M. de Latour-du-Pin, trop ému pour pouvoir parler, la prend dans ses

bras... l'interroge... Il apprend que, pendant qu'il la croyait livrée

au désespoir, elle avait employé ce temps beaucoup plus utilement pour

le bonheur de leur avenir. Elle avait pris des leçons de madame Muller

et de ses domestiques, et en six mois elle était devenue une

très-bonne cuisinière, une ménagère parfaite... et avait dévoilé toute

une nature angélique et une âme d'une grande force...

--Si vous saviez comme c'est facile, mon ami[128]! dit-elle à son

mari. Ce qu'une paysanne met quelquefois un ou deux ans à comprendre,

l'est d'abord par nous!... Maintenant nous serons heureux. Vous ne

craindrez plus _l'ennui_ pour moi... et moi je n'aurai plus vos doutes

à supporter sur mon habileté, dont je vous donnerai des preuves,

ajouta-t-elle en souriant... Allons, vous devez nous donner une

salade, je vais achever mon pain pour demain. Mon four est chaud. Nous

avons aujourd'hui le pain de la ville; mais désormais ce soin-là me

regarde.

[Note 128: Il est bien vrai!...]

À partir de ce moment, madame de Latour-du-Pin fut ce qu'elle avait

promis. Elle voulut de plus aller elle-même au marché de Boston vendre

ses légumes et ses fromages à la crème! Ce fut dans une de ces courses

que M. de Talleyrand la rencontra... Le lendemain, il fut la voir et

il la trouva au milieu de ses poules, de ses pigeons, de sa

basse-cour... Enfin, elle était, je le répète, ce qu'elle avait promis

d'être. De plus, ce genre de vie avait été salutaire pour elle. Son

travail était moins rude, au fait, que trente nuits passées au bal

dans un hiver. Sa beauté[129], qui était remarquable dans la galerie

de Versailles, était devenue éclatante dans sa chaumière du

Nouveau-Monde. M. de Talleyrand le lui dit.

[Note 129: Elle était grande, blonde, et son teint éblouissant de

blancheur.]

--Vraiment! répondit-elle naturellement et sans rougir, vraiment! le

trouvez-vous? J'en suis ravie, une femme tient toujours un peu à ses

avantages personnels.

Dans ce moment le nègre entra dans le petit parloir avec sa casaque

toute déchirée au milieu du dos. Il se met devant madame de

Latour-du-Pin et lui dit:

--_Maîtresse, raccommode casaque à moi, qui vient de déchirer._

Et sans interrompre la conversation, madame de Latour-du-Pin prend une

aiguille et raccommode la casaque du nègre tout en causant avec un

charme de simplicité vraiment touchant.

Le souvenir de cette petite aventure avait un moment frappé M. de

Talleyrand: aussi la racontait-il avec un accent tout particulier qui

avait vraiment de l'éloquence du coeur. Qu'on juge avec son esprit ce

que cela devait produire! Voilà où M. de Talleyrand est unique.

C'est aussi dans sa parole, dans sa manière de construire ses phrases.

J'ai longtemps cherché quel était le mécanisme de cette conversation,

toute composée de riens ou de choses souvent ordinaires, car nous

n'avions pas toujours de bonnes fortunes comme l'histoire de madame de

Latour-du-Pin; mais ce mécanisme, je ne l'ai pas trouvé. Il n'existe

pas; c'est _l'art naturel_ de parler, inculqué dès l'enfance à ceux

qui en font usage, leur bon goût personnel leur enseignant plus tard

l'usage qu'il en fallait faire. Ils ne savaient aucunement _se donner_

ce que nous cherchions à découvrir en eux; et lorsque l'Empereur

voulut former des maisons et _des sociétés_, il créa bien des maisons

_où l'on recevait_... mais des _causeries_, il n'en créa pas là où

elles n'existaient pas avant lui. Aussi qu'arriva-t-il? C'est qu'à sa

chute tout tomba avec lui.

Parmi les hommes d'esprit que je voyais souvent, il en était un qui ne

venait guère chez moi que le matin... ou, s'il venait dîner, c'était

pour partir immédiatement après. Le cardinal ne l'aimait pas, et il le

savait. Cet homme était Dussaulx.

Dussaulx avait été non pas révolutionnaire, mais peut-être plus que

cela, parce que, comblé par les financiers et les receveurs-généraux,

il avait écrit, à l'époque où les malheurs de la France étaient à leur

comble, des choses qui font frémir sur la haute finance, à laquelle il

était redevable du peu qu'il avait. Mon père l'avait obligé en lui

prêtant de l'argent à son entrée dans le monde, et sa reconnaissance

fut aussi longue que sa vie. Ma mère, accoutumée à accueillir tous

ceux que mon père avait accueillis, reçut Dussaulx lorsqu'après avoir

été[130] _fructidorisé_, à ce que je crois, il revint à Paris après

avoir vécu longtemps caché; mais un jour, le prince de Chalais, ami de

ma mère, se trouvant chez elle avec Dussaulx, répéta à ma mère le

propos _écrit_ et imprimé par lui!... Ce propos, trop infâme pour que

je le répète ici, nous fit horreur!... Il ne l'avait que trop

écrit!... mais il en avait du remords, et depuis il écrivit beaucoup

sur Robespierre, et attaqua le comité de Salut public avec une verve

qui versa encore plus de haine sur les chefs de la sanglante tyrannie

populaire... Après le 9 thermidor, il se mit avec Fréron, autre homme

de l'époque, chantant la palinodie après la chute des siens... Leur

journal était une feuille périodique appelée _l'Orateur du peuple_...

_Le Véridique_ ensuite fut rédigé par lui...

[Note 130: Il ne fut pas arrêté, mais il vécut longtemps caché.]

Dussaulx était un des hommes les plus habiles, pour critiquer un

livre, que j'aie connus, Hoffmann et M. de Feletz exceptés... Il y

avait une moquerie sérieuse et consciencieuse dans la critique de

Dussaulx, qui portait un coup mortel à celui qu'il frappait. Sa

critique était terrible, parce qu'elle était toujours juste. Comme son

esprit était fort remarquable, il ne manquait pas de saisir le côté

ridicule de la pièce ou du livre, et il partait d'un point vrai. _Il

lisait_ avant de faire son article, et ne chargeait pas, comme je sais

que font beaucoup de critiques, un secrétaire de lire pour eux, ou

bien une maîtresse, une femme, une soeur dont les unes s'endorment

quelquefois sur le livre qu'elles ne comprennent pas, et l'autre ne

lit pas toujours ce qu'il doit lire pour faire son extrait. Dussaulx

était critique comme Colnet, par exemple... Voilà encore un critique

qui connaissait les devoirs d'un critique; il savait, comme Dussaulx

et comme Salgues[131], aussi dire du mal du livre sans dire du mal de

l'auteur: il est vrai que c'est la chose difficile en critique. Rien

n'est plus aisé à mettre au bout de sa plume que des sottises

grossières et très-souvent mensongères; mais une critique saine,

éclairée, voilà ce qui prend un temps qu'on ne veut pas lui donner. On

va _en chemin de fer_ sur la route de la critique... Il suit de là

qu'on ne voit et qu'on n'entend pas ce qu'on lit et ce qu'on écrit, et

que souvent on parle à faux d'une chose qui n'est même pas dans votre

livre. Cela m'est arrivé à moi, ainsi vous pouvez m'en croire.

[Note 131: Le _Journal de Paris_ était rédigé en grande partie par

lui.]

Dussaulx était sévère dans ses critiques; il était judicieux, et son

style était remarquable; mais pas toujours, il était inégal... Il

travaillait, à l'époque où je le voyais, au _Journal des Débats_, qui

s'appela ensuite _Journal de l'Empire_... Plusieurs écrits détachés

sur la Révolution ont ajouté à sa réputation littéraire, entre autres

un fort court, mais étincelant de beauté, intitulé _Robespierre

dévoilé_... Chénier avait Dussaulx en horreur. Il l'appelait un frère

_perfide_.

Chénier ne venait pas chez moi, et à mon grand regret. Je ne voyais en

lui que l'homme de lettres, le poëte, et non pas le Caïn que le parti

contraire s'obstinait à trouver dans cet homme. Je le voyais dans une

maison tierce, et assez souvent. Une fois j'eus le malheur de

prononcer son nom devant M. d'Abrantès; il me regarda avec colère, et

me dit:--Rappelez-vous que jamais l'homme qui a fait ce vers:

Le tyran dans sa cour remarqua mon absence, etc.[132]

n'entrera de mon consentement dans ma maison.

[Note 132: Il avait fait ce vers contre l'Empereur.]

Je me le tins pour dit.

Un autre homme de talent, que je voyais beaucoup avant son malheur,

c'était Legouvé[133]... J'aimais à la fois son talent et son esprit,

tous deux avaient une sorte d'abandon qui me plaisait; il ne préparait

jamais sa conversation, comme beaucoup d'hommes de lettres de son

temps. Il avait pour ses ouvrages des prédilections incroyables.

Croirait-on qu'une pièce qu'il préférait à tout ce qu'il avait fait

était une certaine oeuvre faite en commun d'abord avec Laya, qu'il

aimait tendrement, intitulée:

«_La mère des Brutus à Brutus son mari, en revenant du supplice de ses

fils._»

[Note 133: Gabriel-Jean-Baptiste-Marie Legouvé, né à Paris le 23 juin

1764. Son père était un avocat distingué.]

Le sujet et _le titre_ étaient réclamés par Legouvé comme son bien, et

il entrait dans des fureurs comiques lorsque je lui disais que

personne ne les lui disputerait...

Legouvé était le plus excellent des hommes, d'un caractère doux et

rêveur. En lisant ses ouvrages, on reconnaît ce type particulier de

son talent; nullement affecté dans sa conversation, d'une société

aimable et sûre, d'une rare bonté, son commerce avait des charmes

qu'on trouvait rarement alors dans celui des autres gens de lettres;

ils étaient gourmés dans leur manière d'être. Qu'il était amusant

lorsqu'on voulait lui faire dire du mal de ceux qui l'avaient

critiqué! Il ne comprenait pas la haine ni la vengeance. La Harpe

avait été indigne pour lui dans sa critique de _la Mort d'Abel_, qui

après tout avait un grand charme, je l'avoue, et non-seulement à la

lecture, mais à la représentation. Eh bien! Legouvé n'aimait pas qu'on

dît du mal de La Harpe devant lui!

On trouvait du calme, du repos dans les scènes primitives et

patriarcales de _la mort d'Abel_, qui nous reportaient aux premiers

jours du monde dans un moment où les chemins étaient encore couverts

de proscrits, les places publiques de sang innocent, et les prisons

remplies de victimes. On trouvait une sorte de fraîcheur dans la

peinture de ces moeurs de nos premiers pères, à côté des premiers

sentiments de la haine surtout, apparaissant tout à coup avec ses

douleurs, ses jalousies, ses vengeances et toutes les passions

honteuses qui dérivent d'elle... Mais elle ne tient qu'une place dans

la pièce de Legouvé; on voit qu'il trouvait bien plus de plaisir à

faire les scènes champêtres et les scènes d'amour et de paix que les

querelles violentes. La catastrophe[134] est horrible.

[Note 134: La critique de _la Mort d'Abel_ est injuste, comme toutes

les critiques de La Harpe sur ses contemporains. _La Mort d'Abel_ est

admirablement versifiée; c'est déjà quelque chose, et on y retrouve

des scènes de Gessner, avec sa riante pastorale, et des scènes de

Klopstock, avec leurs sombres beautés. M. de La Harpe a été _pédant_

comme presque toujours, comme l'observe très-judicieusement M.

Denne-Baron, dans son excellente biographie de Legouvé, dont ses amis

doivent le remercier.]

Legouvé étant un jour à Bièvre, chez moi, en admirait la belle vallée,

depuis Jouy jusqu'à Virginie... Il me dit qu'il voulait faire une

idylle sur la vallée de Bièvre; il était alors midi: il part...

demeure trois ou quatre heures absent, et revient avec une pièce de

quarante à cinquante vers, l'une des plus charmantes choses qu'il ait

faites, même en y comprenant _le Mérite des femmes_, cet ouvrage qui

eut un si prodigieux succès, que Legouvé, toujours simple et naturel

et d'une grande modestie, quoiqu'on ait dit le contraire, contestait

fort plaisamment. Je ne sais ce que devint cette idylle écrite au

crayon, et qui ne fut pas autrement revue; ce fut M. d'Abrantès qui la

prit.

Sa tragédie d'_Epicharis_ a de grandes beautés; il y a mis de son âme,

qui était belle, noble et généreuse. Tacite lui a fourni le texte et

une partie des incidents; mais encore dans _Epicharis_ on retrouve

cette pureté de diction que Legouvé a toujours eue pour première

qualité de son talent.

_Le Mérite des Femmes_, et je dois le dire, toute femme que je suis,

était sans doute un ouvrage parfaitement fait; mais il avait un défaut

sur lequel il était fort curieux de nous entendre discuter ensemble;

c'était la perfection des noms qu'il chantait. C'est partout des

stations à faire. Il n'y a pas un nom qui ne demande une prière; la

perfection partout, enfin!

--Mais que vouliez-vous que je fisse, dès que je chantais les femmes?

me disait-il tout ébouriffé de me voir prendre parti contre lui parce

qu'il nous présentait trop parfaites, nous autres femmes... Je ne

pouvais chanter que des vertus!

Il avait raison; mais j'aimais à le pousser non pas pour le mettre en

colère, mais pour qu'il sortît un peu de son caractère. Et cet effet

avait toujours lieu lorsque je lui disais:

--Legouvé, il faut faire un ouvrage pour pendant à votre _Mérite des

Femmes_. Il faut faire _les Crimes des Femmes_... Vous y mettrez

_Catherine II_, _Élisabeth_, _Christine_, _Tullie_, _Messaline_,

_Agrippine_, _Marie_ et _Catherine de Médicis_...

--Assez, assez! s'écriait-il alors en se levant et frappant dans ses

mains. Pour Dieu, laissez-moi respirer après cette nomenclature de

monstres...

--Attendez, je n'ai pas fini... Et je reprenais: Jeanne de Naples...

la Cenci... Marie Stuart!..

Oh! alors, ici il entrait dans une vraie colère... c'était entre nous

un sujet interminable de dispute. Lui voulait canoniser Marie Stuart;

mais moi, je la vois ce qu'elle est, une ravissante créature, sans

doute, mais coupable, non-seulement de tenir une conduite irrégulière,

mais d'avoir connu l'assassinat de son mari Darnley. Plaisanterie

cessante, je soutenais une thèse facile à discuter, parce qu'elle

était juste.

Legouvé fut perdu pour ses amis même avant sa mort. Cet esprit si

doux, si aimable, s'altéra et devint presque nul!... Des chagrins, des

malheurs dont la blessure[135] cachée par lui versait goutte à goutte

le sang de la plaie dans l'âme, lui causèrent un dérangement total

dans ses facultés intellectuelles. Il se retira du monde. Cet adieu

fut pénible à tous ceux dont il était aimé... Cependant il redevint

encore lui; quelquefois on le retrouvait encore. Mais un jour, étant à

la campagne chez mademoiselle Contat (alors madame de Parny), il tomba

assez malheureusement pour que cette chute amenât le dérangement total

de ses facultés.--Il perdit la raison, mais toujours par une cause

spéciale et qui a sa source dans la chaleur de son âme, la bonté de

son coeur. S'il eût été moins aimant, il vivrait encore peut-être.--Un

homme de lettres, de cette même époque que Legouvé, et qui vit encore

tandis que sa victime est dans la tombe, pourrait, s'il le voulait,

donner de curieux détails sur la cause de la folie du malheureux

Legouvé... J'avoue que cet homme, quelque esprit qu'il ait, m'a

toujours déplu, en raison de l'affection que j'avais pour

Legouvé[136]...

[Note 135: On sait que sa femme s'en fut avec M. de ****. Legouvé ne

put résister à ce coup, et ne fit que languir après la connaissance

qu'il eut de son malheur.]

[Note 136: Legouvé mourut paisiblement trois ans après la perte de sa

femme; c'était un ami pour beaucoup de ceux qui le connaissaient,

comme il était un des premiers poëtes du moment où il vivait. Son

fils, qui fut camarade de collége du mien, annonce le plus grand

talent, et succèdera à son père.]

Avec Legouvé, je voyais aussi Lemercier chez moi... C'était le même

esprit, doux et charmant dans la conversation, mais avec plus de

_trait_, si l'on peut dire ce mot tout français et qu'on ne pourrait

traduire. Lemercier était aussi plus profond, et en même temps il est

parfaitement aimable; il avait de cette amabilité sociale d'autrefois

et les plus douces manières. Sa causerie reposait et attachait en même

temps. Il contait surtout admirablement, avec un _sotto voce_

parfaitement harmonieux. Sa figure était agréable, sans être belle; sa

taille petite et son ensemble maladif, comme il l'était en effet

presque toujours. Il disait les vers avec une bonne diction, mais une

lettre qu'il ne pouvait pas bien prononcer (L) donnait quelque chose

d'étrange à sa diction. Il avait eu une querelle avec l'Empereur, et

l'on prétendait que cela devait m'empêcher de le voir.

--Pourquoi donc cela? répondis-je; si M. Lemercier parlait mal de

l'Empereur devant moi, je comprends que sa présence serait

inconvenante dans ma maison. Mais il a trop bon goût et moi aussi pour

que la conversation ne tourne pas vers un autre sujet que celui-là.--

En effet, jamais Lemercier ne m'a parlé de l'Empereur. Un jour il me

dit:

--Il faut que je vous lise une pièce de moi qu'ils ne veulent pas

jouer aux Français.

--C'est donc à faire un aussi beau vacarme que _Pinto_?--Il sourit...

il ne pouvait se fâcher, il connaissait mon opinion sur _Pinto_, que

je regardais dès lors comme un chef-d'oeuvre dramatique.

--Si je donnais ma pièce, on sifflerait encore plus qu'à _Pinto_.

--Ce n'est pas possible.

--C'est vrai; mais ici, il y a des capucins, des cardinaux... on a

ramené le clergé et toutes ses bannières... Jugez quels cris on

pousserait, joints aux sifflets, en admettant que la censure laissât

passer l'ouvrage.

--Eh bien! venez nous la lire; ici vous êtes sûr d'être jugé ce que

vous êtes, un homme de talent et de mérite. Nous n'avons pas de

partialité _de parti_.

Il ne voulut qu'un auditoire peu nombreux. Il vint la lire lui-même,

et sa pièce eut un grand et beau succès.

C'était _la Journée des Dupes_, belle composition, non-seulement

dramatique, mais politique et morale. Je n'ai pas entendu de pièce

qui, à la lecture, m'ait autant amusé que celle-là.--

Les artistes que je voyais dans mon intimité étaient tous aimables et

sociables, à part leur talent et leur spécialité. C'étaient Garat,

Crescentini, mademoiselle Duchamp, Nadermann, Frédéric Duvernoy,

Boïeldieu, Nicolo-Isouard, Dusseck, Steibelt, Drouet, Libon,

Hulmandel, et une foule d'autres noms également connus.

Garat, Nadermann, Steibelt, Crescentini et Libon étaient les plus

assidus chez moi. Steibelt était mon maître de piano et Libon

m'accompagnait; il accompagnait aussi mes enfants.

Garat a été fort connu comme chanteur de romances, mais non pas comme

il aurait fallu qu'il le fût comme homme du monde. Garat était fort

spirituel; il avait une tournure de phrase que je n'ai vue qu'à lui,

et cette originalité avait d'abord du piquant et presque toujours du

charme. Jamais je n'ai eu Garat pendant toute une soirée chez moi sans

qu'il laissât échapper un mot spirituel, fin et très souvent mordant.

Quelle ravissante manière de chanter! comme cet homme accentuait!...

comme il comprenait Gluck!... Il avait toujours quelque histoire sur

Gluck, ou sur Mozart, ou sur Beethoven. Une particularité du caractère

de Garat, c'est la bonne foi avec laquelle il reconnaissait le talent

dans autrui; ainsi Crescentini, lorsqu'il chantait, trouvait toujours

Garat au bout du piano l'écoutant avec l'admiration la plus profonde.

--Voilà du chant! disait-il un jour, après avoir entendu chez moi

chanter à Crescentini le bel air: _Ombra adorata aspetta_; voilà comme

on chante...

Nourrit le père, qui était bien loin de chanter et surtout de jouer

comme son fils, débuta vers ce même temps dans je ne sais plus quelle

pièce, et dans _le Devin du Village_[137]. Garat me demanda la

permission de me l'amener pour me le faire entendre. Il chanta, sa

voix était ravissante, mais il ne me fit aucune impression... Garat

était sur des charbons ardents:

--Comment chantes-tu ce morceau? disait-il en faisant grimacer encore

plus sa figure de singe. Il se mettait alors en attitude et chantait:

Je vais revoir ma charmante maîtresse,

Adieu plaisirs, grandeurs, richesse, etc.

[Note 137: Je crois même que ce ne fut que dans _le Devin du Village_;

mais je n'en suis pas sûre.]

N'as-tu donc pas une maîtresse que tu aies quittée pendant un mois et

que tu vas revoir? s'écriait Garat en colère.--

Garat avait une main estropiée et ne pouvait s'accompagner; jamais il

n'avait pu trouver, disait-il, un homme capable de l'accompagner que

Carbonnel... Carbonnel était l'homme, en effet, qui connût le mieux

toutes les nuances de l'accompagnement...

Garat ne s'accompagnait avec deux doigts que des boléros ou des airs

basques, qu'il chantait dans la perfection... et puis de petits airs

italiens de Crescentini, comme: _Clori la pastorella_,--_Numi se

giusti siete!... Addio!_ Il chantait tout cela comme un homme

possédant à fond la science du chant; et c'est cet homme que j'ai

entendu accuser de ne pas savoir la musique[138]!... Cela me rappelle

ce que lui disait Sacchini:

--_Vous êtes la musique même..._

[Note 138: Voici un fait que je puis certifier. M. d'Abrantès me

rapporta de Parme, en 1806, plus de cent partitions _manuscrites_ de

_Cimarosa_, _Guglielmi_, _Fioravanti_, et il avait trouvé tout cela à

Parme. J'annonçai cette bonne nouvelle à Garat; il vint le lendemain

matin. Nous déjeunâmes ensemble, et après, nous nous mîmes à parcourir

les partitions. Il ne fut arrêté par aucun passage, lut tout à livre

ouvert, et fut parfaitement aimable et gai. Il déchiffrait tout cela

en marchant et causant.]

Garat était royaliste au fond du coeur, et quand on le pressait un

peu, il chantait admirablement l'air de _Pauvre Jacques_!...

Crescentini, après avoir fait les délices de Lisbonne, de Madrid et de

l'Italie, vint à Paris pour y avoir les mêmes triomphes. À Madrid sa

voix se perdit presque entièrement; mais il lui restait son admirable

méthode, qui n'a pas de supérieure... cette divine mélodie donnée aux

notes et aux cordes vocales par la volonté d'un homme qui, n'ayant

plus de voix, s'en fait une et se fait admirer, fait pleurer et

soulève toutes les émotions avec sa voix factice, mais dans laquelle

est passée son âme!...

Crescentini est bien vieux, et pourtant dans la Parthénope, la ville

aux chansons, aux fêtes d'harmonie, Crescentini a été choisi pour

diriger le conservatoire... Honneur à lui! il fera de bons élèves.

Jamais je ne perdrai le souvenir de madame Grassini et de Crescentini

dans _Roméo et Juliette_, au troisième acte surtout, lorsque, trouvant

Juliette dans la tombe, Roméo la reconnaît et s'empoisonne... Alors

commençait le duo, chef d'oeuvre de Zingarelli:

_Odiosa mi si rende questa mia vita!..._

Non! jamais l'acteur le plus tragique, le plus dramatique dans son

jeu, ne le fut au delà de Crescentini dans cette admirable scène où

Juliette s'éveille au moment où le poison agit déjà sur son amant!...

Ce fut en lui voyant jouer _Roméo et Juliette_, et surtout après la

belle scène du duel, que l'Empereur donna la croix de la

Couronne-de-Fer à Crescentini.

Nadermann avait, avec son beau talent, le meilleur et le plus

excellent caractère. Lorsque mon frère était ici, il ne faisait alors

que peu de musique chez moi; c'était Albert qui _était_ et prétendait

_être_ mon barde. Mais autrement nous jouions très-souvent des duos

de harpe et de piano, Nadermann et moi, et il composait ces morceaux

exprès pour nous. Qui ne connaît pas en Europe le duo de Nadermann,

pour piano et harpe, dédié à madame Junot? il fit ce morceau exprès

pour un concert qui eut lieu au Raincy[139]. Il avait un beau talent

de composition, Nadermann. Frédéric Duvernoy venait aussi se joindre à

nous quand nous étions au Raincy et que nous faisions de la musique

dans le grand salon, formant à la fois salon de musique et

billard.--Libon avait un charmant talent: doux comme son esprit et ses

manières, qui sont excellentes.

[Note 139: Il composa pour lui, Libon et moi, un trio intitulé _la

Pensée_, dont le thème est une romance de moi: _Ma peine a devancé

l'aurore!_ Il eut un grand succès.]

Steibelt était un type à part des autres artistes qui venaient chez

moi; estimé comme talent, mais méprisé comme homme, il avait une

détestable réputation qu'il soutenait avec une rare impudence. Jamais

il n'abaissa son regard devant celui d'un honnête homme, si l'honnête

homme était un ignorant en musique. Il avait une profonde indifférence

pour la valeur des jugements du monde, et toute sa crainte, son unique

volonté était non pas d'être mal jugé, mais de ne pas faire effet.

Histoire des salons de Paris (Tome 4/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier. · 第 12 / 20 段