LIII.

Le roi Artus était dans la grande cité de Londres quand y arriva

Lionel. Le varlet vit d'abord la dame de Malehaut qui le conduisit

dans la chambre de la reine. Grande fut la joie des deux dames en

apprenant qu'il venait du Sorelois. «Comment, lui demanda Genièvre,

le fait Galehaut et son ami?--Assez bien, dame, s'ils ne craignaient

d'être oubliés; j'ai charge d'enquérir comment ils pourront vous

revoir.»

Les deux dames, après s'être conseillées, croyaient avoir trouvé le

moyen de contenter leurs amis, quand arriva la nouvelle de l'entrée

des Saisnes et des Irois en Écosse. Ils avaient déjà mis le siége

devant le château d'Arestuel. Le roi Artus avait aussitôt mandé aux

barons de se rendre à Carduel. Il voulait réclamer le secours de

Galehaut; mais la reine lui persuada d'attendre que le besoin en

fût plus pressant. Cependant, elle donnait congé à Lionel en lui

recommandant de dire à Lancelot que son intention était de suivre le

roi en Écosse: il aurait donc soin d'y venir avec son ami, mais sous

des armes déguisées. Elle chargea encore Lionel de lui remettre une

bande de soie vermeille qu'il pourrait attacher à son heaume, et une

bande blanche oblique dont il chargerait le champ noir de l'écu qu'il

avait porté à la dernière assemblée. À ces dons elle joignit encore

le fermaillet de son cou, l'annelet de son doigt, un riche peigne

dont les dents étaient garnies de ses cheveux, enfin son aumônière et

sa ceinture.

Nous passerons rapidement sur l'entrée de mess. Gauvain et du

gentil Hector dans le pays de Sorelois. Mess. Gauvain triomphe des

nombreux obstacles qui en défendaient l'entrée: après avoir abattu

le chevalier chargé de l'arrêter sur le pont qu'il lui fallait

passer, il voit inscrire son nom près de ceux qui avaient avant lui

mis à fin les mêmes épreuves. C'était le roi Ydier de Cornouailles,

le roi Artus de Logres, Dodinel le Sauvage et Melian du Lis. Quand

Hector arrive pour lutter contre le dernier occupant du pont (mess.

Gauvain), il allait peut-être garder l'avantage sur le neveu d'Artus,

si celui-ci ne se fût avisé de lui demander son nom et l'objet

de sa quête. Alors ce fut à qui des deux persisterait à s'avouer

vaincu, à refuser l'honneur que l'autre voulait lui décerner. Mais

il leur fallait respecter la coutume et attendre que de nouveaux

chevaliers vinssent tenter de passer le pont qu'ils auraient défendu.

Heureusement Galehaut envoya un de ses hommes pour occuper la place.

Une demoiselle leur apprit que le prince des Lointaines-Îles était

avec son ami dans un manoir écarté de l'Île-Perdue. Pour y arriver,

il leur fallut livrer de nouveaux combats; d'abord contre deux

chevaliers de Galehaut, puis contre le Roi des cent chevaliers et

Lancelot lui-même. Lionel arriva justement de la cour de Logres pour

interrompre ces luttes aveugles et faire embrasser messire Gauvain

et Lancelot. Puis, la demoiselle amie d'Agravain sachant que mess.

Gauvain devait se trouver dans le Sorelois, vint lui rappeler que

son frère avait besoin du sang du meilleur des chevaliers. Messire

Gauvain ne l'avait pas oublié. Il tira d'abord à part Galehaut et

Lancelot, pour leur demander s'il ne leur conviendrait pas de se

rendre à l'ost du roi. C'était leur intention; mais, pour répondre au

désir de la reine, ils lui déclarèrent qu'ils tenaient à n'y paraître

que sous armes déguisées. «Je suivrai votre exemple,» dit mess.

Gauvain; «nous partirons à la fin de cette semaine et, d'ici là, nous

aurons le temps de nous faire saigner.»

Lancelot n'avait jamais eu besoin qu'on lui tirât du sang; mais il

ne voulait rien refuser à mess. Gauvain. Il se laissa donc ouvrir

les veines, et la demoiselle recueillit le sang et se hâta de le

rapporter à son amie. Dès qu'Agravain en fut légèrement arrosé, il

sentit éteindre l'ardeur de ses plaies; son bras reprit sa première

vigueur, comme auparavant le sang de mess. Gauvain l'avait rendue à

sa jambe malade.

Sur la fin de la semaine, ils quittèrent le Sorelois et ils

approchaient des marches d'Écosse, quand une demoiselle parut et

leur vint demander s'ils tenaient à savoir où campait l'ost du roi

Artus?--«Assurément, demoiselle.--Je vous le dirai si, de votre

côté, vous prenez l'engagement de me suivre pendant une heure où je

vous conduirai, dès qu'il me plaira de le réclamer.» Tous les quatre

consentirent.

«L'ost du roi, dit-elle, est à douze lieues d'Arestuel en Écosse,

devant la _Roche aux Saisnes_.» C'était une forteresse dont la

construction remontait au temps du mariage de Wortigern avec la soeur

d'Hengist. La belle Camille, soeur du roi Hargodabran le Saxon, y

résidait. Camille avait dans l'art des enchantements une science

égale à celle de Viviane et de Morgain. Par ses conjurations, le roi

Artus était devenu éperdûment amoureux d'elle, et elle ne désespérait

pas de lui faire passer le seuil des portes d'Arestuel.

On doit se souvenir que mess. Gauvain et les vingt compagnons de

sa quête s'étaient tous engagés à retourner, si le roi venait à

réclamer leur service, avant l'heureux succès de leur recherche;

mais ils devaient, dans ce cas, reparaître sous des armes déguisées.

Or Lancelot voulant de son côté demeurer inconnu, mess. Gauvain ne

pouvait encore annoncer le succès de sa quête et par conséquent

reparaître devant le roi Artus. Il fut donc convenu que tout en

apprenant à ses compagnons qu'il avait trouvé Lancelot, il leur

ferait comprendre que le moment n'était pas arrivé de le déclarer.

Il les retrouva sous des tentes séparées de celles du camp. Sagremor

seul n'avait pas reparu, retenu plus longtemps qu'il n'eût voulu par

sa nouvelle amie. Mess. Gauvain fit dresser sa tente et celle de son

jeune ami Hector assez près des compagnons de la quête. «Quel est,

lui demanda Keu le sénéchal, ce chevalier avec lequel vous êtes;

était-il des nôtres?--Non, sénéchal; mais vous n'aurez pas oublié, je

pense, celui qui vous abattit devant la Fontaine du Pin.--Il suffit:

nous répondons de sa prouesse.»

Galehaut et Lancelot partagèrent la tente de mess. Gauvain. Elle

était placée entre la ville d'Arestuel et le camp du roi. Avec nos

chevaliers étaient dix vaillants écuyers, sans compter le gentil

Lionel.

Ils avaient reposé une nuit quand le Roi, impatient de combattre

sous les yeux de la belle Camille, donna le signal de monter,

passa le gué et alla attaquer les Saisnes jusque dans leur camp.

Hector, messire Gauvain et ses dix-neuf compagnons formèrent avec

leurs nombreux sergents une forte échelle qui rejoignit les Bretons

quand déjà l'action était engagée et que les Saisnes, revenus d'un

premier effroi, avaient repris l'avantage sur leurs moins nombreux

assaillants. Galehaut et Lancelot apprirent encore plus tard, que

les Bretons et les Saisnes étaient aux prises: ils s'armèrent,

Galehaut des armes du Roi des cent chevaliers, Lancelot de ses

armes ordinaires, sauf la bande blanche à travers le champ noir de

l'écu, et le pennon flottant sur le heaume. Pour la première fois

était porté ce signe de reconnaissance[13]. Ils arrivent sous la

tour où la reine Genièvre se trouvait avec la dame de Malehaut; et

quand, en levant les yeux vers les créneaux, ils reconnurent leurs

dames, Lancelot eut grande peine à se maintenir en selle. Lionel

les accompagnait avec le chapeau et le haubergeon des sergents: la

reine le fit appeler par une de ses demoiselles; il descendit de

cheval, posa les lances dont ses bras étaient chargés contre le mur

de la tour et il monta les premiers degrés. Genièvre, de son côté,

descendit vers lui. «Lionel, dit-elle à la hâte, il faut que le fort

du tournoi[14] soit en vue de la tour.» Lionel revint à son cheval,

reprit ses lances et courut rapporter à Lancelot les paroles de la

reine. Mais Lancelot était tellement perdu dans ses rêveries qu'il

n'avait pas vu Lionel entrer dans la tour. Ayant même d'écouter, il

répondit: «Je ferai ce qui plaira à la reine.»

[Note 13: «Ce fu la premiere connoissance qui onc sous le roi Artu

fu portée sur hiaume» (msc. 339, fº 61, vº). Cette remarque d'un

romancier fin douzième siècle prouve au moins que l'usage était de

son temps déjà ancien.]

[Note 14: On donnait encore au douzième siècle le nom de _tournois_

ou _assemblées_ à toutes les grandes rencontres d'armées ennemies.]

Pour bien comprendre les incidents de la journée, il ne faut pas

oublier qu'un cours d'eau sépare les Bretons de leurs ennemis. Sur

la rive occupée par les Bretons est la tour de la reine; sur l'autre

rive la Roche aux Saisnes, et plus loin le camp des païens. Ceux-ci,

pris à l'improviste, avaient été d'abord assez maltraités; mais une

fois armés, comme ils étaient deux fois plus nombreux, ils allaient

contraindre les Bretons à repasser la rivière, quand mess. Gauvain

et ses dix-neuf compagnons, suivis de près par Lancelot et Galehaut,

arrivent à-propos et repoussent les Saisnes jusqu'aux premières

lices de leur camp. Lionel cependant, étonné de ne pas voir Lancelot

répondre aux voeux de sa dame, se jette au frein de son cheval

et lui répète que la reine désire vivement que la bataille ait

lieu devant la tour. Voilà Lancelot tout éperdu: «Lionel, dit-il,

retourne vers ma dame, et demande-lui si elle veut encore nous voir

revenir de son côté.»--Lionel obéit, et la reine le voyant approcher,

descend de la tour et lui répète que tel est son désir. Lancelot,

dès que la réponse lui est rendue, se rapproche de mess. Gauvain et

de ses compagnons: «Je sais, leur dit-il, un moyen de mettre aux

mains du roi autant de riches prisonniers qu'il lui plaira. Les

Bretons ne voient en vous que des chevaliers errants; tournez-vous

un instant contre eux, et repoussez-les au delà de la rivière; les

Saisnes, rassurés par le secours qui leur arrive, ne manqueront pas

de poursuivre, et quand ils auront passé le gué à la chasse des

nôtres, vous tournerez bride et frapperez sur eux comme vous savez

faire: alors nos hommes reprendront l'avantage, les païens saisis

d'épouvante fuiront à qui mieux-mieux, et je les recevrai à l'entrée

du gué.»

Galehaut applaudit au plan de son ami, mais mess. Gauvain hésitait:

«Je ne puis, disait-il, aller même pour un moment contre les gens du

roi mon seigneur.--Pourquoi? répond Galehaut, quand c'est pour le

mieux servir?» Et mess. Gauvain consentit.

Aussitôt le mouvement s'exécute; Lancelot, Galehaut, mess. Gauvain

et ses compagnons de quête font volte-face, et poussent devant eux

les Bretons étonnés qui reculent entraînant le roi lui-même dans leur

retraite. Ils repassent le gué en désordre; mais quand les Saisnes

l'ont eux-mêmes franchi en les chassant devant eux, mess. Gauvain

et les siens se tournent de nouveau contre eux, et après quelque

résistance, les Païens fléchissent, lâchent pied et arrivent effrayés

et pêle-mêle devant le gué qu'ils veulent à qui mieux mieux repasser.

Lancelot les y attendait au pied de la tour, avec ses écuyers. Ils

sont immolés à mesure qu'ils se présentent, et si grand fut le

carnage qu'à compter de ce moment le passage ne fut plus connu que

sous le nom de _Gué du sang_.

Jamais Lancelot n'avait tant frappé ni reçu tant de horions: son

écu était troué, son heaume bosselé et fendu, le cercle s'en était

détaché. La reine, qui ne le perdait pas de vue, appelle une de ses

demoiselles, et lui met entre les mains un riche heaume appartenant

au roi Artus. «Va, lui dit-elle, le présenter à ce preux chevalier

aux armes noires; je ne puis supporter la vue de tant de sang;

dis-lui de laisser commencer la chasse.» La demoiselle obéit;

Lancelot remercie, ôte son heaume et lace celui que la reine lui

envoie; puis il s'éloigne un peu et laisse libre le gué. Aussitôt les

Saisnes se pressent et passent dans le plus grand désordre. Lancelot,

les Bretons et le roi surtout, furieux, d'avoir été une fois

contraints de fuir, les poursuivent avec fureur. Grand fut le nombre

des prisonniers, parmi lesquels le frère du roi des Saisnes. Durant

la chasse, Artus fut trois fois désarçonné et trois fois relevé et

remonté par Lancelot.

Mais l'approche de la nuit contraignit enfin les Bretons victorieux à

cesser la poursuite. Il fut convenu que mess. Gauvain resterait pour

protéger le retour, pendant que Lancelot et Galehaut reviendraient

jusqu'à la tour de la reine. Genièvre descendit et tous, à l'envi

la saluèrent. Les bras de Lancelot étaient ensanglantés jusqu'aux

épaules: «Comment le faites-vous, lui demande la reine?--Bien,

dame.--Et ces bras ne sont-ils pas meurtris, brisés? Je veux m'en

assurer; descendez.» Elle ne peut alors se tenir d'embrasser son

ami; Galehaut reçoit de son amie la même étreinte; et la reine

approchant de l'oreille de Lancelot: «J'entends demain visiter ces

plaies à mon aise et pourvoir au meilleur moyen de les guérir.--Dame,

répond Lancelot, de vous seule pourraient venir les plaies

mortelles.--Remontez, doux ami, que personne n'ait soupçon de ce

que j'ai pu vous dire.» En ce moment le gros des chevaliers revenait

et repassait le gué. La reine ne les attend pas et rentre dans la

tour, mais après avoir averti Lionel de venir lui parler tandis que

Lancelot et Galehaut retourneraient à leur tente.

Les Romans de la Table Ronde (4/ 5) Mis en nouveau langage et accompagnés de recherches sur l'origine et le caractère de ces grandes compositions · 第 25 / 68 题