ne laisser traîner aucun bijou, aucune chose précieuse... C'était
merveilleux comme sa réputation était faite et établie.--Quel malheur!
quelle affliction pour la femme de cet homme de voir un aussi beau
talent plongé dans une impénitence finale qui devait naturellement
abrutir son talent! Je ne suis pas de l'avis de ceux qui disent:
--Qu'importe! voyez Mozart!...
Eh bien! Mozart eût peut-être fait un chef-d'oeuvre au-dessus de _Don
Juan_ s'il eût été un autre homme.--Et puis Mozart ne faisait rien
contre l'honneur... Au reste, je dois dire que Steibelt n'a rien pris
chez moi que _mon argent_, pendant les deux ans qu'il a été mon
maître; mais il l'a bien gagné. Jamais je n'ai vu mieux donner leçon.
J'ai vu Steibelt passer une heure à me faire jouer la première page de
la fantaisie de _Bélisaire_, pour que je la lui fisse entendre comme
il le voulait. Sans doute, il était fort négligent; mais il ne l'était
que lorsqu'il voyait que l'élève ne faisait rien: alors il pensait à
autre chose.
Quel talent! quelle puissance d'exécution! Listz et lui, voilà les
deux hommes qui m'ont émue sur le piano. Steibelt a le premier révélé
la musique romantique; la première fantaisie avec le même mode de
variations, par triolets, en mineur, par octaves, fut faite par
lui.--C'est toujours sa belle fantaisie des _Mystères d'Isis_, puis
celle de _Bélisaire_, qu'on imite aujourd'hui... Lorsqu'il jouait
devant des gens capables de l'apprécier, il s'élevait jusqu'au sublime
dans les sons harmoniques; ces _tremendos_ qu'il employait si à propos
et que ceux qui ne l'ont pas entendu ne savent pas encore faire,
quelque progrès, quelque immense progrès qu'ait pu faire le piano
depuis lui!--Cette manière de bouleverser un instrument, je ne l'ai
vue, je le répète, qu'à Listz. M. de Thalberg[140] me rappelle Dussek
davantage, mais Steibelt m'est représenté avec le progrès dans Listz;
car on peut dire que Steibelt est le fondateur de la musique
romantique pour le piano.
[Note 140: Je déclare ici n'établir aucun parallèle. Le talent de M.
de Thalberg est admirable, et je ne le mets ni au-dessus ni non plus
au-dessous de Listz; mais par la même raison que les yeux ne reçoivent
pas tous la même impression de la beauté d'une femme, les oreilles ne
sont-elles pas soumises à la même délicatesse des organes? J'adore le
talent de Listz; j'avoue qu'il a le don de me faire pleurer, parce que
je crois qu'il pleure. Son émotion n'est pas feinte; elle se
communique à mon âme plus que la perfection du toucher.]
Steibelt était le plus étrange des hommes: il fallait l'écouter;
autrement il agissait singulièrement, comme on le va voir.
Un jour il était au Raincy. Il y avait eu une grande chasse, et M.
d'Abrantès avait engagé beaucoup de monde à dîner, entre autres le
cardinal Maury... Après le dîner, le cardinal, qui, à son ordinaire,
avait parfaitement officié, se mit dans un grand fauteuil contre une
des colonnes qui séparent les deux salons, et se crut bien à l'abri de
l'oeil investigateur de Steibelt, qui regardait partout, avant de
commencer, pour savoir s'il n'y avait pas dans le salon quelqu'un qui
lui déplût; le cardinal abhorrait la musique; en général, il n'aimait
pas les arts et n'y entendait rien... Steibelt commença. C'était un
morceau d'inspiration et d'improvisation sur un charmant air de son
bel opéra de _la Princesse de Babylone_, qu'il a composé presque en
entier chez moi... Il avait bu ce jour-là du vin de Champagne frappé
et du vin de Madère excellent, et sa verve musicale était aussi
fervente que jamais... Tout à coup il s'arrête, et un ronflement
pareil au grondement d'un taureau se fait entendre... C'était le
cardinal, qui s'était endormi presqu'au commencement du morceau et que
le voisinage du piano, son ennemi, n'avait pu tenir éveillé... Nos
éclats de rire le réveillèrent, mais à demi... Il entr'ouvrit les
yeux... voulut parler; mais sa langue lourde et empâtée refusa le
service, et il retomba. Steibelt s'inclina, comme pour demander
pardon; puis il se remit au piano... Mais qui le connaissait pouvait
voir combien il avait d'humeur. Cependant, à mesure qu'il avançait
dans son improvisation, son succès parmi nous releva son moral... Sa
tête ne demeura plus penchée... Il regarda autour de lui avec
orgueil... La chose allait donc bien, lorsqu'à un passage qui
demandait de la douceur et l'absence des pédales, que Steibelt
employait beaucoup, comme on le sait, le ronflement domina le piano à
un tel point que tout le monde se mit à rire. Steibelt, furieux,
imagina une singulière vengeance: il calcule en un moment la
composition de l'accord _le plus discordant_ du clavier, et alors,
employant toute la force de ses deux poignets et de la pédale, il
frappa cet accord aux oreilles du cardinal, et puis quitta le piano et
s'en alla en disant: _J'aimerais mieux jouer devant un buffle de la
campagne de Rome_.
Le cardinal, réveillé en sursaut par cette harmonie diabolique, après
s'être endormi au son d'une musique céleste, fit un bond en l'air, et
retombant sur sa bergère, à peine éveillé, il se crut en enfer. Malgré
l'inconvenance de la conduite de Steibelt, que nous aurions dû
réparer au lieu de l'augmenter, nous nous mîmes tous à rire avec un
abandon qu'excitait d'ailleurs la figure du cardinal... Mais ce ne fut
pas long, et le calme se rétablit bientôt. Le cardinal convint que _le
musicien_, comme il appelait Steibelt, devait être fâché, et que le
sommeil n'est de mise que lorsqu'on est dans son lit: tout en
racontant cela il prenait congé, et s'en allait en bâillant.
On courut après Steibelt, qui était dans le parc à se promener avec
Nicolo, avec qui il logeait dans la maison Russe[141], en face du
château. M. d'Abrantès avait beaucoup d'humeur de ce qu'il avait fait,
et me gronda beaucoup aussi d'avoir ri... Je défendis Steibelt ainsi
que moi, en disant que l'inconvenance était bien plutôt dans l'homme
qui dort dans le salon d'une femme où se trouvent d'autres femmes...
M. d'Abrantès et ces messieurs me donnèrent enfin raison... mais
Steibelt était furieux. Dormir aux chants des Gangarides!
s'écriait-il,... le plus beau choeur de l'opéra!...
[Note 141: La maison Russe est une des charmantes fabriques qui
servent à loger des étrangers au Raincy, comme la Pompe à feu, la
maison de l'Horloge, la porte de Chelles, la maison du Rendez-vous.]
Il emporta cet opéra en Russie. Je ne sais s'il l'a donné.
Je viens de nommer Nicolo Isouard. C'était un de mes plus intimes
habitués. J'ai rarement rencontré dans le monde un artiste aussi
complaisant, aussi bon; il avait la tête folle, mais bien du talent.
_Le Médecin turc_,... _Joconde_, le charmant opéra de _Joconde_, le
premier acte de la _Lampe merveilleuse_, si différent des autres, une
foule de productions détachées, font preuve du talent musical de
Nicolo... Mais ce que ses amis seuls connaissent, c'est son esprit
gai, actif..., son caractère serviable..., son inépuisable bonté.
Toujours prêt à partir pour Rome, s'il l'avait fallu, pour rendre
service n'importe à qui... Nicolo chantait, sans voix, tout ce qu'on
lui présentait. Il contrefaisait toutes les voix de l'Opéra, des
Bouffes, de l'Opéra-Comique... Martin était copié par lui, derrière un
paravent, de manière, non pas à s'y tromper, mais à faire rire par la
ressemblance de l'accent... Jamais Nicolo ne fut arrêté un instant,
quand il entrait une fois dans une affaire comme dans une
plaisanterie. Souvent, au Raincy, à Bièvre ou à Neuilly, après avoir
fait de la musique, nous voulions danser... Alors Nicolo prenait un
violon, grimpait sur une table, et nous jouait des contredanses, ayant
une paupière retroussée, des manches d'habit venant au coude, et
mêlant un couplet de complainte à chaque figure... Alors c'étaient
des rires fous qui duraient toute la soirée.
Deux amies logeaient avec moi à Paris et à la campagne, et deux femmes
des aides-de-camp de M. d'Abrantès venaient dîner avec moi tous les
jours. L'une était madame de Grandsaigne, femme du colonel
Grandsaigne, premier aide-de-camp, et l'autre, madame Thomassin, femme
d'un chef d'escadron, aussi aide-de-camp de mon mari...
Celle de mes amies qui logeaient avec moi, que je regardais et regarde
encore aujourd'hui comme ma soeur, est madame la baronne Lallemand.
Jamais on ne vit une plus charmante créature: grande, élancée, une
taille de jonc, fine, ronde et déliée, un regard ravissant donné par
de grands yeux bleus... une abondance de cheveux châtains tombant sur
des épaules admirables, des dents de perles, une main, un pied
d'enfant. Tout, dans sa personne, était enchanteur: aussi quel effet
elle produisait lorsqu'elle allait dans le monde!... J'en étais fière.
Mes enfants étaient encore trop jeunes pour m'occuper en ce genre;
toute ma coquetterie de femme, dont je n'ai jamais voulu faire usage
pour moi, se réveilla pour Caroline... J'étais fâchée lorsqu'elle
n'était pas mise selon mon goût. Son mari était à l'armée, il me
l'avait laissée, et je jouissais délicieusement de la société intime
de cette compagne, dont l'esprit naïf et fin, le coeur dévoué à
l'amitié, n'eut, pendant neuf ans que nous passâmes sous le même toit
ensemble, d'autre sollicitude que de m'entourer de soins et
d'affection; aussi, quels que soient le temps, les événements, nous
nous retrouvons toujours avec notre amitié et nos souvenirs, qui sont
purs même d'une pensée de mécontentement[142].
[Note 142: Le général Lallemand, mari de Caroline de Lartigues, fille
du plus riche planteur de Saint-Domingue, a été aide-de-camp de M.
d'Abrantès. Il est aujourd'hui pair de France.]
L'autre jeune femme de mes amis qui demeurait avec moi était veuve du
général Laplanche-Mortière. Elle était jeune et agréable, petite, mais
bien faite. Sa vue était très-basse, ce qui nuisait à ses yeux, qui
étaient fort beaux et d'un bleu foncé, avec des paupières noires, ce
qui rend ces yeux-là très-rares... Madame Mortière était douce et d'un
commerce agréable. Elle avait un fort beau talent de dessin, et
chantait agréablement... Elle était de mes amies, mais non pas aussi
intimement que madame Lallemand. Elle est remariée, et elle est
aujourd'hui madame la baronne de Montgardé.
Madame de Grandsaigne n'était pas jolie. Elle était vive, alerte,
avait de belles dents qui la rendaient gaie, et souvent la faisaient
plus rire qu'elle ne voulait... Mais elle n'avait que ses dents, il
les fallait bien montrer... Elle avait l'esprit prompt, la repartie
vive, surtout pour une parole sèche... Elle avait de la facilité à
toutes choses qui rendaient son commerce agréable. Je montais presque
tous les jours à cheval avec elle. Elle y montait comme un jeune
garçon, et pouvait au besoin dompter un cheval.
Madame Thomassin était agréable, douce, mélancolique; une prévision de
son sort, malgré sa jeunesse, lui disait qu'elle n'avait que peu de
jours à vivre... elle était déjà frappée de la cruelle maladie dont
elle mourut quelques années après, ayant à peine accompli sa
vingt-septième année!...
J'avais aussi près de moi une nièce de M. d'Abrantès, mademoiselle
Clotilde Chaudon... Elle avait dix-sept ans. Elle était charmante,
faite à peindre, de jolis cheveux blonds, une peau admirable, de
belles dents, et tout ce qui pouvait plaire si elle avait eu de jolies
mains et de jolis pieds. Clotilde dansait, était assez bonne
musicienne, vive comme un lutin, et jolie à l'avenant. On voit que le
noyau de la société qu'on trouvait chez moi avant qu'il n'y vînt même
un étranger était formé de manière à ne pas faire craindre l'ennui à
la personne qui venait passer deux heures avec nous.
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE ET DES PORTRAITS DES ARTISTES.
SECONDE PARTIE.
SOCIÉTÉ SOUS L'EMPIRE.
J'ai parlé des hommes de lettres[143] qui venaient chez moi, et dont
l'esprit donnait tant de charme à une conversation soutenue, mais non
pédante. Maintenant, il faut y ajouter les hommes d'esprit, qui
contribuaient autant et peut-être plus que les autres à l'agrément de
nos soupers et de nos soirées.
[Note 143: Il y en a dont les noms se retrouveront par la suite, et
dont je n'ai pas fait mention; c'est qu'alors je les aurais oubliés,
ou qu'ils ne seraient venus que rarement chez moi. De ce nombre était,
par exemple, l'abbé Delille: il ne nous aimait pas, nous autres gens
de l'Empire, et il ne fut peut-être pas accueilli par M. d'Abrantès
comme il aurait dû peut-être, mais surtout voulu l'être.]
J'ai parlé de M. de Cherval. Son portrait, déjà tracé par moi, ne peut
l'être assez souvent; car je l'aime et le respecte comme un père. Son
esprit est profond, mais on ne s'en aperçoit pas dans un salon; il
conte alors, il cause, et toujours les autres se taisent pour
l'écouter. Cela est encore aujourd'hui, et pourtant il a tout à
l'heure quatre-vingt-trois ans!
M. de Sainte-Foix était un homme spirituel, un homme du monde, ayant
d'excellentes manières et contant des choses du temps passé avec un
charme sans pareil, et cela sans prendre l'état de conteur; il avait
l'air de céder à une instance. J'avais toujours un nouveau plaisir à
l'écouter.
M. de Montrond était aussi un habitué du soir chez moi. Son esprit est
connu de tout le monde; ce qui l'est moins, c'est la grande
instruction et même la science qui accompagnent cet esprit. Son
caractère est un type qui a formé de mauvais modèles, tandis que
l'original était inimitable... Il connaissait le monde entier...
voyait la bonne et la mauvaise compagnie indifféremment, n'ayant
jamais dans l'une le ton de l'autre, et préférant d'ailleurs la bonne,
où il passait sa vie. Spirituel autant qu'on peut l'être, il possède
le talent assez rare de se moquer des gens tout en les faisant rire.
D'une bravoure reconnue, insoucieux de fâcher ou d'être agréable, à
moins que ses affections ne soient engagées dans la question, il a une
façon de dire qui n'est qu'à lui, et rappelle le genre que devait
avoir M. de Grammont... il a cette assurance à la fois insolente et
polie qui faisait répondre par M. de Grammont à Louis XIV, qui se
plaignait de n'avoir plus de dents:
_Eh! sire, qui est-ce qui a des dents?..._
Et il lui en montrait trente-deux magnifiques.
À son esprit, M. de Montrond joignait l'usage du grand monde, et avait
dans la bonne société les plus excellentes manières. Jamais, par
exemple, il n'était grossier, ce que l'on voit si souvent aujourd'hui
être pris pour de l'aisance. M. de Montrond disait un mot mordant,
jamais malhonnête. Il avait eu de grands succès parmi les femmes,
qu'il aimait après ou tout autant que le jeu. Cette vie un peu à la
Valmont l'avait jeté dans la route d'une charmante femme, qui était
devenue la sienne, et qu'alors il n'avait plus aimée du tout: c'était
la duchesse de Fleury[144]. Jamais, au reste, il ne parlait de sa
femme; et il venait chez moi depuis bien des années, que je ne me
doutais même pas qu'il fût ou qu'il eût été marié.
[Note 144: Mademoiselle de Coigny, fille du marquis de Coigny.]
L'existence de M. de Montrond, sur laquelle beaucoup de gens ont dit
des bêtises, comme cela arrive toujours quand on raisonne sur ce qu'on
ne sait pas, est beaucoup moins mystérieuse qu'on ne le croit. Il a de
l'ambition sans but, ce qui est funeste toujours, mais surtout à
l'époque où M. de Montrond marquait dans le monde; il possède
d'excellentes qualités... et le prouve en ayant de longues et fidèles
amitiés; il est dévoué aux gens qu'il aime: après cela, le nombre en
est petit, je le sais, mais la chose alors en est plus certaine. Je
l'ai vu fort souvent, non-seulement à Paris, mais à la campagne, aux
eaux, dans cette intimité enfin où l'homme ne se masque qu'un jour et
se dévoile le lendemain; il donne aux pauvres... Il est bon maître, et
tient à honneur seulement de se montrer méchant et frivole, sans être
ni l'un ni l'autre, chose à laquelle il a réussi.
M. de Montrond ne contait jamais: il était en cela le contraire de M.
de Sainte-Foix; lorsqu'il avait cependant quelque bonne chose à dire,
alors il s'y prenait de telle manière, qu'il faisait autrement qu'un
autre et si différemment, il mettait, par exemple, tant de sérieux à
dire l'aventure la plus bouffonne, qu'il fallait renoncer à la
raconter après lui. Beau joueur en perdant, mais seulement sous le
rapport de l'argent, car il était insupportable _au whist_, qu'il y
gagnât ou qu'il y perdît, il était continuellement au moment de se
faire une querelle, qu'il aurait au reste parfaitement soutenue.
Enfin, j'ai beaucoup vu M. de Montrond, et crois le connaître assez
pour dire que ce qui est pour presque tout le monde est surtout vrai
pour lui: c'est qu'il est mal jugé...
Un fait positif, c'est qu'il a des amis qui lui sont attachés depuis
quarante ans... Dire et vouloir persuader qu'il est bon, je ne
l'entreprendrai pas, non plus que d'indiquer sa conversation comme un
cours de morale; mais un homme qui est fidèle à ses affections, quel
que soit le vent qui souffle sur elles, n'est pas non plus un méchant
homme. Le mal des jugements portés sur des personnages très-connus
vient particulièrement de la légèreté avec laquelle on recueille des
traditions, sans même s'inquiéter si elles sont plus ou moins fidèles.
M. de Saint-Aulaire, aujourd'hui notre ambassadeur à Vienne, venait
aussi chez moi... il était de la maison de l'Empereur, et je l'avais
connu avant mon mariage, chez ma mère, où il allait habituellement.
Son esprit charmant et doux, ses bonnes manières, sa façon piquante de
raconter, sa distraction ensuite parfaitement réelle, lui donnaient un
charme tout particulier. Il discutait avec une extrême mesure, et
jamais _en disputant_. Il n'était pas comme beaucoup de littérateurs
que je connais, qui, à peine dans la carrière, jugent et tranchent sur
les plus belles renommées, et se croient Lamartine ou bien Victor Hugo
pour avoir fait des vers... Quant à M. de Saint-Aulaire, il était
_sociable_ au-delà de tout ce que je vois maintenant.
Mais un homme qui était pour moi plus qu'un homme aimable, car son
coeur et son esprit étaient tous deux dans ce que son affection me
témoignait, c'était M. de Narbonne!
Son portrait a souvent été tracé: on a beaucoup parlé de lui; on a
beaucoup vanté sa politesse, ses manières distinguées, son esprit
même... Eh bien! jamais on n'a pu donner une idée juste, ni tracer
même une silhouette ressemblante du comte Louis de Narbonne. J'en
parlerai souvent dans le cours de cet ouvrage, et avant d'aller plus
loin, je voudrais pouvoir placer ici plusieurs lettres[145] qu'il
m'écrivit dans un moment bien pénible. Elles montreraient à quel point
M. de Narbonne était aimant et bon. On lui a refusé d'être attaché à
ses amis, c'est une calomnie: les amis qui eurent à se plaindre de
lui, c'est qu'ils furent, eux, ingrats et perfides. Je sais que depuis
la mort de celui qu'ils devaient bénir, loin de l'accuser; je sais
qu'ils ont osé élever la voix et parler de la _légèreté de coeur_ de
M. de Narbonne... Si son coeur était léger, ensuite, c'est qu'il en
avait un; chose fort douteuse chez quelques-uns de ceux qui parlaient
ainsi.
[Note 145: Ces lettres me furent écrites au moment où je reçus la
nouvelle de la mort de mon mari.
Voici quelques lignes de l'une d'elles.
«Et, dans un tel malheur, je suis à trois cents lieues de vous[145-A],
ou plutôt je ne suis pas où vous êtes!... mais n'importe; vous savez
que partout et toujours vous pouvez compter sur moi comme sur votre
frère... sur votre père!... Dites-vous bien surtout que si j'étais
malheureux, il n'est rien que je ne vous demandasse. Adieu, serrez vos
enfants contre votre pauvre coeur, et faites tout pour vous conserver
à eux et à ceux qui vous aiment...]
[Note 145-A: Il était à Torgau, où l'Empereur l'avait envoyé en
sortant de son ambassade d'Autriche... ce fut là qu'il mourut aussi
deux mois après avoir écrit cette lettre... Je ne le revis pas!...]
Si jamais un portrait _écrit_ fut difficile à faire, c'est celui de M.
de Narbonne; il y avait dans sa nature, dans son langage, un charme
qui échappait à l'analyse. Il était spirituel naturellement, instruit
sans pédanterie, parlant et connaissant à fond plusieurs langues,
s'occupant d'études sérieuses sur la guerre et l'administration; d'une
bonté de coeur, d'une jeunesse d'âme bien méritoires chez un homme qui
avait passé sa vie à la cour, et avait été élevé par une mère tout
entière dans ces menées d'intrigues de coteries qui faisaient la vie
des gens de Versailles. M. de Narbonne devait être un autre homme;
mais sa nature était d'élite, et ces natures-là, loin de se corrompre,
se retrempent au milieu du mal... Sans doute il était léger dans
beaucoup d'habitudes de la vie, mais jamais, rien de sérieux n'était
froissé par lui... Madame de Staël, qui lui avait sauvé la vie en
1792, était pour lui l'objet d'un culte sacré. Il est des affections,
disait-il, dont le souvenir est une chose sainte... Il adorait ses
enfants, et sa mère était pour lui ce que devait être une mère de
l'époque de la sienne, c'est-à-dire qu'il était toujours dans une
attitude respectueuse, qui pourtant n'avait rien de ridicule à son
âge, et sa mère elle-même était bien ce qu'il fallait pour porter ce
nom de _duchesse de Narbonne_!... Cette vieille femme de la cour de
Louis XV, dame d'honneur de Mesdames, qui avait survécu à son temps et
à ses maîtres..., ce débris de l'époque de madame Dubarry, je l'ai vue
encore bien fraîche de pensées et de souvenirs.
J'ai dit que M. de Narbonne _contait_ peu; son esprit n'allait pas à
ce genre de conversation; il ne l'aimait pas: aussi appelait-il M. de
Sainte-Foix _la sultane Scheherazade_. Quant à lui, lorsqu'il contait,
on ne s'en doutait pas... C'était un peu M. de Talleyrand, mais
lorsque celui-ci était de bonne humeur. Pour M. de Narbonne, il était
toujours égal, toujours bon pour ses amis, les écoutant, répondant à
leurs chagrins, lorsque lui-même quelquefois était accablé d'ennuis...
La perte d'un tel ami devait être et fut en effet douloureusement
sentie par moi. L'amie en souffrit par le coeur, la maîtresse de
maison ne le remplaça jamais!...
J'ai parlé du cardinal Maury; il était d'une immense ressource dans un
salon comme le mien, malgré les inconvénients de sa brusquerie; le
cardinal trouvait aussi en moi beaucoup de reconnaissance pour la
préférence qu'il m'accordait; il n'allait aussi régulièrement que chez
moi...
Millin, conservateur ou directeur du cabinet des Médailles, était
aussi de ma grande intimité; il venait chaque jour, et par son heureux
caractère, ses connaissances (qu'on lui disputait, mais qui n'en
étaient pas moins fort étendues et réelles), son esprit _anecdotique_
et conteur, sa manière d'être toujours vouée à la gaîté, et sa volonté
de s'amuser en amusant les autres, avec toutes ses qualités, Millin
formait un des appuis les plus solides de notre société. Voulait-on
jouer la comédie, Millin prenait le rôle qu'on lui donnait... Il
aurait joué le marquis de Moncade, Othello, Crispin ou bien le
Misanthrope, avec la même complaisance. Il est vrai qu'il jouait la
comédie aussi mal que possible; mais c'est égal... Voulait-on jouer
des charades en action, ce que nous faisions très-souvent, oh! alors,
Millin était dans son centre!... il distribuait les rôles... mettait
les turbans, faisait des casques de papier avec une dextérité
admirable, et tout cela avec un sérieux d'autant plus grand, qu'il
s'amusait en conscience... Et puis, lorsqu'il voyait qu'on avait assez
des charades, des répétitions, il faisait apporter de sa propre
bibliothèque, qui était fort belle, une vingtaine de collections de
voyages, de costumes, de belles gravures[146], qu'il étalait sur le
billard, et là, prenant une queue, il démontrait en nasillant et
faisant l'explication des planches. C'était surtout aux portraits de
femmes qu'il était comique! Il fallait l'entendre lorsqu'il faisait
l'histoire de la sultane Ipomai!... et puis celle du prince Isouf!...
Il était alors bien amusant!...
[Note 146: Comme, par exemple, le voyage de Melling à Constantinople.]