Henri de C*** devait produire une vive impression sur les personnes

qui le voyaient pour la première fois, depuis qu'il avait atteint ce

degré d'une beauté mélancolique et mâle qui lui donnait un aspect tout

à fait remarquable. Sa taille était élevée et élégante; sa tournure,

d'une distinction de bonne compagnie, si rare à rencontrer, car il ne

faut pas confondre l'extraordinaire avec la distinction... Sa figure

était belle aussi; mais c'était surtout par son expression qu'elle

plaisait. En voyant cette physionomie pâle, au regard prolongé et

pensif, au sourire triste et presque toujours railleur, comme s'il eût

voulu se punir lui-même de cette apparence de gaieté, on se disait que

cet homme avait beaucoup souffert, et un sentiment attractif portait

aussitôt vers lui...; mais lorsque ensuite on fixait ses yeux sur les

siens, lorsqu'on voyait flamboyer son regard au récit d'une action

généreuse et résolue; lorsque, repoussant les boucles blondes et

naturelles de sa chevelure, il découvrait un front où siégeaient de

profondes pensées, on se disait aussi que cet homme avait une destinée

mystérieuse dont les intérêts étaient forts et puissants.

Henri parlait peu; mais son silence n'était jamais l'expression du

dédain. On voyait que sa vie était grandement remplie, et que son

silence n'était qu'un refuge dans ses propres pensées.

Son père le présenta à la comtesse, puis à Amélie. Il témoigna

convenablement sa reconnaissance à la comtesse, causa peu, mais dans

ce qu'il dit laissa voir un esprit et des connaissances auxquels

Amélie n'était pas habituée... Elle fut touchée de cette nouvelle

impression qu'elle recevait et en eut de la reconnaissance. Elle fut

aussi plus affectueuse pour Henri. En lui parlant, sa voix devenait

plus douce; on voyait qu'elle craignait de s'avancer et de heurter

avec maladresse un homme souvent frappé et jusqu'à la douleur...

Henri, accueilli avec amitié et confiance dans la maison de la

comtesse, y fut bientôt attiré par un charme qu'il ne chercha plus à

éviter... Amélie s'habitua tellement à le voir, que lorsque par hasard

une journée s'écoulait sans que Henri eût paru à l'hôtel de M***, elle

était triste et ne pouvait dormir; Henri avait également pris

l'habitude de passer ses soirées auprès d'Amélie et de sa tante... Il

leur faisait la lecture des ouvrages nouveaux qui paraissaient; puis

il racontait, tandis que les femmes travaillaient, les horreurs des

guerres vendéennes et ce massacre de Quiberon!... mais alors il

changeait de nature: il devenait un lion... Sa longue et blonde

chevelure frémissait sous l'impression qu'il recevait de ses propres

paroles... Il peignait d'abord, il décrivait, et puis ensuite sa voix

se montait à un degré d'énergie qui faisait trembler ceux qui

écoutaient le malheureux enfant recevant le dernier soupir et la

bénédiction d'un père au milieu de ses frères égorgés, et lui-même au

moment d'être un glorieux martyr de plus dans cette sanglante journée.

Lorsque Henri parlait de cette funeste affaire, il oubliait la vie...

il oubliait tout... Alors Amélie le regardait avec une expression

qu'il fut quelque temps à ne pas comprendre d'abord; mais

lorsqu'enfin, les yeux remplis de larmes, et suivant le regard de feu

du noble jeune homme, elle ne chercha plus à cacher ce qu'elle

éprouvait, alors Henri vit qu'il était aimé... Son premier mouvement

fut de lever les mains et les yeux au ciel, et de remercier Dieu

d'avoir envoyé à lui un noble coeur pour comprendre et consoler le

sien... Il sortit de sa poitrine un objet qu'il y tenait soigneusement

caché; et s'agenouillant ensuite, il pria longtemps; tout à coup une

pensée vint troubler sa religieuse méditation.--Eh quoi, dit-il, je me

réjouis d'être aimé! mais ai-je le droit de chercher l'amour et ses

joies? non, je me dois à d'autres soins!.. Cependant!..

Et il retombait accablé sous une foule de pensées qui l'oppressaient

et lui donnaient une douleur poignante qui troublait ses idées et lui

ravissait toute force et toute ardeur.

Amélie était allée auprès de sa tante.--J'aime Henri de C***, lui

avait-elle dit, et je ne puis être heureuse qu'avec lui...

Sa tante l'embrassa avec effusion, et lui apprit alors que, depuis

longtemps, cette union était son voeu le plus cher, ainsi que celui du

marquis.

Le même jour, la comtesse envoya chercher son vieil ami.--Tout va

bien, lui dit-elle; Amélie aime Henri, et je crois que leur affection

est mutuelle: ainsi donc nous ne ferons qu'une même famille.

Le marquis la regarda tristement et ne répondit rien. Il lui donna

seulement une lettre à lire. Elle était de Henri...

--Je pars pour la Normandie, mon père, écrivait-il. Je me suis aperçu

que mes affaires souffraient de cette oisiveté dans laquelle je vis

depuis quelque temps... Je pars pour visiter plusieurs des propriétés

qui m'ont été rendues. Écrivez-moi à C***, poste restante.

En apprenant le départ subit de Henri, Amélie ressentit une douleur

inconnue... elle résista d'abord, mais enfin elle succomba et fut

plusieurs semaines dans un état alarmant... Jamais elle n'avait mis en

doute l'amour de Henri, et perdre en même temps l'illusion de cet

amour et la réalité de sa présence, c'était trop pour une femme qui

n'avait de force que pour aimer. Cette force avait longtemps

sommeillé; mais aussi, à son réveil, elle était puissante et

gigantesque, et ne trouvait plus maintenant d'aliment que dans sa

douleur.

Ne recevant aucune nouvelle de Henri, son père se décida enfin à lui

annoncer le danger de mademoiselle de P...

--Reviens aussitôt, lui disait son père; tu as peut-être tué une

femme comme jamais tu n'en trouveras une pour l'approcher de ton

coeur!

Trois jours après Henri était à Paris...

En le voyant, le marquis n'eut pas la force de lui adresser un

reproche. Sa pâleur avait redoublé et son abattement était profond. On

voyait que les jours et les nuits s'étaient aussi succédé pour lui

dans les souffrances et peut-être même les pleurs... Il ne répondit

rien à ce que lui dit son père, et se contenta de demander à avoir un

entretien avec Amélie lorsqu'elle serait en état de le supporter...

En apprenant le retour de Henri, mademoiselle de P... comprit que

l'affection qu'elle avait pour lui était un saint et solennel amour...

Une joie si pure inonda son âme, qu'elle ne put douter alors que Dieu

lui avait envoyé Henri pour qu'il fût son époux...

--Je sens que je ne puis vivre sans lui, dit-elle à sa tante, et ma

vie est désormais attachée à la sienne.

Lorsqu'ils se revirent, ils sourirent tristement à la vue du

changement qui s'était opéré en eux dans les jours qui les avaient

séparés... Amélie fut celle qui ressentit le plus de joie de ce

moment, cependant mutuellement souhaité... Henri était grave et même

sévère en abordant Amélie. Il comprit que cette femme mourrait s'il la

repoussait, et pourtant, bien qu'il l'aimât, une force mystérieuse les

séparait l'un de l'autre.

--Amélie, lui dit Henri en s'asseyant près d'elle et prenant dans les

siennes sa main froide et humide, Amélie, on veut nous unir. Je vous

aime et vous m'aimez, et pourtant je crains que nous ne puissions être

l'un à l'autre.

Amélie s'écria: Pourquoi être aussi cruel avec moi?... ne me parlez

pas ainsi.

--Écoutez-moi, Amélie, poursuivit Henri; il faut alors que nous nous

entendions, et que nous tirions de notre affection une consolation

pour tous deux. Vous m'aimez, et je vous aime aussi; mais cet amour,

quelle joie peut-il vous donner? Je suis malheureux, voyez-vous; et

m'aimer c'est vouloir s'associer à mon malheur... En aurez-vous le

courage?

Amélie leva les mains et les yeux au ciel... Henri poursuivit:

--Écoutez, Amélie, cet instant est solennel; dites-moi si vous vous

sentez la force d'être la compagne d'un homme qui a souffert et doit

souffrir encore?

Amélie se leva et dit d'un accent assuré:--Je jure que je serai votre

épouse avec joie et bonheur...

Henri la serra contre son coeur, et c'est ainsi qu'ils furent fiancés.

Alors Amélie le prit par la main, et ils allèrent trouver la comtesse.

--Bénissez vos enfants, lui dit sa nièce, en tombant à genoux devant

elle.

Le mariage eut lieu peu de jours après: il fut célébré dans une terre

appartenant à Amélie, située à quelques lieues de Paris; mais il n'y

eut aucune fête: Henri le demanda comme une grâce à sa fiancée; elle

le lui accorda sans peine: et en effet, que lui importait le monde et

son bruit? pour elle, la véritable fête était dans l'acte qui

l'unissait à celui qu'elle aimait.

Ils demeurèrent donc dans une entière solitude pendant les quinze

premiers jours de leur mariage; au bout de ce temps, qui fut pour

Amélie un rêve qui lui montrait le ciel, Henri reprit l'air sombre, la

physionomie morne qu'il avait constamment, et qu'on avait pu attribuer

jadis à un amour qui craignait un refus. Silencieux, absorbé dans de

sombres pensées, il finit par donner à sa femme une sorte de terreur

vague, mais instinctive, qui, remplaçant un bonheur et des joies

jusqu'alors inconnus, fut pour elle une douleur également grande; elle

comprit le malheur sans savoir comment le parer, et cet état finit par

lui devenir insupportable.

--Qu'avez-vous, Henri? lui dit-elle un soir que, rentrés après une

longue promenade dans laquelle il n'avait répondu que par des

monosyllabes à tout ce qu'elle lui disait, il marchait toujours en

silence dans le salon, les bras croisés sur sa poitrine, et comme

perdu dans un monde de pensées étrangères à ce qui l'entourait...

--Moi! répondit-il en tressaillant... mais je n'ai rien... que du

bonheur, Amélie... et vous le savez bien!...

Amélie ne répondit pas, mais deux larmes roulèrent lentement sur ses

joues: c'était son coeur qui avait parlé. Henri alla à elle, et la

prenant dans ses bras il lui dit avec un accent de profonde tristesse:

--Je te l'ai dit, Amélie... il y a du malheur à m'aimer. Tu l'as voulu

cependant, et cette persistance m'a attaché à toi... et voilà

maintenant, que le temps de prouver que tu ne crains pas d'aimer celui

qui souffre est venu, tu parais le redouter?

--Ah! je jure d'être heureuse, même de souffrir pour toi!... Mais que

je sache du moins ce qui t'occupe... Pourquoi nos pensées ne

sont-elles pas communes? Pourquoi ne pas m'ouvrir ce coeur, qui est

maintenant mon bien?... Pourquoi?...

--Amélie, tu ne peux rien savoir, du moins pour ce moment, de ce qui

m'occupe au point, je l'avoue, de me faire oublier quelquefois que je

suis près de toi. Mais je t'aime... je n'aime que toi... C'est une

vérité du coeur... crois-la...

Amélie secoua lentement la tête, et résistant à la pression des bras

de son mari, qui la retenait contre lui, elle s'éloigna blessée dans

l'âme du refus de Henri... Son caractère, doux et bon dans l'habitude

de la vie, était soupçonneux et jaloux dès que l'affection se trouvait

engagée... L'amitié même ne pouvait jamais la rassurer; elle craignait

toujours de n'être pas assez aimée... Ce sentiment avait une source

qui devait le faire excuser, mais il rendait malheureux ceux qu'elle

aimait: la méfiance est si pénible!... Une justification, qu'elle soit

ou non facile, est toujours le sujet d'un reproche, même tacitement

exprimé lorsqu'on craint de le faire à haute voix...

La comtesse et le marquis étaient retournés à Paris, et avaient laissé

le jeune couple aux joies des premiers jours d'un premier et légitime

amour... Ils étaient donc seuls, et personne ne pouvait se mettre

entre eux et ce nuage qui venait de s'élever... Amélie retourna dans

son appartement après la conversation qu'on vient de rapporter, et là,

pleurant avec angoisse, elle laissa venir à elle les plus pénibles

pensées; pour la première fois elle eut la terrible crainte d'avoir

été épousée pour sa fortune!... Henri en aimait peut-être une autre

avant de la connaître!... Lorsque son imagination lui présentait cette

image, elle devenait froide et pâle et se sentait mourir... D'autres

fois elle pensait que Henri avait peut-être perdu cette femme qu'il

avait aimée... Mais qu'elle fût morte ou vivante, Amélie en était

jalouse...: avec une âme comme la sienne, la tombe n'était pas un

refuge... Cette idée lui parut la plus vraisemblable... et elle la

caressa comme la moins douloureuse; elle essuya ses yeux, et descendit

pour rejoindre Henri.

Elle le trouva sous la colonnade qui formait la façade de la maison du

côté du parc; il était debout, appuyé contre une des colonnes et

regardant, peut-être sans le voir, le magnifique paysage, éclairé par

la lune, qui se déployait au loin devant lui... C'était cependant une

vue magique, car le pays qu'il avait sous les yeux était cette vallée

de Montmorency que nous laissons, simples que nous sommes, pour aller

au loin chercher ce qui ne la vaut pas... Henri avait en ce moment les

yeux attachés sur le lac d'Enghien, qu'il voyait à sa gauche, et sur

lequel voguaient plusieurs barques qui portaient sans doute des

heureux du monde; car il parvenait jusqu'à lui, dans le calme du

soir, des sons d'une harmonieuse musique et des paroles joyeuses... Ce

contraste lui était probablement pénible, car Amélie le trouva plus

sombre qu'une heure avant. Son front était fortement plissé, et ses

lèvres serrées et contractées semblaient retenir une imprécation...

Dans une âme jalouse tout éveille un soupçon; Amélie ne vit dans ce

qu'elle remarquait qu'un souvenir rappelé... Henri était allé à

Venise... ces barques, ces chants, cette belle nuit, cette lune aussi

radieuse que dans le beau ciel de l'Italie... Amélie traduisit ainsi

ce qu'elle voyait... En ce moment Henri l'aperçut, et l'attirant à lui

il la baisa au front:

--Pourquoi m'as-tu quitté? lui demanda-t-il avec cet accent qui

s'adresse toujours au coeur... Reste auprès de moi... J'aime à te voir

et à t'entendre au milieu de ces joies mystérieuses d'une belle nuit

d'été dans un pays enchanté... Reste... ainsi... toujours!... Et il la

rapprochait de lui... et il baisait doucement ses yeux, ses cheveux et

son front... et elle, alors oubliant tout, elle laissait tomber sa

tête sur la poitrine de son mari, et n'avait plus ni doutes, ni

soupçons, ni rien de ce qui lui déchirait le coeur... Elle regardait

avec orgueil et amour son Henri, qui, dans cet instant surtout, lui

paraissait plus beau que jamais elle ne l'avait vu... Entièrement vêtu

de noir, sa belle taille se déployait admirablement sur la colonne

blanche sur laquelle il s'appuyait dans une attitude toute

gracieuse... Amélie en était fière... Tout à coup une réflexion

qu'elle ne put repousser se présenta à elle:

--Henri, lui dit-elle, pourquoi portez-vous toujours le deuil?...

Depuis que je vous connais, jamais je ne vous ai vu autrement vêtu

qu'en noir!... vous ne l'avez même pas quitté le jour de notre

mariage.

À cette question, Henri parut entièrement bouleversé!... Sa pâleur

habituelle redoubla... ses mains se contractèrent et repoussèrent

Amélie, qu'auparavant elles serraient avec amour sur son coeur...

--Oui, s'écria-t-il avec violence, je porte le deuil et le porterai

LONGTEMPS!... TOUJOURS... PEUT-ÊTRE!... C'est un voeu!... un voeu

terrible écrit avec du sang et enregistré par Satan, car c'est de la

vengeance qu'il me faut... et une vengeance plus grande, s'il est

possible, que l'injure...

Et repoussant Amélie qui, les mains jointes, était devant lui

terrifiée de sa colère, il descendit rapidement le perron et s'enfonça

dans le bois, d'où il ne revint que fort avant dans la nuit.

À dater de ce jour, les deux époux éprouvèrent un changement réel et

fâcheux dans leur vie intérieure. Henri avait évidemment un secret,

tenant à sa vie passée et présente, qu'il défendait contre la jalousie

curieuse d'Amélie: la chose était visible.--Un jour, tandis qu'ils

étaient à dîner, on remit une lettre à Henri... Amélie vit d'abord

qu'elle était apportée par un messager; car l'heure de la poste était

passée, ainsi que celle de l'arrivée d'une voiture de paysan qui

chaque jour apportait de Paris les commissions et les lettres... Henri

lut cette lettre avec une émotion visible... il la relut plusieurs

fois... et réfléchit ensuite profondément.

--Monsieur le comte répond-il? demanda le valet de chambre...

--Dites seulement que c'est BIEN..., dit Henri.

Il plia la lettre, la mit dans l'une des poches de son gilet, et

continua la conversation pendant le reste du dîner avec une aisance

qui voulait être naturelle, mais qui était évidemment contrainte.

Amélie était plus qu'inquiétée par sa jalousie cette fois, et, en

effet, il y avait motif.

À peine le dîner fut-il terminé que Henri prit son chapeau, embrassa

Amélie et s'élança dans le parc, en se dirigeant vers une partie qui

donnait sur une route assez déserte.

L'instinct de la jalousie chez une femme est rarement trompeur, pour

son malheur et celui de l'homme qu'elle aime... Amélie savait que de

ce côté Henri ne pouvait sortir du parc que pour aller à Enghien, et

il n'avait pas de clef... C'était donc du côté de la route qui bordait

le parc qu'il fallait aller... mais à quel endroit?... le parc était

grand... Amélie jeta un chapeau sur sa tête et courut dans la

direction qu'elle avait vu prendre à son mari...

--Peut-être parleront-ils, se dit-elle avec un sourire qui rendait

tout ce qu'elle souffrait... et je les entendrai...

Arrivée dans la partie du parc qui touchait à la route, elle écouta...

rien... rien que le bruit qu'elle-même produisait en écrasant les

feuilles sèches sous ses pieds... rien que le bruit des battements de

son coeur... Tout à coup elle s'arrête... elle a entendu des voix près

d'elle... elle écarte des branches... et elle aperçoit à quelques pas

d'elle son mari appuyé sur le chaperon ou le parapet d'un mur à

hauteur d'appui, donnant sur la route dont il a été parlé, et disant

adieu de la main et de la voix, mais parlant bas, à un homme d'une

belle tournure et dont la figure était vivement agitée... Cet homme

répondit affectueusement à l'adieu de Henri; puis, ramenant son

manteau autour de lui, il s'éloigna rapidement... Henri, après l'avoir

conduit de l'oeil, quitta le mur et rentra dans le parc... Tout

redevint silencieux et solitaire, et Amélie demeura seule, livrée à

ses réflexions.

Elles étaient étranges. Quel était cet homme?... un messager sans

doute... cependant ce n'était pas un domestique... C'était donc un

ami? mais alors pourquoi Henri a-t-il été si peu de temps avec lui?...

Amélie ne savait que résoudre... Dans ce moment, ce qu'elle craint,

c'est que son mari ne la surprenne l'épiant... elle court rapidement

en suivant le mur dans une autre direction, et se trouve enfin dans la

partie du parc tout opposée à celle qu'avait suivie Henri. Plus

tranquille alors sur les suites de sa démarche, Amélie revint

lentement au château sans rencontrer son mari, qu'elle trouva assis

dans le salon et profondément occupé devant une carte d'Europe.

Lorsqu'elle entra, il l'appela de la main et l'embrassa avec une

tendresse qui lui donna une vive émotion...

--Tu m'aimes donc? lui dit elle, en passant sa main dans la belle et

blonde chevelure de Henri... et le regardant avec cet amour que les

femmes seules ressentent et expriment...

--Enfant! est-ce que tu en doutes jamais?...

Et comme il voyait qu'elle gardait le silence:

--Amélie, si je savais que tu doutasses de moi un seul instant, je

partirais à l'heure même, et tu ne me reverrais jamais.

Elle se jeta dans ses bras et le serra convulsivement contre elle.

--Notre union est une union consacrée devant Dieu, Amélie... La femme

qui soupçonne son amant le fait avec raison, elle craint ce qui peut

lui arriver...: l'abandon!... mais, à moins d'avoir une preuve

positive, la femme qui soupçonne son mari lui fait tort dans son

honneur et dans sa foi... Retiens bien cette parole, Amélie!...

Plusieurs jours s'écoulèrent... Henri paraissait moins accablé depuis

l'entrevue du parc... Lorsque le mois de juillet fut à sa fin, le

jeune ménage retourna à Paris. La comtesse, accoutumée à voir

journellement Amélie, ne pouvait se faire à cette solitude. Amélie le

comprit, et puis ensuite elle retournait avec Henri, et partout où

elle était avec lui elle était bien.

L'intérieur de cette famille était heureux, du moins en apparence; il

y avait bien quelques peines, mais elles étaient pour Amélie, et

quelquefois pour sa tante lorsque la conversation venait à se porter

sur l'Empereur; alors la colère de Henri ne reconnaissait de bornes

que celles imposées par le respect qu'il devait à la comtesse, dont

l'attachement pour Napoléon était proportionné à sa reconnaissance:

aussi jamais ne souffrit-elle une parole contre lui dans son salon,

alors un des plus brillants de Paris.

--Il m'a rendu ma fortune, disait-elle, et a été le bienfaiteur des

miens; je l'aime enfin; et d'ailleurs toute la France l'aime comme

moi... Nous l'aimons tous, et nous l'avons prouvé en le proclamant le

2 décembre 1804.

Le respect arrêtait la réponse de Henri sur ses lèvres: non-seulement

il adorait ses princes, mais c'était avec un saint amour!... et ce qui

n'était pas EUX était son ennemi!... Henri alors quittait le salon et

se retirait chez lui... Amélie allait le joindre... Elle admirait

Napoléon, mais elle ne l'aimait pas, et ce demi-rapport d'opinion

avait été un attrait de plus pour Henri... il était de ces hommes qui

n'ont qu'un jour pour éclairer leur opinion politique, et qui ont

dormi pendant les quarante années de révolution qui viennent de

s'écouler; et pourtant Henri de C*** était un homme de talent et

d'esprit.

Un jour Henri entra dans la chambre d'Amélie, une lettre à la main, et

lui annonça qu'il venait lui dire adieu parce qu'il partait dans une

heure pour la Normandie.

--Vous partez! s'écrie Amélie; mais je pars aussi, moi!

--Impossible, mon amie... Je vais dans un vieux château qui m'a été

rendu lors de ma radiation et que je n'ai pas encore vu. Un vieux

précepteur qui m'a élevé y demeure comme concierge; il est malade, et

je dois y aller sans perdre un instant...

--Mais, encore une fois, je veux y aller avec toi. Il faut une femme

auprès d'un malade...

--Pauvre enfant, tu ne sais pas ce que tu demandes! toi, accoutumée au

luxe et à tout ce qu'il donne de superfluité, tu n'aurais pas même le

triste nécessaire dans mon vieux manoir... Non, non, tu ne peux pas

venir...

--Mais je le veux, moi! répondit Amélie en pleurant; je ne veux pas te

quitter... Que m'importe un dîner plus ou moins bon, un appartement

plus ou moins commode?... Je veux te suivre!...

Dans ce moment, la comtesse entra chez sa nièce; on la fit juge de

l'objet de la contestation, et elle fut de l'avis d'Amélie. Cette

absence, ne devant durer que huit jours, ne pouvait l'incommoder...

Henri ne savait comment résister davantage.

--Je ne puis vivre sans toi, même huit jours, répétait Amélie en

pleurant.

Henri réfléchissait...: quelquefois en contemplant cette jeune femme,

si aimante et si dévouée, il était au moment de céder...; et puis, une

voix intérieure lui criait de s'arrêter...

--Écoutez, dit-il aux deux femmes, je n'ai jamais rougi de mon peu de

fortune: en épousant Amélie, je l'aimais, et je savais qu'un amour

vrai comme le mien paierait plus qu'une couronne. Mais ce qui est

compris du noble coeur d'Amélie ne l'est pas de tout le monde...

Pourquoi voulez-vous me contraindre à rougir devant vos domestiques,

qui ne comprendront pas la grandeur qui réside dans les murs lézardés

de mon vieux château?... Ses tours eussent été relevées, si, comme

beaucoup d'autres de ma caste, j'avais voulu adorer l'idole!...

--Eh bien! je partirai seule avec toi... Je n'emmènerai qu'Annette,

comme toi tu n'emmèneras, je présume, que Louis.

Annette était la soeur de lait d'Amélie; et Louis, le valet de chambre

de Henri, l'avait vu naître.

En écoutant Amélie, en la regardant, une pensée rapide traversa

l'esprit de son mari... il ne résista pas davantage.

--Eh bien! lui dit-il, viens avec moi, je ne m'y oppose plus... Ce

sera peut-être heureux pour tous deux.

Deux jours après ils étaient sur la route de Normandie; Amélie et

Henri étaient dans une calèche bien fermée, Annette sur le siége;

Louis courait en avant et faisait préparer les chevaux... Ils allaient

fort vite... Henri payait les guides comme s'il allait chercher une

couronne... Souvent il regardait à sa montre.

--Nous ne marchons pas, s'écriait-il; et ils allaient comme le vent.

Enfin, vers le milieu du second jour, ils atteignirent la dernière

poste de la grande route: c'était un pauvre village comme la plupart

de ceux qui sont près de la mer, en Normandie, de ce côté surtout. À

peine Henri fut-il arrivé qu'il fit demander un fermier qui devait

fournir des chevaux pour aller au château de C***, terme du voyage. En

peu d'instants les chevaux furent prêts: on aurait dit qu'ils

_attendaient_... Les voyageurs repartirent aussitôt, au grand

contentement de Henri, dont l'empressement semblait avoir redoublé

depuis qu'il avait entretenu le fermier.

Histoire des salons de Paris (Tome 4/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier. · 第 18 / 20 段