Pendant ce colloque avec madame de ***, madame de Travanet, conduite

respectueusement par deux Turcs, dont l'un était le duc d'Esclignac,

et l'autre M. de Folleville, arrivait au milieu de la clairière, où

elle trouva la belle voiture arrêtée, le marche-pied baissé, et tout

préparé pour se remettre en marche... Madame de Travanet tendit alors

sa bourse aux Turcs... elle ne savait comment les nommer, a-t-elle

avoué ensuite:

--Messieurs, dit-elle en leur donnant sa bourse, bien fâchée

assurément qu'il n'y en ait pas davantage...; si j'avais su faire

votre aimable rencontre, certainement j'aurais peut-être mis...

--Comment, madame, nous prenez-vous donc pour des brigands?

--Moi, monsieur!... à Dieu ne plaise, certainement!... mais que

voulez-vous que je pense en me voyant retenue malgré moi?

--Eh! quoi, madame, dit alors le Turc magnifiquement habillé, qui

paraissait le chef de la troupe, ne vous vient-il aucune autre pensée

en nous voyant autour de vous, remplis d'un respect profond, et

n'étant que des messagers de bonheur, de paix et d'amour?...

MADAME DE TRAVANET.

D'amour! à moi!... Mais c'est une mauvaise plaisanterie, messieurs les

Turcs!... savez-vous bien que j'ai cinquante-huit ans?

Et tout de suite se penchant à l'oreille de madame de ***, elle lui

dit rapidement: Je n'en ai que cinquante-quatre...; mais il est bon

d'effrayer ces coquins-là... Malgré tout, ils sont polis,

ajouta-t-elle, comme par manière de dire.

LE TURC.

Votre âge, madame, n'est pas un obstacle qui arrêtera mon glorieux

maître!... il vous a vue, madame, il vous aime, et veut vous plaire.

Il m'a dit son amour, car je connais toutes ses pensées. Je les

approuve, et j'ai cherché le moyen de satisfaire la passion moi-même

de mon glorieux Sultan, et de vous donner à lui.

MADAME DE TRAVANET posant un pied sur le marche-pied de la

voiture et le retirant aussitôt. Elle fait cette manoeuvre deux

ou trois fois.

Mais, monsieur, ayez donc quelque pitié d'une pauvre femme qui ne peut

répondre à l'amour de monsieur votre maître... laissez-moi retourner à

Rouvres, je vous en prie... je veux m'en aller...

LE TURC.

Je causerais la mort de mon glorieux Sultan, madame, et... peut-être

la mienne... car il a non-seulement la passion violente, mais

brutale... et je courrais risque. (_Il fait un signe avec son

poignard._) Alors vous comprenez?... voudriez-vous donc avoir

l'excessive complaisance de monter dans cette voiture... ou je serais

forcé..., à mon inexprimable regret, de vous y mettre de force.

MADAME DE TRAVANET.

Ah! mon Dieu! mon Dieu!...

MADAME DE ***, bas à son oreille.

Allons, allons, ma chère, montez dans cette voiture! que voulez-vous

faire?... toute résistance est inutile...

MADAME DE TRAVANET.

Hélas! je ne le vois que trop... (_Au Turc._) Monsieur, je suis

résignée...

Elle dit ce mot si drôlement, que le Turc, qui n'était autre que

mademoiselle de Fontenille, pensa éclater sous son masque. On mit les

deux dames dans la voiture de la duchesse de Brancas, et les chevaux

l'emportèrent rapidement au travers de la forêt.

Le second acte de cette comédie devait se jouer dans un vieux château

situé dans la forêt de Sénart, et appelé le _château des Bergeries_.

Ce château, encore entier sous quelques rapports, n'était pourtant

plus habité, ou ne l'était plus en effet que par un vieux concierge et

sa femme. Le propriétaire l'avait bien destiné à être abattu, mais sa

condamnation n'avait été prononcée que pour l'année suivante, et M. de

Folleville, qui le connaissait, en avait reçu la permission d'y faire

ce qu'il voudrait pour la mystification qu'on préparait à madame de

Travanet. Ce château des Bergeries était une des fabriques les plus

heureuses qu'on pût trouver sous sa main pour servir de théâtre à des

scènes comme celle qu'on jouait. Mais pour faire juger à quel point on

avait compté sur la peur de madame de Travanet, il faut dire qu'elle

connaissait ce château, où elle avait été cent fois; car il était le

but de presque toutes les promenades des personnes qui étaient dans

les environs de la forêt de Sénart, et surtout de celles de Rouvres.

Ce fut donc vers le _château des Bergeries_ que la troupe turque

dirigea sa course.

Lorsque la portière fut refermée et que les deux amies furent seules,

madame de Travanet donna cours alors à toute son inquiétude.--Que

veulent-ils faire de moi? répétait-elle.

--Vous épouser... vous emmener à Constantinople... il a nommé le

Sultan...

--Bah! ils nomment toujours ainsi leur maître!... N'allez-vous pas

croire à présent que le Grand-Turc est amoureux de moi!... la belle

sultane que je ferais!... Mais, grand Dieu! quel peut être cet homme?

--Écoutez donc, ma chère, il y a ici un nouvel ambassadeur

d'Asker-khan, le grand chah de Perse... c'est peut-être lui!...

--Asker... hein! comment dites-vous?

--Asker-khan... c'est l'empereur de Perse.

--Mais, ma chère amie, la peur vous trouble la cervelle. Je ne suis

jamais allée en Perse.

--Aussi ne vous parlé-je pas de lui, mais de son ambassadeur. C'est un

bel homme qui devient très-facilement amoureux... mais il n'est pas

d'une humeur facile... l'autre jour il allait faire couper la tête

d'un de ses esclaves, parce qu'il avait cassé une assiette[173].

[Note 173: C'est vrai: M. Jaubert arriva au moment et empêcha

l'exécution; l'ambassadeur logeait rue Plumet, à l'hôtel de

mademoiselle de Condé, sur les boulevards neufs, du côté des

Invalides.]

--Ma chère amie, vous m'effrayez beaucoup... vous feriez mieux de

garder vos histoires pour un autre jour... voulez-vous?...

Mais tandis qu'on l'_effrayait_ dans la voiture, il arrivait une

étrange chose au-dehors. C'est que la nuit était si noire, que les

gens s'étaient égarés, et ne retrouvaient plus la route du vieux

château où ils devaient passer le reste de la nuit.

--Que faire? dit mademoiselle de Fontenille; quel malheur! nous ne

pouvons plus continuer notre pièce qui va si bien... et d'autant mieux

que notre amie n'a pas froid, et qu'elle est tranquillement dans une

bonne voiture.

--Ah! tranquillement, dit le duc d'Esclignac, c'est autre chose: car

elle n'est pas brave; mais si elle ne l'est pas maintenant où elle n'a

rien à craindre, que devait-elle éprouver lorsqu'elle était jeune et

jolie?

--Il a raison, dit Amédée de Fontenille; mais savez-vous ce que je

crains, moi, c'est que nous ne soyons rencontrés par de la gendarmerie

ou par des gardes-chasses... savez-vous bien que nous serions tous

arrêtés, et, en vérité, dans nos costumes, nous ferions une triste

figure en entrant à Essonne!...

--Ah! mon Dieu, les gendarmes! dit sa soeur... et que leur

dirions-nous?... prendraient-ils de l'argent?

--Non, certes, je ne le pense pas! et s'ils en prenaient, je les

ferais punir. Mais les gardes de la forêt sont à craindre plus encore

que les gendarmes.

Mademoiselle de Fontenille, très-effrayée par ce que son frère lui

disait, se remit en quête de plus belle pour retrouver un carrefour

qui devait les mettre dans la bonne route... Rien n'était plus

comique que de voir en ce moment vingt personnes rassemblées pour en

effrayer une seule, l'être plus qu'elle... Mademoiselle de Fontenille

fit rallumer une des torches qu'on avait éteintes pour ne pas attirer

l'attention, et bientôt, en effet, on retrouva le carrefour qui

indiquait la route à suivre; la voiture y roula aussitôt rapidement,

et, au bout d'un quart d'heure, ils furent arrivés au terme de leur

course, ayant joué le premier acte de leur drame burlesque.

Rien de ce que nous lisons dans les romans de madame Radcliffe, si

parfaitement traduits par madame Victorine de Chastenay, n'avait été

omis au _château des Bergeries_. Il est vrai qu'il y prêtait lui-même

étonnamment, et que le concierge à lui seul, avec sa lanterne, son

énorme trousseau de clefs avec lequel il vint ouvrir une grille

rouillée et criant sur ses gonds, suffisait pour effrayer... Au moment

où la voiture entra dans une cour remplie de hautes herbes qui

empêchaient presque les roues de tourner, deux chiens hurlèrent

plaintivement... Madame de Travanet tressaillit.

--Ah ça, dit-elle, ceci passe la plaisanterie... je ne veux pas être

une héroïne de roman, moi! je ne suis ni _Amanda_, ni _Rosalba_, ni

_Fernanda_: c'est odieux, tout cela... et fort ennuyeux!

À ce moment où la voiture s'arrêtait au bas d'un vieux bâtiment ruiné

dont les murs tenaient à peine... le vieux concierge, son bonnet de

laine à la main, conduisait respectueusement madame de Travanet et

madame de ***, par un escalier étroit et tournant, dans un appartement

où il y avait un bon feu et assez de lumières pour qu'elles pussent

juger du délabrement du lieu où elles se trouvaient... le concierge

les laissa seules. Alors madame de Travanet recommença ses doléances

sur son ennui et son inquiétude, et surtout le motif pour lequel elle

avait été enlevée.

--Mais par amour!... ma chère, ne soyez pas si incrédule.

--On a la foi quand on a l'espérance, ma très-chère amie, dit madame

de Travanet en riant... À mon âge, on ne me ferait plus que la charité

en fait d'amour... et en quoi que ce soit je n'aime pas ce qui se fait

par un sentiment de pitié: il n'a rien de noble, et encore moins rien

de tendre.

--Mais votre esprit... vos talents...

--Mes talents, mon esprit, me feront des amis, parce que je les

emploierai à leur amusement ou à leur bonheur...

--Enfin, ma chère, voyez ce que nous a compté l'autre jour madame de

Genlis... À Berlin, un jeune homme de vingt-sept ans était amoureux

d'elle, et voulait l'épouser.

--Eh bien! si elle y avait consenti, c'est elle qui eût été folle.

Dans le même moment, la porte du fond s'ouvrit avec fracas, et le Turc

magnifique qui avait parlé à madame de Travanet dans la forêt entra

dans la chambre. La pauvre femme, qui ne l'avait vu que masqué,

faillit mourir de peur en voyant devant elle un homme d'une taille

immense ayant des moustaches comme jamais elle n'en avait vu...

--Quelle effroyable tête! se disait-elle en elle-même; quel géant!...

Ce _géant_ était mademoiselle de Fontenille!

Elle salua profondément à l'orientale, en mettant une main sur sa tête

et l'autre sur son coeur, et remit une lettre à madame de Travanet,

sentant l'essence de rose à en parfumer le vieux château pour dix

ans... puis elle se retira toujours à reculons... _pour mieux observer

le respect et le décorum envers la sultane favorite_, observa madame

de ***.

Aussitôt que le Turc fut sorti de l'appartement, madame de Travanet ne

sachant pas ce que tout cela devenait, car les choses commençaient à

se brouiller dans sa tête, ouvrit la lettre avec précipitation,

espérant au moins y trouver une explication.

Mais c'était une déclaration en forme adressée à madame de Travanet.

On lui disait qu'on était à ses pieds; son esclave le plus soumis

et... sollicitant sa main. La lettre était signée _Habed-il-Roumann

Schahabaham Badvildinn Dal-Ilcha-Bekir_...

Les expressions les plus brûlantes n'y étaient pas épargnées...

_Habed-il-Roumann Schahabaham Badvildinn Dal-Ilcha-Bekir_ n'osait pas

se présenter à madame de Travanet sans son consentement, qu'il

espérait, au reste... Mais pour qu'elle pût se prononcer avec plus de

certitude, il la prévenait qu'il avait fait placer dans la chambre

qu'elle occupait son portrait fait à deux âges différents, afin

qu'elle pût juger de ce qu'il avait été et de ce qu'il était

aujourd'hui.

En achevant la lecture de cette lettre, madame de Travanet ne put

s'empêcher de regarder autour de la chambre, dont les murs lézardés ne

laissaient voir aucune trace de ce qu'elle y cherchait. Enfin, près de

la haute et antique cheminée, elle aperçut deux dessins au crayon

noir, dont l'un représentait une très-belle tête de jeune Turc...

Madame de Travanet s'arrêta devant ce dessin.

--Savez-vous qu'il a été très-beau, ce Turc, ma chère? dit-elle à

madame de ***.

MADAME DE ***

Oui, sans doute!... c'est dommage que son nom soit si long!...

MADAME DE TRAVANET, regardant toujours le portrait.

Qu'est-ce que cela fait?... et puis ce n'est pas un nom seul, c'est

une suite de noms... c'est l'usage chez eux...

MADAME DE ***.

Ah! mon Dieu, regardez donc cette horrible figure.

Madame de Travanet se retourne vivement, et voit en effet, de l'autre

côté de la cheminée, le pendant de la jeunesse du Turc... il était

hideux!... On avait exprès chargé la laideur, et, dans le fait, la

figure était horrible. Au bas était écrit: _Tel que je suis

maintenant..._

--Vraiment, dit madame de Travanet, il nous la donne bonne! et moi

aussi j'ai été jeune et belle: je pourrais m'en aller en quête d'un

mari, en montrant mon visage de vingt-cinq ans; mais lorsque celui de

cinquante-cinq se montrerait à son tour, on serait en droit de me dire

que je suis une impertinente. Après tout, je suis fâchée pour lui

qu'il soit changé de cette façon-là, car il était bien beau. Et elle

retournait toujours _au portrait_ du jeune Turc, qui était tout

simplement la figure du jeune Turc mourant de Girodet, auquel on avait

seulement ôté l'expression souffrante. Oui, répétait-elle, c'est

vraiment dommage.

En ce moment, on entendit un prélude dans la pièce voisine. Ah! ah!

dit madame de ***, on veut vous donner une sérénade... mais je crois

qu'un bon souper et un bon lit nous feraient plus de bien que toutes

les musiques du monde... Madame de Travanet, dont jamais l'aimable

caractère ne se démentait, fut au contraire tout à coup ranimée par

cette musique... elle quitta le portrait, et vint écouter de plus

près... Qu'on juge de ce qu'elle dut éprouver lorsqu'elle entendit des

voix bien connues et aimées chanter en choeur et en partie la romance

si célèbre de _Pauvre Jacques_!

--Ah! s'écria-t-elle, ce sont nos amis!... Les portes de l'appartement

s'ouvrirent alors avec grand bruit, et tous les acteurs, les actrices,

entrèrent en foule, et pressèrent madame de Travanet dans leurs bras,

en lui demandant pardon du tour qu'on lui avait joué. Non-seulement

elle le pardonna, mais elle fut la première à en rire... Elle regarda

alors sans frayeur mademoiselle de Fontenille, dont les terribles

moustaches l'avaient si fort effrayée.

--Et maintenant, lui dit Amédée de Fontenille en lui présentant une

grande pelisse pour la préserver de l'air froid de la nuit, retournons

à Rouvres, pour y faire réveillon, et puis ensuite nous irons nous

coucher...

... On riait encore dans le monde de cette histoire, lorsque le récit

d'une autre aventure détruisit la gaieté qu'avait inspirée celle de la

forêt de Sénart. Elle est d'un haut intérêt: la voici dans tous ses

détails... Comme les personnages dont il est question dans cette

histoire sont pour la plupart existants et à Paris, je ne puis donc

les désigner que par une lettre initiale.

La comtesse de M*** était une femme bien née, riche, ayant une bonne

maison et la volonté de la faire trouver agréable; avec tous ces

moyens on a ce qu'on veut à Paris. Aussi, quoiqu'elle ne fût plus

jeune, madame de M*** avait un salon fort sociable, et sa maison était

une de celles où un étranger se faisait toujours présenter...

Madame de M*** avait un frère plus riche qu'elle, et vivant dans ses

terres. Son opinion était fort exagérée. Il avait fait partie de

l'armée de Condé, et rentré en France, il fut assez heureux pour

retrouver toute sa fortune qui lui fut rendue; M. de P*** ne cachait

aucunement son opinion, prétendant que l'Empereur ne l'en estimait que

mieux de savoir confesser sa vraie croyance. M. de P*** n'avait

qu'une fille, qui devait hériter non-seulement de sa belle fortune,

mais aussi de celle de sa tante.

M. de P*** mourut des suites d'une chute de cheval à la chasse; il

n'eut que le temps de recommander sa fille à sa soeur, et de dire à

mademoiselle de R*** que son dernier voeu était qu'elle demeurât

fidèle à leur opinion sainte.

Mademoiselle Amélie de P*** avait dix-sept ans au moment où elle

perdit son père. Elle était jolie sans être pourtant une personne

très-remarquable. Elle était habituellement sérieuse, et son rare

sourire frappait harmonieusement lorsqu'on le voyait éclairer son

visage; sa taille était grande, svelte, sa tournure distinguée, et

tout son ensemble enfin formait et présentait une personne agréable et

dont tous les hommes auraient certes désiré l'amour, s'ils n'eussent

été repoussés par une froideur qui annonçait que son coeur se

donnerait difficilement.

Aussitôt que madame de M*** fut instruite de la mort de son frère,

elle partit de Paris et alla chercher sa nièce dans le château qu'elle

habitait. Elle la trouva accablée de son malheur et peu disposée à

partager les plaisirs de la maison bruyante de sa tante. Son deuil

était une excuse pour les premiers mois, mais enfin il fallut changer

une façon de vivre qui blessait une parente que son père lui avait

ordonné de considérer comme une mère... et dès qu'elle eut pris le

demi-deuil, Amélie descendit chez sa tante.

Ce fut un événement dans le salon de madame de M***, le jour où sa

nièce y fit son entrée... Les jeunes personnes la regardèrent avec

envie, les mères avec humeur, et les hommes avec l'espérance de lui

plaire... On pense bien que les rangs devaient être pressés, car

Amélie était une héritière comme on n'en voit pas beaucoup... elle

était riche, noble, jeune et belle...

La comtesse de M*** s'attacha bientôt à sa nièce et l'aima d'une

affection de mère. La jeune fille y répondit avec son âme qui était

aimante et même passionnée, malgré l'apparence de froideur qui

semblait l'envelopper.

--Amélie, lui dit un jour sa tante, il faut te marier.

--Pourquoi, ma tante? est-ce donc une condition expresse attachée au

nom de femme que de prendre un mari? Je suis heureuse comme je suis,

laissez-moi rêver la vie... Mon Dieu, le réveil ne viendra que trop

tôt!... d'ailleurs je ne veux pas vous quitter!...

Et puis elle se penchait sur les mains de la comtesse, les baisait, et

la comtesse, l'embrassant à son tour, disait:

--En vérité, tu as raison, mon enfant... Je ne sais pas comment je

pourrais me séparer de toi!...

Mais les prétendants ne se découragèrent pas, et lorsqu'ils surent que

la tante et la nièce ne voulaient pas se séparer, ils déclarèrent

qu'ils demeureraient chez madame de M***, si elle le voulait.

Amélie recevait froidement tous ces hommages, et sans qu'il parût

qu'un seul même l'eût touchée... Elle était toujours aussi sérieuse...

Sa figure mélancolique ne s'animait d'aucune pensée intérieure à

l'approche de ses prétendants... On était alors en 1809, et Amélie

avait dix-huit ans.

Un jour madame de M*** parut occupée d'un grand intérêt... Elle, qui

ne sortait jamais, demeurait des journées entières hors de chez elle;

et sa nièce, sa fille pour mieux dire, ne sut ce qui l'avait autant

intéressée que lorsque la réussite eut couronné l'oeuvre... La

comtesse de M***, parente éloignée de Barras, avait eu le crédit de

sauver après la terreur un homme qui devait tout redouter d'une

réaction, car cet homme était Fouché. Contre l'ordinaire des méchants,

il en avait été reconnaissant... et lorsque madame de M*** lui

demandait un service, il le lui rendait avec autant de bonne grâce que

cet homme pouvait en mettre à quelque chose. Cette fois madame de

M*** dit à Fouché que ce qu'elle lui demandait était sans doute

difficile, mais qu'elle serait ensuite des mois et même des années

sans avoir recours à son obligeance, s'il lui accordait ce qu'elle

sollicitait de lui.

Le service en effet était éminent: il s'agissait de faire rentrer un

homme qui, sur la liste des émigrés en 1793, n'avait en 1800 fait

aucune des diligences pour se mettre en règle, ne voulant pas rentrer

en France à cette époque. Mais depuis, les choses avaient pris un

autre aspect. Il voyait que la puissance de Napoléon s'affermissait de

jour en jour, et chaque jour aussi le besoin de revoir sa patrie se

faisait sentir plus vif et plus pressant.

«Je sens qu'on peut vivre quelque temps loin de sa patrie, ma vieille

amie, écrivait-il à la comtesse de M***; mais il faut s'en rapprocher

pour mourir. On sent le besoin de fermer ses yeux là où ils se sont

ouverts... Que je vous doive ce bonheur, et il sera double pour moi.»

C'était pour cet ami de sa jeunesse, ce frère de ses vieux jours, que

la comtesse insistait aussi vivement auprès de Fouché. Enfin ses vives

instances eurent un entier succès, et son ami revit la France.

Le marquis de R***, aussitôt qu'il fut arrivé à Paris, accourut chez

son amie devenue sa bienfaitrice... Ils furent bien heureux de se

revoir, et cette joie fut pure des deux côtés: car celle qui obligeait

vit qu'on était vraiment reconnaissant, et on est alors si heureux

d'avoir pu réussir!...

--Mais je ne serai complètement satisfait que lorsque vous aurez

obtenu pour mon fils adoptif la même faveur que pour moi, dit le

marquis à son amie.

Et il lui raconta qu'après le désastre de Quiberon, il avait recueilli

le fils d'un cousin avec lequel il était intimement lié, et là, sur le

champ de bataille même, à son cousin mourant, il avait juré de servir

de père à son fils... L'enfant avait entendu le serment, et Dieu

l'avait reçu..., car le père avait été martyr pour une cause sainte.

--Quel âge a donc votre fils adoptif? demanda la comtesse.

--Vingt-huit ans.

--Eh quoi! son père l'emmenait aussi jeune pour l'exposer aux chances

d'une bataille?

Le marquis sourit avec une expression presque triste:--Vous ne

connaissez pas Henri, répondit-il.... vous ne savez pas quelle âme

ardente il y a dans cet être que moi-même je ne connais pas encore,

bien que je sois cependant ce qu'il aime le plus au monde après son

pays..., car la France est pour lui la mère qu'il a perdue... C'est

donc lui qui a voulu suivre son père lorsque le duc de C*** vint

chercher la mort à Quiberon... Si vous voulez que ma joie soit

entière, obtenez que Henri soit rappelé comme moi.

La comtesse revit Fouché; elle pressa de nouveau, et la grâce du jeune

homme fut ajoutée à celle de son père adoptif...

La nouvelle lui en fut aussitôt transmise, et peu de jours après il

était à Paris.

Henri de C*** ne se fit pas d'abord présenter chez la comtesse...;

elle en fut surprise, et ne put s'empêcher d'en faire un reproche au

marquis de R***.

--Que voulez-vous? lui dit son ami; j'ai assez vu votre nièce pour

être convaincu que lui plaire est une entreprise dans laquelle il est

fort difficile de réussir... Elle est jolie, riche; mon fils adoptif

n'a qu'une fortune médiocre; elle pourrait croire qu'il vient ici pour

se faire aimer d'elle. Henri n'a aucune prétention; mais il est si

beau... si remarquable, qu'il pourrait certes bien en avoir, et...

--Et pourquoi, dit vivement la comtesse, ne ferions-nous pas un

mariage qui rapprocherait nos deux familles encore plus qu'elles ne le

sont?... Amélie n'a jamais aimé, elle ne veut même pas se marier...;

mais votre fils peut lui plaire, mon ami, et combien je serais

heureuse s'il lui était réservé de fondre la glace de ce coeur que

rien encore n'a pu toucher!...

Le marquis parla à son fils adoptif de cette présentation; le jeune

homme s'y refusa.

--Madame de M*** ne peut voir une offense dans mon refus, dit Henri;

j'ai pour elle une profonde reconnaissance, mais je hais le monde et

ne vais nulle part.

Le marquis insista: ce fut d'abord en vain... Henri semblait redouter

d'entrer dans cette maison... Était-ce un pressentiment!... Enfin,

vaincu par les sollicitations réitérées de son père, il consentit à

l'y accompagner, et un soir où le marquis savait trouver ces dames

seules, il conduisit Henri à l'hôtel de M***.

Histoire des salons de Paris (Tome 4/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier. · 第 17 / 20 段