J'avais été en grande intimité avec la grande-duchesse de Berg à son

arrivée à Paris; mais cette intimité avait été plutôt ordonnée par ma

mère qu'amenée par la sympathie: nous étions déjà assez grandes l'une

et l'autre pour _causer_, et elle ne connaissait ni mes habitudes

d'études, ni mes goûts. J'avais d'ailleurs une amie, Laure de

Caseaux[156], ma soeur de coeur, avec qui j'étais liée depuis mon

enfance, avec qui je passais ma vie; j'étais aussi très-liée avec

mademoiselle de Périgord, toutes deux charmantes et bonnes jeunes

filles, élégantes, et tout autre chose pour moi qu'une jolie jeune

personne, à la vérité, mais seulement _cela_, et d'une ignorance qui

allait jusqu'à la plus grande de tout... Cependant, comme la jeunesse

est confiante, je me liai avec elle selon le désir de sa mère et de la

mienne, ainsi que de son excellent oncle Joseph, chez lequel elle

logeait, dans sa maison de la rue du Rocher, lorsqu'elle venait à

Paris de Saint-Germain, où elle était en pension chez madame Campan,

qui alors était l'institutrice la plus en vogue... Mais nos causeries

étaient nulles, et le temps se passait, de sa part et de la mienne, à

regarder et montrer son écrin, qui, déjà à cette époque, se trouvait

très-remarquable pour une jeune personne (c'était pendant la campagne

d'Égypte); cela, pour le dire en passant, me causait une petite

douleur, car enfin quelle est la jeune fille de quatorze ans qui voit

philosophiquement ce qui pare une autre jeune fille... Je ne sais si

sa vanité en a beaucoup joui, mais moi je sais que mon amitié ne s'en

est pas accrue; et toutes les fois que je rentrais chez moi en

revenant de la rue du Rocher, je pensais à mes deux amies, si bonnes

et si simples avec tout ce qui devait leur inspirer de l'orgueil, et

qui jamais ne m'avaient fait sentir que ma fortune était au-dessous de

la leur. Nous en vînmes, malgré tout cela, à nous tutoyer, Caroline

Bonaparte et moi. Nous étions assez inconnues l'une à l'autre,

cependant, et la suite m'a bien prouvé que pour elle, du moins, elle

ne me connaissait pas du tout!... surtout à l'époque dont je parle...

lors de ces chasses du Raincy.

[Note 156: Laure de Caseaux était une jeune fille gaie, vive,

spirituelle, bonne et charmante. Son père était premier président au

parlement de Bordeaux, et sa mère était mademoiselle de Taillefer.

Laure de Caseaux était de mon âge, fille unique et héritière de plus

de 300,000 livres de rentes!... élevée à ravir par une mère la plus

digne des femmes, et une gouvernante, mademoiselle Roulier, également

bonne pour cette tâche, elle leur donna la douce jouissance de voir

réussir leur entreprise. Jamais éducation n'eut un plus brillant

succès. Le coeur, l'esprit, les talents à un degré supérieur, tout

vint justifier de ce que pouvait produire une éducation bien dirigée

avec une personne comme Laure de Caseaux!... Elle donna plus tard des

preuves d'une autre admirable partie d'elle-même, lorsque ses malheurs

l'appelèrent à rendre témoignage de sa force et de son courage... son

âme se montra alors ce qu'elle était, la plus belle partie

d'elle-même... Elle est aujourd'hui mariée à M. de Cassarède, et

établie près de Pau, et là, après avoir été la meilleure des filles,

elle est la meilleure des mères... Mademoiselle Mélanie de Périgord,

fille d'Archambaud de Périgord, frère de M. de Talleyrand, était

l'autre amie dont j'ai parlé, d'une belle et grande naissance, et fort

riche héritière aussi; elle avait, comme Laure de Caseaux, tous les

avantages de coeur et d'esprit qui font aimer ceux qui les possèdent:

aussi l'aimai-je tendrement, et mon amitié, toujours la même, ne

finira qu'avec moi.]

L'hiver fut terrible; malgré la rigueur du froid les chasses eurent

lieu: je ne pouvais les suivre à cheval, étant dans un commencement de

grossesse; mais je suivais en voiture découverte. C'était la même

chose pour voir la chasse et même pour le daim, pauvre bête, qui s'en

vint se faire prendre un jour jusque dans ma calèche, mais non pour

autre chose qu'il m'importait beaucoup de connaître... La chasse eut

un plein succès; la princesse dîna au Raincy et y passa la soirée.

Nicolo Isouard y était; on fit de la musique; Nicolo et moi, nous

chantâmes le beau duo de la _Camilla_ de Fioraventi, et puis Nicolo

chanta quelques-unes de ses jolies romances, entre autres une appelée

_le pauvre Hylas_!... Cette particularité de la romance d'Hylas,

qu'_une autre personne_ se rappellera sans doute comme je me la

rappelle, lui prouvera que j'ai une excellente mémoire.

L'hiver fut brillant. Tous les ministres donnaient des bals et des

fêtes superbes: le ministre de la Marine, surtout, se distingua des

autres, en ce que son local était le plus magnifique de toute la

troupe ministérielle. Quelles que fussent les inquiétudes de

l'Impératrice, elle venait toujours à ces fêtes avec le front serein:

il lui fallait parler à M. de Metternich, dont certes le cabinet, pour

être forcément fidèle, n'en était pas plus ami; à M. le ministre de

Wurtemberg, qui était, ainsi que celui de Bavière, dans la même

position; à tout le corps diplomatique enfin, qui était notre ennemi,

ou bien tellement lié à nos intérêts, que ceux qui nous étaient

fidèles devaient craindre une défaite pour la France. Cela

n'empêchait pas M. de Metternich de valser avec la grande-duchesse de

Berg, M. de Cetto de donner sa charmante fille pour faire une nymphe

dans un quadrille, et le ministre de Wurtemberg de faire la partie de

l'Impératrice. Pour le gros Decrès, il circulait dans sa longue

galerie, où il y avait de bien jolies femmes, mais aussi bien mauvaise

compagnie: ce qui arriva, au reste, le même soir le prouvera.

Il y avait eu un souper, mais servi de telle sorte, que beaucoup de

gens avaient faim... Vers trois heures du matin, deux ou trois femmes,

qui connaissaient très-intimement le ministre de la Marine, dirent

entre elles: Si nous allions chercher le ministre et nous faire donner

à souper! On interroge les valets de chambre, qui répondent qu'il est

dans le bal... Mais où est-il? C'était cependant bien lui, plus que le

duc d'Orléans le père[157], qui devait s'appeler la cathédrale de

Reims! On regarde... l'un des jeunes gens qui donnaient le bras à ces

dames se levait sur la pointe de ses pieds et le _hélait_ tant qu'il

pouvait... Enfin il dit un mot à l'une des trois dames, et tout à coup

la troupe chercheuse disparut par une petite porte qui donnait dans

l'intérieur des appartements.

[Note 157: M. le duc d'Orléans, père de celui qui périt dans la

révolution.]

--Où nous menez-vous donc? dit l'une des jeunes femmes; on n'y voit

goutte.

Ils étaient en effet dans un corridor fort sombre, d'où l'on

n'entendait déjà plus qu'imparfaitement le bruit de la fête... Le

silence et l'obscurité régnaient dans cette partie de la maison... Le

conducteur des jeunes femmes paraissait connaître admirablement tous

les détours de cette vaste maison... Enfin, un bruit singulier se fit

entendre...: c'était comme de la musique, mais barbare, dissonante, et

tellement bizarre, que les femmes s'arrêtèrent pour écouter.

Le bruit venait d'une chambre contre laquelle elles venaient

d'arriver; de vifs rayons de lumière se glissaient par l'intervalle de

la porte mal jointe et venaient briller sur le satin blanc des

souliers des jeunes danseuses... Tout à coup le jeune homme qui les

avait guidées quitte le bras de celle qu'il conduisait, et, se coulant

vers la porte, il l'ouvrit tout à coup en leur disant tout bas

d'entrer; mais ce qu'elles virent leur donna d'abord un tel accès de

joie rieuse, qu'elles ne purent qu'éclater, ce qu'elles firent si

bruyamment, que celui qui était l'objet de cette fougue plaisante se

prit à rire comme elles[158].

[Note 158: Depuis que j'ai parlé très-succinctement de cette petite

aventure dans mes Mémoires, j'ai revu l'une des trois femmes qui

étaient en _quête_ du ministre de la Marine, et l'histoire me fut

racontée telle que je la mets ici.]

Ce n'était ni plus ni moins que le maître du lieu..., mais débarrassé

des insignes de sa grandeur et tout simplement en habit de ville...;

mais il n'était pas seul, et avait pour lui tenir compagnie trois fort

jolies femmes dont la toilette de bal prouvait qu'elles venaient de la

fête.

--Qu'est-ce que c'est donc que cette _romance_ que vous chantiez à

tue-tête? dit madame de M... au ministre.... Je croyais que vous ne

faisiez de la musique qu'avec votre porte-voix, vous autres gens de

mer?...

--Ah! c'est... c'est ma chanson de haut-bord!... Je la chantais à

Madame.

--_Ah! c'est joliment joli_, dit la madame..., et... Madame de T... se

retourna à demi et lança un de ces coups d'oeil impertinemment

aristocratiques sur la madame, dont la langue se tint _coi_ tout

aussitôt... Madame de M... se leva et fit signe à ses compagnes.

--Dites-moi où nous pouvons trouver à manger, mon cher amiral,

dit-elle au ministre, qui paraissait assez honteux de la descente

faite par l'ennemi. Cependant, il comprit qu'il ne devait pas

augmenter le ridicule de l'histoire, qui serait sûrement contée, et

sonnant avec violence, il fit accourir deux ou trois valets de chambre

auxquels il intima l'ordre de servir ces trois dames (les jeunes gens

les attendaient dans le corridor). Decrès comprenait très-bien que ces

dames n'étaient pas seules, mais il était loin de se douter que des

officiers de son état-major fussent de la partie. Quand les dames

quittèrent la chambre, la hardiesse lui revint.

--Voulez-vous entendre ma chanson? dit-il à madame de M...

--Non, non, s'écria-t-elle en se bouchant les oreilles.

--Vraiment! dit-il fort ironiquement; ah! vous venez à quatre heures

du matin chercher un vieux libertin comme moi dans son antre, et vous

vous en iriez comme vous y êtes venue? cela ne se peut pas.

Et il entonna d'une voix de Stentor le premier couplet... Les dames se

sauvèrent aussi rapidement qu'elles le purent, y voyant à peine; mais

leurs conducteurs les attendaient, et dans la crainte eux-mêmes d'être

aperçus, ils les entraînèrent, mais pas assez promptement pour que

leurs oreilles ne fussent frappées désagréablement par le poëme du

dithyrambe ministériel.

C'était, au reste, l'homme le plus cynique et le plus dépourvu de

toute retenue... Il avait de l'esprit cependant. Ses collègues ne le

plaçaient pas très-haut; ses inférieurs le détestaient, et ses

supérieurs n'en faisaient rien qu'un ministre premier commis.

Je voyais aussi beaucoup la maréchale Ney. Elle me plaisait par tout

le charme de douceur qu'il y avait dans elle; son esprit était ce que

je veux trouver dans une femme: il était fin et doux; elle y joignait

des talents charmants. Enfin elle était une femme des plus agréables à

avoir non-seulement dans son salon, mais dans son intimité. Je la

préférais à sa soeur; elle était bien plus naturelle que madame de

Broc.

Cherchant tous les moyens de reformer cette société qui était si

désunie, j'en imaginai un nouveau: ce fut de faire trouver ensemble

tous les enfants de ces jeunes mères qui se trouvaient être du même

âge. Ma fille aînée avait alors six ans. Je fis faire en son nom des

invitations à tous les enfants de son âge, et même à ceux de deux ans

au-dessus et de deux ans au-dessous. Cette liste fut immense, et, dès

la première année, nous eûmes près de soixante ou quatre-vingts

enfants. On leur donnait les marionnettes, le singe savant, le général

Jacquot, et puis à neuf heures et demie ou dix heures, on servait un

ambigu où dominaient surtout les meringues, les plombières et les

charlottes russes, et puis tout le bon petit peuple allait se coucher.

Lorsque les enfants étaient partis avec leurs gouvernantes et leurs

bonnes, les jeunes mères dansaient une ou deux valses, quelques

contredanses, et puis à minuit on soupait et à deux ou trois heures on

allait se coucher, heureux non-seulement de s'être trouvés et

rapprochés par ce lien tout amical et presque saint de ces enfants,

riant et jouant ensemble, formant ainsi entre eux pour l'avenir une

chaîne d'amitié, une liaison que rien ne devait rompre. Tous les six

janvier, jour de naissance de ma fille, la même fête avait lieu chez

moi. À mesure que les années arrivaient les enfants grandissaient; les

amusements changèrent aussi: les marionnettes, la lanterne magique,

firent place à Olivier[159], aux serins savants, à Fitz-James, et

enfin, en 1813, dernière année de nos fêtes régulières du 6 janvier,

ma fille aînée _dansa le menuet de la cour avec Abraham_, son maître.

Les jeunes filles commençaient déjà à remplacer les enfants: il y

avait même une sorte d'émulation parmi les jeunes personnes; quant

aux mères, elles avaient toujours continué à remplacer les enfants

dans ma grande galerie, où se donnaient toutes les fêtes du 6 janvier.

Nous dansions, nous riions comme nos enfants... Hélas! nous riions

sans doute, car nous ne pouvions pas prévoir la violence de l'orage

qui s'avançait sur nous sombre et menaçant...

[Note 159: Olivier était un homme qui faisait des tours de cartes et

d'adresse avec un talent merveilleux. Il avait surtout un certain tour

d'un anneau dans une boîte, et cette boîte fermée... Enfin, les

enfants en étaient dans le ravissement...]

Le jour de Saint-Joseph, je donnais également une fête d'enfants à ma

fille, mais bien moins nombreuse, à laquelle elle invitait seulement

ses jeunes amies; nous dansions ensuite comme le 6 janvier, et nous

nous amusions beaucoup plus que lorsque nous allions au bal chez le

ministre de la Guerre ou de la Marine. C'était aussi la fête de

l'Impératrice; et ma fille allait ordinairement la lui souhaiter.

La maréchale Ney donnait aussi des bals d'enfants et des bals

_déguisés_. Un jour de carnaval de l'une des années précédentes, elle

en donna un charmant auquel furent invités mes enfants. Je devais m'y

rendre aussi, et après le départ de nos enfants nous devions jouer des

charades en action.

Je fis faire à mes deux filles deux ravissants petits costumes de

_majas_, l'un blanc, pour l'aînée, et l'autre blanc et rouge pour la

cadette; je donnai ordre à leur gouvernante, qui était une Anglaise

(mademoiselle Podewin[160]), de conduire ses élèves chez la maréchale

Ney. Comme la maréchale Ney n'a pas de fille, les miennes n'allaient

jamais chez elle comme chez madame de Rovigo et les autres femmes de

cette époque. Ce n'était pas non plus mon cocher qui les conduisait:

c'était le leur, qui ne connaissait guère que le chemin de l'hôtel à

l'église Saint-Roch ou celle de l'Assomption, et puis celui du bois de

Boulogne... Enfin mademoiselle Podewin, bien endoctrinée, part pour la

rue de Lille, mais sans savoir justement l'adresse de la maréchale. Le

domestique, qui était aussi celui de mes enfants, s'informe; on lui

montre un fort bel hôtel, devant la porte duquel il voit plusieurs

lampions. Mademoiselle Podewin dit au cocher d'entrer; la voiture

roule dans une cour immense et s'arrête au bas d'un perron sur lequel

s'avancèrent plusieurs domestiques, mais tous vieux, et couverts d'une

livrée dont la couleur sombre ne rappelait en rien l'élégance de la

maison de la maréchale, dont mademoiselle Podewin m'entendait souvent

parler. Ces hommes entourent mes chères petites, qui, jolies comme

deux anges avec leur costume de _majas_, avaient peur de ces vieilles

figures et se serraient contre leur gouvernante tout en marchant et

traversant de vastes salons meublés avec une élégance magnifique, mais

sombres, peu éclairés, comme il aurait fallu qu'ils le fussent, pour

une fête d'enfants surtout; et partout le plus profond silence.

[Note 160: Cette miss Podewin, aujourd'hui madame Amet, après avoir

fait l'éducation de mes filles, a fait celle de lady Suzanne Douglas,

aujourd'hui comtesse de Lincoln, fille du duc d'Hamilton. Madame Amet

est une des plus dignes et des plus honorables femmes que je

connaisse.]

Arrivés dans un salon plus gai que les pièces précédentes, mes enfants

y trouvèrent deux valets de chambre qui demandèrent à mademoiselle

Podewin quel nom il fallait annoncer.

--Mesdemoiselles Junot, répondit-elle, stupéfaite de cette solennité

pour des enfants, et presque effrayée du silence singulier de cette

maison.

--Mesdemoiselles Junot!... dit le valet de chambre, d'une voix

retentissante, en ouvrant les deux battants d'une vaste pièce

très-éclairée cette fois. Mais ce ne fut qu'une raison pour ajouter à

la stupéfaction de mademoiselle Podewin, et à la frayeur de mes

petites filles.

Dans ce salon, meublé d'un velours cramoisi à crépines d'or et

magnifiquement orné, étaient plusieurs hommes vêtus de noir, au visage

sévère et presque tous vieux et laids, pour dire le mot, excepté l'un

d'eux, mais dont la figure avait tellement la volonté d'être caduque,

malgré l'âge de son possesseur, qu'il ne tenait qu'à lui de passer

pour vieux s'il en avait eu envie dès cette époque... Une grande table

ronde était au milieu de l'appartement; elle était couverte de

papiers, et plusieurs hommes tout noirs écrivaient... D'un côté de la

cheminée, était une femme qui avait dû être fort belle et dans

laquelle on retrouvait encore des restes frappants de beauté; près

d'elle, et comme une apparition fantastique au milieu de cette cohorte

d'hommes sombres et sérieux, était une jeune fille vêtue de blanc,

blonde, blanche comme un lis et jolie comme un ange... Elle voulait

être sérieuse pour se conformer, on le voyait, au décorum d'une

circonstance inaccoutumée. Toutefois, sa bouche de rose fut la

première qui sourit à la vue du groupe qui vint tout à coup se jeter

au milieu de la grave cérémonie... Devant la cheminée était un

vieillard de taille moyenne, mais dont le dos était voûté, portant

l'habit ecclésiastique et décoré de plusieurs ordres. Sur un petit

manteau de taffetas noir était sur son dos une grande plaque qui

disait qu'il était chanoine de Munster. Enfin mes filles étaient tout

simplement chez le prince primat!... Il logeait alors dans l'hôtel du

prince Eugène, qui était, comme on sait, contigu à celui de la

maréchale Ney, et ce même jour il mariait, c'est-à-dire fiançait son

neveu, M. le duc Dalberg, à la jolie mademoiselle de Brignolé.

On sait comme le prince primat était excellent, et surtout poli et

affectueux. Je le connaissais beaucoup, et il venait assez souvent

chez moi; mais il n'était nullement connu de mes enfants, qui, à cette

époque de leur vie, ne descendaient chez moi que lorsqu'il n'y avait

personne: c'était dans la journée et le soir après dîner pour remonter

à huit heures chez elles; mais aussitôt que le prince entendit

prononcer mon nom, il s'avança vers mes enfants, accueillit

parfaitement la pauvre miss Podewin, toute troublée de son aventure:

car tout cela s'était succédé bien plus promptement que je ne mets de

temps à l'écrire, et dans son phlegme anglais, qui ne se démentait

jamais, elle ne comprenait rien à tout cela.

Ma fille aînée Joséphine[161] fut celle qui se tira le mieux de

l'affaire; elle était la filleule favorite de l'Impératrice, et fort

souvent elle allait déjeûner avec elle aux Tuileries. Toutes les dames

du palais adoraient sa gentille personne et son adorable visage

d'ange. Madame de Brignolé la gâtait plus qu'une autre, ainsi que

madame Dalberg. Aussi dès que Joséphine aperçut madame de Brignolé,

elle courut à elle, lui montra son bel habit espagnol en satin blanc,

avec de belles franges d'argent, et lui demanda où donc était la fête?

Heureusement que la chose s'éclaircissait, car pendant ce temps

Constance[162] s'enhardissant, malgré sa timidité, demandait de sa

douce voix au prince primat:

--Monsieur, où donc est le général Jacquot?...

[Note 161: L'aînée de tous mes enfants, et filleule de Napoléon et de

Joséphine.]

[Note 162: La plus jeune de mes filles; elle était aussi timide que

douce et bonne, et depuis elle a prouvé qu'on pouvait être en même

temps une femme éminemment spirituelle.]

Or il faut savoir que ce _général Jacquot_ était un énorme singe, avec

lequel, pour le dire en passant, le primat avait un air de famille

très-prononcé.

--Qu'est-ce donc que le général Jacquot? dit le prince en se

retournant vers plusieurs ecclésiastiques de sa cour, dont plusieurs,

grands chanoines des premiers chapitres d'Allemagne, ne _badaudaient_

pas souvent sur les boulevards...

--C'est un singe fort savant, répondit gravement un petit homme ayant

les cheveux coupés en brosse tout autour de sa tête, et une petite

figure dans laquelle on trouvait, ce qu'il avait en effet,

prodigieusement d'esprit. C'était le futur M. le duc Dalberg, neveu du

prince primat grand-duc de Francfort...

Ceux qui ont connu le prince primat doivent se rappeler sa bonté et

son aimable accueil, chaque fois qu'on se trouvait avec lui... Il fut

parfait pour mes petits masques, mais avec une telle recherche, que je

lui en témoignai ma reconnaissance dès le lendemain matin. On

s'expliqua: mademoiselle Podewin acheva d'éclaircir ce que disaient

mes filles, dont l'une demandait des masques, entre autres, _le grand

sauvage_, parce que les enfants qui se voyaient le plus souvent dans

les intervalles de leurs petites fêtes se confiaient leurs

déguisements, et celui du _grand sauvage_ était celui du prince

Achille Murat, que mes filles voyaient très-souvent, ainsi que ses

deux soeurs: les confidences avaient eu lieu, et Joséphine demandait

_le grand sauvage_; Constance s'en tenait au général Jacquot... Mais

la voiture avait été renvoyée... et celles des personnes présentes ne

devaient aussi, comme celle de mes filles, revenir les prendre que

plus tard. Le prince voulait faire mettre ses chevaux, lorsque le duc

Dalberg leva toutes les difficultés. Il donna l'ordre à deux valets de

pied de prendre mes deux petites dans leurs bras et de les transporter

dans la maison voisine, qui était celle de la maréchale Ney... et les

deux enfants partirent toutes joyeuses et chargées de bonbons

qu'elles n'osaient pas manger de peur de gâter leur belle toilette...

Elles firent beaucoup d'effet en entrant dans la fête. J'en étais fort

inquiète... Je venais d'arriver à l'instant et ne pouvais m'expliquer

la cause de leur absence, lorsque je les vis entrer, et miss Podewin

me dit le motif de leur retard. L'aventure courut bientôt dans tous

les salons et amusa autant que le singe savant et le général

Jacquot...

Cette soirée chez la maréchale Ney fut charmante: les enfants furent

heureux d'abord, et nous le fûmes de leur joie, de leur délire même,

car il y avait des moments où ils trépignaient avec une sorte de

frénésie lorsqu'Olivier faisait le tour du _sac fermé_ ou des trois

bobines... ou bien encore de l'anneau, dans une boîte à double fond et

à bascule... Mais enfin, après avoir soupé, ils étaient allés se

coucher. Après leur départ:--Que ferons-nous? dirent les jeunes mères;

il n'est que onze heures...

--Des charades en actions, dit M. de Metternich[163], qui, en sa

qualité de jeune père, était du conseil.--Oui, oui, des charades en

actions!--Et la maréchale nous fit ouvrir sa garde-robe, que nous

explorâmes au grand chagrin de ses femmes, à en juger par le désespoir

des miennes, lorsque la chose arrivait chez moi; mais aussi nous nous

amusâmes beaucoup... Deux charades eurent surtout un succès complet:

or-ange et pou-pon. La première fut représentée magnifiquement par la

prise du Mexique ou du Pérou, je ne sais lequel; une scène du temple

du soleil: tout cela était admirable; et puis le sacrifice d'Abraham;

mais la seconde fut un triomphe. La première partie n'était pas facile

à faire... Nous représentâmes Antiochus et Stratonice!... le moment où

le médecin juge, par la fréquence du _pouls_, de la passion du prince;

nous y fûmes très-applaudis. M. de Brigode joua le rôle du père, comme

s'il eût été à l'Opéra. Le _pont_ fut représenté par l'action de

Coclès, et enfin le poupon le fut burlesquement par M. de Palfy,

faisant le nourrisson, et par Grandcourt, dont je n'ai pas encore

parlé, mais qui aura tout à l'heure sa place, car il ne bougeait de

chez moi, et certes on s'en amusait assez pour lui témoigner au moins

de la reconnaissance par un souvenir: il faisait la nourrice.

[Note 163: M. le prince de Metternich, alors comte de Metternich et

ambassadeur d'Autriche en France, avait une ravissante famille, qui

était de toutes nos fêtes. Marie, l'aînée de ses enfants, charmante

jeune fille de huit à neuf ans, était ma favorite!... elle fut depuis

madame d'Esterhazy... L'autre petite fille, Clémentine, était un ange

de beauté et de grâce: c'était un Amour de l'Albane... Le troisième

était Victor; il était un bon et excellent jeune homme... mais son

père lui était si supérieur qu'à côté de lui son infériorité était

visible. Étant enfant, il était bon et toujours en harmonie avec ses

jeunes camarades.]

Histoire des salons de Paris (Tome 4/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier. · 第 15 / 20 段