d'inconvénient, et à qui j'en trouvais souvent. Il était raconteur,
sot et pas mal glorieux.--De quoi? Je n'en sais rien. Il avait une
grosse tête, un gros ventre et des jambes courtes; il allait partout;
se disait amoureux de toutes les femmes jolies et jeunes, avec cette
figure que je viens de vous dire, et soixante ans par-dessus.
Ce fut lui que nous chargeâmes du rôle de nourrice: on lui fit des
appas avec deux oreillers, et il remplit très-convenablement son
emploi.
Le _poupon_, ce fut le comte de Palfy, noble hongrois de haute
naissance certes, et tenant à Paris un grand état; il y était fort à
la mode, nous donnait des fêtes où nous nous amusions beaucoup, et se
mit dans le monde élégant malgré quelques ridicules assez fortement
prononcés qu'il avait: l'un des plus grands était l'état qu'il avait
pris d'être un mangeur de coeurs des plus affamés, et de parler de ses
bonnes fortunes un peu comme le chasseur de l'ours. Au résumé, il
avait de l'esprit cependant, et M. de Metternich, qui se connaissait
en hommes, m'en avait parlé avec une autre opinion que celle qui
dirigeait le monde. Il avait cinq pieds sept à huit pouces, et avait
une sorte de beauté: tout cela fit merveille dans le _pouls-pont_.
M. de Palfy me rappelle une circonstance assez plaisante qui lui est
relative. On faisait encore quelquefois des _mystifications_; la mode
en avait été fort active, et de temps à autre elle revenait encore. Un
jour, à Neuilly, je demandai à M. de Metternich s'il ne trouverait pas
mauvais qu'on plaisantât un peu avec M. le comte de Palfy; j'étais
bien sûre de sa réponse, mais je n'aurais à cet égard rien voulu faire
sans sa permission. Il me la donna grandement, parce qu'il était bien
sûr que je ne ferais rien que de convenable. Je fis donc venir le gros
Musson, qui était encore bien spirituel et bien amusant; nous le
plaçâmes à côté du comte de Palfy. Au bout d'un quart d'heure je le
vis me regarder et me faire signe d'une manière très-significative,...
je ne savais ce qui se passait à l'autre bout de la table; enfin je
compris que Musson ne trouvait rien à dire au comte de Palfy... Cette
idée s'empara alors de moi sous un aspect si bouffon, que je ne pus
m'empêcher de la communiquer à M. de Metternich. Elle le frappa comme
moi, et aussitôt nous voilà à rire, et bien autrement que si Musson
avait parlé. En effet, quoi de plus comique que vingt-cinq personnes
réunies autour d'une table pour entendre un homme qui se trouve
muet!... et qui est le mystifié au lieu d'être le mystificateur.
Jamais je n'ai ri d'aussi bon coeur.
Nous nous amusions beaucoup à Neuilly; la proximité de Paris
permettait de venir me voir à tous mes amis, même ceux qui n'avaient
pas de chevaux. J'avais tous les jours vingt personnes à dîner, et
quarante le soir, les jours d'opéra exceptés. On savait que j'allais
au spectacle; je n'y allais pas toujours cependant; mais lorsque j'y
allais, je revenais exactement le soir à Neuilly.
Nous jouâmes aussi des charades en actions, et _M. Vautour_ eut entre
autres un succès prodigieux. _M. Vautour_ était le nom d'un vaudeville
dans lequel Brunet jouait alors et faisait courir tout Paris. Un homme
de ma société, fort aimable et fort spirituel, parent ou allié de
madame d'Osmond[164], M. Digneron de Saint-Furcy, me proposa un soir
de faire une charade en action sur le mot _vautour_; ce fut lui qui la
monta et l'organisa. La première partie fut représentée par le _veau
d'or_, avec tout le luxe des costumes juifs et même leur exactitude.
La seconde dura longtemps. M. Digneron faisait des tours d'adresse
aussi bien qu'Olivier et Fitz-James; il se mit comme les Indiens qui
étaient alors à Paris, devant une grande table _à lui_, et faite
exprès pour ses tours: il nous en fit pendant une heure de ravissants,
et puis pour le tout, Grandcourt s'était laissé arranger si bel et
bien, qu'il ressemblait à Brunet parfaitement dans le rôle de M.
Vautour. Il y fut très-applaudi.
[Note 164: Celle à qui appartenait _Vilaines_. Mademoiselle Digneron,
soeur de M. de Saint-Furcy, avait épousé M. Gilbert de Voisins, frère
de madame d'Osmond. M. de Saint-Furcy était cousin-germain de ma plus
intime amie, madame Lallemant, et oncle de M. Alfred de Voisins, mari
de mademoiselle Taglioni.]
Notre été fut très-brillant à Neuilly; nous jouâmes la comédie; il y
venait encore plus de monde, ainsi que je l'ai dit, qu'au Raincy, en
raison de la proximité de Paris. Un jour le maire de Surênes vint me
prier de _couronner la rosière_: c'était une institution faite par
madame des Bassyns, dans une affreuse circonstance de sa vie. Elle
était en calèche et traversait Surênes en descendant d'une maison
qu'elle habitait sur le haut de la montagne. Sa fille, âgée, je crois,
de cinq ou six ans, était appuyée contre la portière de la calèche;
elle s'ouvre: l'enfant tombe sous la roue, qui l'écrase sous les yeux
de sa mère. La malheureuse femme, insensée de désespoir, serait morte
sur la place sans les secours, les consolations de toutes les femmes
de Surênes; une aussi immense douleur fut comprise par elles; toutes
étaient mères, toutes avaient un coeur... Elles étaient bonnes, et
leurs soins parvinrent à émousser la pointe trop aiguë du malheur qui
frappait une mère... Revenue à elle-même après bien des mois, où sa
raison fut presque égarée, madame des Bassyns sentit alors la
reconnaissance qu'elle devait à ces femmes qui n'avaient pas eu peur
de ce qui souvent effraie, la douleur d'une étrangère.
--Que puis-je faire pour cette commune? dit-elle un jour au maire.
--Leur rendre leur rosière, répondit-il.
Et madame des Bassyns fonda alors une rosière, puisque l'ancienne
fondation n'existait plus. Voilà quelle était l'origine de cette
rosière. J'acceptai en annonçant que je doublerais la dot, et que ce
serait ma fille aînée qui couronnerait la rosière...
Ce fut une grande fête, non-seulement au château de Neuilly, chez moi,
mais dans la commune de Surênes. Tout le pays était en émoi, et au
château il y avait plus de _deux cents_ personnes, car j'avais engagé
tout ce que je connaissais, pour que la quête, que devaient faire
madame Lallemant et madame la baronne de Montgardé, fût abondante.
L'effet ne manqua pas... Elles eurent presque toute la quête en or, et
firent deux mille francs... La cérémonie eût été superbe dans cette
petite église, mais les rosières étaient aussi par trop laides;
presque toutes étaient vigneronnes, et leurs bras étaient noirs comme
ceux d'une négresse, le visage à l'avenant... Celle qui eut la
couronne était plus jolie que les autres. Le lendemain de la
cérémonie, elle vint dîner au château avec M. le maire; j'avais aussi
invité le fiancé, mais il ne put venir:--Parce que, voyez-vous, me dit
la rosière, il avait un mal de reins qui lui est tombé dans le talon.
Ceux qui connaissent le jargon, car c'est une langue à part, des
paysannes des environs de Paris, sauront, peut-être, ce qu'elle
voulait dire...
Sa parure était incroyable: elle portait son grand cordon bleu
par-dessus un déshabillé de basin blanc, ayant des demi-manches qui
tranchaient victorieusement sur des bras d'un pain d'épice parfait...
Son bonnet, très-empesé, avec une fort belle valencienne, était
surmonté par sa couronne, chef-d'oeuvre de Nattier, et que ma fille
avait offerte; la bonne rosière avait, je crois, dormi avec et ne
l'avait pas quittée depuis le moment où l'archevêque _in partibus_ de
je ne sais plus quelle ville de Palestine l'avait bénite. On pourrait
faire un portrait de cette jeune fille; mais faire comprendre le
comique de sa tournure, c'est impossible.
En 1821, j'allai m'établir à Versailles. Je fis faire quelques
réparations à la maison que j'occupai au Petit-Montreuil; un jour on
me dit que la femme du serrurier qui avait travaillé pour moi
demandait à me parler. Je la fis entrer; c'était une femme de bonne
mine, encore jolie, et toutes les fois qu'on voyait sa main, on
pouvait juger que la femme du serrurier ne mettait pas les mains à la
forge.
--Madame la duchesse ne me reconnaît pas? me dit cette femme fort
émue. Je la regardai... rien.--Non, lui dis-je, je ne vous ai même, je
crois, jamais vue.
--Oh! madame!...
Et cette femme se met à pleurer.
--Je suis de Surênes!...
C'était ma rosière!...
Les maux de reins et de talon étaient tous deux partis; mais la dot et
la fiancée, toutes deux restées, et le fiancé exempté de la
conscription, à l'aide du mal de talon et du mal de reins... Ils
s'étaient mariés, et M. _Leboeuf_ était, en 1821, maître serrurier,
très-achalandé, grande rue de Montreuil, vis-à-vis de l'église, à
Versailles; leur établissement était bon, et je crois que ma seconde
dot n'y avait pas nui.
Notre comédie allait très-bien à Neuilly; j'étais fort bien secondée
par le général Lallemant, un de nos anciens acteurs de La Malmaison;
il jouait admirablement... Michaud venait nous faire répéter nos rôles
avec une bonté et une patience qu'on ne trouve que dans les grands
talents, ainsi que l'un d'eux nous le prouve tous les jours[165]...
Nous jouâmes surtout deux pièces qui firent le plus grand plaisir,
_Défiance et malice_ et _les Rivaux d'eux-mêmes_. Je faisais Céphise
dans la première et Lise dans la seconde. Madame la baronne de
Montgardé, qui depuis a obtenu de si brillants succès à Lormois, chez
madame la duchesse de Maillé, dont l'admirable talent est un bon juge,
faisait madame Derval; le général Lallemant, Derval; M. de Planard,
l'auteur spirituel de tant de jolis ouvrages, et lui-même un si
excellent homme et si sociable, M. de Planard remplissait le rôle de
l'ami; quant à celui du maître d'auberge, il nous prouva qu'avec
beaucoup d'esprit, jamais on ne peut ce que la nature se refuse à vous
laisser faire. Millin, à qui j'avais donné ce rôle pour apaiser sa
colère de ce que je ne lui avais pas donné celui de d'Héricourt, ne
put jamais dire, sans au moins dix variantes, ce petit couplet de rien
du tout, par lequel commence la pièce:
Allons, enfants! de l'activité, du zèle, etc.
[Note 165: M. Michelot, qui est si parfait pour nous au théâtre
Castellane, et dont j'apprécie à un bien haut degré la patience et la
bonne volonté... Nous lui en devons une grande reconnaissance.]
Un jour Michaud lui demanda si c'était une gageure?--Si vous avez
parié de mal jouer, vous avez gagné.
--Ce n'est pas de vous cela, dit Millin tout gonflé de colère, et
quand je veux prendre une leçon dans Saint-Simon, je le lis à moi
seul.
--Saint-Simon? dit Michaud étonné. Qu'est-ce que celui-là?... Ce que
j'ai dit, je l'ai pris en moi.
--Hum!... hum!... marmottait Millin... parce qu'il fait rire quand il
joue, il croit qu'il peut me faire enrager ici comme un damné...
À partir du jour de la citation involontaire de Michaud, Millin se
révolta, non pas en ne voulant plus jouer, comme j'ai vu faire à des
gens de mauvaise humeur et mal appris; mais, à la première répétition,
il s'avança jusque sur la tête du souffleur, et dit avec un sérieux
d'autant plus comique qu'il était vrai:
--Je ne veux pas qu'on me corrige mon rôle, je le veux jouer comme je
l'AI CRÉÉ!... Ceux qui ne le trouvent pas bien... tant pis pour eux,
ajouta-t-il en lançant un regard furieux sur Michaud.
Or, il faut savoir qu'ils étaient tous deux très-liés, et même amis
intimes: aussi la paix revenait-elle entre eux à peine étaient-ils
sortis du théâtre... Mais sur la scène le rôle de Millin était de
nouveau le sujet d'une querelle... et ce rôle avait quatre-vingt-trois
mots: nous les avions comptés.
M. de Planard était un homme fort jeune à cette époque et n'ayant
encore fait qu'une pièce, mais qui déjà avait donné l'idée de son
charmant talent: c'était _la Nièce supposée_... Il allait faire une
pièce pour notre théâtre, avec un rôle pour moi... C'était le sujet
d'une nouvelle de madame de Genlis: _Nourmahal_ ou _le Règne de
vingt-quatre heures_. Ce rôle, dans lequel on peut développer beaucoup
de moyens, serait charmant à jouer pour une jeune femme ayant des
talents. Les événements de Portugal, où le duc d'Abrantès faisait
alors le beau traité de Cintra, empêchèrent la continuation de nos
représentations.
Mais les alarmes furent courtes, car la gloire n'avait jamais
abandonné nos aigles; nous étions toujours les maîtres de l'Europe, et
l'orage ne grondait pas encore, s'il se faisait pressentir.
La vie habituelle, quelque changée qu'elle fût dans la haute société
par les événements de la révolution de 1793, commençait donc à
reprendre sa gaieté et _ses coutumes_ même, quoique différemment
mises en action, parce que les localités n'étaient plus les mêmes, et
qu'on ne pouvait plus agir dans une maison à l'anglaise comme dans un
vieux château de l'Auvergne ou du Dauphiné. Mais l'esprit français,
ainsi que l'esprit de bonne société, trouve toujours à faire sa
volonté quand il en a une déterminée, et l'on sait que chez nous celle
de s'amuser est, à tous les âges, la plus enracinée de toutes. En
voici la preuve dans une aventure très-plaisante qui arriva en 1810 ou
1811, et qui fit un grand bruit alors.
On sait combien les maisons de campagne sont nombreuses dans toute la
partie du pays qui entoure la forêt de Sénart et même au-delà; c'est
comme une chartreuse: les maisons, sans avoir la prétention d'être des
châteaux, sont cependant assez grandes pour prendre le nom de _maisons
de campagne_. Ce sont de ces maisons que je veux parler... Plusieurs
familles amies se trouvaient habiter ces maisons, assez rapprochées
pour faciliter des réunions fréquentes. L'une d'elles était à
_Rouvres_, près de Montgeron, et appartenait à madame de Fontenille:
elle l'habitait l'été avec son fils et sa fille, jeune personne vive,
spirituelle et parfaitement aimable, un vrai trésor pour une société
française, où la gaieté et la franchise sont habituellement la base
de ce qui s'y fait et se dit.
La famille de madame de Fontenille était augmentée, pendant l'été,
d'une vieille amie, dont le nom passera à la postérité, parce qu'il
s'attache à une romance que la France _entière_ et une partie de
l'Europe ont chantée avec les larmes dans les yeux et la douleur au
coeur! c'est la romance de _Pauvre Jacques_[166]! L'auteur était
madame de Travanet[167], femme d'esprit et de coeur, douée d'une
imagination vive et facile à émouvoir, mais d'une bonté de caractère
et d'une sûreté de commerce presque toujours, au reste, le partage des
gens d'esprit avec la tête vive. Je n'ai peur que des têtes froides,
moi; le coeur l'est souvent avec elles, et alors il est détestable.
[Note 166: Elle fut parodiée ainsi:
Pauvre peuple, quand j'étais près de toi,
Tu ne sentais pas ta misère;
Mais à présent que tu n'as plus de roi,
Tu manques de tout sur la terre.]
[Note 167: Femme, je crois, où belle-soeur de celui qui jouait si bien
au trictrac. Il disait: C'est l'année... où j'ai fait une école.]
La conversation de madame de Travanet était surtout amusante; elle
avait une sorte de naïveté qui, à son âge, donnait beaucoup de piquant
sans être ridicule à tout ce qu'elle disait. Comme on savait qu'elle
était _vraie_ et que ce qu'elle disait et faisait n'était pas _de la
manière_, on en riait avec elle, et elle ne s'en fâchait jamais.
On était un soir réuni chez madame de Fontenille, et la conversation
avait pour sujet l'enlèvement d'une jeune personne très-connue.
--Mon Dieu, dit madame de Travanet, combien je regrette de n'avoir
jamais été enlevée!...
Chacun se récria.
--Pourquoi non? dit-elle tout tranquillement; chacune de vous le
voudrait peut-être autant que moi pour la raison qui me le fait
désirer. Je voudrais connaître les émotions qui vous agitent dans un
pareil moment; ce doit être très-curieux!
Et la voilà qui, poursuivant son idée, et la retournant de cent
manières, conclut à ce qu'elle regrette véritablement de n'avoir pas
été enlevée.
--En vérité, lui dit M. de Folleville[168], vous me feriez regretter
de n'avoir pas été dans votre route, madame, il y a vingt-cinq ans!...
Je dis cela pour moi, ajouta-t-il en s'inclinant devant madame de
Travanet.
[Note 168: Du château de Montgeron.]
--Bath! dit M. de Barral[169], si Madame veut être vraie, elle nous
avouera qu'elle a été enlevée au moins une fois en sa vie.
[Note 169: Mari de la jolie madame de Barral, maintenant madame de
Septeuil.]
MADAME DE TRAVANET, naïvement.
Non, je vous jure!
MADEMOISELLE D'ESCLIGNAC[170].
[Note 170: Fille du duc d'Esclignac et de Fimarcon. Elle est soeur du
duc d'Esclignac, mari de la jolie duchesse d'Esclignac, nièce de M. de
Talleyrand et fille de son frère Bozon.]
Comment! pas même une fois!...
MADAME DE TRAVANET.
Pas une seule!... On doit faire une si drôle de figure!... Que peut-on
dire?
M. AMÉDÉE DE FONTENILLE.
Ce n'est pas vous, madame, qui seriez embarrassée dans un pareil
moment...
MADAME DE TRAVANET.
Oh, maintenant!... maintenant ne parlons plus de tout cela...
On ne continua pas plus longtemps la conversation sur ce sujet; mais
rien n'en fut perdu pour toutes ces personnes désireuses de tout
amusement et voulant ne laisser échapper aucune occasion convenable de
se divertir...
Mademoiselle de Fontenille, la plus vive de toute la société, imagina
sur l'heure même un projet dont l'exécution devait être admirable.
Le lendemain, toute la société de Rouvres alla à Crosne chez le duc de
Brancas[171] (Céreste); mademoiselle de Fontenille mit la duchesse de
Brancas dans le secret. Le plan fut parfaitement organisé, rien n'y
manqua. Quelquefois la gaieté ne se pouvait contenir en songeant au
jour où la chose allait arriver; alors les rires redoublaient; et
cette bonne madame de Travanet, qui était toujours heureuse du bonheur
des autres, riait avec eux sans savoir que c'était elle qui faisait
les frais de cette gaieté.
[Note 171: Le duc de Brancas était chambellan de l'Empereur: c'était
lui qu'on appelait toujours _le grand Brancas_.]
--Comme ils sont heureux! disait-elle à madame de Fontenille... Toute
la conspiration fut ourdie dans le plus profond mystère, et cependant
bien des conférences eurent lieu. Des demi-répétitions furent faites,
et pour tout cela il fallait des courses à Montgeron, chez M. de
Folleville, à Crosne, chez la duchesse de Brancas... Mademoiselle de
Fontenille n'était plus un moment en place: elle était en course dès
le matin; son frère, Amédée de Fontenille, était comme elle aimable et
actif, et toujours prêt à rire.
Enfin tout fut terminé à la joie des conspirateurs, qui voyaient
arriver avec bonheur le jour de l'exécution de leur plan; il avait été
bien discuté, bien mûri; les rôles distribués, les lieux reconnus...
Enfin tout était prêt et subordonné seulement au temps qu'il ferait;
on fixa le jour, sauf cette seule exception.
On était alors en automne, dans ces journées où un rayon de soleil est
tant apprécié! où une promenade a tant de charmes, car celle du
lendemain est incertaine! Mademoiselle de Fontenille proposa d'aller
faire un tour dans la forêt; tout le monde accepta par acclamation, on
se lève, on prend les ombrelles, on met les chapeaux et les guêtres,
et toute la société de Rouvres, réunie ce jour-là _par hasard_ à celle
de Crosne et de Montgeron, se mit en marche pour la forêt de
Sénart[172].
[Note 172: _Cette forêt... cette forêt que vous appelez Sénart!..._
comme dit Arnal dans cette pièce où il apporte _un gros-bec mâle_ et
un ibis de la Haute-Égypte.]
Une dame de Rouvres dont j'ai oublié le nom fut chargée, et pour
cause, de madame de Travanet. Cette dame connaissait admirablement
les détours de la forêt, et il le fallait pour ce qui allait suivre.
Madame de Travanet, appuyée sur son bras, était la première en avant
de toute la troupe. Les jeunes personnes causaient tout en ramassant
des fleurs; elles paraissaient rire de tout ce qu'elles voyaient sans
donner le moindre soupçon même à la plus méfiante personne. Aussi
madame de Travanet n'en eut-elle pas même l'ombre; elle causait
vivement sur un sujet qui l'intéressait avec cette dame qui, pendant
qu'elles marchaient, la conduisait vers le lieu du rendez-vous
général, qui était dans le lieu le plus désert de la forêt, et le plus
sauvage.
--Mon Dieu! pardonnez-moi de vous interrompre, dit tout à coup madame
de ***, mais je crains que nous ne nous soyons égarées!
--Eh bien! il faut chercher notre route, dit madame de Travanet; il
fait encore jour et nous pouvons très-bien retrouver notre chemin.
--Ce n'est pas sûr..., mais en tout cas laissez-moi faire; je connais
le pays. Je connais la forêt de Sénart comme mon jardin: ainsi n'ayez
aucune crainte, prenez mon bras et laissez-vous conduire.
Madame de Travanet passa son bras sous celui de madame de *** et s'en
alla toujours cheminant avec elle:--Je ne sais pas pourquoi je ne lui
ai pas demandé, disait plus tard madame de Travanet, très-drôlement,
pourquoi elle nous avait laissé perdre comme le Petit Poucet
puisqu'elle connaissait la forêt de Sénart comme son jardin...
Cependant le jour baissait... La forêt, loin de s'éclaircir devant
elles, devenait plus épaisse et plus sombre... Madame de Travanet
était fatiguée... bientôt elle eut peur. Madame de *** convint enfin
qu'elle s'était trompée et que maintenant elle reconnaissait qu'elles
étaient au milieu de la forêt, dans le plus épais du fourré, et qu'à
moins d'une rencontre impossible, elles devaient passer la nuit dans
le bois.
--Passer la nuit dans le bois! s'écrie madame de Travanet toute
tremblante à cette seule pensée...
--Mais que faire?
--Je ne sais; mais tout au monde plutôt que de passer la nuit ici...
Il fait froid d'ailleurs...; je suis déjà gelée... Voyons, tâchons
encore de retrouver notre route.
--Mais on n'y voit plus!...
--Ah! mon Dieu! mon Dieu!...
Pendant toutes les plaintes de madame de Travanet, la nuit s'était
encore épaissie... on n'y voyait pas à dix pas de soi... Tout à coup
on entendit du bruit.
--Ah! mon Dieu, qu'est cela? dit madame de Travanet tremblante en se
serrant contre madame de ****...
--Ce sont des chevaux... une voiture!... des lumières!... Ah, nous
sommes sauvées!
En effet, dans une large route de la forêt, on voyait s'avancer une
fort belle voiture attelée de quatre chevaux, et entourée de plusieurs
hommes dont l'habillement bizarre et fantastique renouvela la terreur
de madame de Travanet, aussitôt que la lumière de plusieurs torches,
que portaient quelques nègres qui suivaient la cavalcade, lui permit
de distinguer les individus qui la composaient, et dont une partie
était masquée... La peur de madame de Travanet était au comble...
--Que veulent donc ces gens-là, ma chère? disait-elle à madame de ***;
comme ils vont lentement... on dirait qu'ils cherchent!...
En effet, quelques-uns des hommes qui entouraient la voiture se
détachaient souvent pour entrer sous le fourré et regarder s'ils y
voyaient quelqu'un... et là ils soulevaient chaque branche comme s'ils
cherchaient une mouche.
Dans ce moment, la voiture et sa suite entrèrent dans la clairière.
Madame de Travanet entraîna madame de ***, qui se laissa faire, dans
un taillis, où elles se blottirent du mieux qu'elles purent...
Celui qui était à la tête de la troupe, magnifiquement habillé en Turc
et si bien emmoustaché qu'on l'aurait pris pour Mahomet II, s'adressa
à deux hommes qui étaient près de lui, et leur fit une question que
les deux femmes ne purent entendre; mais la réponse fut claire et
précise...
--Je vous assure sur ma tête, monseigneur, qu'elle est dans la forêt
avec une amie. Elles se sont égarées... et sont même de ce côté, j'en
suis sûr... Eh! tenez, les voilà!...
Et l'homme dirigeant une longue lance vers le fourré où madame de
Travanet s'était cru bien à l'abri, il la montra _au monseigneur_,
qui, en l'apercevant, fit une exclamation de joie. Madame de Travanet,
confondue de tout ce qu'elle voyait, pensa un moment perdre la raison;
mais son extrême terreur la soutint...
--Ces gens-là me croient riche, et je vais bien les attraper,
dit-elle, quand ils vont voir qu'il n'y a que dix francs dans mon
sac!... Mais il est donc bien misérable, ce Grand-Turc, que ses
ambassadeurs fassent dévaliser sur la grande route... Dans l'ancien
régime, ma chère, ces coquins de païens-là auraient été pendus!...