Amélie frémit... elle quitta enfin ce lieu maudit et retourna dans sa
chambre à demi morte de frayeur. Vers minuit Henri revint _de son
voyage_. Il paraissait accablé de fatigue, et fut moins tendre pour sa
femme; mais une heure avait suffi pour rendre cette froideur moins
sensible. Le lendemain il sortit encore. Ce fut pendant son absence
qu'Amélie fit avec Annette le plan que celle-ci exécuta. Amélie
écrivit à la comtesse qu'il fallait qu'_aussitôt_ sa lettre reçue, un
courrier envoyé de Paris vînt la chercher à C***, dont elle donnait
l'adresse de manière à ne se pas tromper. Cet homme devait avoir
l'ordre de ramener Amélie, parce que la comtesse était fort mal.
--Je vous dirai pour quel motif j'en agis ainsi, ne dites pas un mot
de ma lettre au marquis.
Annette se leva avant le jour, et eut le courage d'aller au village de
la poste porter ce paquet. Elle arriva au moment du passage du
courrier et vit partir la lettre. Tout allait bien.
Revenue au château sans qu'on se fût aperçu de son absence, Annette
rendit le courage et l'espérance à sa maîtresse. Les deux jours
s'écoulèrent comme les autres, Henri fut presque toujours absent, et
toujours les mêmes assemblées et les mêmes orgies dans la grande salle
furent vues par Annette et par Amélie!... Le troisième jour, au matin,
une calèche attelée de quatre chevaux de poste entra dans la cour du
château, et le valet de chambre de confiance de la comtesse remit une
lettre à Amélie; elle contenait ce qui était convenu.
--Ah! s'écria Amélie, je vais partir à l'instant. Lisez, dit-elle à
son mari en lui donnant la lettre.
--Je ne puis t'accompagner, mais il faut partir, dit aussitôt le
malheureux jeune homme.
Et, serrant sa femme dans ses bras, il la fit monter en voiture, la
recommanda aux soins du valet de chambre de la comtesse, et, veillant
lui-même à ce que tout fût bien dans la voiture, il l'embrassa, lui
promit de la rejoindre bientôt, et donna lui-même l'ordre aux
postillons de partir, et surtout d'aller vite... Le malheureux!...
Amélie, en se séparant de lui, fut saisie d'un sentiment qui lui fit
éprouver une vive angoisse.--Je souffre bien, disait-elle quelquefois
à Annette...
Mais la terreur revenait l'assaillir de nouveau, et les remords
s'effaçaient devant elle...
Arrivée à Paris, elle ne put résister aux instances de sa mère
adoptive, et lui raconta tout ce qu'elle avait vu et entendu. Il leur
fut démontré que le marquis ne savait rien. Quant à Henri, les deux
femmes, dans leur sagesse, ne le virent pas très-coupable. En
conséquence, il fut arrêté entre elles qu'il fallait le taire au
marquis...
--Comme au monde entier! s'écria Amélie...
La comtesse ne répondit rien... Mais le lendemain matin elle s'en fut
chez Fouché.
--Mon cher duc, lui dit-elle, je viens vous rendre _gratis_ un bon
office... mais cependant à une condition.
--Quelle est-elle?
--Vous allez le savoir. Vous faites si bien votre affaire qu'il y a
dans une province de France une troupe d'hommes qui conspirent contre
le gouvernement, et vous n'en savez rien... Quelqu'un parmi eux
m'intéresse vivement, et avant de rien vous dire j'exige votre parole
_d'honneur de Français et de chrétien_ qu'il aura la vie sauve et la
liberté; enfin arrêtez les autres et ne lui faites rien, cela est
clair, je pense.
--Fort clair, en effet... Et où se trouve cette troupe?
--Vous n'en saurez pas un mot jusqu'à votre serment...
--Eh bien! je m'y engage... Je vous donne ma _parole d'honneur_ de
_Français_ et de _chrétien_ que le chef de votre troupe aura la vie et
la liberté sauves.
La comtesse crut à L'HONNEUR, à LA FOI et au PATRIOTISME de Fouché!!..
et elle parla... À mesure que ses paroles frappèrent l'oreille de
Fouché, les petits yeux de l'homme du comité de salut public
scintillèrent d'un feu joyeux et sanglant.
--Oh! quel service vous me rendez!... s'écria-t-il; enfin, voilà plus
de dix mois que je suis à la recherche de cette troupe qui depuis un
an m'a été signalée par mes agents de l'Angleterre, et depuis près de
six mois par ceux du Calvados auxquels elle a toujours échappé... Le
chef est, dit-on, le fils d'un homme tué à Quiberon... il a juré de
venger la mort de son père sur tout ce qui reste de l'époque de la
révolution, et il a surtout juré mort à l'Empereur!... et à moi,
m'a-t-on assuré!...
--Eh! non!... C'est faux!... c'est absurde!... C'est mon neveu,
s'écria la comtesse, et vous l'avez fait rentrer il y a un an!...
Fouché se frappa le front.
--Mais vous avez juré!... dit la comtesse.
--Oui, oui... répondit Fouché; aussi soyez tranquille.
La comtesse s'éloigna, mais non sans répéter: Songez à votre
serment...
Quinze jours après cette conversation on lisait dans les journaux:
«Une bande de chouans, chassée du Calvados, dont elle troublait la
sûreté sur les routes et dans les campagnes, presque traquée par la
gendarmerie et au moment d'être saisie, s'était subitement échappée et
dérobée à l'autorité. Elle vient d'être retrouvée et _entièrement_
détruite, ainsi que tout ce qui tenait à elle.»
Le même jour, la comtesse reçut un paquet cacheté qui contenait
l'extrait mortuaire d'Henri de C***, fusillé à Caen, le... 1809[175].
[Note 175: L'histoire qu'on vient de lire n'aurait aucun mérite si
elle était composée. Elle est vraie dans tous les points: cette
sinistre aventure a eu lieu effectivement dans l'année 1809, et la
catastrophe fut ce que je dis ici. Madame de C*** est remariée
maintenant.]
FIN DU TOME QUATRIÈME.
TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES DANS CE QUATRIÈME VOLUME.
Salon de madame de Montesson, à Paris et à Romainville. 1
Salon de madame de Genlis, à l'Arsenal. 97
Salon de la Gouvernante de Paris (1806 à 1814). 187
PARIS.--IMPRIMERIE DE CASIMIR, RUE DE LA VIEILLE-MONNAIE, Nº 12.