Le roi n'était pas revenu de la chasse aux Saisnes en même temps que
mess. Gauvain. Il s'était arrêté de l'autre côté de la rivière, dans
l'espérance d'apercevoir au moins la dangereuse Camille. Elle parut
en effet à sa fenêtre et lui fit signe qu'elle voulait descendre
et parler à lui. Quand elle fut à la porte du château, «Sire, lui
dit-elle, on vous tient pour le premier entre tous les preux: si je
vous en crois, vous n'aimez aucune femme autant que vous m'aimez.
J'ai bien envie d'éprouver si vous parlez loyalement.--Camille, vous
le savez, je ne suis pas maître de vous refuser la moindre chose.--Ce
que j'ai à vous demander ne saurait donc vous causer grand'peine.
J'ai pris mes précautions: cette nuit, vous pourrez sans danger venir
me trouver. Le voulez-vous, le désirez-vous, comme je le désire
moi-même? Vous retournerez avant le jour; personne ne vous arrêtera,
ne devinera que nous devions passer la nuit ensemble.--Mais, Camille,
promettez-vous de ne rien refuser à mon amour?--Oui, par tous mes
dieux et les vôtres.--Je viendrai donc.--Maintenant, éloignez-vous;
il ne faut pas qu'on vous aperçoive. Quand vous reviendrez, vous
trouverez un fidèle valet pour vous ouvrir.»
Le roi rejoignit ses chevaliers; ils ne furent aucunement surpris de
le voir rayonnant de joie. Il envoya aussitôt vers la reine, pour lui
annoncer qu'il était revenu sain et sauf de la chasse, et qu'il avait
l'intention de passer la nuit au camp. Il l'engageait de son côté à
faire belle chère.
La reine avait averti, comme on a vu, Lionel de venir lui parler;
il arriva et elle le chargea de dire aux deux grands amis de se
rendre le soir dans la tour et d'entrer dans le jardin par une porte
secrète. «Madame, dit Lionel, je ne sais comment ils pourront quitter
leur couche, sans éveiller messire Gauvain et Hector qui occupent
la même tente.--Gauvain est donc de retour? reprend la reine. J'en
suis bien aise. Mais rien ne doit être impossible au coeur de nos
chevaliers. Ils feindront, je suppose, un grand besoin de repos, et
ils se mettront les premiers au lit. Hector et Gauvain suivront leur
exemple, et quand nos amis les verront endormis, ils se lèveront
doucement, tu les conduiras, et nous les attendrons aux premières
lices.»
Lionel remplit fidèlement le message: vous devinez la joie et le
doux espoir de Lancelot. Artus ne se promettait pas moindre fortune
aux mêmes heures. Quand les chambellans furent endormis, il réveilla
son neveu Gaheriet, auquel il avait confié le secret de son amoureux
aveuglement. Le valet de Camille les attendait à la première entrée
et les conduisit du verger, dans la première salle où la belle
Camille les reçut d'un visage riant. Elle aida même à désarmer le
roi; Gaheriet fut conduit à la couche d'une belle et jeune fille, et
Camille passa avec le roi dans une autre chambre où elle n'eut rien à
lui refuser. Il s'endormit dans les bras de sa trompeuse maîtresse:
mais bientôt un grand bruit le réveille; quarante chevaliers frappent
à la porte et paraissent. Le roi se lève et court à son épée, avant
même d'avoir passé ses braies. Les chevaliers (un d'eux portait plein
poing de chandelles) l'entourent, l'avertissent que la défense ne
lui servira de rien et qu'il est leur prisonnier. Ils lui arrachent
des mains sa bonne épée, et le saisissent pendant que d'autres vont
prendre Gaheriet. Puis on les enferme dans une chartre dont la porte
était ferrée.
Comme cela se passait à la Roche aux Saisnes, Lancelot et Galehaut,
après avoir doucement quitté leur couche, s'étaient armés et, sous la
conduite de Lionel, avaient gagné l'entrée du jardin. La reine avait
su trouver une raison pour éloigner de ses chambres toutes ses dames:
elle vint elle-même avec la dame de Malehaut ouvrir la porte secrète,
et les deux chevaliers ayant déposé leurs armes et attaché leurs
chevaux dans un endroit couvert, les suivirent dans l'une et l'autre
chambre. Douce fut pour eux la nuit, la première où leur étaient
données toutes les joies réservées aux plus tendres amoureux. Avant
le retour du jour, il prit envie à la reine d'aller, sans lumière,
toucher l'écu fendu que la Dame du lac lui avait envoyé. Les deux
parties en étaient rejointes, comme si elles n'eussent jamais été
séparées. Ainsi reconnut-elle que de toutes les femmes elle était
la plus aimée. Elle courut aussitôt réveiller la dame de Malehaut
pour lui montrer la merveille. La dame en riant prit Lancelot par
le menton, non sans le faire rougir en se faisant reconnaître pour
celle qui l'avait si longtemps retenu dans sa geôle: «Ah! Lancelot,
Lancelot! dit-elle, je vois que le roi n'a plus d'autre avantage
sur vous que la couronne de Logres!» Et comme il ne trouvait rien
à répondre de convenable: «Ma chère Malehaut, dit la reine, si je
suis fille de roi, il est fils de roi; si je suis belle, il est beau;
de plus il est le plus preux des preux. Je n'ai donc pas à rougir
de l'avoir choisi pour mon chevalier.» Le jour les avertit de se
séparer, avec l'espoir de bientôt reprendre ces doux entretiens.
Et cependant, Camille la magicienne faisait pendre aux créneaux de
la Roche les écus du roi Artus et de Gaheriet. Ce fut un grand sujet
d'étonnement et de douleur quand les Bretons les aperçurent. Ils ne
devinaient pas comment les Saisnes avaient fait une telle capture;
seulement ils supposaient qu'on les avait entourés comme ils allaient
reconnaître le camp ennemi. Dès que la reine aperçut ces douloureux
trophées, elle manda mess. Gauvain et Lancelot.