Galehaut prévoyait avec chagrin que Lancelot, une fois inscrit parmi
les chevaliers de la maison du roi, et admis au nombre des compagnons
de la Table ronde, lui échapperait pour devenir l'homme d'Artus.
Aussi eût-il tout donné pour le voir résister aux vives instances
que le roi et la reine ne devaient pas manquer de lui faire. Avant
de quitter la Roche aux Saisnes, Artus d'après les sages conseils
de messire Gauvain, avait prié la reine de venir remercier Lancelot
qui l'avait conquise. Genièvre en arrivant, regarda son ami, lui
jeta les bras au cou et lui rendit grâces de la délivrance du roi.
«Sire chevalier, dit-elle, je ne sais qui vous êtes, et j'en ai grand
regret. Mais vous avez tant fait pour mon seigneur que je vous offre
tout ce qu'il m'est permis de donner d'amour et de loyauté à loyal
chevalier.--Ma dame, grands mercis!» répond Lancelot d'une voix
tremblante. Le roi, témoin de l'entrevue, remercia vivement la reine
de ce qu'elle venait de faire et ne l'en prisa que davantage.
Alors, avec, une grâce insigne, la reine s'enquit de tous les
chevaliers qui avaient pris part à la quête de Lancelot. Sagremor
seul manquait: «Il était retenu, dit mess. Gauvain, par une
demoiselle à laquelle il avait donné son amour.» De son côté, la
reine raconta comment le chevalier qui venait de délivrer le roi
était tombé en frénésie, et avait dû sa guérison à une demoiselle
appelée la Dame du lac. «Le connaissez-vous? demanda le roi.--Je
sais maintenant quel il est; mais quant à son nom, je l'ignore
encore.--Eh bien, c'est Lancelot du Lac, celui que vous venez de
remercier; c'est lui qui vainquit les deux assemblées et fit ma paix
avec Galehaut.--Se peut-il!» s'écria la reine, en se signant et en
témoignant la plus grande joie d'apprendre ce qu'elle savait déjà
mieux que personne.
Après, ce fut le tour d'Hector: il montra mess. Gauvain, et demanda
qu'on le tînt quitte de la quête qu'il en avait entreprise. Mess.
Yvain le reconnut et courut l'embrasser en racontant comment Sagremor
et lui devaient à Hector la fin de leur captivité chez le sénéchal du
Roi des cent chevaliers. «Ce n'est pas tout, ajouta mess. Gauvain;
je l'avais vu auparavant faire vider les arçons à Sagremor et à
Keu, à messire Yvain, devant la Fontaine du Pin.» Chacun alors de
faire honneur à Hector, en présence de la nièce d'Agroadain, son
orgueilleuse amie[22].
[Note 22: T. I, p. 340.]
On annonça que les tables étaient dressées. Quand on fut levé, le
roi prenant la reine à part la pria de l'aider à retenir Lancelot
compagnon de la Table ronde. «Sire, répond-elle, vous savez qu'il est
déjà compain de Galehaut; c'est de Galehaut qu'il faut d'abord avoir
le consentement.»
Le roi se rapproche aussitôt de Galehaut et le prie de trouver
bon que Lancelot soit de sa maison. «Sire, répond Galehaut, j'ai
fait tout ce que Lancelot m'avait demandé pour gagner votre
amitié; mais si j'étais privé de sa compagnie, je souhaiterais de
mourir: voulez-vous m'arracher la vie?» Le roi regarde la reine et
lui fait un signe pour qu'elle se jette aux genoux de Galehaut.
Elle s'incline devant les deux amis; quand Lancelot la voit en
posture de suppliante, il ne peut se contenir et, sans attendre
la réponse de Galehaut: «Dame, dit-il, nous ferons tout ce qu'il
vous plaira demander.--Grands mercis!» dit la reine. Et Galehaut
à son tour: «Puisqu'il en est ainsi, j'entends que vous ne l'ayez
pas seul. J'aime mieux tout quitter en le gardant, que me séparer
de lui au prix de l'empire du monde. Veuillez, sire, me retenir
aussi.--Je n'aurais pu, répond le roi, demander sans outrecuidance
un tel honneur pour ma maison; je vous retiens donc non comme mes
chevaliers, mais comme mes compagnons. Et vous, Hector, ne serez-vous
pas aussi des nôtres?--Pour refuser, sire, il me faudrait oublier
tout sentiment d'honneur.»
Et le lendemain, le roi tint une cour plénière qui dura huit jours,
et qui finit à la Toussaint. Il y porta couronne et reçut à la Table
ronde les trois nouveaux compagnons.
Durant les fêtes, il eut soin de mander les quatre clercs chargés de
mettre en écrit les actes des temps aventureux. Ils se nommaient:
Arrodian de Cologne, Tamide de Vienne, Thomas de Tolède et Sapiens
de Baudas. Ils continuèrent leur livre à partir des gestes de mess.
Gauvain et des dix-neuf compagnons de sa quête. Puis ils arrivèrent
aux prouesses d'Hector dont la quête se rapportait encore à mess.
Gauvain; le tout devant être compris dans l'histoire de Lancelot,
branche elle-même, du grand livre du Saint Graal[23].
[Note 23: Le manuscrit 751, fº 144 vº, ajoute quelques lignes
qui montrent assez bien comme ont été remaniées les premières
rédactions: «Et le grant conte de Lancelot convient repairier en la
fin à Perceval qui est chiés et la fin de tos les contes ès autres
chevaliers. Et tout sont branches de lui (c'est-à-dire se rapportent
à Perceval), qu'il acheva la grant queste. Et li contes Perceval
meismes est une branche del haut conte del Graal qui est chiés de tos
les contes» (ms. 751, fº 144 vº).
Mais dans la _Quête du saint Graal_, Perceval (dans la plus ancienne
rédaction, nommé Pelesvaus) n'est plus le héros qui découvre le Graal
et accomplit les dernières aventures. Galaad, le chevalier vierge,
fils naturel de Lancelot, est substitué au _Perceval_ des dernières
laisses du Lancelot. La manie des prolongements aura conduit à ces
modifications des premières conceptions. Et c'est la difficulté de
distinguer ces retouches successives qui a donné à la critique, qu'on
me pardonne l'expression, tant de fils à retordre.]
De la Roche aux Saisnes le roi se rendit à Karaheu en Bretagne,
et permit à Galehaut, non sans regret, d'emmener Lancelot en
Sorelois[24], à la condition de le ramener, vers la prochaine fête de
Noël, dans la ville où il avait eu le bonheur de les armer chevaliers.
[Note 24: Dans notre roman, le Sorelois est, comme au théâtre, les
coulisses. Les acteurs s'y retirent pendant que d'autres personnages
remplissent la scène. Le romancier y envoie Lancelot, pour nous
avertir qu'il va suivre un autre courant de traditions et joindre
un nouveau rameau à la branche principale. Ces rameaux sont déjà au
nombre de cinq:
1º La reine aux grandes douleurs.
2º Les Enfances.
3º La prise de la Douloureuse garde.
4º Le Galehaut.
5º La guerre d'Écosse.
Le sixième qu'on va lire pourrait s'appeler _Les deux Genièvres_ et
_la mort de Galehaut_.]