Lancelot et mess. Gauvain allaient se rendre près de la dolente
reine, quand entra dans leur tente la demoiselle qui leur avait,
quelques jours auparavant, indiqué la place où les Bretons avaient
établi leur camp. Nos chevaliers ne soupçonnaient pas en elle
une émissaire de la perfide Camille: elle venait les sommer de
tenir la promesse qu'ils lui avaient faite. «Demoiselle, lui dit
mess. Gauvain, vous avez choisi un fâcheux moment: nous n'avons
déjà que trop à faire.--C'est pour vous être en aide que je suis
venue. Apprenez que les Irois veulent emmener dans leur île le roi
Artus, pour être mieux assurés de le garder. Je viens vous offrir
un moyen de les prévenir; vous n'aurez qu'à me suivre.--Grands
mercis, demoiselle,» répond mess. Gauvain. Et sans retard nos quatre
chevaliers, mess. Gauvain, Lancelot, Hector et Galehaut, s'arment,
montent et suivent la pucelle jusqu'aux premières lices de la Roche
aux Saisnes. «Le roi, dit-elle, sera emmené par une des issues; il
faut vous en partager la garde, tandis que j'entrerai pour revenir à
vous quand il sera temps.»
Elle les quitte et laisse ouverte la poterne qu'elle avait su
défermer. Nos quatre chevaliers demeurent en aguet, et bientôt
Lancelot entend la pucelle crier: «À l'aide! à l'aide![15]». Il
s'élance dans le courtil et voit à peu de distance vingt fer-armés
qui attaquent deux chevaliers couverts des armes du roi Artus et de
Gaheriet. Il broche vers eux; mais ceux qu'il venait défendre le
saisissent et le font tomber de cheval. Les autres se jettent sur
lui, lui prennent son épée et lui crient de se rendre s'il tient à
la vie. «Plutôt mourir que demander merci à des traîtres!» On le
désarme, on lui lie les mains; il est transporté dans une forte
prison.
[Note 15: «Aïe! aïe!» De là peut-être notre exclamation douloureuse:
_Aye! aye!_]
Les trois autres compagnons commençaient à perdre patience. Enfin
Galehaut croit apercevoir un chevalier revêtu des armes qu'on venait
de prendre à Lancelot, et qui semblait demander aide. Galehaut
s'élance; mais il est assailli comme Lancelot par vingt gloutons qui
l'abattent, le lient et le jettent en prison. Le même piége attendait
Hector et messire Gauvain. Désarmés à leur tour, ils sont liés et
conduits dans une grande geôle où ils eurent tout le temps de maudire
la messagère de la perfide magicienne.
Cependant la reine attendait Lancelot et mess. Gauvain. Quelle ne fut
pas sa douleur, son désespoir en apprenant de Lionel qu'une pucelle
les avait emmenés et sans doute trahis, puisqu'ils n'étaient pas
revenus. Le lendemain, elle vit, ainsi que tous les Bretons de l'ost,
les écus des quatre chevaliers suspendus aux murs de la Roche et
réunis à ceux du roi Artus et de Gaheriet. Pour comble de disgrâce,
les Saisnes devaient, ce jour-là même, tenter l'attaque du camp;
et c'était pour leur donner plus de chances de succès que Camille
avait attiré dans la Roche les plus redoutables champions de l'armée
opposée. La reine manda sur-le-champ messire Yvain de Galles qui dut,
avant d'aller vers elle, prendre l'avis des chevaliers revenus avec
lui de la quête de Lancelot. Elle le reçut en pleurant, au bas de la
tour: «Ma dame, dit Lionel, je ne dois pas entrer dans vos chambres
avant d'avoir mis à fin la quête entreprise; mais je vous offre tout
ce qu'il m'est permis de donner. Espérons que Dieu nous fera sortir
de ce mauvais pas.--Ah! pour Dieu, messire Yvain, sauvez l'honneur du
roi!» Mess. Yvain la soutenait et mêlait ses larmes aux siennes. Il
fut décidé qu'il tiendrait le lendemain, la place du roi et qu'on lui
obéirait comme au roi lui-même. La bannière royale fut mise aux mains
de Keu, ainsi le demandait sa charge de sénéchal.
Les Saisnes sortirent de leur camp en bon ordre, remplis de
confiance dans le succès de la journée. Mess. Yvain disposa et régla
la défense, en cela merveilleusement secondé par le roi Ydier de
Cornouailles. Celui-ci pour la première fois parut monté sur un
cheval bardé de fer, et non, comme c'était jusqu'alors l'usage, de
cuir vermeil ou de drap. On fut d'abord tenté de le blâmer, on finit
en l'imitant par montrer qu'on l'approuvait. Il fit encore une autre
chose nouvelle, ce fut d'arborer une bannière de ses armes, en
jurant d'avancer toujours au delà de toutes les autres bannières,
et de ne pas reculer d'un pas. Elle était blanche à grandes raies
(ou bandes) vermeilles, le champ de cordouan, les raies en écarlate
d'Angleterre; car en ce temps-là, les bannières n'étaient pas de
cendal, mais de cuir ou de drap[16].
[Note 16: «Li chans de cordouan et les raies d'escarlate à un drap
vermeil d'Angleterre. Ne tant comme l'en portoit-l'en à cel tems,
n'estoient-eles se de cuir vermeil non et de drap» (ms. 339, fº 63).]
Jamais les compagnons de la Table-Ronde ne firent mieux en l'absence
du roi Artus: aucune échelle ennemie ne put arrêter le preux Ydier:
de toute la journée il ne délaça pas son heaume, et jusqu'à la fin il
tint le serment de pousser en avant, tant qu'il y aurait des païens
à frapper. «Dieu, criait-il, me fasse la grâce de tenir mon voeu,
fût-ce au prix de ma vie! plus belle mort ne saurait être désirée.»
Les Saisnes finirent donc par lâcher pied et la chasse commença: en
tête des poursuivants se trouva toujours le grand cheval d'Ydier. Par
malheur, il passa sur le corps d'un Saxon qui avait gardé son épée
droite; la pointe en frappa le ventre du bon coursier, lequel prenant
le mors aux dents, alla s'affaisser et mourir un peu plus avant. Le
roi tomba engagé sous ses flancs, toute la chasse lui passa sur le
corps. Les échelles revinrent, après avoir poursuivi les Saisnes,
jusqu'aux abords de la tour, et la reine fut alors avertie que le
roi Ydier n'avait pas reparu. Elle sortit aussitôt avec ses dames,
parcourut le champ de bataille et découvrit enfin le bon roi qu'elle
fit lever doucement par ses dames et transporter dans ses chambres.
Là, les mires visitèrent ses plaies et parvinrent à les fermer; mais,
à partir de ce jour, Ydier ne put remonter à cheval et montrer sa
grande prouesse[17].
[Note 17: Remarquons que ce brave Ydier est roi de Cornouailles,
pays qui, suivant le roman de Tristan, ne produisit jamais de bons
chevaliers. C'est une preuve d'ailleurs surabondante de l'absence
primitive de tout lien entre les traditions de la cour d'Artus et la
Tristaneïde.]
Dans cette journée, les Saisnes et les Irois avaient perdu tant de
leurs meilleurs chevaliers qu'ils n'osèrent de longtemps renouveler
leurs attaques. Les Bretons transportèrent leur camp de l'autre
côté du fleuve, et cernèrent la Roche d'aussi près que pouvait le
permettre la pluie de flèches et de carreaux que les assiégés ne
cessaient d'entretenir, du haut de leurs créneaux et de leurs murs.