Il fallait maintenant arracher le roi Artus des mains de
l'artificieuse enchanteresse Camille. Nous avons dit que la porte
de la Roche aux Saisnes était impénétrable pour les assiégeants;
mais, grâce à l'anneau que Lancelot avait reçu de la Dame du lac, le
sortilége pouvait être conjuré. Notre héros passa d'abord au milieu
de gens d'armes bretons chargés d'empêcher les Irois de faire sortir
le roi et de l'emmener en Irlande. Il se fit reconnaître d'eux et
put entrer sans difficulté dans la forteresse. Renverser le premier
qui tenta de lui fermer le passage; tuer, blesser, navrer, mettre
en fuite ceux qu'il trouva dans les premières chambres, fut pour
Lancelot l'affaire d'une heure. Il parvint enfin dans une salle où
Camille était assise auprès de son ami, le beau Gadresclain: il
commença par fendre jusqu'aux épaules le jouvenceau, sans égard pour
les cris désespérés de la dame; puis il sortit en fermant la porte
pour aller trouver le geôlier: «Tu es mort, lui dit-il, si tu ne me
conduis vers ceux que tu as charge de garder.» Le geôlier tremblant
de peur le mène à la tournelle où étaient Artus et Gaheriet. «Vous
êtes libres,» leur dit-il. Artus remercie son libérateur qu'il
ne reconnaît pas. De là, Lancelot se fait conduire à la prison
de Galehaut et de ses compagnons. Les premiers mots de Galehaut
sont: «Que ferai-je de la liberté, quand j'ai perdu la fleur de
chevalerie? Où trouverai-je le courage de vivre, loin de celui que
j'aime plus que la vie?--Ne vous affligez pas tant, dit Lancelot en
levant son heaume: me voici, cher sire.» Et ils s'élancent dans les
bras l'un de l'autre, ils se baisent mille fois. Et mess. Gauvain
revenu vers le roi lui disait: «Sire, voilà celui dont nous étions
en quête: Lancelot du Lac est devant vous, le fils du roi Ban de
Benoïc, celui qui ménagea votre paix avec Galehaut.» Grande fut
la surprise, l'admiration et la joie du roi Artus. «Beau sire,
dit-il à Lancelot, je vous mets en abandon ma terre, mon honneur et
moi-même.» Lancelot le releva en rougissant de confusion. Quand le
geôlier eut rapporté aux prisonniers leurs épées, ils montèrent à
la grande tour dont l'entrée était défendue par de fortes barres.
Lancelot, jugeant que leurs efforts seraient inutiles pour les
lever, retourne à la chambre où il avait enfermé Camille: il la
saisit par les tresses, et menace de lui trancher la tête. «Ne vous
suffit-il d'avoir tué mon ami?--Non; j'entends que vous me fassiez
ouvrir la grande tour.--J'aime mieux mourir et souffrir de vous ce
que jamais loyal chevalier n'aurait la cruauté de faire.» Lancelot
hausse encore l'épée; elle crie merci, promet de le satisfaire et le
conduit à la porte de la tour: «Ouvrez,» dit-elle aux chevaliers qui
la gardaient. «Nous n'en ferons rien,» répondent-ils. Mais Lancelot
tenant de nouveau son épée suspendue sur la tête de Camille, les
chevaliers promettent d'ouvrir si on les laisse sortir sains et
saufs; ce qui leur est accordé. Les portes cèdent; le roi Artus
avertit mess. Gauvain d'entrer le premier, pour indiquer qu'il en est
mis en possession. Les chevaliers bretons pénètrent dans le château;
la bannière du roi remplace sur les créneaux de la tour celle
d'Hargodabran. On visite toutes les salles, tous les souterrains.
Dans un réduit secret, Keu le sénéchal trouve une demoiselle
enchaînée contre un pilier. Elle avait été longtemps l'amie du
chevalier que Lancelot venait d'immoler aux pieds de Camille. Camille
la retenait captive et loin de tous les yeux, par l'effet d'une
jalousie furieuse. Quand elle fut déliée Keu demanda où se trouvaient
les derniers prisonniers. «Qui vient me délivrer? dit-elle.--C'est
le roi Artus, le vrai seigneur de la Roche aux Saisnes.--Dieu soit
loué! Mais êtes-vous assuré contre la fausse Camille?--Elle est en
notre pouvoir.--Ce n'est pas assez, et vous n'avez rien gagné, si
vous lui laissez emporter ses boîtes et son livre. En ouvrant le
grimoire, elle peut enfermer le château dans un déluge d'eau, et vous
noyer tous tant que vous êtes.--Mais ce grimoire, où est-il?--Là,
dans ce grand coffre.» Keu essaie d'ouvrir le coffre, mais voyant ses
efforts inutiles, il y met le feu et le réduit en cendres avec tout
ce qu'il contenait.
Camille sentit aussitôt que son pouvoir lui échappait; et ne pouvant
espérer la merci de ceux qu'elle avait indignement attirés dans ses
piéges, elle n'écouta que son désespoir: elle se précipita du haut
de la roche. On recueillit ses membres ensanglantés; le roi les fit
réunir et enfermer dans une tombe sur laquelle on inscrivit le nom et
la triste fin de la belle et criminelle magicienne, qu'il ne pouvait
s'empêcher de plaindre et même un peu de regretter.