grandes pluies d'automne avaient tellement dégradé le chemin, que la
calèche pouvait à peine avancer. Vers le soir le temps se couvrit, et
de longues rafales annoncèrent un orage. Amélie, qui jamais n'avait
voyagé que dans le midi de la France et en Italie, était
désagréablement surprise de ce froid sombre, de ce ciel gris et de cet
air âpre qui racontait toutes les souffrances que devait éprouver le
pauvre dans cette contrée inhospitalière; tout à coup elle entend un
bruit d'une nature étrange. Le postillon s'était arrêté pour laisser
souffler les chevaux; Amélie entendit alors comme les acclamations de
plusieurs milliers de voix, mais sans rien voir. C'était comme la
rumeur d'une ville éloignée; et ce bruit avait son accroissement et
son affaiblissement. Cette régularité était solennelle... et au milieu
de ce pays presque sauvage, le soir, au moment où la nuit commence à
envelopper tout ce qui est autour de nous d'un voile sombre, ce bruit
avait un mystère qui devait frapper l'âme d'Amélie d'une sorte de
terreur...; et à mesure que la voiture avançait, il devenait plus
retentissant.
--Mon Dieu, dit-elle enfin, rompant le long silence qui s'était établi
entre elle et Henri depuis le village où ils avaient quitté la grande
route, mon Dieu, quel bruit étonnant!--C'est la mer, lui répondit en
souriant son mari, c'est le bruit de l'Océan dans sa majesté et sa
beauté lorsque la tempête commence à soulever ses vagues.
Dans ce même moment, un beau spectacle s'offrit aux yeux d'Amélie: la
voiture était parvenue au sommet d'une petite colline de sable; et
tout à coup, comme si un rideau s'était levé, l'Océan, avec ses
vagues, ses falaises et ses grèves solitaires, déroula l'immense
tableau de ses beautés devant Amélie. Alors elle oublia sa terreur
passagère et fut saisie d'admiration... Toutefois elle frissonnait
encore. La belle mer d'Italie, avec ses rivages fleuris et embaumés,
ses bords enchantés; Venise et ses bouquets de roses; l'Adriatique,
ses barques et ses gondoliers toujours poétiques, ne voguant sur ses
eaux claires que pour une fête ou pour l'amour, avaient, pour une
femme comme Amélie, une poésie plus sensible que la voix solennelle de
l'Océan et la sombre grandeur de ses scènes. Mais Henri, à la vue de
la mer, fit une exclamation qui révélait la joie de son coeur...: on
voyait qu'il retrouvait un lieu chéri et préféré... Cette joie se
peignait dans ses yeux, dans sa physionomie radieuse, que la lune
éclairait en ce moment.
--Tiens, dit-il à sa femme en levant la main vers un rocher qui
s'élevait d'une hauteur de plus de quatre-vingts pieds au-dessus des
falaises qui, en cet endroit, bordaient le rivage, tiens, voilà _ton
château_; vois pour quel lieu tu as quitté le palais enchanté que tu
habitais il y a deux jours.
Amélie suivit la direction de la main de Henri, et aperçut, en effet,
tout en haut du rocher, quelques tourelles qui se dessinaient en noir
sur l'azur ardoisé du ciel... Placé au sommet de ce roc escarpé
incessamment battu des flots et exposé au courant d'une marée presque
furieuse en cet endroit, dont les lames se brisaient avec fracas
contre les écueils au bas du rocher, ce château semblait une de ces
décorations fantastiques que l'imagination évoque à la suite d'une
vieille légende. Aussi, l'impression que produisit la première vue du
château de C*** sur Amélie fut un effroi qu'elle ne put cacher à Henri
et qu'elle ne chercha même pas à lui dissimuler; car, se jetant dans
ses bras, elle cacha sa tête dans son sein en s'écriant:--Ah! mon ami,
quel horrible lieu!
Henri l'embrassa avec tendresse en cherchant à la rassurer. Il lui dit
que, parvenus au château, la grandeur du spectacle qu'elle verrait lui
en ferait oublier la première et pénible impression, et que,
d'ailleurs, de l'autre côté du rocher qu'ils allaient tourner, elle
aurait une route facile et moins solitaire. En effet, ils entraient
alors dans un misérable village formé de quelques cabanes de
pêcheurs... Mais cette petite peuplade était déjà couchée et endormie,
et les voyageurs ne furent accueillis, en la traversant, que par les
longs aboiements des chiens qui, se mêlant au bruit de la mer et de la
tempête, formèrent l'harmonie qui salua Amélie et son mari à leur
arrivée dans leur antique manoir...
Comme Henri l'avait annoncé en effet, la voiture parvint sans peine au
grand portail gothique du château; la plate-forme sur laquelle elle
s'arrêta était recouverte d'un gazon court et épais qui avait fleuri
en cet endroit sous la protection de l'édifice qui le garantissait du
vent salin de la mer. Quant à l'édifice lui-même, son aspect,
lorsqu'elle en fut près, ne diminua pas la terreur que de loin il
avait inspirée à Amélie. On voyait que cette habitation avait été
abandonnée pendant bien des années. Sa construction était antique,
mais grossière, et sans rappeler ces admirables édifices du moyen âge
avec leurs dentelles de pierre, leurs tourelles romantiques, et tout
ce qui éveillait l'imagination du voyageur et lui faisait retrouver,
au milieu d'un château en ruines, la châtelaine et ses pages, ses
troubadours et son chapelain. Le château de C*** était plus vieux que
le moyen âge. Sa construction était grossière, en pierres brutes et
grisâtres, prises évidemment dans les rochers du rivage; ses fenêtres,
peu nombreuses, étroites et fort élevées, étaient distribuées avec un
grand mépris de la régularité. Malgré sa solidité réelle et fort
apparente, une partie du bâtiment avait cédé à l'action du temps et
des éléments, et n'offrait plus que des ruines. On voyait que les
hommes avaient aidé à tous deux, ce qu'ils font toujours lorsqu'il
s'agit de détruire: les poutres avaient été arrachées, pour faire du
feu, par les pauvres vassaux, et les murs s'étaient enfin écroulés:
la partie gauche du château était demeurée seule habitable et intacte.
Lorsque cette habitation désolée s'offrit ainsi aux yeux de la jeune
femme accoutumée à tout le luxe et à toutes les douceurs d'une vie
toujours heureuse, elle ferma un moment les yeux pour ne rien voir...
Mais ensuite elle fut rappelée à elle-même par la voix de Henri.--Je
l'ai voulu, se dit-elle à elle-même, pourquoi me plaindre et lui faire
de la peine?
Et tout aussitôt elle courut légèrement à son mari, qui, déjà dans la
cour du château, commençait à se repentir d'avoir eu la pensée
d'amener Amélie au château de C***. Mais elle l'aborda en riant,
plaisanta la première sur la ressemblance de son manoir avec le vieux
château d'_Udolphe dans les Apennins_, et fut si bonne et si aimable,
que Henri, tout joyeux, se dit:
--J'ai bien fait... Elle fera _tout ce que je voudrai_.
Toutefois la terreur d'Amélie fut plus forte que sa résolution en
traversant la cour solitaire et en montant l'escalier tournant qui
conduisait à son _appartement_... Elle se serrait contre Henri, et,
s'appuyant sur sa poitrine, elle fermait les yeux, se laissant
conduire comme un enfant.
La chambre où elle fut conduite était convenable... Les meubles en
étaient vieux mais propres, et un feu brillant, qu'avait allumé le
vieux concierge, lui donnait une gaieté d'aspect qui fit oublier à
Amélie ses fatigues et ses terreurs.
Sa nuit fut paisible. Elle dormit comme on dort à dix-huit ans
lorsqu'on est fatigué. Le lendemain, la vue magnifique qui s'offrit à
elle à son réveil lui fit non-seulement tout oublier, mais lui donna
le désir de prolonger son séjour à C***. Le soleil brillait dans un
ciel bien bleu, et les vagues, la veille si furieuses, au matin,
étaient calmes et limpides, et portaient les barques des pêcheurs du
hameau qui étaient au bas du château. Henri lui apprit qu'elle
pourrait se promener facilement quand elle le voudrait sur la mer, en
prévenant quelques heures d'avance, parce que les écueils qu'elle
avait aperçus en arrivant, et qui l'avaient tant effrayée, n'étaient
que du côté de la route.--Mais dans cette partie, poursuivit-il en
indiquant celle qui bordait les ruines, il y a une espèce de port
naturel où la mer est paisible.
--Est-ce que les vaisseaux peuvent y aborder? demanda Amélie.
--Des vaisseaux! dit vivement Henri...! des vaisseaux!... Vous ai-je
dit cela?... Non sans doute!... Comment voulez-vous que des vaisseaux
puissent arriver ici?... N'allez pas dire une chose comme cela à
Paris, car on rirait de vous, ma chère.
Il dit ce peu de mots avec une telle vivacité, qu'Amélie fut
étonnée...; mais cette impression fut passagère, et bientôt elle
l'oublia d'autant plus facilement, que Henri mit une telle activité à
faire préparer une embarcation, que le matin même elle put se promener
sur la mer... Henri la conduisit sur la côte à deux ou trois lieues,
dans un pays ravissant. De hautes falaises abritaient des bois de
chênes et de bouleaux, qui, ayant conservé leurs feuilles, étaient
d'un prix inestimable à cette époque de l'année où tous les bois sont
dépouillés... Le lieu où Henri avait conduit Amélie était presque
désert: quelques maisons construites depuis peu, mais n'ayant qu'un
étage et pour une ou deux personnes seulement, formaient le hameau où
se trouvait Amélie.....; elle n'y vit que trois ou quatre femmes dont
le langage la surprit... il n'avait rien de celui de cette province...
Henri connaissait les hommes, à ce qu'elle présuma; car il parla
longtemps avec deux d'entre eux, et leur conférence fut même assez
longue, tandis qu'Amélie, accompagnée d'Annette, s'amusait à parcourir
le bois et à ramasser des coquillages sur le rivage...
Tout à coup le temps, qui avait été beau depuis le matin, se couvrit,
et le vent recommença à souffler avec violence. Amélie descendit
rapidement et courut à Henri, qui paraissait toujours sérieusement
occupé avec les deux hommes qui l'avaient reçu à sa descente de la
barque... Le temps paraissait surtout les occuper:
--Mon ami, je t'assure que je n'aurai pas peur, dit Amélie, se
penchant sur son mari.
Il se retourna vivement, et lui saisissant la main:
--Quoi donc! s'écria-t-il, avez-vous entendu ce que je disais?
Amélie sourit de la véhémence de son mari...
--Moi! dit-elle; je n'ai rien entendu... Eh! que voulais-tu donc que
j'entendisse d'ailleurs?...
--Je craignais que tu ne t'effrayasses de ce que ces hommes disaient
du temps, dit-il en se reprenant ensuite, comme honteux de sa
vivacité.
--Oh! je suis aguerrie maintenant, et je braverais une tempête, je
crois!... et puis avec toi, mon Henri, que ne braverais-je pas!
--Viens, lui dit-il, partons, car la tempête va nous surprendre.
Le retour fut heureux, malgré le gros temps; mais vers le soir la
tempête se déclara... Henri était dans une violente agitation... rien
ne pouvait expliquer son inquiétude. Amélie fut livrée de nouveau à
une foule de pensées qui troublaient sa raison... Elle en vint à
croire que son mari attendait quelqu'un!... une femme!... et qu'il
était inquiet pour sa vie... En effet, rien ne pouvait expliquer
pourquoi, malgré la pluie et le vent, Henri allait sur le haut du
rocher pour faire allumer des feux et établir une sorte de fanal;
cette occupation dura une partie de la soirée... Vers onze heures la
tempête s'apaisa; alors seulement Henri rentra dans la chambre de sa
femme, qui, pendant son absence, était demeurée en prières et
pleurant. En lui voyant cette tristesse, son mari fut presque irrité
et le lui témoigna durement.
--Je t'ai emmenée avec moi, Amélie, pour être une consolation et un
accroissement à ma douleur et à ma tristesse. Je suis un
malheureux!... un paria!... je te l'ai dit; pourquoi n'as-tu pas voulu
me croire?... Je me proposais de t'ouvrir mon coeur ici... mais si tu
n'es qu'une enfant insensée, comment le puis-je faire?...
Amélie se repentit... demanda pardon, l'obtint, et tous deux se
couchèrent accablés des fatigues de la journée.
Amélie dormait profondément, lorsqu'elle fut à demi réveillée par un
bruit sourd semblable à un coup de canon... Elle ouvrit les yeux, tout
était encore sombre... elle écouta avec attention... le même bruit se
répéta.
--Éveillerai-je Henri? se dit-elle... Non... Mais dans le même moment
elle comprit que Henri était éveillé comme elle, car il se pencha pour
écouter si elle dormait... Elle ne dit rien... alors Henri se leva
doucement avec une grande circonspection... Il passa seulement une
redingote, s'enveloppa de son manteau, et se penchant sur sa femme,
qu'il croyait endormie, il effleura son front et ses cheveux de ses
lèvres...; puis s'élançant hors de la chambre, elle l'entendit qui
courait rapidement dans les vastes corridors du château.
Où allait-il ainsi à cette heure de la nuit?... Amélie, demeurée
seule, fut d'abord stupide d'étonnement; il lui était démontré que son
mari attendait quelqu'un... Cette sollicitude du soir pour le fanal...
cette course nocturne... l'homme du parc à Paris!...
--Mon Dieu, qu'est-ce donc que cela peut être? s'écriait Amélie dans
l'angoisse de son coeur...
Elle pleura... Sa position lui parut ce qu'elle n'était pas... elle se
crut trahie... elle s'affligea sans mesure...--Oh! s'écriait-elle,
pourquoi ai-je quitté ma mère?...
Vers le matin elle entendit des pas à la porte de sa chambre, puis
cette porte s'ouvrit lentement... c'était Henri... il s'avança
doucement vers le lit, se pencha de nouveau, et ses lèvres se
posèrent encore sur les cheveux et le front d'Amélie... Ces deux
baisers du départ et du retour tombèrent sur son coeur comme une douce
rosée... Mais pourquoi s'éloigner d'elle au milieu de la nuit?...
pourquoi ce silence surtout? En quelques secondes Henri fut auprès
d'elle, et profondément endormi.
Lorsque le lendemain tous deux s'éveillèrent, la matinée était
avancée. Le soleil n'éclairait pas comme la veille la vaste chambre
gothique, et la mer grondait toujours furieuse au bas du roc escarpé.
La nature était triste comme l'âme de la pauvre Amélie... Henri au
contraire était plus gai que jamais sa femme ne l'avait vu. Il était
seulement agité, et de grandes pensées semblaient l'occuper. Après le
déjeuner il dit à Amélie qu'il devait descendre au village pour
différents travaux... Il partit en effet et demeura tout le jour
absent, ne revint que le soir, et parut encore absorbé dans une
méditation qui ne parut à Amélie qu'une preuve de plus de ce qu'elle
redoutait. Comme toutes les jalousies, la sienne était insensée: si
Henri la trahissait, l'eût-il emmenée avec lui?... Mais la passion ne
raisonne pas, et Amélie s'y abandonnait entièrement.
--Amélie, lui dit Henri, je serai peut-être obligé de partir demain
matin pour demeurer absent un jour entier... Je compte sur toi-même
pour que ces heures ne te paraissent pas trop longues...
--Partir!... s'écria Amélie avec un accent d'aigreur hautaine qu'elle
ne put déguiser; et où donc allez-vous encore?...
--Je n'aime pas les questions faites sur ce ton, répondit Henri; je te
dirai où je vais lorsque tu le mériteras par ta raison et ta douceur.
Amélie pleura... demanda de nouveau et obtint son pardon, et la paix
revint encore au milieu d'eux... mais seulement en apparence...
Le lendemain matin, Amélie, à son réveil, se trouva seule: Henri était
parti avant le jour, lui dit Annette en l'habillant...
La journée fut mélancolique pour Amélie. Le temps était sombre et
pluvieux... Le vent soufflait dans les longues galeries du vieux
château inhabité et renvoyait des sons effrayants dans la partie où se
tenait Amélie... Ces vastes chambres toutes dégarnies de meubles, ces
dalles grises sur lesquelles résonnaient les pas avec de longs échos
dans les salles désertes, cette physionomie mélancolique prit un
redoublement de tristesse aux yeux d'Amélie dans cette journée, où,
seule avec elle-même et son inquiétude, elle entrevoyait un autre
avenir s'ouvrir devant elle, mais vaguement et sans savoir ce qu'elle
avait à en redouter... Vers le soir, cette inquiétude incertaine se
changea en une terreur réelle... Les objets prirent une forme, une
voix pour lui parler et lui dire des paroles effrayantes... La journée
s'écoula enfin, mais au milieu d'une telle agitation qu'Amélie ne
comprit rien à ce qu'elle éprouvait... Annette ne disait rien... mais
ses regards parlaient pour elle, et lorsque Amélie, cédant enfin à sa
terreur et à ses impressions intérieures, fondit en larmes en
s'écriant qu'elle était bien malheureuse, Annette se mit à genoux
auprès d'elle, pleura sur ses mains froides et tremblantes, et répéta
de sa douce voix:
--Ah! oui, ma pauvre maîtresse!... bien malheureuse!...
Rien ne redouble l'affliction d'une femme qui pleure comme de voir
pleurer avec elle. Amélie le prouva, et ses sanglots, longtemps
retenus, sortirent alors avec angoisse de son sein. Toutefois avec les
larmes arrivèrent les consolations, car c'est être consolée déjà que
de pouvoir parler de ses peines à l'amie qui pleure avec vous...
Annette était une soeur plutôt qu'une femme de chambre, et Amélie en
lui parlant croyait parler à la comtesse de M***.
Comment Amélie n'avait-elle pas fait la remarque que ce précepteur
dont le comte Henri avait parlé à Paris n'était pas au château?
Annette l'avait très-bien remarqué, elle, et le fit observer à sa
maîtresse. Amélie tressaillit. C'était vrai... et jamais depuis trois
jours Henri n'en avait parlé. Il avait oublié le mensonge qu'il avait
fait à Paris... Ce fait accrut encore les inquiétudes d'Amélie... Le
vieillard qui était concierge était un vieux domestique du père
d'Henri... Lui-même l'avait dit à Annette.
Les deux femmes passèrent la nuit à causer, mais bien bas, car tout
leur faisait peur dans cette vaste solitude, et l'écho de leurs voix
suffisait pour les effrayer. Elles fermèrent exactement la porte de
l'appartement et ne l'ouvrirent que le lendemain à la femme du vieux
concierge, lorsqu'elle vint apporter le déjeuner.
La journée fut triste et plus sombre que celle de la veille... Le
temps devenait de plus en plus menaçant... La tempête était
furieuse... Le roc sur lequel était bâti le château était quelquefois
ébranlé par les vagues qui se venaient briser sur lui... À chaque coup
Amélie tressaillait... À chaque rafale de vent qui entr'ouvrait la
porte mal close, elle songeait à son ravissant appartement de la rue
d'Anjou à Paris, et une larme roulait sur sa joue pâle en voyant cet
abandon, cet isolement qui l'entouraient de leur glaciale douleur...
--Mon Dieu, disait-elle à Annette, que suis-je venue chercher dans ce
malheureux séjour!...
Annette ne répondait rien... Mais voulant au moins distraire sa
maîtresse, dès que le jour fut venu, elle courut partout avec la
légèreté d'une jeune fille de vingt ans, vive et gaie, et tant que le
jour dura et éclaira les vieilles murailles du manoir, elle eut le
courage d'aller jusque dans les ruines, malgré tout ce que lui avait
dit la vieille concierge... Elle lui avait raconté de longues
histoires de revenants, d'apparitions... et Annette, qui n'avait peur
que des vivants, en avait fait une longue énumération à sa maîtresse;
et pour lui prouver qu'elle était brave, elle allait à tout instant
parcourir le château dans toutes ses parties, puis revenait la
chercher, croyant la distraire en la conduisant pour voir une vieille
armure oubliée dans une galerie, ou bien un meuble antique tombant en
poussière. Amélie se laissait conduire par complaisance... Mais après
le dîner, se sentant fatiguée, elle se refusa à parcourir de nouveau
le château... Annette partit donc seule cette fois, et laissa sa
maîtresse au coin de son feu et ensevelie dans ses réflexions...
Le jour était tout à fait baissé. Amélie, inquiète de ne pas voir
revenir Henri, songeait avec douleur à la différence de cette triste
réalité avec le beau rêve que son imagination de jeune fille lui avait
offert... Seule maintenant dans un vieux château, loin de tous les
siens, de ses amis, abandonnée... elle pleurait... lorsque sa porte
s'ouvrit doucement, et quelqu'un qu'elle ne reconnut pas d'abord
s'approcha lentement d'elle: c'était Annette... À la lueur du feu qui,
de la cheminée, éclairait à peine cette vaste chambre, Amélie vit en
frémissant la pâleur de la jeune fille... Elle tremblait et pouvait à
peine se soutenir.
--Madame, dit-elle en se laissant tomber sur une chaise, nous sommes
perdues si nous ne partons de suite pour Paris.
--Qu'y a-t-il? s'écria Amélie...
--Silence!.. Et Annette mit un doigt sur ses lèvres... en se
retournant pour voir si personne n'était derrière elle; puis elle
s'approcha de sa maîtresse et lui dit très-bas:
--Madame veut-elle savoir où est M. le comte et ce qu'il fait?
--Oh! s'écria Amélie, conduis-moi à l'instant... viens...
Et elle entraînait la jeune fille...
--Un moment, dit Annette...
Et allumant une bougie, elle la cacha derrière sa main, puis elle dit
à sa maîtresse de la suivre... Elle lui fit parcourir de vastes
chambres, des galeries délabrées, des chambres abandonnées; enfin
elles arrivèrent dans une pièce assez petite dans laquelle Annette
laissa sa lumière. Puis, montant deux marches qui conduisaient à un
cabinet obscur dans lequel il n'y avait aucun meuble, comme, au reste,
dans toutes les pièces qu'elles venaient de parcourir, Annette se leva
sur la pointe de ses pieds devant une ouverture en oeil-de-boeuf qui
était pratiquée dans l'un des murs de ce petit réduit, et engagea sa
maîtresse à faire comme elle.
Amélie ne distingua rien d'abord de ce qui était au-dessous d'elle.
C'était comme un vaste hangar, une cour couverte, pleine de ballots,
de caisses... des faisceaux d'armes étaient dans un coin de cette
halle... des voiles de vaisseaux, un vaste drapeau étaient suspendus
au-dessus de la voûte et flottaient agités par le vent, qui pénétrait
dans cette salle immense, malgré les portes en planches qui la
fermaient. Des centaines de bougies jetaient une vive lumière, et dans
le premier moment Amélie éblouïe ne put rien distinguer; mais
insensiblement son oeil s'accoutuma à distinguer les objets qui
étaient au-dessous d'elle... et, d'abord, elle vit ces ballots et ces
caisses, ces armes, ces drapeaux... Mais un grand bruit qui se faisait
entendre sans qu'elle pût voir ce qui le produisait lui inspira plus
de curiosité que le reste... Tout à coup un éclat brillant frappe ses
yeux, il est suivi de vives acclamations... Amélie voit enfin
au-dessous d'elle une table immense qui occupe le milieu de cette
halle... autour de cette table sont assis au moins cent hommes vêtus
de bleu, portant l'habit et le chapeau de marin[174]. Il y avait aussi
d'autres hommes vêtus comme les paysans le sont en France. Parmi eux,
Amélie reconnut les deux hommes de la côte voisine qu'Henri paraissait
connaître le jour où il l'y conduisit... Enfin, ses yeux familiarisés
parcourent la table une autre fois... elle y trouve des figures
étranges, des costumes bizarres, mais rien qui puisse justifier
l'intérêt qui l'a conduite en ce lieu... Elle allait descendre de son
observatoire et demander à Annette ce qu'elle voulait lui montrer,
lorsque tout à coup un cri étouffé lui échappe... ses yeux ont
rencontré un objet... Mais non, ce n'est pas lui... Dieu puissant, ce
ne peut être Henri, son Henri, là... au milieu de ces misérables...
hurlant dans la fureur de l'ivresse et blasphémant les noms les plus
saints... Mais elle ne peut plus douter... c'est Henri, c'est bien
lui... Dieu tout-puissant!... il est assis sur un siége plus élevé...
il est habillé comme eux... et même il les préside... il partage leurs
excès... il dirige l'orgie!... il est enfin un de ceux qu'Amélie a
sous les yeux... Pendant une demi-heure, peut-être, elle demeura
clouée à cette fatale fenêtre, où sa destinée l'avait amenée... Ce
qu'elle vit, ce qu'elle entendit la convainquit, hélas! qu'elle ne
rêvait pas, et que la réalité était là devant elle!... La sensation
qu'elle éprouva fut d'une telle nature, qu'elle crut un moment mourir
en voyant Henri, cet homme qu'elle aimait, cet homme dont elle portait
le nom, présider une orgie de brigands!... et réserver pour ces hommes
le sourire de ses lèvres et la joie de son coeur... oui... Amélie crut
mourir... Au moment où elle allait quitter cette fenêtre qui lui avait
montré son malheur, quelques voix seulement se faisaient entendre.
[Note 174: La veste bleue, le chapeau ciré.]
--Il faudra beaucoup d'argent pour cette expédition, commandant,
disait l'un des hommes de la côte à Henri.
--J'en aurai, disait Henri.
--Et comment?
--Que vous importe? vous en aurez.
--Oui, oui, dit l'un des hommes, cela s'entend...