Nous savons par le sage Tamide de Vienne,--celui de tous les clercs
du roi Artus qui a le plus raconté des bontés de Galehaut,--que
nul chevalier de son temps ne le surpassait en largesse, valeur et
puissance, à l'exception du roi Artus auquel il n'est permis de
comparer personne. Il aurait tenté la conquête du monde, si Lancelot
en se rendant maître de ses pensées, ne l'eût décidé à servir le
roi Artus. «Le coeur d'un prud'homme, lui avait-il dit, est une
richesse bien préférable à la possession des terres et des royaumes.»
À compter de là, Galehaut ne vécut plus que pour Lancelot; car son
amour pour la dame de Malehaut lui était venu du désir de seconder
celui de son compain pour la reine Genièvre. Il avait vu avec douleur
Lancelot entrer dans la maison du roi; mais en l'éloignant de la
cour, il savait qu'il lui faisait violence. De son côté, Lancelot
cachait ses ennuis pour ne pas augmenter ceux de Galehaut; si bien
qu'ils chevauchèrent longtemps en évitant de se parler.
Avant d'entrer en Sorelois, ils passèrent la nuit dans un château
du duc d'Estrans, nommé la Garde du Roi, sur la rivière d'Hombre. Le
sommeil de Galehaut fut très-agité; il levait les bras et faisait des
exclamations qui ne pouvaient échapper à son ami. Le lendemain, ils
remontèrent: Galehaut, le chaperon abattu sur les yeux, parut vouloir
dépasser Lancelot et pressa le pas de son cheval jusqu'à l'entrée de
la forêt de Gloride, sur les marches du duché d'Estrans. Lancelot se
rapprochant alors de lui: «Cher sire, dit-il, vous avez des pensées
que vous me cachez; vous savez pourtant combien vous avez droit à
mon conseil.--Assurément, beau doux ami, répond Galehaut, et vous
savez aussi combien je vous aime; laissez-moi donc vous découvrir ce
que j'aurais voulu ne dire à personne. Dieu m'a donné tout ce que
pouvait désirer coeur d'homme. Aujourd'hui, la crainte de perdre
ce que j'aime autant qu'on peut aimer m'apporte chaque fois des
songes fâcheux. La nuit dernière, je me croyais dans la maison du
roi Artus; un énorme serpent s'élançait de la chambre de la reine,
venait à moi et m'environnait de flammes. Je sentais la moitié de mes
membres se dessécher. Puis j'entendais battre dans ma poitrine deux
coeurs entièrement de la même grandeur. L'un se détachait pour céder
la place à un léopard luttant contre une foule de bêtes sauvages;
l'autre ne sortait de ma poitrine qu'en m'arrachant la vie.
«--Cher sire, dit Lancelot, un prince sage comme vous êtes peut-il se
tourmenter d'un songe? Il faut laisser les femmes et les hommes sans
courage prendre un tel souci.--Ils annoncent parfois, dit Galehaut,
les choses à venir.--Non, l'avenir n'est pas à la connaissance des
hommes.--Je veux pourtant demander aux sages clercs ce que je dois
présumer de ces visions. Autrefois le roi Artus fut aussi visité par
des songes merveilleux, et l'intention lui en fut révélée par de
grands clercs. J'ai résolu de demander ces clercs au roi, et je les
ferai venir en Sorelois pour apprendre d'eux ce que je dois attendre
s'ils présagent ma mort, ou bien un surcroît d'honneur.»
Avant de quitter la Garde du Roi, Galehaut vêtit une chappe légère
d'isembrun[25], fourrée de cendal vert; et, pour mieux rêver à son
aise, il en abattit le chaperon sur ses yeux. Ainsi remontèrent-ils,
seulement accompagnés de quatre écuyers. Après avoir traversé le
fleuve d'Azurne qui confinait aux marches de Galore, ils suivirent
le cours de la Tarance jusqu'à l'entrée d'une forêt qui couvrait une
roche dominée par le grand et splendide château de l'Orgueilleuse
Garde. «Voilà,» dit Lancelot en l'apercevant, «une construction
merveilleuse.--Elle fut, répond Galehaut, érigée pour garder la
mémoire d'un grand orgueil et d'une folie des plus étranges. C'était
du temps où je méditais la guerre contre le roi Artus. Après l'avoir
conquise, je ne pensais pas avoir grande peine à soumettre tous les
autres rois du monde; et, dans cette confiance, je fis disposer sur
les murailles cent cinquante créneaux, pour autant de rois que je
voulais conquérir. J'aurais hébergé ces rois, dans le château, le
jour où je devais prendre le titre de roi des rois. Les fêtes du
couronnement auraient duré deux semaines: et après la messe du grand
jour, je me serais assis à table sur le plus haut siége, en manteau
royal, ma couronne sur un grand candélabre d'argent: autour de moi
se seraient assis les cent cinquante rois, leur couronne également
posée devant eux sur un moindre candélabre. Après le manger, tous
ces candélabres auraient été portés aux créneaux, jusqu'à la chute
du jour; puis on aurait enlevé les couronnes, pour les remplacer par
autant de cierges assez pesants pour n'avoir rien à craindre du vent
et rester allumés jusqu'au lendemain. Sur la plus haute tour aurait
étincelé, le jour, ma grande couronne, et la nuit le plus grand
cierge qu'on aurait pu façonner. Dans chacune des journées suivantes
j'aurais prodigué les dons les plus riches. Enfin, les fêtes passées,
j'aurais fait avec tous ces rois un voyage dans toutes les parties du
monde[26].»
[Note 25: _Isembrun_ ou _isangrin_, de couleur gris de fer.
_Isangrin_ est le nom du loup dans les romans de _Renart_, comme ceux
de _Brun_, l'ours; de _Roussel_, l'écureuil, etc.]
[Note 26: J'ai tenu à reproduire fidèlement le fond de ce projet
singulier de Galehaut, dont on a peine à entrevoir le côté _pratique_
et raisonnable.]
«Mais quand, par vos conseils, je me fus accordé avec le roi Artus,
j'ai dû cesser de nourrir ces projets. Sachez seulement, beau doux
ami, que je ne suis jamais entré dans ce château, sans laisser au
seuil tout sujet d'ennui et de tristesse. Et j'y vais aujourd'hui,
parce que j'ai, plus que jamais, besoin de réconfort.»
Mais voilà qu'arrivés au pied de la roche, et comme ils commençaient
à la gravir, leurs yeux sont frappés d'une grande merveille. Les
murs de l'enceinte, les tours elles-mêmes s'inclinèrent, puis
éclatèrent par le milieu. Galehaut voyant tomber les créneaux avance
de quelques pas, et ce qui restait des tours et des murailles
s'écroule avec un bruit effroyable. «Assurément, dit Galehaut, ce
que je vois est un présage de malheur.--Sire, reprend Lancelot,
n'allez pas vous affliger de pertes terriennes. Il faut laisser les
mauvais hommes gémir de la ruine de leurs domaines, parce qu'ils
n'ont d'autre valeur que celle de ces domaines. Pour nous, rendons
grâces au Seigneur-Dieu qui a bien voulu renverser le château avant
que nous y fussions entrés.» Galehaut se prit à sourire: «Beau doux
ami, vous attribuez donc mon chagrin à la ruine de ce château:
mais eût-il mieux valu que tous les châteaux du monde, sa perte ne
m'eût pas causé la moindre peine. Connaissez mieux le fond de mon
coeur, et sachez que jamais aucune perte de terre n'a troublé ma
sérénité, aucune conquête ne m'a donné la joie que j'attends de votre
compagnie. Mais je m'afflige des tourments de coeur que ces ruines me
présagent. Or ces tourments ne peuvent être que de vous à moi. Je vis
tellement en vous, qu'après votre mort, rien ne pourrait me donner la
force de vivre; et ce n'est pas seulement votre mort que je redoute,
mais votre éloignement. Ah! si la reine votre dame m'avait réellement
aimé, elle eût senti qu'il ne fallait pas vous donner à un autre,
fût-il le roi Artus. Je ne la blâme pas; j'aurais dû me souvenir
de ce qu'elle me dit un jour: _C'est folie de faire largesse de ce
dont on ne pourrait se passer._ Elle vous a donné au roi, pour vous
avoir tout à elle, et elle a bien fait. Mais ne l'oubliez pas, beau
doux ami, le jour que je perdrai votre compagnie, le monde perdra la
mienne.--Cher sire, avec l'aide de Dieu, pourrions-nous jamais cesser
d'être compains! Je me suis donné au roi Artus de votre consentement;
mais, pour être son homme, je n'en reste pas moins entièrement à vous
de corps et d'âme.»
Ainsi parlèrent-ils longuement, tout en continuant à chevaucher.
Les lieux où ils passèrent (nous laissons à d'autres le soin
d'en reconnaître la place) furent, d'abord la maison aux rendus
de Chesseline[27], fondée près du château du même nom par le roi
Glohier; puis une ville nommée Alentin[28], et enfin Sorhaus, la
principale cité du Sorelois. Et comme ils en approchaient, cent
chevaliers de la contrée vinrent à Galehaut, conduits par son oncle,
vieillard qui avait eu soin de son enfance. En tendant les bras à son
nourri, des larmes s'échappèrent de ses yeux. «Sire, dit-il, nous
avons été en grande crainte à votre endroit! nous vous supposions
mort ou gravement malade, en raison de l'étrange merveille dont nous
avons été témoins.»
[Note 27: _Var._ Dessous _Tesseline_.--_Chesseline_.]
[Note 28: Var. _Caellus_.]
«Que vous est-il donc arrivé? dit Galehaut, Ai-je perdu quelqu'un
de mes amis?--Non sire, vous n'avez perdu aucun de vos amis, grâce
à Dieu!» Galehaut ne veut pas en entendre davantage; il pique son
cheval, salue d'un air riant ses chevaliers, en passant devant eux.
L'oncle le suivait de son mieux: «Bel oncle, lui dit Galehaut, je
vous avais jusqu'à présent trouvé des plus fermes; il faut que vous
ayez bien changé, si vous avez pensé qu'une ruine de terre ou une
perte d'avoir pût me causer un vrai chagrin. Dites hardiment ce que
j'ai perdu, et sachez que je n'ai souci d'aucune perte ni d'aucun
gain.--Sire, il n'y a pas jusqu'à présent de grands dommages, mais
il y a des présages merveilleux. Dans tout le royaume de Sorelois,
il n'est pas une forteresse dont la moitié ne se soit écroulée dans
la même nuit.--Je m'en consolerai facilement, reprit Galehaut. J'ai
vu fondre le château que j'aimais le mieux, et je n'en ai pas été
plus mal à l'aise. Grâce à Dieu, j'ai reçu le don d'un coeur qui
n'eût assurément pu tenir dans la poitrine d'un petit homme; il ne
m'a jamais fait défaut. Les gens moins bien fournis de ce côté ne
comprendront jamais mon peu de souci de ce qui les accablerait.
Pourquoi s'émouvoir des merveilles qui arrivent à mon occasion? ne
suis-je pas moi-même une merveille plus grande encore?»
C'est ainsi que Galehaut accueillit la nouvelle de ce qui était
arrivé dans ses terres. Il fit dans Alentin belle chère aux
chevaliers et bourgeois de la ville. Le lendemain, il manda par ses
clercs aux barons de Sorelois qu'ils eussent à se trouver à Sorehau,
quinze jours après Noël. Il leur fit écrire d'autres lettres au roi
Artus pour le prier de lui envoyer les plus sages clercs de sa terre,
afin d'apprendre d'eux le sens de ses derniers songes. Mais ici le
conte laisse pour un temps Galehaut et Lancelot pour nous ramener à
la cour du roi Artus.