LV.

Lancelot et mess. Gauvain allaient se rendre près de la dolente

reine, quand entra dans leur tente la demoiselle qui leur avait,

quelques jours auparavant, indiqué la place où les Bretons avaient

établi leur camp. Nos chevaliers ne soupçonnaient pas en elle

une émissaire de la perfide Camille: elle venait les sommer de

tenir la promesse qu'ils lui avaient faite. «Demoiselle, lui dit

mess. Gauvain, vous avez choisi un fâcheux moment: nous n'avons

déjà que trop à faire.--C'est pour vous être en aide que je suis

venue. Apprenez que les Irois veulent emmener dans leur île le roi

Artus, pour être mieux assurés de le garder. Je viens vous offrir

un moyen de les prévenir; vous n'aurez qu'à me suivre.--Grands

mercis, demoiselle,» répond mess. Gauvain. Et sans retard nos quatre

chevaliers, mess. Gauvain, Lancelot, Hector et Galehaut, s'arment,

montent et suivent la pucelle jusqu'aux premières lices de la Roche

aux Saisnes. «Le roi, dit-elle, sera emmené par une des issues; il

faut vous en partager la garde, tandis que j'entrerai pour revenir à

vous quand il sera temps.»

Elle les quitte et laisse ouverte la poterne qu'elle avait su

défermer. Nos quatre chevaliers demeurent en aguet, et bientôt

Lancelot entend la pucelle crier: «À l'aide! à l'aide![15]». Il

s'élance dans le courtil et voit à peu de distance vingt fer-armés

qui attaquent deux chevaliers couverts des armes du roi Artus et de

Gaheriet. Il broche vers eux; mais ceux qu'il venait défendre le

saisissent et le font tomber de cheval. Les autres se jettent sur

lui, lui prennent son épée et lui crient de se rendre s'il tient à

la vie. «Plutôt mourir que demander merci à des traîtres!» On le

désarme, on lui lie les mains; il est transporté dans une forte

prison.

[Note 15: «Aïe! aïe!» De là peut-être notre exclamation douloureuse:

_Aye! aye!_]

Les trois autres compagnons commençaient à perdre patience. Enfin

Galehaut croit apercevoir un chevalier revêtu des armes qu'on venait

de prendre à Lancelot, et qui semblait demander aide. Galehaut

s'élance; mais il est assailli comme Lancelot par vingt gloutons qui

l'abattent, le lient et le jettent en prison. Le même piége attendait

Hector et messire Gauvain. Désarmés à leur tour, ils sont liés et

conduits dans une grande geôle où ils eurent tout le temps de maudire

la messagère de la perfide magicienne.

Cependant la reine attendait Lancelot et mess. Gauvain. Quelle ne fut

pas sa douleur, son désespoir en apprenant de Lionel qu'une pucelle

les avait emmenés et sans doute trahis, puisqu'ils n'étaient pas

revenus. Le lendemain, elle vit, ainsi que tous les Bretons de l'ost,

les écus des quatre chevaliers suspendus aux murs de la Roche et

réunis à ceux du roi Artus et de Gaheriet. Pour comble de disgrâce,

les Saisnes devaient, ce jour-là même, tenter l'attaque du camp;

et c'était pour leur donner plus de chances de succès que Camille

avait attiré dans la Roche les plus redoutables champions de l'armée

opposée. La reine manda sur-le-champ messire Yvain de Galles qui dut,

avant d'aller vers elle, prendre l'avis des chevaliers revenus avec

lui de la quête de Lancelot. Elle le reçut en pleurant, au bas de la

tour: «Ma dame, dit Lionel, je ne dois pas entrer dans vos chambres

avant d'avoir mis à fin la quête entreprise; mais je vous offre tout

ce qu'il m'est permis de donner. Espérons que Dieu nous fera sortir

de ce mauvais pas.--Ah! pour Dieu, messire Yvain, sauvez l'honneur du

roi!» Mess. Yvain la soutenait et mêlait ses larmes aux siennes. Il

fut décidé qu'il tiendrait le lendemain, la place du roi et qu'on lui

obéirait comme au roi lui-même. La bannière royale fut mise aux mains

de Keu, ainsi le demandait sa charge de sénéchal.

Les Saisnes sortirent de leur camp en bon ordre, remplis de

confiance dans le succès de la journée. Mess. Yvain disposa et régla

la défense, en cela merveilleusement secondé par le roi Ydier de

Cornouailles. Celui-ci pour la première fois parut monté sur un

cheval bardé de fer, et non, comme c'était jusqu'alors l'usage, de

cuir vermeil ou de drap. On fut d'abord tenté de le blâmer, on finit

en l'imitant par montrer qu'on l'approuvait. Il fit encore une autre

chose nouvelle, ce fut d'arborer une bannière de ses armes, en

jurant d'avancer toujours au delà de toutes les autres bannières,

et de ne pas reculer d'un pas. Elle était blanche à grandes raies

(ou bandes) vermeilles, le champ de cordouan, les raies en écarlate

d'Angleterre; car en ce temps-là, les bannières n'étaient pas de

cendal, mais de cuir ou de drap[16].

[Note 16: «Li chans de cordouan et les raies d'escarlate à un drap

vermeil d'Angleterre. Ne tant comme l'en portoit-l'en à cel tems,

n'estoient-eles se de cuir vermeil non et de drap» (ms. 339, fº 63).]

Jamais les compagnons de la Table-Ronde ne firent mieux en l'absence

du roi Artus: aucune échelle ennemie ne put arrêter le preux Ydier:

de toute la journée il ne délaça pas son heaume, et jusqu'à la fin il

tint le serment de pousser en avant, tant qu'il y aurait des païens

à frapper. «Dieu, criait-il, me fasse la grâce de tenir mon voeu,

fût-ce au prix de ma vie! plus belle mort ne saurait être désirée.»

Les Saisnes finirent donc par lâcher pied et la chasse commença: en

tête des poursuivants se trouva toujours le grand cheval d'Ydier. Par

malheur, il passa sur le corps d'un Saxon qui avait gardé son épée

droite; la pointe en frappa le ventre du bon coursier, lequel prenant

le mors aux dents, alla s'affaisser et mourir un peu plus avant. Le

roi tomba engagé sous ses flancs, toute la chasse lui passa sur le

corps. Les échelles revinrent, après avoir poursuivi les Saisnes,

jusqu'aux abords de la tour, et la reine fut alors avertie que le

roi Ydier n'avait pas reparu. Elle sortit aussitôt avec ses dames,

parcourut le champ de bataille et découvrit enfin le bon roi qu'elle

fit lever doucement par ses dames et transporter dans ses chambres.

Là, les mires visitèrent ses plaies et parvinrent à les fermer; mais,

à partir de ce jour, Ydier ne put remonter à cheval et montrer sa

grande prouesse[17].

[Note 17: Remarquons que ce brave Ydier est roi de Cornouailles,

pays qui, suivant le roman de Tristan, ne produisit jamais de bons

chevaliers. C'est une preuve d'ailleurs surabondante de l'absence

primitive de tout lien entre les traditions de la cour d'Artus et la

Tristaneïde.]

Dans cette journée, les Saisnes et les Irois avaient perdu tant de

leurs meilleurs chevaliers qu'ils n'osèrent de longtemps renouveler

leurs attaques. Les Bretons transportèrent leur camp de l'autre

côté du fleuve, et cernèrent la Roche d'aussi près que pouvait le

permettre la pluie de flèches et de carreaux que les assiégés ne

cessaient d'entretenir, du haut de leurs créneaux et de leurs murs.

Les Romans de la Table Ronde (4/ 5) Mis en nouveau langage et accompagnés de recherches sur l'origine et le caractère de ces grandes compositions · 第 27 / 68 题