Un autre homme bien spirituel, qui venait aussi souvent chez moi, et

n'était pas aussi connu alors qu'il l'a été depuis, c'est M. de

Planard... il avait déjà fait à cette époque _la Nièce supposée_... Il

était fort timide, mais fort aimable... il jouait la comédie chez moi

à Neuilly, et il excellait avec Millin dans les charades en action.

On rencontrait aussi chez moi Geoffroy de Saint-Hilaire, dont le beau

talent rivalisait avec Cuvier, le docteur Hallé, Corvisart, lorsqu'il

était à Paris, Desgenettes, qui était mon ami plus que mon médecin,

enfin une foule d'autres notabilités parmi les artistes, comme, par

exemple, Gérard, Girodet et Augustin[147], ainsi que d'autres gens de

lettres dont les noms trouveront leur place à mesure que nous

avancerons dans la narration des événements de l'époque. Parmi les

hommes du monde remarquables par leur esprit, il faut aussi placer M.

le duc Decazes. Il n'était pas alors ce qu'il est devenu depuis, et

comme nous l'avons vu peu de temps après l'époque dont je parle; il

n'était pas encore un des grands de la terre; mais il était comme

toujours un homme parfaitement spirituel, aimable et gracieux, et d'un

commerce doux et facile, qui avait un grand charme... Je le voyais

souvent; il était un de nos habitués.

[Note 147: Célèbre peintre en miniature, et rival d'Isabey; mais

Isabey lui était supérieur.]

M. de Grefulhe, que je voyais aussi beaucoup, était un homme fort

remarquable. Son esprit sérieux, qui tout à coup prenait une couleur

railleuse, sans amertume pourtant, mais frappant toujours à coup sûr,

avait un grand charme d'étrangeté, et cependant il y avait un accord

complet en lui. Sa figure et sa tournure, toutes deux d'une grande

distinction, ajoutaient à ce que sa conversation avait de puissance;

son visage pâle, ses cheveux d'un noir de jais, ainsi que ses yeux; sa

bouche, dont le sourire était aussi rare[148] que fin et spirituel, et

s'accordait avec son regard et sa parole; sa personne, enfin, était

celle d'un homme distingué sous tous les rapports et par tout ce qu'on

exige dans la haute et bonne société.

[Note 148: La peinture que je fais là de M. de Grefulhe lui donne de

la ressemblance avec un héros de roman, et pourtant jamais homme ne le

fut moins que lui. Il est en tout d'une nature absolue et positive.]

M. Alexandre de Girardin était plus qu'un habitué chez moi; c'était un

ami. C'était un homme redouté plus qu'il n'était méchant; on craignait

son esprit très-fin et surtout très-clairvoyant pour discerner

aussitôt les ridicules; mais excepté cette triste partie de

nous-mêmes, je ne l'ai jamais entendu attaquer personne sérieusement;

il est au contraire fort dévoué aux amitiés saintes, et depuis plus de

trente ans que je le connais, je l'ai toujours trouvé digne d'être mon

ami, et je ne dis pas la même chose de beaucoup de gens qui ont la

prétention de l'être. M. le comte de Girardin fut longtemps fort à la

mode à Paris, où cette mode ne donne guère son sceptre facilement...

Il était fort jeune, mais déjà son esprit se montrait tel qu'il est,

et malgré son apparente légèreté, il joignait à cet esprit,

non-seulement du monde, mais plus sérieux qu'on ne le croit, un coeur

parfait pour ses amis. Sa mère avait en lui le fils le plus

respectueux et le plus tendre. Au milieu de ses succès les plus

bruyants et certes les mieux faits pour tourner une jeune tête, il ne

manquait _jamais_ un seul jour d'aller voir sa mère à l'issue de son

dîner, qui avait lieu pour elle à cinq heures précises. M. Alexandre

de Girardin demeurait auprès d'elle pendant une heure et souvent plus:

quelquefois madame T.....n venait le chercher avant l'heure fixée...

Il la laissait attendre:

--Va donc, mon fils, lui disait sa mère en souriant.

--Non, non, répondait-il avec une grâce charmante, je ne veux pas

perdre un de mes bons moments.

L'homme qui agit ainsi à vingt-cinq ans et dans l'âge des plus

fougueuses passions n'est _jamais_, en aucun temps, autre chose qu'un

homme digne d'être estimé, autant qu'aimé de ses amis.

Il contribuait aussi grandement à l'agrément de nos bonnes soirées,

lorsque les éternels voyages de l'Empereur permettaient à tout ce qui

portait une épée de demeurer à Paris quelques mois.

En remontant aux premiers temps de l'Empire, on trouve une époque

assez remarquable, c'est l'établissement de la société et de

l'étiquette. Les princesses l'apprenaient, et l'apprenaient vite;

quelques-unes furent même tout près de l'impertinence. L'Empereur le

sut, et fut très-sévère avec ses soeurs... mais bientôt il eut, lui

aussi, une lutte à soutenir avec elles. La princesse Borghèse n'avait

que le duché de Guastalla!...--Qu'est-ce que Guastalla, mon bon petit

frère? demandait-elle gentiment à l'Empereur. Est-ce une belle grande

ville, avec un beau palais et des sujets?...

--Guastalla est un village... un bourg, répondait assez durement

l'Empereur, dans les États de Parme et de Plaisance...

--Un village! un bourg! s'écria la princesse en se redressant de sa

hauteur sur sa chaise longue... un village!... _la date buona_,

fratello!... et que voulez-vous que j'en fasse?...

--Ce que tu voudras...

--Comment! ce que je voudrai!... Et elle se mit à pleurer.

--Annonciata[149] est _grande_ duchesse!... et elle est ma

cadette!... pourquoi donc ne suis-je pas autant qu'elle, au moins?...

elle a des _états_... elle a des ministres!...--Napoléon, lui dit

enfin la princesse, je vous préviens que je vous arrache les yeux si

je ne suis pas mieux traitée. Et mon pauvre Camille! pourquoi ne rien

faire pour lui?

[Note 149: Vrai nom de madame Murat. Elle a pris depuis le nom de

Caroline, qui est probablement le second de ses noms. Mais dans son

enfance, et avant son arrivée à Paris, on l'appelait _Annonciata_.]

--C'est un imbécile.

--C'est vrai... mais qu'est-ce que ça fait?...

L'Empereur leva les épaules... la princesse pleurait à sanglots...

L'Empereur l'aimait, et au fond elle n'était pas méchante... et puis

elle était si _câline_!... si habile à émouvoir!... si belle en

pleurant!...

Le résultat de cette attaque fut qu'on donna le pauvre peuple

piémontais à gouverner au prince Camille.

Lorsque les autres soeurs virent que les larmes et les scènes avaient

du succès, l'Empereur n'en manqua pas, et n'eut plus un moment de

repos. La grande-duchesse de Berg voulut la couronne royale, et même

un beau royaume, et la princesse Élisa un empire. Tout allait par

hiérarchie selon elles, et pas un droit n'était oublié... L'Empereur

écouta longtemps en silence, se contentant de ne pas répondre; mais la

princesse Élisa n'était pas belle en pleurant, et la grande-duchesse

de Berg n'était rien moins que douce: aussi l'Empereur finit-il par se

fâcher, et ce fut alors qu'un jour il dit, en frappant du pied:

--Pardieu! ces femmes-là sont étranges! on dirait, en vérité, que nous

partageons l'héritage du feu roi notre père!...

Lavalette était aussi, et dans tous les temps, un habitué de ma

maison; il était fort aimable et racontait à ravir. Ce fut lui qui, en

sortant de chez l'Empereur, nous rapporta ce mot qu'il avait

entendu...

Une femme que je voyais très-souvent et avec un charme toujours

nouveau, c'était la duchesse de Raguse. Nous étions liées aussi

intimement que deux femmes peuvent l'être, et je l'aimais autant qu'on

peut aimer une amie... Charmante, gaie, vive, spirituelle,

très-instruite, naturelle et possédant tous les avantages d'une haute

position dans le monde social, jusqu'à une grande fortune, ce qui la

double encore... la duchesse de Raguse était, à cette époque, la plus

chère de mes amies, et toutes les fois que j'entendais annoncer son

nom, il me faisait le même effet que celui de M. de Narbonne: l'amie

était heureuse, la maîtresse de maison contente.

L'esprit de la duchesse de Raguse est d'une nature remarquablement

attachante lorsqu'on en a la clef; non pas qu'elle soit difficile à

trouver, la duchesse est trop naturelle pour cela; mais elle est peu

facile à contenter, et dès que les gens ne lui plaisent pas, elle

devient silencieuse et se met à bâiller. Mais qu'elle soit au milieu

de gens qui lui conviennent ou qu'elle aime, alors son esprit a des

éclats, des jets d'une lumière non-seulement brillante, mais

chaleureuse; elle est à toutes les questions; elle comprend tout ce

qui se dit... Que de journées délicieuses j'ai passées avec elle!...

seules toutes deux, à Viry, dans une maison dont elle a fait un

paradis!... C'est là qu'il la fallait entendre et voir!...

Elle était de ma grande intimité. Son mari était le frère d'armes que

M. d'Abrantès aimait le mieux et le plus; ils avaient été élevés

ensemble au collége de Châtillon-sur-Seine, et depuis, cette liaison

d'enfance avait pris des forces dans la fraternité d'armes qu'ils

contractèrent à l'armée d'Italie, où tous deux étaient aides-de-camp

du général en chef.

Un homme que je n'ai pas encore nommé, et qui était, à cette époque,

l'homme le plus remarquable, peut-être, de la Cour impériale, et qui

était de ma société intime, c'est M. le comte de Forbin!... Jolie

tournure, figure agréable, esprit charmant, talents distingués,

naissance honorable et belle, caractère facile, manières exquises de

politesse et de bon goût... M. de Forbin possédait tous ces avantages

à un degré fort éminent; il était aussi un de mes habitués. Il y a

bien de la tristesse dans ce souvenir!...

J'étais établie au Raincy après le départ de l'Empereur pour

l'Allemagne, lorsque M. d'Abrantès me dit qu'il fallait me disposer à

recevoir les princesses et l'Impératrice, mais chacune séparément,

pour que les honneurs fussent faciles à rendre; et il avait raison,

car, malgré la hiérarchie toute naturelle, il fallait toujours que les

princesses, surtout la princesse Pauline, fussent en première ligne.

L'Impératrice et la Reine Hortense vinrent les premières.

L'Impératrice avait avec elle madame de Rémusat, madame de Lavalette,

madame d'Arberg et M. de Beaumont. La Reine avait madame de Brock, et

je ne me rappelle plus le nom du chambellan.

La journée était superbe; nous montâmes tous dans des calèches en

forme de gondoles, et faites pour parcourir facilement les routes

ferrées du parc du Raincy, et même les belles routes de la forêt de

Bondy, dont nous avions la jouissance pour chasser, et dans laquelle

nous nous promenions tous les jours. Une chasse au daim avait été

ordonnée dès la veille, mais dans l'intérieur du parc. Plusieurs

hommes, désignés par l'Impératrice, étaient venus dès le matin pour se

trouver au Raincy au moment de l'arrivée de Joséphine, qui, selon sa

coutume, fut d'une ponctualité admirable[150]. Tous les hommes

désignés avaient été invités pour le déjeuner; dans le nombre était M.

de Montbreton, premier écuyer de la princesse Pauline; il était depuis

longtemps l'ami de ma famille et le mien: son aimable esprit, sa

bonté, sa vivacité et sa joyeuse gaîté surtout, qui doublait toujours

celle de la moindre réunion où il se trouvait, le faisaient aimer de

tous ceux dont il fréquentait la maison. Leste, gai, vif, chasseur

déterminé, sonnant comme un maître, on le voyait toujours le premier

en avant dans ces belles routes du Raincy, ayant autour de lui sa

trompe lorsqu'il ne sonnait pas, ou bien on l'entendait au loin

appelant les chasseurs et sonnant un rappel; mais ce qui est bien

curieux, c'est que M. de Montbreton est toujours le même qu'à cette

époque.

[Note 150: Elle était tellement exacte, qu'à la Malmaison je ne me

rappelle pas l'avoir vue arriver dans le salon à dix heures moins

seize ou dix-sept minutes; toujours à dix heures moins un quart

juste.]

L'Impératrice fut charmante. La Reine Hortense chanta, on fit de la

musique, on causa; on eut enfin une journée aussi agréable que si

l'étiquette ne s'en fût pas mêlée, et pourtant on ne s'en écarta pas

d'une ligne. Madame d'Arberg était là.

En parlant des dames du palais, il en est plusieurs dont je n'ai pas

ajouté les noms, parce qu'elles ont pour moi une spécialité

d'affection ou de toute autre chose qui me fait retrouver une place

plus convenable pour les peindre et en donner une idée.

Madame d'Arberg est d'une famille noble parmi les nobles dans cette

Allemagne, pays du blason et des généalogies. Mais quelle que fût son

origine, elle avait cette marque de la vraie noblesse, qui consiste à

ne la pas vanter en même temps qu'elle porte à la révolte lorsqu'on la

veut attaquer. Madame d'Arberg avait été admirablement belle, grande,

bien faite, d'une noble tournure; elle avait de la distinction jusque

dans les plis de son manteau de cour; et quoique sa fortune la privât

de mettre d'aussi beaux diamants que beaucoup de femmes qui

l'écrasaient ou qui _croyaient_ l'écraser de leur titre de nouvelle

duchesse, elle avait l'air aussi imposant que pas une de celles qui

l'entouraient.

J'aimais madame d'Arberg: elle-même avait pour moi de l'amitié, et

j'ai toujours compris comment elle avait eu des répulsions dans ce

pays de cour, où elle primait trop naturellement pour ne pas trouver

des antipathies dans celles qui voulaient avoir le premier jour ce que

donnent et amènent les siècles.

En apprenant le déjeuner de l'Impératrice, la princesse Pauline, qui

cette année-là occupait les appartements du rez-de-chaussée de

Saint-Cloud[151], voulut venir, quoique le froid fût déjà vif, et que

d'ailleurs elle, qui ne pouvait aller en voiture qu'avec des

précautions infinies, ne pourrait pas suivre la chasse. M. d'Abrantès,

qui lui parlait fort _amicalement_[152], lui objecta tout cela.

[Note 151: Les appartements à gauche en entrant dans la cour,

au-dessous de l'Impératrice.]

[Note 152: Ils avaient dû se marier. Le mariage n'eut pas lieu, parce

que ni l'un ni l'autre n'_étaient assez riches_.]

--Eh bien! nous ne chasserons pas.--Mais que ferons-nous?--Nous

causerons.

Ce n'était pas le côté de sa personne qu'il fallait admirer que la

conversation, surtout quand elle entreprenait de nous réciter

Pétrarque, le tout en mon honneur, disait-elle, parce que je me nomme

Laure.

--J'ai bien peur, madame, que ce froid-là ne vous soit nuisible, lui

dit M. d'Abrantès.

Le fait réel, c'est que nous avions peur qu'elle ne s'ennuyât et ne

prît en effet quelque nouvelle douleur dans une longue promenade en

calèche dans les bois déjà dépouillés du Raincy.

Enfin il n'y eut pas moyen de l'en empêcher; nous lui donnâmes à

déjeuner avec une douzaine de personnes qu'elle désigna. Dans le

nombre était M. de Forbin, qui venait d'être nommé son chambellan.

C'est ici le lieu de rappeler les noms des personnes qui composaient

quelques-unes des maisons impériales, en femmes seulement; je nommerai

les hommes plus tard dans la maison de l'Empereur.

_Maison de l'Impératrice._

Madame de La Rochefoucault, dame d'honneur.

Madame de Lavalette, dame d'atours.

Madame de Rémusat, }

Madame la duchesse de Bassano, }

Madame Duchâtel, }

Madame d'Arberg, }

Madame de Mortemart, } Dames du Palais.

Madame de Montmorency, }

Madame de Marescot, }

Madame de Bouillé, }

Madame Octave de Ségur, }

Madame de Chevreuse, }

Madame Philippe de Ségur, }

Madame de Luçay, }

Madame la maréchale Ney, }

Madame la maréchale Lannes, } Dames du Palais.

Madame la duchesse de Rovigo, }

Madame de Lauriston, }

Madame de Vaux, }

Madame de Montalivet, }

Mademoiselle d'Arberg (depuis madame la comtesse Klein);

Madame de Colbert (Auguste);

Madame de Serrant (mademoiselle de Vaudreuil);

Madame Gazani, lectrice.

_Maison de madame Mère._

_Dame d'honneur._

Madame la baronne de Fontanges (la créole, mais point l'amie

de madame de Montesson).

_Dames pour accompagner._

Madame la maréchale Soult, duchesse de Dalmatie;

Madame la duchesse d'Abrantès;

Madame la princesse d'Eckmühl;

Madame la baronne de Saint-Sauveur (fille du prince Masserano).

Madame la comtesse de Laborde-Méréville;

Madame la comtesse de Fleurien;

Madame la comtesse Dupuis;

Madame de Saint-Pern;

Madame de Rochefort;

Madame de Bressieux.

Madame de Chantereine, lectrice, succédant à mademoiselle de Launay[153].

[Note 153: Mademoiselle de Launay, charmante personne, fut obligée de

quitter Madame, ce qui me fit personnellement de la peine. Elle était

la seule personne jeune dans le vaste château de Pont, et nous nous

entendions à merveille ensemble. Elle était soeur de la lectrice de la

reine Hortense.]

Chambellans: MM. de Brissac et de Laville.

Écuyers: MM. de Beaumont, sénateur, général Destrées et vicomte

d'Arlincourt.

Premier aumônier: M. l'évêque de Verceil.

Aumôniers ordinaires: MM.

La maison de la princesse Pauline était montée plus magnifiquement

qu'aucune autre. L'Empereur lui avait donné un jouet pour l'empêcher

de pleurer: elle avait des pages, ce qu'aucune de ses soeurs n'avait à

Paris, à moins qu'elles ne fussent reines. Cette quantité de dames et

d'officiers dans la maison venait de ce que le prince Camille était

gouverneur-général par-delà les Alpes.

Cette maison de la princesse Borghèse n'était connue de nous qu'en ce

qui concernait la France. Deux seules femmes furent connues à Paris,

l'une, madame de Cavour, parce qu'elle vint y faire son service, et

l'autre, madame de Mathis, par l'amour que l'Empereur eut pour elle.

Le reste nous était presque étranger.

Mais, en revanche, quelques-unes des dames françaises attachées à la

princesse étaient fort aimées et fort répandues dans la société de

l'Empire. De ce nombre, je dois citer la marquise de Bréhan; elle

était liée avec moi, et venait habituellement dans ma maison. C'est

une femme non-seulement spirituelle, mais instruite plus qu'une femme

ne l'est ordinairement. Sûre en amitié, solide dans ses affections,

madame de Bréhan est une de ces amies qu'on pleure à jamais quand on

les perd, mais qu'on est aussi bien heureuse d'avoir comme moi depuis

tant d'années.

_Maison de la reine Hortense._

Madame la comtesse de Viry, dame d'honneur;

Madame la baronne de Broc, dame pour accompagner;

Madame la comtesse d'Arguzon, dame pour accompagner;

Madame la comtesse Mollien, dame pour accompagner;

Madame la duchesse de Villeneuve, dame pour accompagner;

Mademoiselle Cochelet, lectrice;

M. de Boucheporn, chambellan;

M. de Villeneuve, chambellan;

Madame de Boubers, gouvernante des jeunes princes;

Madame de Boucheporn, sous-gouvernante;

Madame de Mornay, sous-gouvernante;

Monsieur l'abbé Bertrand, aumônier;

M. , second aumônier.

_Maison de la princesse Joseph._

La maison de la reine Julie était si peu nombreuse que nous

connaissions à peine ses dames, excepté, toutefois, madame la comtesse

de Girardin, la dame d'honneur que chacun aimait parce qu'elle était

une charmante et gracieuse personne[154].

[Note 154: Autrefois madame la duchesse d'Aiguillon. Elle était en

prison avec Joséphine, lorsqu'un geôlier vint chercher un meuble qui

appartenait à madame de Beauharnais...--Mais, s'écrièrent les

compagnes de chambre de la pauvre Joséphine, elle n'est pas

condamnée!.... Le geôlier se mit à rire.--C'est chose toute prête...

ne vous en inquiétez pas!...

Les femmes alors se mirent à pleurer; mais madame de Beauharnais les

consola.

--Que craignez-vous? leur dit-elle... il n'est pas possible que je

meure! ne faut-il pas que je sois reine de France?

Elles la crurent folle!...

En effet, une vieille esclave de la Martinique lui avait prédit

qu'elle _serait reine de France, et mourrait_ DANS UN HOSPICE.

--Eh! pourquoi ne pas nommer votre maison? lui dit presque en colère

la duchesse d'Aiguillon, qui souffrait de voir son amie dans cette

sorte de tranquillité; pourquoi ne pas nommer votre maison tout de

suite?...

--Eh bien! oui, et je vous nommerai madame d'honneur, lorsque je serai

reine de France!...

Mais lorsque l'Impératrice fut couronnée, elle se rappela l'amie dont

l'affection avait adouci ses malheurs, et la demanda à Napoléon pour

dame d'honneur.

--Non, dit l'Empereur, elle est _divorcée_!...

Mais, plus tard, il fut moins sévère pour une femme qui possédait

toutes les qualités et toutes les vertus. Madame Louis de Girardin fut

nommée dame d'honneur de la reine Julie.]

_Maison de la grande-duchesse de Berg._

Madame de Beauharnais, dame d'honneur;

Madame Adélaïde de La Grange, dame pour accompagner

(plus tard madame de Curnieux);

Madame la comtesse de Saint-Martin, dame pour accompagner;

Madame de Colbert (Alphonse), dame pour accompagner;

Madame la baronne Lambert, dame pour accompagner;

Madame , dame pour accompagner;

Madame Michel, lectrice;

M. d'Aligre, chambellan;

M. de Cambis, écuyer.

On voit que les maisons des princesses étaient formées de manière à

donner de l'âme et de la gaieté à une cour qui ne demandait que des

fêtes. Et, pour des fêtes, que faut-il?... Il faut de la jeunesse, de

la fortune et de la beauté; avec cela, une cour sera la plus brillante

de l'univers.

Madame de Barral, favorite de la princesse Pauline, était, à cette

époque, une des plus jolies femmes de Paris, et il y en avait

beaucoup. Non-seulement la Cour impériale en renfermait un grand

nombre, mais Paris alors était brillant d'un luxe de beauté autant que

de celui de ses fêtes. Combien il était augmenté, par exemple, lorsque

dans une de ces fêtes on y voyait rassemblées toutes les femmes dont

la beauté vraiment remarquable portait leur nom au-delà des mers. La

princesse Borghèse, madame de Canisy[155], madame de Barral, madame

Gazani, la duchesse de Montebello, madame Savary, madame de Bassano,

madame Pellaprat, madame de Laborde, mademoiselle Masséna, la

grande-duchesse de Berg, madame Regnault de Saint-Jean-d'Angély,

madame Duchâtel, madame de Lavalette, madame Augereau, et une foule de

noms qui rappelleraient les charmants visages auxquels ils

appartenaient; et plus tard, madame la duchesse de Guiche, la duchesse

d'Esclignac, madame de Castellane, mesdemoiselles de Laborde,

mademoiselle de Lavauguyon, depuis madame de Carignan, mademoiselle de

Cetto, mademoiselle de Bourgoin; et si l'on ajoute les beautés

contemporaines, madame Récamier, madame Tallien, madame Michel, et

tant d'autres femmes moins belles, mais toujours charmantes, on croira

aisément qu'une fête où tout cela se trouvait devait être brillante et

joyeuse. Dans le nombre des jolies femmes, il faut mettre madame de

Broc, madame Mollien, la duchesse de Raguse, madame de Massa, madame

Perregaux, et tant d'autres qui étaient fraîches, jeunes et jolies à

faire envie, et quelques femmes qui étaient en dehors de la Cour de la

Restauration. Mais, après ce dernier effort, la nature, fatiguée, à ce

qu'il paraît, d'avoir tant produit, veut se reposer de ses fatigues.

[Note 155: Madame de Canisy était la plus belle personne et l'une des

plus aimables de la Cour impériale, sans comparaison... quand je songe

à cette époque où vingt-cinq femmes belles à être suivies, comme le

prouvent au reste leurs bustes et leurs portraits, embellissaient une

fête, et que je vois comme il est facile de passer aujourd'hui pour

_belle_, je souris et m'étonne... On a donné, par exemple, le sceptre

de la beauté il y a trois ans à une femme, _grisette_ de naissance et

de figure!... on n'était pas difficile.]

J'ai raconté plus haut les déjeûners donnés à Madame Mère et à

l'impératrice Joséphine. La grande-duchesse de Berg, qui alors était

en grande coquetterie avec M. d'Abrantès, voulut à son tour venir au

Raincy. C'était comme un pélerinage que chacun voulait faire; la

grande-duchesse de Berg y vint donc aussi, accompagnée de madame

Lambert et de madame Adélaïde de La Grange, ainsi que de M. de Cambis,

son premier écuyer. Le grand-duc, pendant ce temps-là, se battait tant

qu'il pouvait à Iéna et _autres lieux_.

Histoire des salons de Paris (Tome 4/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier. · 第 14 / 20 段