sages clercs ce que je dois

présumer de ces visions. Autrefois le roi Artus fut aussi visité par

des songes merveilleux, et l'intention lui en fut révélée par de

grands clercs. J'ai résolu de demander ces clercs au roi, et je les

ferai venir en Sorelois pour apprendre d'eux ce que je dois attendre

s'ils présagent ma mort, ou bien un surcroît d'honneur.»

Avant de quitter la Garde du Roi, Galehaut vêtit une chappe légère

d'isembrun[25], fourrée de cendal vert; et, pour mieux rêver à son

aise, il en abattit le chaperon sur ses yeux. Ainsi remontèrent-ils,

seulement accompagnés de quatre écuyers. Après avoir traversé le

fleuve d'Azurne qui confinait aux marches de Galore, ils suivirent

le cours de la Tarance jusqu'à l'entrée d'une forêt qui couvrait une

roche dominée par le grand et splendide château de l'Orgueilleuse

Garde. «Voilà,» dit Lancelot en l'apercevant, «une construction

merveilleuse.--Elle fut, répond Galehaut, érigée pour garder la

mémoire d'un grand orgueil et d'une folie des plus étranges. C'était

du temps où je méditais la guerre contre le roi Artus. Après l'avoir

conquise, je ne pensais pas avoir grande peine à soumettre tous les

autres rois du monde; et, dans cette confiance, je fis disposer sur

les murailles cent cinquante créneaux, pour autant de rois que je

voulais conquérir. J'aurais hébergé ces rois, dans le château, le

jour où je devais prendre le titre de roi des rois. Les fêtes du

couronnement auraient duré deux semaines: et après la messe du grand

jour, je me serais assis à table sur le plus haut siége, en manteau

royal, ma couronne sur un grand candélabre d'argent: autour de moi

se seraient assis les cent cinquante rois, leur couronne également

posée devant eux sur un moindre candélabre. Après le manger, tous

ces candélabres auraient été portés aux créneaux, jusqu'à la chute

du jour; puis on aurait enlevé les couronnes, pour les remplacer par

autant de cierges assez pesants pour n'avoir rien à craindre du vent

et rester allumés jusqu'au lendemain. Sur la plus haute tour aurait

étincelé, le jour, ma grande couronne, et la nuit le plus grand

cierge qu'on aurait pu façonner. Dans chacune des journées suivantes

j'aurais prodigué les dons les plus riches. Enfin, les fêtes passées,

j'aurais fait avec tous ces rois un voyage dans toutes les parties du

monde[26].»

[Note 25: _Isembrun_ ou _isangrin_, de couleur gris de fer.

_Isangrin_ est le nom du loup dans les romans de _Renart_, comme ceux

de _Brun_, l'ours; de _Roussel_, l'écureuil, etc.]

[Note 26: J'ai tenu à reproduire fidèlement le fond de ce projet

singulier de Galehaut, dont on a peine à entrevoir le côté _pratique_

et raisonnable.]

«Mais quand, par vos conseils, je me fus accordé avec le roi Artus,

j'ai dû cesser de nourrir ces projets. Sachez seulement, beau doux

ami, que je ne suis jamais entré dans ce château, sans laisser au

seuil tout sujet d'ennui et de tristesse. Et j'y vais aujourd'hui,

parce que j'ai, plus que jamais, besoin de réconfort.»

Mais voilà qu'arrivés au pied de la roche, et comme ils commençaient

à la gravir, leurs yeux sont frappés d'une grande merveille. Les

murs de l'enceinte, les tours elles-mêmes s'inclinèrent, puis

éclatèrent par le milieu. Galehaut voyant tomber les créneaux avance

de quelques pas, et ce qui restait des tours et des murailles

s'écroule avec un bruit effroyable. «Assurément, dit Galehaut, ce

que je vois est un présage de malheur.--Sire, reprend Lancelot,

n'allez pas vous affliger de pertes terriennes. Il faut laisser les

mauvais hommes gémir de la ruine de leurs domaines, parce qu'ils

n'ont d'autre valeur que celle de ces domaines. Pour nous, rendons

grâces au Seigneur-Dieu qui a bien voulu renverser le château avant

que nous y fussions entrés.» Galehaut se prit à sourire: «Beau doux

ami, vous attribuez donc mon chagrin à la ruine de ce château:

mais eût-il mieux valu que tous les châteaux du monde, sa perte ne

m'eût pas causé la moindre peine. Connaissez mieux le fond de mon

coeur, et sachez que jamais aucune perte de terre n'a troublé ma

sérénité, aucune conquête ne m'a donné la joie que j'attends de votre

compagnie. Mais je m'afflige des tourments de coeur que ces ruines me

présagent. Or ces tourments ne peuvent être que de vous à moi. Je vis

tellement en vous, qu'après votre mort, rien ne pourrait me donner la

force de vivre; et ce n'est pas seulement votre mort que je redoute,

mais votre éloignement. Ah! si la reine votre dame m'avait réellement

aimé, elle eût senti qu'il ne fallait pas vous donner à un autre,

fût-il le roi Artus. Je ne la blâme pas; j'aurais dû me souvenir

de ce qu'elle me dit un jour: _C'est folie de faire largesse de ce

dont on ne pourrait se passer._ Elle vous a donné au roi, pour vous

avoir tout à elle, et elle a bien fait. Mais ne l'oubliez pas, beau

doux ami, le jour que je perdrai votre compagnie, le monde perdra la

mienne.--Cher sire, avec l'aide de Dieu, pourrions-nous jamais cesser

d'être compains! Je me suis donné au roi Artus de votre consentement;

mais, pour être son homme, je n'en reste pas moins entièrement à vous

de corps et d'âme.»

Ainsi parlèrent-ils longuement, tout en continuant à chevaucher.

Les lieux où ils passèrent (nous laissons à d'autres le soin

d'en reconnaître la place) furent, d'abord la maison aux rendus

de Chesseline[27], fondée près du château du même nom par le roi

Glohier; puis une ville nommée Alentin[28], et enfin Sorhaus, la

principale cité du Sorelois. Et comme ils en approchaient, cent

chevaliers de la contrée vinrent à Galehaut, conduits par son oncle,

vieillard qui avait eu soin de son enfance. En tendant les bras à son

nourri, des larmes s'échappèrent de ses yeux. «Sire, dit-il, nous

avons été en grande crainte à votre endroit! nous vous supposions

mort ou gravement malade, en raison de l'étrange merveille dont nous

avons été témoins.»

[Note 27: _Var._ Dessous _Tesseline_.--_Chesseline_.]

[Note 28: Var. _Caellus_.]

«Que vous est-il donc arrivé? dit Galehaut, Ai-je perdu quelqu'un

de mes amis?--Non sire, vous n'avez perdu aucun de vos amis, grâce

à Dieu!» Galehaut ne veut pas en entendre davantage; il pique son

cheval, salue d'un air riant ses chevaliers, en passant devant eux.

L'oncle le suivait de son mieux: «Bel oncle, lui dit Galehaut, je

vous avais jusqu'à présent trouvé des plus fermes; il faut que vous

ayez bien changé, si vous avez pensé qu'une ruine de terre ou une

perte d'avoir pût me causer un vrai chagrin. Dites hardiment ce que

j'ai perdu, et sachez que je n'ai souci d'aucune perte ni d'aucun

gain.--Sire, il n'y a pas jusqu'à présent de grands dommages, mais

il y a des présages merveilleux. Dans tout le royaume de Sorelois,

il n'est pas une forteresse dont la moitié ne se soit écroulée dans

la même nuit.--Je m'en consolerai facilement, reprit Galehaut. J'ai

vu fondre le château que j'aimais le mieux, et je n'en ai pas été

plus mal à l'aise. Grâce à Dieu, j'ai reçu le don d'un coeur qui

n'eût assurément pu tenir dans la poitrine d'un petit homme; il ne

m'a jamais fait défaut. Les gens moins bien fournis de ce côté ne

comprendront jamais mon peu de souci de ce qui les accablerait.

Pourquoi s'émouvoir des merveilles qui arrivent à mon occasion? ne

suis-je pas moi-même une merveille plus grande encore?»

C'est ainsi que Galehaut accueillit la nouvelle de ce qui était

arrivé dans ses terres. Il fit dans Alentin belle chère aux

chevaliers et bourgeois de la ville. Le lendemain, il manda par ses

clercs aux barons de Sorelois qu'ils eussent à se trouver à Sorehau,

quinze jours après Noël. Il leur fit écrire d'autres lettres au roi

Artus pour le prier de lui envoyer les plus sages clercs de sa terre,

afin d'apprendre d'eux le sens de ses derniers songes. Mais ici le

conte laisse pour un temps Galehaut et Lancelot pour nous ramener à

la cour du roi Artus.

Les Romans de la Table Ronde (4/ 5) Mis en nouveau langage et accompagnés de recherches sur l'origine et le caractère de ces grandes compositions · 第 32 / 68 题