Plusieurs semaines passèrent: mais pour le grand coeur de Lancelot,
l'épreuve était trop rude. Il se voyait pour la première fois victime
d'une odieuse trahison; désarmé, enfermé: il pensait au message de
Lionel, aux souffrances de la reine en ne le voyant pas arriver.
Avait-elle pu savoir qu'il eût suivi une demoiselle inconnue, pour
partager avec mess. Gauvain, Hector et Galehaut, la prison de
l'artificieuse Camille.
Ces tristes pensées ne tardèrent pas à ébranler sa santé. Il cessa
de manger, il devint sourd à la voix de mess. Gauvain et de Galehaut
lui-même. Peu à peu le vide se fit dans sa tête; il sentit un trouble
étrange; ses yeux grandirent et s'allumèrent. Il devint un objet
d'épouvante pour ses compagnons de captivité. Le geôlier le voyant
hors de sens ouvrit une autre chambre et l'y enferma. Galehaut eût
bien voulu ne le pas quitter, au risque d'avoir à se défendre de sa
fureur insensée. «Ne vaudrait-il pas mieux, disait-il, mourir de ses
mains que vivre sans lui?» Mais il eut beau réclamer, il ne fléchit
pas le geôlier.
La nouvelle de la frénésie de Lancelot arriva bientôt aux oreilles
de la trompeuse enchanteresse. Elle demanda si le malheureux
chevalier pouvait être mis à rançon. «Demoiselle, répondit le
geôlier, ses compagnons assurent qu'il n'a pas sur terre de quoi
poser le pied.--Il n'y a donc aucun profit à le retenir. Ouvrez la
porte et qu'il s'éloigne!»
La sortie du château de la Roche donnait précisément sur la tour
du roi Artus. Sur la porte, Camille avait jeté un charme: les gens
du château pouvaient seuls l'ouvrir et la fermer; elle résistait à
tous les efforts de ceux qui auraient du dehors essayé de la rompre;
et quand les Saisnes y étaient rentrés, ils n'avaient plus rien à
craindre de ceux qui les poursuivaient.
Lancelot, au sortir de la Roche, arriva au milieu des tentes et
commença par les renverser çà et là. Puis il se jeta sur les
Bretons, qui ne le connaissaient pas, ne l'ayant vu que couvert de
ses armes, au passage du Gué. Tous s'enfuirent effrayés: il arrive
devant le logis du roi; la reine était aux fenêtres. Elle regarde,
entend crier: Au fou! et reconnaît dans ce fou Lancelot. Ses genoux
fléchissent, elle tombe sans mouvement. Quand elle revient de
pâmoison:--«J'en mourrai, dit-elle.--Ah! dit la dame de Malehaut,
pour Dieu! contenez-vous; peut-être Lancelot feint-il d'être en
frénésie afin de nous revoir. S'il a perdu le sens, il faut essayer
de le retenir, nous le guérirons. Je vais aller à lui.» La reine la
laisse descendre, en proie à la plus vive douleur; mais bientôt, ne
pouvant se contenir, elle ouvre, va, vient, retourne aux fenêtres. En
ce moment la dame de Malehaut s'approchait de l'insensé qui saisit
une pierre; elle fuit en poussant un cri auquel répond celui de la
reine. Lancelot, comme s'il eût reconnu la voix, aussitôt tressaille,
se rasseoit et se calme. La reine descend et s'étant approchée:
«Levez-vous,» dit-elle, et il se lève. Elle le prend par la main,
l'emmène en une chambre haute. «Quel est ce pauvre homme? demandent
les dames.--Le meilleur chevalier du monde, dont le sens est troublé:
mandez Lionel, peut-être l'entendra-t-il.» Lionel arrive et tend les
mains vers lui. Lancelot paraît se réveiller et s'élance furieux.
Pourtant la reine ne le quitte pas. La nuit venue, elle défend
d'allumer les cierges: «La clarté, dit-elle, lui ferait mal.» Elle
détache le bliau de Lancelot, le conduit au lit et se tient à ses
côtés. Et ceux qui la voient pleurer attribuent sa grande douleur à
la prise du roi.
Les jours, les mois passent sans produire le moindre changement dans
la forcenerie de Lancelot et dans les douleurs de la reine. Un jour
il arriva que les Saisnes firent une sortie contre les Bretons.
Lancelot, pour la première fois depuis dix jours, dormait. La reine
attirée par les cris d'alarme vient aux fenêtres, et voit les deux
partis prêts à fondre l'un contre l'autre. De sa chambre, la dame
de Malehaut l'entend sangloter: elle vient à elle: «Qu'avez-vous
encore?» dit-elle en la soutenant dans ses bras?--Hélas! quand tous
peuvent mourir, pourquoi ne le puis-je aussi? Ô Fleur de toute
chevalerie! que n'êtes-vous ce que vous étiez, la bataille serait
menée à meilleure fin!» Lancelot entend la voix, il se lève, se
jette sur une vieille lance pendue aux parois et s'en escrime contre
un pilier de la chambre, jusqu'à ce qu'elle vole en éclats. Alors
il tombe épuisé de faiblesse sur un bloc de pierre; ses yeux se
ferment, et la reine court le soutenir. Peut-être, pense-t-elle,
l'écu apporté l'autre jour par la demoiselle aura-t-il la vertu de le
calmer. Elle le passe autour de son cou; aussitôt il revient à lui.
«Où suis-je?--Dans la maison de la reine Genièvre.» À ces mots il
se pâme de nouveau; quand il se remet, la reine lui demande comment
il est. «Bien! Dieu merci! Où est monseigneur le roi et messire
Gauvain?--Ils sont en la Roche aux Saisnes, avec Gaheriet et les
autres compagnons.--Pourquoi ne suis-je plus avec eux? pourquoi ne
puis-je mourir avec eux, puisque ma dame est loin!» La reine le prend
dans ses bras: «Bel ami, me voici, je suis près de vous.» Il ouvre de
grands yeux, la reconnaît. «Ah! dame, dit-il, qu'elle vienne quand
elle voudra, puisque vous êtes ici!» Et toutes les dames ne devinent
pas que c'est de la mort qu'il entend parler. «Beau doux ami, reprend
la reine, me reconnaissez-vous?--Dame, je vous dois connaître, au
grand bien que vous m'avez fait.» On le croit alors guéri. C'est à
qui lui demandera comment il se trouve et ce qu'il avait eu. Mais
il ne peut en rien dire et fait d'inutiles efforts pour se tenir
levé. Il se regarde et voyant l'écu qu'on lui a passé au cou: «Dame!
s'écrie-t-il, ôtez moi cela.» Dès qu'on l'a ôté, il saute, court et
redevient forcené comme auparavant.
En ce moment entra dans la salle une belle et gente dame, vêtue
d'un drap blanc de soie, accompagnée de pucelles, de chevaliers et
sergents. La reine surmontant son désespoir soulève la tête, la
salue et la fait passer dans une chambre voisine où elles s'assoient
sur une couche. Au nom de Lancelot que la dame prononce, la reine
va fermer la porte: «Qu'est-ce? dit la dame.--Un sujet de grande
douleur; le meilleur chevalier du monde tombé dans la plus cruelle
frénésie.--Ouvrez la porte, dit la dame, et laissez-le venir.» La
reine conte auparavant comment on avait espéré de le guérir, jusqu'au
moment où on lui avait ôté l'écu qu'il avait à son cou. On rouvre la
porte, Lancelot arrive d'un bond, et la dame le prend par le poing
en l'appelant le _Beau trouvé_, nom qu'on lui donnait autrefois au
Lac[18]. En entendant ce nom, il s'arrête tout honteux. La dame
fait apporter l'écu.--«Ah! Bel ami, lui dit-elle, je viens ici de
bien loin pour votre guérison.» Dès qu'elle a passé l'écu à son cou
il rentre dans son bon sens. La dame le prend par la main et le
fait asseoir sur la couche; il la reconnaît et répand un torrent de
larmes, à la grande surprise de la reine qui ne devine pas encore
ce que la dame peut être. «Dame, dit Lancelot, je vous prie d'ôter
cet écu, il me fait souffrir mortellement.--Non, pas encore. Qu'on
m'apporte un onguent,» dit-elle à ses chevaliers. Quand on le lui
a présenté, elle en mouille ses pieds, ses bras, ses tempes et son
front. Le malade s'endort, et la dame revenant à la reine: «À Dieu,
reine, soyez-vous recommandée! je m'en vais; laissez dormir le
chevalier tant qu'il voudra. Dès qu'il se réveillera vous disposerez
un bain, vous l'y ferez entrer; il en sortira guéri. Ayez encore soin
de ne pas lui laisser quitter cet écu.--Ah! dame, répond la reine,
je vois que vous aimez bien ce chevalier, pour être venue si loin
afin de le guérir; ne me direz-vous pas qui vous êtes?--Assurément
je l'aime; j'avais pris soin de le nourrir quand il perdit son père
et sa mère; je l'ai conduit à la cour, et c'est à ma prière que le
roi le fit chevalier.--Soyez donc mille fois la bien venue!» dit
la reine en lui sautant au cou, et la couvrant de baisers. Je le
vois maintenant: vous êtes la Dame du lac. Pour Dieu! veuillez nous
demeurer, ne fût-ce que pour achever la guérison de notre chevalier.
Vous êtes la dame que je dois le plus aimer et honorer; vous avez
fait plus pour moi que jamais il ne fut fait pour autre femme. C'est
à vous que je dois cet écu, et vous le voyez, il a tenu ce qu'il
promettait.--Ah! reprit la Dame du lac, vous en verrez naître encore
d'autres merveilles; sachez que je vous l'avais envoyé, comme à la
dame la meilleure et la plus aimée. J'avais deviné quelle serait la
prouesse de cet incomparable chevalier; ainsi que j'ai dit, je le
conduisis à la cour et demandai au roi Artus de l'armer chevalier. Je
suis en effet revenue pour hâter sa guérison et pour vous annoncer
que le roi dans dix jours sortira de prison, grâce aux prouesses
de votre chevalier. En vous envoyant cet écu à Caradigan, je vous
mandai que personne au monde ne savait comme moi le fond de vos
pensées, et que j'aimais ce que vous aimiez, bien que ma tendresse
ne fût pas de la même nature. Aujourd'hui, je vous recommande une
chose: aimez avant tout celui qui avant tout vous aime et ne cessera
de vous aimer. Hélas! le monde ne permet pas de vivre sans péché;
votre amour, je le sais, est une folie: mais en vous y abandonnant en
faveur du plus digne d'être aimé, de la fleur de toute chevalerie,
vous témoignez encore de la grandeur de vos sentiments, de
l'excellence de votre raison[19]. Vous avez choisi la fleur de toute
chevalerie terrienne. Si vous avez gagné le premier des preux, vous
m'avez également gagnée. Mais je ne dois pas demeurer plus longtemps;
entraînée comme je le suis par une force que je ne puis vaincre: la
force d'amour. Celui que j'aime ne sait pas où je suis, bien que
j'aie pris pour me conduire son frère: si je tardais à revenir, il se
courroucerait, et l'on doit se garder de courroucer celui qu'on aime,
de qui l'on attend toutes les joies, et pour lequel on donnerait le
monde.»
[Note 18: Tome Ier, p. 27.]
[Note 19: «Li pechié dou siècle ne puent estre mené sans folie; mais
moult a grant confort de sa folie qui raison i trueve et honor; et
se vous poez folie trover en vos amors, ceste folie est desor totes
autres honorée, car vous aimez la signorie et la flor de tous les
chevaliers del monde.»]
La dame du lac en prenant congé laissait la reine Genièvre plus
joyeuse qu'elle n'avait été depuis longtemps; grâce à l'espoir de la
guérison de Lancelot. Elle s'approcha de lui, en prenant garde de ne
pas hâter le moment de son réveil. Lancelot ouvrit enfin les yeux,
en exhalant une faible plainte.--«Doux ami, dit la reine, comment
vous sentez-vous?--Bien; mais d'où vient que je suis faible?--Prenez
confiance, ami, bientôt serez-vous en santé.» Elle fait préparer un
bain pour lui; jamais malade ne fut entouré de soins plus tendres.
En peu de jours les forces lui reviennent; il retrouve sa première
vigueur, sa première beauté. Mais il est grandement émerveillé de ce
qu'il entend dire de sa frénésie qui lui faisait méconnaître tous
ceux qui l'entouraient, hors la reine et celle qui avait pris soin de
ses premières années. «Sans la Dame du lac, lui disait la reine, vous
ne seriez pas guéri.--«Je me souviens bien, répondait-il, de l'avoir
vue: seulement je croyais que c'était en rêve. Mais vous, chère
dame, pourrez-vous encore aimer celui que vous avez vu dans un état
si honteux?--Sur cela, n'ayez, doux ami, aucune crainte. Vous êtes
plus mon seigneur que je ne suis votre dame; et cesser de vous aimer
serait pour moi cesser de vivre.»
Voilà donc Lancelot revenu en parfaite santé: toutes les joies que
l'amour peut donner, il les ressent; il les partage avec la reine
qui ne se lasse pas de le contempler et de lui témoigner sa vive
tendresse. Que serait pour elle la vie, si elle n'en partageait avec
lui toutes les douceurs? Elle a pourtant un regret, une inquiétude:
c'est de le savoir trop vaillant, trop intrépide: elle ne pourra
l'empêcher de courir au-devant de tous les dangers, et d'exposer
constamment une vie dont dépend la sienne. Mais quoi! sans cette
incomparable prouesse, pourrait-elle se pardonner l'amour qu'elle lui
a voué, comme au plus loyal, au plus parfait des chevaliers?