deux frères Alphonse et Édouard. C'est une brave et digne famille. On
connaît la bravoure d'Édouard et d'Alphonse; qu'on voie ensuite leur
vie privée et d'homme social: elle est admirable comme pères de
famille et comme hommes du monde.]
[Note 115: Il ressemblait à l'Antinoüs.]
--Qu'on me rapporte chez la duchesse d'Abrantès! Je veux prouver à ce
coquin de cardinal que nous avons des sabres qui sont aussi bons que
ces méchants damas turcs!... Qu'est-ce qu'il en sait, d'ailleurs?...
--Pour Dieu! ajouta Duroc, que lui avez-vous donc fait boire pour
qu'il ait été ainsi? Il était comme fou.
Je sonnai et fis venir mon officier, qui raconta que le cardinal avait
voulu faire le punch _lui-même_, et qu'il l'avait fait presque sans
thé et sans eau, et qu'il n'y avait mis que du rhum et des oranges
avec beaucoup de sucre... «Il était demeuré ainsi jusqu'à dix heures
avec le général _disputant_, me dit Martin; mais, comme je le
connaissais, je compris que ce n'était qu'une discussion.» Il faisait
un froid des plus rigoureux: ils étaient devant un grand feu, avaient
beaucoup parlé et conséquemment avaient laissé leur raison dans le bol
de punch. M. de C......, qui, seul, pouvait les avertir, s'était
ennuyé de cette sorte de petite orgie cardinalesse et s'en était allé.
Mais ce que nous apprîmes, Duroc et moi, dans l'explication, nous
donna bien de la gaieté. Lorsqu'il fut question de s'en aller, le
général n'avait pas de voiture; comptant aller à l'Opéra avec moi, il
avait donné l'ordre à son cabriolet d'aller l'y attendre. Il avait
bien recommandé à celui de mes gens qu'il avait envoyé chez lui, dans
le Marais, de dire à son cabriolet de venir chez moi; mais l'ordre,
étant verbal, ne fut pas bien exécuté ou bien compris, et il n'avait
pas de voiture.
Le cardinal avait la sienne.
--Je vous conduirai, mon ami; où allez-vous? demanda-t-il à son
antagoniste.
--Mais, dit Auguste, dont les idées n'étaient pas bien claires..., je
vais... et pardieu chez le major-général... prince vice-connétable,
prince de Neuchâtel!...
Et les voilà en route pour l'hôtel du prince Berthier. Ce n'était pas
jour de réception; Berthier n'y était pas.
--Eh bien! chez le ministre de la Guerre! Qu'on juge de l'heure pour
faire des visites en grande tenue...: il était onze heures! Enfin, en
passant dans la rue Richelieu pour venir dans le faubourg
Saint-Germain, il aperçut Frascati et voulut monter; il pria donc le
cardinal de s'arrêter un moment, et ce fut le cardinal, dans sa belle
soutane rouge, qui conduisit Auguste au salon, qui alors était le
cercle par excellence. Il l'aurait mené autre part s'il le lui eût
demandé.
Le résultat de cela fut que le pauvre Auguste reçut l'ordre de
repartir le lendemain pour la Silésie, où était sa division de
cavalerie, et que je reçus une mercuriale de l'Empereur, malgré ce que
Duroc lui dit; mais je me défendis, et d'autant mieux que je n'avais
nul autre tort que celui d'avoir laissé une seule fois en ma vie
quelqu'un commander dans ma maison en mon absence. Et comment se
méfier d'un cardinal? Alors ce fut à son tour. L'Empereur le chapitra
comme un sous-lieutenant; mais le cardinal n'en fit que rire et
répondit à l'Empereur que la manière dont Auguste Colbert le servait
le dispensait de savoir être doucereux comme un homme qui ne quitte
jamais le coin de son feu en hiver, jamais le bosquet le plus frais de
son parc en été, et il nomma M. P....
--Eh bien! dit l'Empereur, voilà ce qui s'oppose à ce que j'aie jamais
une cour polie et courtoise!... Comment le cardinal Maury!... lui! un
abbé du côté droit de l'Assemblée!... moi qui le croyais un de ces
abbés de cour comme ceux qu'on nous met sur la scène.
Si l'Empereur m'en avait parlé, je lui aurais dit ce que j'en savais
et ce qui m'a empêchée de le trouver aussi étonnant qu'il a paru
l'être en arrivant à Paris. Il avait du talent, de grandes qualités,
mais comme homme du monde il était fort nul, et même embarrassant, car
sa dignité dans l'Église imposait des devoirs envers lui auxquels les
femmes elles-mêmes sont soumises.
L'Empereur fut soucieux de cette petite aventure pendant plusieurs
semaines; il ne me voyait jamais sans me menacer du doigt... mais,
comme je n'avais aucun tort, je ne craignais pas, car il était d'une
extrême justice.
Lorsque le cardinal Maury fut bien convaincu que l'ancien ordre de
choses ne pouvait revenir en France, et que l'Empereur était appelé au
pouvoir par la France presque entière, il lui écrivit pour se mettre à
sa disposition. Sa lettre était habilement faite, excepté quelques
mots... L'Empereur le rappela, et lui donna aussitôt la charge de
premier aumônier du prince Jérôme, depuis roi de Westphalie...
L'Empereur avait pris du cardinal Maury une opinion très-élevée, et,
après tout, il avait raison. L'écorce en était rude; mais on trouvait
sous cette écorce une plus douce et meilleure nature qu'on ne le
pouvait présumer. Quant à son talent oratoire, il est assez connu pour
que je ne sois pas obligée d'en parler ici.--Sa vie eut un étrange
commencement.
Il était d'une naissance assez obscure; mais, je ne sais comment, il
fit de bonnes études. Ces études devinrent même assez fortes pour lui
donner l'espoir d'arriver à TOUT. Alors, comme à présent, Paris était
le lieu par excellence, _le Potose_, _l'Eldorado_... Le jeune Maury se
mit en marche un matin avec quelques écus dans le gousset, un paquet
assez léger sur le dos, et beaucoup d'espoir dans le coeur.
Il cheminait gaiement vers Paris, et chantait des cantiques avec une
voix[116] dont la vigueur attestait des poumons pleins de cette vie
qui est alimentée par un sang jeune et actif, lorsqu'à une halte qu'il
fit pour ouvrir son bissac et donner une atteinte à ce qu'il
contenait, il fut rejoint par un jeune homme de son âge à peu près,
mais pâle et débile, faible et languissant, autant qu'il était, lui,
robuste et fleuri... Ils firent connaissance et reprirent ensemble le
même chemin... Ils se demandèrent où ils allaient? Tous deux à Paris.
Ce qu'ils y allaient chercher? fortune!--et tous deux dirent ce mot
avec une expression qui affirmait leur volonté.
[Note 116: Sa voix faisait tressaillir la première fois qu'on
l'entendait; elle effrayait dans la colère. Il était très-violent et
très-courageux.]
--Elle court bien, dit Maury; mais j'ai de bonnes jambes, et je
l'attraperai.
--Je cours mal, dit l'autre; mais avec de la persévérance on arrive au
but, quelque loin qu'il soit.
Et les joues pâles du jeune homme se colorèrent d'un rouge vif.
--Bien cela! dit Maury... vous êtes un brave jeune homme. Vous irez
loin... L'homme qui veut est si puissant!
Ces deux jeunes gens, se lièrent d'une profonde amitié pendant ce
voyage entrepris, sur la foi d'une illusion de vingt ans, pour aller
chercher la fortune loin de la terre de famille, loin de l'appui
paternel.
Arrivés à Paris, ils louèrent en commun une petite chambre au
quatrième étage, dans la rue Serpente, et puis dans celle de la
Huchette; là, ils travaillèrent tous deux pour le but qu'ils se
proposaient d'atteindre: l'un faisait des sermons, c'était Maury,--il
était abbé; l'autre apprenait à tuer et à sauver des malades,--il
était médecin.
--Si je pouvais obtenir, par un protecteur, de faire l'oraison funèbre
de la première princesse ou du premier prince qui mourra! disait
Maury.
--Si je pouvais disséquer et embaumer son corps, disait l'autre.
Et voilà que pour leur rendre service, le ciel appelle à lui madame
Sophie, l'une des filles de Louis XV! Les protecteurs de ce temps-là
étaient un peu plus consciencieux qu'aujourd'hui. Ils avaient
promis, ils tinrent parole. L'abbé Maury fit tant bien que mal
l'oraison funèbre de madame Sophie, et l'élève médecin s'en tira
très-adroitement... Et savez-vous quel était ce médecin? C'était
Portal!
Portal a longtemps passé pour un médecin à l'eau rose, parce qu'il
n'était appelé qu'auprès des grandes dames seulement malades de
vapeurs. Mais il avait du talent, et, de plus, beaucoup de cet esprit
gracieux qu'on a perdu, mais qu'on cherche encore avec une
obstination d'instinct qui prouverait à elle seule combien il est
nécessaire au bien-être de la vie.
Portal et le cardinal conservèrent leur amitié toujours intacte, au
milieu des troubles qui en brisèrent tant d'autres; ils dînaient
ensemble chez moi, assez souvent, lorsque la déplorable santé de
Portal le lui permettait. En l'absence de Corvisart et de Desgenettes,
mes deux médecins, c'était Portal qui me donnait des soins.
Portal avait imaginé un plaisant moyen de se faire connaître lorsque
son nom n'était pas encore ce qu'il est devenu: dans les premières
années de sa profession de médecin, un domestique arrivait en courant
à la porte d'un grand hôtel de la rue Saint-Dominique ou de la rue de
l'Université; il frappait trois ou quatre coups violemment:
--M. Portal, le médecin, est ici, n'est-ce pas?... voulez-vous lui
faire dire qu'on le demande?--On répondait qu'on ne le connaissait
pas.
--Comment, vous ne connaissez pas M. Portal, le premier médecin de
Paris?... ah! mon Dieu, que va dire monsieur le Duc, qui n'a confiance
qu'en lui?...
Et le domestique s'en allait en courant comme il était venu, pour
aller frapper à une autre porte, avant que le suisse, qu'il avait
réveillé à deux heures du matin, eût le temps de lui demander le nom
de ce duc, qui ne pouvait être soigné que par un médecin qu'on ne
connaissait pas.
Le lendemain, on demandait quelle était la cause du tumulte de la
nuit; le suisse racontait l'aventure, et, à la première maladie, les
gens qui ne tenaient pas à leur médecin disaient:
--Mais si nous envoyions chercher ce M. Portal, qui est si en vogue?
Quand on demandait à Portal si cela était vrai, il riait et ne
répondait rien.
Dès que le cardinal Maury fut rentré en France, il alla voir ses
anciennes connaissances. Hélas! le cercle en était cruellement
resserré! La mort, le malheur, tout avait contribué à détruire cet
édifice de la société de France, son plus grand charme, à cette
France, qu'on venait voir pour cette seule société quelquefois... Il
fut voir madame de Simiane, madame de Lostanges, madame de Poix, si
spirituelle et si charmante à la fois; madame de Beauvau, sa
belle-mère, le type le plus parfait de l'amabilité française...; la
marquise de Coigny, qui était encore agréable et rappelait combien
elle l'avait été; madame de Vauborel, qui l'était un peu moins;
plusieurs femmes, comme madame de Fausse-Landry et quelques autres,
dont la conversation donnait un grand charme à une simple visite;
madame Lebrun, qui avait vu tant de personnages différents et d'un si
haut intérêt... Le cardinal retrouva bien une foule de ces personnes,
mais avec un grand changement.--Au reste, madame de Beauvau, lorsqu'il
fut la voir, lui dit un mot qui lui fit voir que le changement n'était
pas d'un seul côté.
--Ah! madame, s'écria le cardinal... Comment! vous avez été assez
bonne pour conserver mon portrait[117]!
[Note 117: Une très-belle gravure représentant l'abbé Maury répondant
à Mirabeau, qui l'attaquait à faux sur les libertés de l'Église
gallicane.]
--Oui, certainement, répondit la princesse avec cette politesse qui
jamais ne la quittait, mais cependant avec une froideur que le
cardinal dut comprendre... Mais je n'ai pas le bon exemplaire, le
meilleur aujourd'hui est _celui avant la lettre_.
Le cardinal affectionnait particulièrement ma maison, et j'avoue qu'à
part quelques défauts, qu'il eût été à désirer sans doute qu'il n'eût
pas, c'était un homme d'une haute supériorité, mais seulement comme
homme littéraire et orateur.--Il avait ensuite des formes extérieures
vraiment repoussantes; son physique même avait une apparence de
vulgarité au premier coup d'oeil, qui donnait une sorte d'éloignement
pour lui, surtout aux femmes, qui aiment tout ce qui est élégant et
gracieux. Sa voix retentissante causait comme une secousse qui faisait
vibrer les carreaux. Rarement cette voix proférait un compliment:
aussi disait-on que j'avais ensorcelé le cardinal, car il ne cessait
de m'en faire.
Pendant sept ans je l'ai vu tous les jours, excepté à ceux du cercle
et des réceptions chez les princesses, et même, ces jours-là, il
venait chez moi avant de retourner à l'archevêché, si j'avais été
malade et qu'il ne m'eût pas vue au cercle. Aussitôt qu'il arrivait,
un valet de chambre apportait un plateau qu'il déposait dans la pièce
voisine, sur lequel était un verre, une carafe et un sucrier: le
cardinal le voulait ainsi; cela l'ennuyait d'aller sonner à chaque
instant; c'est qu'à chaque instant il buvait un verre d'eau sucrée. Je
l'ai vu quelquefois vider trois grandes carafes de cristal dans la
soirée, c'est-à-dire de sept à onze heures.
L'Empereur ne l'aimait pas, mais il s'en servait, parce qu'il le
croyait dévoué, et en effet il l'était.
Le cardinal Maury était un homme supérieur, mais son beau talent ne
fut pas le fruit de la Révolution; il n'est pas un homme de cette
époque, quoiqu'il y ait marqué: la Révolution développa seulement de
grandes qualités, qu'on avait jusqu'alors ignorées en lui. C'est ainsi
qu'il fit voir le courage le plus remarquable devant la mort[118], lui
dont l'état était la paix et la vie tranquille; quels que fussent les
périls de sa position, comme le cardinal de Retz, il fut toujours à
leur hauteur. Son esprit, lumineux et lucide, était à la fois ferme,
vif et sage. La rapidité de son coup d'oeil intellectuel, jeté sur une
affaire, quelque compliquée qu'elle fût, y répandait bientôt la
clarté... Peut-être son écorce était-elle épaisse et rude, mais non
pas assez cependant pour que dans la conversation la plus ordinaire il
ne jaillît de cet esprit, en apparence si acerbe, des mots, des
anecdotes piquantes... Il contait bien, mais à sa manière, et son
coloris ne serait peut-être pas bon à donner aux tableaux qu'on
peindrait d'après lui; cependant sa conversation était d'un haut
intérêt lorsqu'on savait la diriger, quoiqu'il n'eût rien de léger
dans l'esprit. C'est l'homme de son époque[119] qui écrivait avec le
plus de pureté et qui se connût le mieux en style. Quant à son
caractère politique et privé, c'est autre chose... Le premier était
incorruptible à l'appât des richesses, quoiqu'il fût fort avare; mais
il avait de l'intégrité, et s'il faiblissait devant une séduction,
c'était celle que lui offrait l'ambition satisfaite. Ayant peu de
besoins pour lui-même, car il était négligé jusqu'au cynisme, l'argent
n'ébranla jamais sa probité, qui ensuite était naturelle chez lui.
[Note 118: On sait qu'un jour, allant à l'Assemblée, il fut entouré
par une foule de peuple qui voulait le mettre _à la lanterne_:
«Imbéciles, leur cria-t-il, en verrez-vous plus clair?» On se mit à
rire, et il fut sauvé. Une autre fois, il fut cerné par deux ou trois
cents de ces Marseillais, qui étaient ici en 1791 déjà, et qui
voulurent aussi le pendre. «Attends, chien d'abbé, lui dit un des plus
déterminés, je vais t'envoyer dire la messe aux enfers.--Prends garde
que je ne t'y envoie avant moi pour la servir; et voilà mes burettes,
s'écria l'abbé en marchant sur lui avec deux pistolets qu'il venait de
sortit de sa poche, car il marchait toujours armé.]
[Note 119: En parlant de son temps, je le prends à l'Assemblée
constituante.]
Quant à sa moralité comme homme privé et comme prélat, elle était,
dit-on, peu sévère. Son langage, lorsqu'il racontait une histoire un
peu leste, devenait quelquefois intolérable; il se permettait, même
avec l'impératrice, des mots qui la faisaient rire aux larmes, mais
qui déplaisaient fort à l'Empereur, dont ce n'était pas le genre.
Mais toutes ces ombres disparaissaient souvent lorsque les éclairs de
son esprit éclairaient une conversation soutenue par lui. Il pouvait
n'être pas un bon modèle à suivre, mais peut-être aussi cela
venait-il de la difficulté de l'imiter.
Les autres personnes de mon intimité étaient également toutes
remarquables. Parmi elles je citerai M. de Cherval, dont j'ai si
souvent parlé dans mes Mémoires, pour essayer, mais bien
imparfaitement, de donner une idée de son charmant esprit[120], de
sa grâce en racontant, du charme répandu dans la plus petite
anecdote racontée par lui... Comme je l'ai fatigué souvent de mes
questions! comme je lui ai fait souvent répéter les histoires du
règne de Louis XV, qu'il avait entendues dans son enfance, et puis
ce qu'il a vu dans sa jeunesse, Voltaire, Rousseau, d'Alembert,
Diderot, toute cette armée philosophique et tous ses antagonistes!
comme il racontait avec charme dans nos soirées d'automne au Raincy
les histoires de la Cour sous les premières années du règne de Louis
XVI. C'est lui et ma tante la princesse de Comnène qui tous deux
m'ont fait aimer Marie-Antoinette, que jusque-là je n'avais que
vénérée... M. de Cherval est demeuré quinze mois sur le sol natal,
qui, pour lui, n'était plus qu'une terre maudite et couverte de sang
et de cadavres, mais la Reine vivait encore, il la voulait sauver!
Hélas! il ne peut pas même prier sur sa tombe!...
[Note 120: Il a quatre-vingt-trois ans, et son esprit est toujours
ravissant.]
M. de Cherval, ami de M. de Talleyrand, dont il est même parent, était
comme lui grand-vicaire de Reims. Ils ont le même esprit, surtout
lorsque M. de Talleyrand veut être aimable, c'est-à-dire qu'il consent
à parler. Ils ont été ensemble au séminaire, puis ensuite
grands-vicaires de Reims, et puis lancés tous deux dans les grands
intérêts politiques de l'époque; tous deux suivirent une route
différente. M. de Cherval demeura toujours attaché à la famille
royale. M. de Talleyrand devint évêque constitutionnel!... Ils ne
s'aimaient guère lorsqu'ils se revirent au retour de l'émigration. M.
de Cherval ne revint en France qu'en 1800. M. de Talleyrand l'avait
gagné de vitesse à cet égard, mais en cela seulement; il avait déjà
servi deux gouvernements. Celui de 93 l'avait effrayé; ses yeux
sentaient un peu trop le tigre: il s'en fut en Amérique. Ce fut là, à
Boston, qu'un jour, traversant un marché, il fut obligé de s'arrêter
pour faire place à une longue file de charrettes, toutes remplies de
légumes; il s'amusa quelque temps à voir défiler ces charrettes,
presque toutes conduites par de jeunes paysannes fort jolies... Dans
un moment où les charrettes se trouvèrent de nouveau arrêtées, M. de
Talleyrand jeta les yeux sur l'une des jeunes paysannes, qui lui
parut plus belle et plus gracieuse que ses compagnes... Tout à coup
une exclamation lui échappe!... elle attire l'attention de la jeune
femme qui, vêtue comme les autres, et comme elles la tête couverte
d'un grand chapeau de paille, paraissait être là comme une personne
qui y vient tous les jours; en apercevant M. de Talleyrand, qu'elle
reconnut, elle se mit à rire...
--Eh quoi! c'est vous? s'écria-t-elle.
--Vraiment oui, c'est moi! Mais vous, que faites-vous donc là?
--J'attends mon tour pour passer; je vais au marché vendre mes
légumes. Dans le moment, les charrettes s'ébranlent, la paysanne
fouette son cheval, et, donnant à M. de Talleyrand le nom du village
où elle demeurait, elle lui demande instamment de venir la voir, et
disparaît en le laissant surpris de cette étrange apparition.
Cette jeune femme était la plus élégante de la Cour de France...
C'était madame de Latour-du-Pin[121], que depuis nous avons vue en
France faisant le charme de la société de ses amis. Le moment de
l'émigration l'avait trouvée jeune, brillante, remplie de talents
ravissants, et, comme toutes les femmes ayant une place à la Cour, ne
s'occupant que des devoirs de cette vie en dehors de la vie
habituelle, où s'engouffrait le bonheur et tout ce qui le prépare.
N'ayant jamais connu que les délices d'une grande existence, qu'on se
figure ce que dut souffrir cette jeune femme en sortant des salons
parfumés et dorés de Versailles, et se trouvant entourée non-seulement
de sang et de massacres, mais de périls menaçant la tête de son mari,
jeune comme elle, et d'un enfant au berceau!... Enfin, ils quittèrent
la France; et alors, en fuyant ses bords sanglants, on était
heureux!... et les enfants ne regrettaient plus même la demeure
paternelle. Hélas! dans ces temps de désastres, rien n'était un asile
contre la recherche des bourreaux qui avaient soif du sang innocent.
[Note 121: Mademoiselle de Dillon, madame de Latour-du-Pin
(Gouverney), rentra en France sous le consulat; son mari fut préfet;
ils ont bien malheureusement perdu leur fils. Madame de Latour-du-Pin
était une femme fort spirituelle et d'une société charmante.]
Les fugitifs abordèrent en Amérique, et furent d'abord à Boston. Là,
se trouva une retraite pour eux. Mais quel changement pour la femme à
la mode, jeune, jolie, gâtée par une louange continuelle sur sa beauté
et ses talents[122]! M. de Latour-du-Pin adorait sa femme. Il ne lui
reprochait pas ses succès; il en avait joui, car jamais ils n'avaient
altéré ses devoirs. Mais à présent, sur la terre de l'exil, à quoi lui
serviraient-ils? Une étude approfondie de _la Bonne Fermière_ de M.
Parmentier lui semblait préférable à un rondeau de Clementi[123] ou à
_la Coquette_ d'Hermann[124]. Tout en étant heureux de la voir
échappée à tous ces périls qu'il avait tant redoutés pour elle, M. de
Latour-du-Pin gémissait sur l'avenir de sa femme; mais, en bon père et
en bon mari, il s'occupait à le rendre moins sombre que celui de
beaucoup d'émigrés qui mouraient de faim, quand le peu d'argent qu'ils
avaient emporté avec eux était épuisé. Il ne savait pas l'anglais;
mais madame de Latour-du-Pin le parlait à merveille. Ils logeaient
chez une dame Muller qui était une bonne bourgeoise américaine[125]
pleine d'attention et même d'admiration pour madame de Latour-du-Pin.
Son mari craignait pour elle l'ennui des conversations éternelles de
cette femme. Quelle différence de celles de M. de Narbonne, de M. de
Talleyrand, de cette fleur de la noblesse et de la bonne compagnie de
France! Quand M. de Latour-du-Pin pensait à cette transition si triste
et qu'il y pensait loin de sa femme, tout en labourant le jardin de la
chaumière qu'ils allaient habiter, il lui venait au coeur une telle
douleur qu'il n'osait lever les yeux sur sa femme en rentrant chez
madame Muller, de peur de trouver les siens rouges et gros de larmes.
[Note 122: Elle était excellente musicienne, et jouait admirablement
du piano.]
[Note 123: Auteur en vogue.]
[Note 124: Maître de piano de la reine.]
[Note 125: L'aristocratie américaine, celle de l'argent, est plus
marquée que la nôtre.]
Cependant madame Muller lui secouait les mains et lui répétait
toujours: _Happy husband! happy husband[126]!_
[Note 126: Heureux époux!]
Enfin vint le jour de la translation de la famille fugitive de la
maison de madame Muller dans la chaumière qui devait voir des jours au
moins à l'abri du besoin!... Tout le domestique se composait d'un
nègre qui devait être maître Jacques: jardinier, domestique et
_cuisinier_! C'était cette dernière fonction que M. de Latour-du-Pin
redoutait le plus de lui voir exercer!
Eh! qui n'a pas compris, dans tout le cours de notre Révolution, le
malheur de souffrir de cette manière pour un être chéri! combien les
privations qu'il supporte vous blessent le coeur! Comme vos yeux
suivaient tous ses mouvements pour juger de ses impressions!... Ah!
j'étais bien enfant à cette époque de nos malheurs, et ce
souvenir[127] est cependant toujours aussi déchirant!...
[Note 127: Lire là-dessus un roman bien touchant, intitulé _Mémoires
de madame de M....._]
Le moment du dîner approchait. M. de Latour-du-Pin fut dans son petit
jardin pour cueillir quelques fruits. Il y demeura le plus longtemps
qu'il put; en rentrant il demande sa femme et la cherche,... entre
dans la cuisine,... ne voit qu'une jeune paysanne qui, le dos tourné à
la porte, pétrissait un pain. Ses bras, nus jusqu'au-dessus du coude,
étaient éblouissants de blancheur. M. de Latour-du-Pin fait un
mouvement, elle se retourne... C'était sa femme!... ayant dépouillé
ses robes de mousseline et de soie... pour revêtir, non pas un habit
de paysanne pour jouer la comédie, mais bien pour servir à une vraie
fermière. En apercevant son mari, elle rougit, et joignant les
mains:--Oh! mon ami, lui dit-elle, ne vous moquez pas de moi!... Je
suis aussi habile que madame Muller!