Le roi Artus était dans la grande cité de Londres quand y arriva
Lionel. Le varlet vit d'abord la dame de Malehaut qui le conduisit
dans la chambre de la reine. Grande fut la joie des deux dames en
apprenant qu'il venait du Sorelois. «Comment, lui demanda Genièvre,
le fait Galehaut et son ami?--Assez bien, dame, s'ils ne craignaient
d'être oubliés; j'ai charge d'enquérir comment ils pourront vous
revoir.»
Les deux dames, après s'être conseillées, croyaient avoir trouvé le
moyen de contenter leurs amis, quand arriva la nouvelle de l'entrée
des Saisnes et des Irois en Écosse. Ils avaient déjà mis le siége
devant le château d'Arestuel. Le roi Artus avait aussitôt mandé aux
barons de se rendre à Carduel. Il voulait réclamer le secours de
Galehaut; mais la reine lui persuada d'attendre que le besoin en
fût plus pressant. Cependant, elle donnait congé à Lionel en lui
recommandant de dire à Lancelot que son intention était de suivre le
roi en Écosse: il aurait donc soin d'y venir avec son ami, mais sous
des armes déguisées. Elle chargea encore Lionel de lui remettre une
bande de soie vermeille qu'il pourrait attacher à son heaume, et une
bande blanche oblique dont il chargerait le champ noir de l'écu qu'il
avait porté à la dernière assemblée. À ces dons elle joignit encore
le fermaillet de son cou, l'annelet de son doigt, un riche peigne
dont les dents étaient garnies de ses cheveux, enfin son aumônière et
sa ceinture.
Nous passerons rapidement sur l'entrée de mess. Gauvain et du
gentil Hector dans le pays de Sorelois. Mess. Gauvain triomphe des
nombreux obstacles qui en défendaient l'entrée: après avoir abattu
le chevalier chargé de l'arrêter sur le pont qu'il lui fallait
passer, il voit inscrire son nom près de ceux qui avaient avant lui
mis à fin les mêmes épreuves. C'était le roi Ydier de Cornouailles,
le roi Artus de Logres, Dodinel le Sauvage et Melian du Lis. Quand
Hector arrive pour lutter contre le dernier occupant du pont (mess.
Gauvain), il allait peut-être garder l'avantage sur le neveu d'Artus,
si celui-ci ne se fût avisé de lui demander son nom et l'objet
de sa quête. Alors ce fut à qui des deux persisterait à s'avouer
vaincu, à refuser l'honneur que l'autre voulait lui décerner. Mais
il leur fallait respecter la coutume et attendre que de nouveaux
chevaliers vinssent tenter de passer le pont qu'ils auraient défendu.
Heureusement Galehaut envoya un de ses hommes pour occuper la place.
Une demoiselle leur apprit que le prince des Lointaines-Îles était
avec son ami dans un manoir écarté de l'Île-Perdue. Pour y arriver,
il leur fallut livrer de nouveaux combats; d'abord contre deux
chevaliers de Galehaut, puis contre le Roi des cent chevaliers et
Lancelot lui-même. Lionel arriva justement de la cour de Logres pour
interrompre ces luttes aveugles et faire embrasser messire Gauvain
et Lancelot. Puis, la demoiselle amie d'Agravain sachant que mess.
Gauvain devait se trouver dans le Sorelois, vint lui rappeler que
son frère avait besoin du sang du meilleur des chevaliers. Messire
Gauvain ne l'avait pas oublié. Il tira d'abord à part Galehaut et
Lancelot, pour leur demander s'il ne leur conviendrait pas de se
rendre à l'ost du roi. C'était leur intention; mais, pour répondre au
désir de la reine, ils lui déclarèrent qu'ils tenaient à n'y paraître
que sous armes déguisées. «Je suivrai votre exemple,» dit mess.
Gauvain; «nous partirons à la fin de cette semaine et, d'ici là, nous
aurons le temps de nous faire saigner.»
Lancelot n'avait jamais eu besoin qu'on lui tirât du sang; mais il
ne voulait rien refuser à mess. Gauvain. Il se laissa donc ouvrir
les veines, et la demoiselle recueillit le sang et se hâta de le
rapporter à son amie. Dès qu'Agravain en fut légèrement arrosé, il
sentit éteindre l'ardeur de ses plaies; son bras reprit sa première
vigueur, comme auparavant le sang de mess. Gauvain l'avait rendue à
sa jambe malade.
Sur la fin de la semaine, ils quittèrent le Sorelois et ils
approchaient des marches d'Écosse, quand une demoiselle parut et
leur vint demander s'ils tenaient à savoir où campait l'ost du roi
Artus?--«Assurément, demoiselle.--Je vous le dirai si, de votre
côté, vous prenez l'engagement de me suivre pendant une heure où je
vous conduirai, dès qu'il me plaira de le réclamer.» Tous les quatre
consentirent.
«L'ost du roi, dit-elle, est à douze lieues d'Arestuel en Écosse,
devant la _Roche aux Saisnes_.» C'était une forteresse dont la
construction remontait au temps du mariage de Wortigern avec la soeur
d'Hengist. La belle Camille, soeur du roi Hargodabran le Saxon, y
résidait. Camille avait dans l'art des enchantements une science
égale à celle de Viviane et de Morgain. Par ses conjurations, le roi
Artus était devenu éperdûment amoureux d'elle, et elle ne désespérait
pas de lui faire passer le seuil des portes d'Arestuel.
On doit se souvenir que mess. Gauvain et les vingt compagnons de
sa quête s'étaient tous engagés à retourner, si le roi venait à
réclamer leur service, avant l'heureux succès de leur recherche;
mais ils devaient, dans ce cas, reparaître sous des armes déguisées.
Or Lancelot voulant de son côté demeurer inconnu, mess. Gauvain ne
pouvait encore annoncer le succès de sa quête et par conséquent
reparaître devant le roi Artus. Il fut donc convenu que tout en
apprenant à ses compagnons qu'il avait trouvé Lancelot, il leur
ferait comprendre que le moment n'était pas arrivé de le déclarer.
Il les retrouva sous des tentes séparées de celles du camp. Sagremor
seul n'avait pas reparu, retenu plus longtemps qu'il n'eût voulu par
sa nouvelle amie. Mess. Gauvain fit dresser sa tente et celle de son
jeune ami Hector assez près des compagnons de la quête. «Quel est,
lui demanda Keu le sénéchal, ce chevalier avec lequel vous êtes;
était-il des nôtres?--Non, sénéchal; mais vous n'aurez pas oublié, je
pense, celui qui vous abattit devant la Fontaine du Pin.--Il suffit:
nous répondons de sa prouesse.»
Galehaut et Lancelot partagèrent la tente de mess. Gauvain. Elle
était placée entre la ville d'Arestuel et le camp du roi. Avec nos
chevaliers étaient dix vaillants écuyers, sans compter le gentil
Lionel.
Ils avaient reposé une nuit quand le Roi, impatient de combattre
sous les yeux de la belle Camille, donna le signal de monter,
passa le gué et alla attaquer les Saisnes jusque dans leur camp.
Hector, messire Gauvain et ses dix-neuf compagnons formèrent avec
leurs nombreux sergents une forte échelle qui rejoignit les Bretons
quand déjà l'action était engagée et que les Saisnes, revenus d'un
premier effroi, avaient repris l'avantage sur leurs moins nombreux
assaillants. Galehaut et Lancelot apprirent encore plus tard, que
les Bretons et les Saisnes étaient aux prises: ils s'armèrent,
Galehaut des armes du Roi des cent chevaliers, Lancelot de ses
armes ordinaires, sauf la bande blanche à travers le champ noir de
l'écu, et le pennon flottant sur le heaume. Pour la première fois
était porté ce signe de reconnaissance[13]. Ils arrivent sous la
tour où la reine Genièvre se trouvait avec la dame de Malehaut; et
quand, en levant les yeux vers les créneaux, ils reconnurent leurs
dames, Lancelot eut grande peine à se maintenir en selle. Lionel
les accompagnait avec le chapeau et le haubergeon des sergents: la
reine le fit appeler par une de ses demoiselles; il descendit de
cheval, posa les lances dont ses bras étaient chargés contre le mur
de la tour et il monta les premiers degrés. Genièvre, de son côté,
descendit vers lui. «Lionel, dit-elle à la hâte, il faut que le fort
du tournoi[14] soit en vue de la tour.» Lionel revint à son cheval,
reprit ses lances et courut rapporter à Lancelot les paroles de la
reine. Mais Lancelot était tellement perdu dans ses rêveries qu'il
n'avait pas vu Lionel entrer dans la tour. Ayant même d'écouter, il
répondit: «Je ferai ce qui plaira à la reine.»
[Note 13: «Ce fu la premiere connoissance qui onc sous le roi Artu
fu portée sur hiaume» (msc. 339, fº 61, vº). Cette remarque d'un
romancier fin douzième siècle prouve au moins que l'usage était de
son temps déjà ancien.]
[Note 14: On donnait encore au douzième siècle le nom de _tournois_
ou _assemblées_ à toutes les grandes rencontres d'armées ennemies.]
Pour bien comprendre les incidents de la journée, il ne faut pas
oublier qu'un cours d'eau sépare les Bretons de leurs ennemis. Sur
la rive occupée par les Bretons est la tour de la reine; sur l'autre
rive la Roche aux Saisnes, et plus loin le camp des païens. Ceux-ci,
pris à l'improviste, avaient été d'abord assez maltraités; mais une
fois armés, comme ils étaient deux fois plus nombreux, ils allaient
contraindre les Bretons à repasser la rivière, quand mess. Gauvain
et ses dix-neuf compagnons, suivis de près par Lancelot et Galehaut,
arrivent à-propos et repoussent les Saisnes jusqu'aux premières
lices de leur camp. Lionel cependant, étonné de ne pas voir Lancelot
répondre aux voeux de sa dame, se jette au frein de son cheval
et lui répète que la reine désire vivement que la bataille ait
lieu devant la tour. Voilà Lancelot tout éperdu: «Lionel, dit-il,
retourne vers ma dame, et demande-lui si elle veut encore nous voir
revenir de son côté.»--Lionel obéit, et la reine le voyant approcher,
descend de la tour et lui répète que tel est son désir. Lancelot,
dès que la réponse lui est rendue, se rapproche de mess. Gauvain et
de ses compagnons: «Je sais, leur dit-il, un moyen de mettre aux
mains du roi autant de riches prisonniers qu'il lui plaira. Les
Bretons ne voient en vous que des chevaliers errants; tournez-vous
un instant contre eux, et repoussez-les au delà de la rivière; les
Saisnes, rassurés par le secours qui leur arrive, ne manqueront pas
de poursuivre, et quand ils auront passé le gué à la chasse des
nôtres, vous tournerez bride et frapperez sur eux comme vous savez
faire: alors nos hommes reprendront l'avantage, les païens saisis
d'épouvante fuiront à qui mieux-mieux, et je les recevrai à l'entrée
du gué.»
Galehaut applaudit au plan de son ami, mais mess. Gauvain hésitait:
«Je ne puis, disait-il, aller même pour un moment contre les gens du
roi mon seigneur.--Pourquoi? répond Galehaut, quand c'est pour le
mieux servir?» Et mess. Gauvain consentit.
Aussitôt le mouvement s'exécute; Lancelot, Galehaut, mess. Gauvain
et ses compagnons de quête font volte-face, et poussent devant eux
les Bretons étonnés qui reculent entraînant le roi lui-même dans leur
retraite. Ils repassent le gué en désordre; mais quand les Saisnes
l'ont eux-mêmes franchi en les chassant devant eux, mess. Gauvain
et les siens se tournent de nouveau contre eux, et après quelque
résistance, les Païens fléchissent, lâchent pied et arrivent effrayés
et pêle-mêle devant le gué qu'ils veulent à qui mieux mieux repasser.
Lancelot les y attendait au pied de la tour, avec ses écuyers. Ils
sont immolés à mesure qu'ils se présentent, et si grand fut le
carnage qu'à compter de ce moment le passage ne fut plus connu que
sous le nom de _Gué du sang_.
Jamais Lancelot n'avait tant frappé ni reçu tant de horions: son
écu était troué, son heaume bosselé et fendu, le cercle s'en était
détaché. La reine, qui ne le perdait pas de vue, appelle une de ses
demoiselles, et lui met entre les mains un riche heaume appartenant
au roi Artus. «Va, lui dit-elle, le présenter à ce preux chevalier
aux armes noires; je ne puis supporter la vue de tant de sang;
dis-lui de laisser commencer la chasse.» La demoiselle obéit;
Lancelot remercie, ôte son heaume et lace celui que la reine lui
envoie; puis il s'éloigne un peu et laisse libre le gué. Aussitôt les
Saisnes se pressent et passent dans le plus grand désordre. Lancelot,
les Bretons et le roi surtout, furieux, d'avoir été une fois
contraints de fuir, les poursuivent avec fureur. Grand fut le nombre
des prisonniers, parmi lesquels le frère du roi des Saisnes. Durant
la chasse, Artus fut trois fois désarçonné et trois fois relevé et
remonté par Lancelot.
Mais l'approche de la nuit contraignit enfin les Bretons victorieux à
cesser la poursuite. Il fut convenu que mess. Gauvain resterait pour
protéger le retour, pendant que Lancelot et Galehaut reviendraient
jusqu'à la tour de la reine. Genièvre descendit et tous, à l'envi
la saluèrent. Les bras de Lancelot étaient ensanglantés jusqu'aux
épaules: «Comment le faites-vous, lui demande la reine?--Bien,
dame.--Et ces bras ne sont-ils pas meurtris, brisés? Je veux m'en
assurer; descendez.» Elle ne peut alors se tenir d'embrasser son
ami; Galehaut reçoit de son amie la même étreinte; et la reine
approchant de l'oreille de Lancelot: «J'entends demain visiter ces
plaies à mon aise et pourvoir au meilleur moyen de les guérir.--Dame,
répond Lancelot, de vous seule pourraient venir les plaies
mortelles.--Remontez, doux ami, que personne n'ait soupçon de ce
que j'ai pu vous dire.» En ce moment le gros des chevaliers revenait
et repassait le gué. La reine ne les attend pas et rentre dans la
tour, mais après avoir averti Lionel de venir lui parler tandis que
Lancelot et Galehaut retourneraient à leur tente.