[Note 114: Le général Auguste Colbert a été en Égypte, ainsi que ses

deux frères Alphonse et Édouard. C'est une brave et digne famille. On

connaît la bravoure d'Édouard et d'Alphonse; qu'on voie ensuite leur

vie privée et d'homme social: elle est admirable comme pères de

famille et comme hommes du monde.]

[Note 115: Il ressemblait à l'Antinoüs.]

--Qu'on me rapporte chez la duchesse d'Abrantès! Je veux prouver à ce

coquin de cardinal que nous avons des sabres qui sont aussi bons que

ces méchants damas turcs!... Qu'est-ce qu'il en sait, d'ailleurs?...

--Pour Dieu! ajouta Duroc, que lui avez-vous donc fait boire pour

qu'il ait été ainsi? Il était comme fou.

Je sonnai et fis venir mon officier, qui raconta que le cardinal avait

voulu faire le punch _lui-même_, et qu'il l'avait fait presque sans

thé et sans eau, et qu'il n'y avait mis que du rhum et des oranges

avec beaucoup de sucre... «Il était demeuré ainsi jusqu'à dix heures

avec le général _disputant_, me dit Martin; mais, comme je le

connaissais, je compris que ce n'était qu'une discussion.» Il faisait

un froid des plus rigoureux: ils étaient devant un grand feu, avaient

beaucoup parlé et conséquemment avaient laissé leur raison dans le bol

de punch. M. de C......, qui, seul, pouvait les avertir, s'était

ennuyé de cette sorte de petite orgie cardinalesse et s'en était allé.

Mais ce que nous apprîmes, Duroc et moi, dans l'explication, nous

donna bien de la gaieté. Lorsqu'il fut question de s'en aller, le

général n'avait pas de voiture; comptant aller à l'Opéra avec moi, il

avait donné l'ordre à son cabriolet d'aller l'y attendre. Il avait

bien recommandé à celui de mes gens qu'il avait envoyé chez lui, dans

le Marais, de dire à son cabriolet de venir chez moi; mais l'ordre,

étant verbal, ne fut pas bien exécuté ou bien compris, et il n'avait

pas de voiture.

Le cardinal avait la sienne.

--Je vous conduirai, mon ami; où allez-vous? demanda-t-il à son

antagoniste.

--Mais, dit Auguste, dont les idées n'étaient pas bien claires..., je

vais... et pardieu chez le major-général... prince vice-connétable,

prince de Neuchâtel!...

Et les voilà en route pour l'hôtel du prince Berthier. Ce n'était pas

jour de réception; Berthier n'y était pas.

--Eh bien! chez le ministre de la Guerre! Qu'on juge de l'heure pour

faire des visites en grande tenue...: il était onze heures! Enfin, en

passant dans la rue Richelieu pour venir dans le faubourg

Saint-Germain, il aperçut Frascati et voulut monter; il pria donc le

cardinal de s'arrêter un moment, et ce fut le cardinal, dans sa belle

soutane rouge, qui conduisit Auguste au salon, qui alors était le

cercle par excellence. Il l'aurait mené autre part s'il le lui eût

demandé.

Le résultat de cela fut que le pauvre Auguste reçut l'ordre de

repartir le lendemain pour la Silésie, où était sa division de

cavalerie, et que je reçus une mercuriale de l'Empereur, malgré ce que

Duroc lui dit; mais je me défendis, et d'autant mieux que je n'avais

nul autre tort que celui d'avoir laissé une seule fois en ma vie

quelqu'un commander dans ma maison en mon absence. Et comment se

méfier d'un cardinal? Alors ce fut à son tour. L'Empereur le chapitra

comme un sous-lieutenant; mais le cardinal n'en fit que rire et

répondit à l'Empereur que la manière dont Auguste Colbert le servait

le dispensait de savoir être doucereux comme un homme qui ne quitte

jamais le coin de son feu en hiver, jamais le bosquet le plus frais de

son parc en été, et il nomma M. P....

--Eh bien! dit l'Empereur, voilà ce qui s'oppose à ce que j'aie jamais

une cour polie et courtoise!... Comment le cardinal Maury!... lui! un

abbé du côté droit de l'Assemblée!... moi qui le croyais un de ces

abbés de cour comme ceux qu'on nous met sur la scène.

Si l'Empereur m'en avait parlé, je lui aurais dit ce que j'en savais

et ce qui m'a empêchée de le trouver aussi étonnant qu'il a paru

l'être en arrivant à Paris. Il avait du talent, de grandes qualités,

mais comme homme du monde il était fort nul, et même embarrassant, car

sa dignité dans l'Église imposait des devoirs envers lui auxquels les

femmes elles-mêmes sont soumises.

L'Empereur fut soucieux de cette petite aventure pendant plusieurs

semaines; il ne me voyait jamais sans me menacer du doigt... mais,

comme je n'avais aucun tort, je ne craignais pas, car il était d'une

extrême justice.

Lorsque le cardinal Maury fut bien convaincu que l'ancien ordre de

choses ne pouvait revenir en France, et que l'Empereur était appelé au

pouvoir par la France presque entière, il lui écrivit pour se mettre à

sa disposition. Sa lettre était habilement faite, excepté quelques

mots... L'Empereur le rappela, et lui donna aussitôt la charge de

premier aumônier du prince Jérôme, depuis roi de Westphalie...

L'Empereur avait pris du cardinal Maury une opinion très-élevée, et,

après tout, il avait raison. L'écorce en était rude; mais on trouvait

sous cette écorce une plus douce et meilleure nature qu'on ne le

pouvait présumer. Quant à son talent oratoire, il est assez connu pour

que je ne sois pas obligée d'en parler ici.--Sa vie eut un étrange

commencement.

Il était d'une naissance assez obscure; mais, je ne sais comment, il

fit de bonnes études. Ces études devinrent même assez fortes pour lui

donner l'espoir d'arriver à TOUT. Alors, comme à présent, Paris était

le lieu par excellence, _le Potose_, _l'Eldorado_... Le jeune Maury se

mit en marche un matin avec quelques écus dans le gousset, un paquet

assez léger sur le dos, et beaucoup d'espoir dans le coeur.

Il cheminait gaiement vers Paris, et chantait des cantiques avec une

voix[116] dont la vigueur attestait des poumons pleins de cette vie

qui est alimentée par un sang jeune et actif, lorsqu'à une halte qu'il

fit pour ouvrir son bissac et donner une atteinte à ce qu'il

contenait, il fut rejoint par un jeune homme de son âge à peu près,

mais pâle et débile, faible et languissant, autant qu'il était, lui,

robuste et fleuri... Ils firent connaissance et reprirent ensemble le

même chemin... Ils se demandèrent où ils allaient? Tous deux à Paris.

Ce qu'ils y allaient chercher? fortune!--et tous deux dirent ce mot

avec une expression qui affirmait leur volonté.

[Note 116: Sa voix faisait tressaillir la première fois qu'on

l'entendait; elle effrayait dans la colère. Il était très-violent et

très-courageux.]

--Elle court bien, dit Maury; mais j'ai de bonnes jambes, et je

l'attraperai.

--Je cours mal, dit l'autre; mais avec de la persévérance on arrive au

but, quelque loin qu'il soit.

Et les joues pâles du jeune homme se colorèrent d'un rouge vif.

--Bien cela! dit Maury... vous êtes un brave jeune homme. Vous irez

loin... L'homme qui veut est si puissant!

Ces deux jeunes gens, se lièrent d'une profonde amitié pendant ce

voyage entrepris, sur la foi d'une illusion de vingt ans, pour aller

chercher la fortune loin de la terre de famille, loin de l'appui

paternel.

Arrivés à Paris, ils louèrent en commun une petite chambre au

quatrième étage, dans la rue Serpente, et puis dans celle de la

Huchette; là, ils travaillèrent tous deux pour le but qu'ils se

proposaient d'atteindre: l'un faisait des sermons, c'était Maury,--il

était abbé; l'autre apprenait à tuer et à sauver des malades,--il

était médecin.

--Si je pouvais obtenir, par un protecteur, de faire l'oraison funèbre

de la première princesse ou du premier prince qui mourra! disait

Maury.

--Si je pouvais disséquer et embaumer son corps, disait l'autre.

Et voilà que pour leur rendre service, le ciel appelle à lui madame

Sophie, l'une des filles de Louis XV! Les protecteurs de ce temps-là

étaient un peu plus consciencieux qu'aujourd'hui. Ils avaient

promis, ils tinrent parole. L'abbé Maury fit tant bien que mal

l'oraison funèbre de madame Sophie, et l'élève médecin s'en tira

très-adroitement... Et savez-vous quel était ce médecin? C'était

Portal!

Portal a longtemps passé pour un médecin à l'eau rose, parce qu'il

n'était appelé qu'auprès des grandes dames seulement malades de

vapeurs. Mais il avait du talent, et, de plus, beaucoup de cet esprit

gracieux qu'on a perdu, mais qu'on cherche encore avec une

obstination d'instinct qui prouverait à elle seule combien il est

nécessaire au bien-être de la vie.

Portal et le cardinal conservèrent leur amitié toujours intacte, au

milieu des troubles qui en brisèrent tant d'autres; ils dînaient

ensemble chez moi, assez souvent, lorsque la déplorable santé de

Portal le lui permettait. En l'absence de Corvisart et de Desgenettes,

mes deux médecins, c'était Portal qui me donnait des soins.

Portal avait imaginé un plaisant moyen de se faire connaître lorsque

son nom n'était pas encore ce qu'il est devenu: dans les premières

années de sa profession de médecin, un domestique arrivait en courant

à la porte d'un grand hôtel de la rue Saint-Dominique ou de la rue de

l'Université; il frappait trois ou quatre coups violemment:

--M. Portal, le médecin, est ici, n'est-ce pas?... voulez-vous lui

faire dire qu'on le demande?--On répondait qu'on ne le connaissait

pas.

--Comment, vous ne connaissez pas M. Portal, le premier médecin de

Paris?... ah! mon Dieu, que va dire monsieur le Duc, qui n'a confiance

qu'en lui?...

Et le domestique s'en allait en courant comme il était venu, pour

aller frapper à une autre porte, avant que le suisse, qu'il avait

réveillé à deux heures du matin, eût le temps de lui demander le nom

de ce duc, qui ne pouvait être soigné que par un médecin qu'on ne

connaissait pas.

Le lendemain, on demandait quelle était la cause du tumulte de la

nuit; le suisse racontait l'aventure, et, à la première maladie, les

gens qui ne tenaient pas à leur médecin disaient:

--Mais si nous envoyions chercher ce M. Portal, qui est si en vogue?

Quand on demandait à Portal si cela était vrai, il riait et ne

répondait rien.

Dès que le cardinal Maury fut rentré en France, il alla voir ses

anciennes connaissances. Hélas! le cercle en était cruellement

resserré! La mort, le malheur, tout avait contribué à détruire cet

édifice de la société de France, son plus grand charme, à cette

France, qu'on venait voir pour cette seule société quelquefois... Il

fut voir madame de Simiane, madame de Lostanges, madame de Poix, si

spirituelle et si charmante à la fois; madame de Beauvau, sa

belle-mère, le type le plus parfait de l'amabilité française...; la

marquise de Coigny, qui était encore agréable et rappelait combien

elle l'avait été; madame de Vauborel, qui l'était un peu moins;

plusieurs femmes, comme madame de Fausse-Landry et quelques autres,

dont la conversation donnait un grand charme à une simple visite;

madame Lebrun, qui avait vu tant de personnages différents et d'un si

haut intérêt... Le cardinal retrouva bien une foule de ces personnes,

mais avec un grand changement.--Au reste, madame de Beauvau, lorsqu'il

fut la voir, lui dit un mot qui lui fit voir que le changement n'était

pas d'un seul côté.

--Ah! madame, s'écria le cardinal... Comment! vous avez été assez

bonne pour conserver mon portrait[117]!

[Note 117: Une très-belle gravure représentant l'abbé Maury répondant

à Mirabeau, qui l'attaquait à faux sur les libertés de l'Église

gallicane.]

--Oui, certainement, répondit la princesse avec cette politesse qui

jamais ne la quittait, mais cependant avec une froideur que le

cardinal dut comprendre... Mais je n'ai pas le bon exemplaire, le

meilleur aujourd'hui est _celui avant la lettre_.

Le cardinal affectionnait particulièrement ma maison, et j'avoue qu'à

part quelques défauts, qu'il eût été à désirer sans doute qu'il n'eût

pas, c'était un homme d'une haute supériorité, mais seulement comme

homme littéraire et orateur.--Il avait ensuite des formes extérieures

vraiment repoussantes; son physique même avait une apparence de

vulgarité au premier coup d'oeil, qui donnait une sorte d'éloignement

pour lui, surtout aux femmes, qui aiment tout ce qui est élégant et

gracieux. Sa voix retentissante causait comme une secousse qui faisait

vibrer les carreaux. Rarement cette voix proférait un compliment:

aussi disait-on que j'avais ensorcelé le cardinal, car il ne cessait

de m'en faire.

Pendant sept ans je l'ai vu tous les jours, excepté à ceux du cercle

et des réceptions chez les princesses, et même, ces jours-là, il

venait chez moi avant de retourner à l'archevêché, si j'avais été

malade et qu'il ne m'eût pas vue au cercle. Aussitôt qu'il arrivait,

un valet de chambre apportait un plateau qu'il déposait dans la pièce

voisine, sur lequel était un verre, une carafe et un sucrier: le

cardinal le voulait ainsi; cela l'ennuyait d'aller sonner à chaque

instant; c'est qu'à chaque instant il buvait un verre d'eau sucrée. Je

l'ai vu quelquefois vider trois grandes carafes de cristal dans la

soirée, c'est-à-dire de sept à onze heures.

L'Empereur ne l'aimait pas, mais il s'en servait, parce qu'il le

croyait dévoué, et en effet il l'était.

Le cardinal Maury était un homme supérieur, mais son beau talent ne

fut pas le fruit de la Révolution; il n'est pas un homme de cette

époque, quoiqu'il y ait marqué: la Révolution développa seulement de

grandes qualités, qu'on avait jusqu'alors ignorées en lui. C'est ainsi

qu'il fit voir le courage le plus remarquable devant la mort[118], lui

dont l'état était la paix et la vie tranquille; quels que fussent les

périls de sa position, comme le cardinal de Retz, il fut toujours à

leur hauteur. Son esprit, lumineux et lucide, était à la fois ferme,

vif et sage. La rapidité de son coup d'oeil intellectuel, jeté sur une

affaire, quelque compliquée qu'elle fût, y répandait bientôt la

clarté... Peut-être son écorce était-elle épaisse et rude, mais non

pas assez cependant pour que dans la conversation la plus ordinaire il

ne jaillît de cet esprit, en apparence si acerbe, des mots, des

anecdotes piquantes... Il contait bien, mais à sa manière, et son

coloris ne serait peut-être pas bon à donner aux tableaux qu'on

peindrait d'après lui; cependant sa conversation était d'un haut

intérêt lorsqu'on savait la diriger, quoiqu'il n'eût rien de léger

dans l'esprit. C'est l'homme de son époque[119] qui écrivait avec le

plus de pureté et qui se connût le mieux en style. Quant à son

caractère politique et privé, c'est autre chose... Le premier était

incorruptible à l'appât des richesses, quoiqu'il fût fort avare; mais

il avait de l'intégrité, et s'il faiblissait devant une séduction,

c'était celle que lui offrait l'ambition satisfaite. Ayant peu de

besoins pour lui-même, car il était négligé jusqu'au cynisme, l'argent

n'ébranla jamais sa probité, qui ensuite était naturelle chez lui.

[Note 118: On sait qu'un jour, allant à l'Assemblée, il fut entouré

par une foule de peuple qui voulait le mettre _à la lanterne_:

«Imbéciles, leur cria-t-il, en verrez-vous plus clair?» On se mit à

rire, et il fut sauvé. Une autre fois, il fut cerné par deux ou trois

cents de ces Marseillais, qui étaient ici en 1791 déjà, et qui

voulurent aussi le pendre. «Attends, chien d'abbé, lui dit un des plus

déterminés, je vais t'envoyer dire la messe aux enfers.--Prends garde

que je ne t'y envoie avant moi pour la servir; et voilà mes burettes,

s'écria l'abbé en marchant sur lui avec deux pistolets qu'il venait de

sortit de sa poche, car il marchait toujours armé.]

[Note 119: En parlant de son temps, je le prends à l'Assemblée

constituante.]

Quant à sa moralité comme homme privé et comme prélat, elle était,

dit-on, peu sévère. Son langage, lorsqu'il racontait une histoire un

peu leste, devenait quelquefois intolérable; il se permettait, même

avec l'impératrice, des mots qui la faisaient rire aux larmes, mais

qui déplaisaient fort à l'Empereur, dont ce n'était pas le genre.

Mais toutes ces ombres disparaissaient souvent lorsque les éclairs de

son esprit éclairaient une conversation soutenue par lui. Il pouvait

n'être pas un bon modèle à suivre, mais peut-être aussi cela

venait-il de la difficulté de l'imiter.

Les autres personnes de mon intimité étaient également toutes

remarquables. Parmi elles je citerai M. de Cherval, dont j'ai si

souvent parlé dans mes Mémoires, pour essayer, mais bien

imparfaitement, de donner une idée de son charmant esprit[120], de

sa grâce en racontant, du charme répandu dans la plus petite

anecdote racontée par lui... Comme je l'ai fatigué souvent de mes

questions! comme je lui ai fait souvent répéter les histoires du

règne de Louis XV, qu'il avait entendues dans son enfance, et puis

ce qu'il a vu dans sa jeunesse, Voltaire, Rousseau, d'Alembert,

Diderot, toute cette armée philosophique et tous ses antagonistes!

comme il racontait avec charme dans nos soirées d'automne au Raincy

les histoires de la Cour sous les premières années du règne de Louis

XVI. C'est lui et ma tante la princesse de Comnène qui tous deux

m'ont fait aimer Marie-Antoinette, que jusque-là je n'avais que

vénérée... M. de Cherval est demeuré quinze mois sur le sol natal,

qui, pour lui, n'était plus qu'une terre maudite et couverte de sang

et de cadavres, mais la Reine vivait encore, il la voulait sauver!

Hélas! il ne peut pas même prier sur sa tombe!...

[Note 120: Il a quatre-vingt-trois ans, et son esprit est toujours

ravissant.]

M. de Cherval, ami de M. de Talleyrand, dont il est même parent, était

comme lui grand-vicaire de Reims. Ils ont le même esprit, surtout

lorsque M. de Talleyrand veut être aimable, c'est-à-dire qu'il consent

à parler. Ils ont été ensemble au séminaire, puis ensuite

grands-vicaires de Reims, et puis lancés tous deux dans les grands

intérêts politiques de l'époque; tous deux suivirent une route

différente. M. de Cherval demeura toujours attaché à la famille

royale. M. de Talleyrand devint évêque constitutionnel!... Ils ne

s'aimaient guère lorsqu'ils se revirent au retour de l'émigration. M.

de Cherval ne revint en France qu'en 1800. M. de Talleyrand l'avait

gagné de vitesse à cet égard, mais en cela seulement; il avait déjà

servi deux gouvernements. Celui de 93 l'avait effrayé; ses yeux

sentaient un peu trop le tigre: il s'en fut en Amérique. Ce fut là, à

Boston, qu'un jour, traversant un marché, il fut obligé de s'arrêter

pour faire place à une longue file de charrettes, toutes remplies de

légumes; il s'amusa quelque temps à voir défiler ces charrettes,

presque toutes conduites par de jeunes paysannes fort jolies... Dans

un moment où les charrettes se trouvèrent de nouveau arrêtées, M. de

Talleyrand jeta les yeux sur l'une des jeunes paysannes, qui lui

parut plus belle et plus gracieuse que ses compagnes... Tout à coup

une exclamation lui échappe!... elle attire l'attention de la jeune

femme qui, vêtue comme les autres, et comme elles la tête couverte

d'un grand chapeau de paille, paraissait être là comme une personne

qui y vient tous les jours; en apercevant M. de Talleyrand, qu'elle

reconnut, elle se mit à rire...

--Eh quoi! c'est vous? s'écria-t-elle.

--Vraiment oui, c'est moi! Mais vous, que faites-vous donc là?

--J'attends mon tour pour passer; je vais au marché vendre mes

légumes. Dans le moment, les charrettes s'ébranlent, la paysanne

fouette son cheval, et, donnant à M. de Talleyrand le nom du village

où elle demeurait, elle lui demande instamment de venir la voir, et

disparaît en le laissant surpris de cette étrange apparition.

Cette jeune femme était la plus élégante de la Cour de France...

C'était madame de Latour-du-Pin[121], que depuis nous avons vue en

France faisant le charme de la société de ses amis. Le moment de

l'émigration l'avait trouvée jeune, brillante, remplie de talents

ravissants, et, comme toutes les femmes ayant une place à la Cour, ne

s'occupant que des devoirs de cette vie en dehors de la vie

habituelle, où s'engouffrait le bonheur et tout ce qui le prépare.

N'ayant jamais connu que les délices d'une grande existence, qu'on se

figure ce que dut souffrir cette jeune femme en sortant des salons

parfumés et dorés de Versailles, et se trouvant entourée non-seulement

de sang et de massacres, mais de périls menaçant la tête de son mari,

jeune comme elle, et d'un enfant au berceau!... Enfin, ils quittèrent

la France; et alors, en fuyant ses bords sanglants, on était

heureux!... et les enfants ne regrettaient plus même la demeure

paternelle. Hélas! dans ces temps de désastres, rien n'était un asile

contre la recherche des bourreaux qui avaient soif du sang innocent.

[Note 121: Mademoiselle de Dillon, madame de Latour-du-Pin

(Gouverney), rentra en France sous le consulat; son mari fut préfet;

ils ont bien malheureusement perdu leur fils. Madame de Latour-du-Pin

était une femme fort spirituelle et d'une société charmante.]

Les fugitifs abordèrent en Amérique, et furent d'abord à Boston. Là,

se trouva une retraite pour eux. Mais quel changement pour la femme à

la mode, jeune, jolie, gâtée par une louange continuelle sur sa beauté

et ses talents[122]! M. de Latour-du-Pin adorait sa femme. Il ne lui

reprochait pas ses succès; il en avait joui, car jamais ils n'avaient

altéré ses devoirs. Mais à présent, sur la terre de l'exil, à quoi lui

serviraient-ils? Une étude approfondie de _la Bonne Fermière_ de M.

Parmentier lui semblait préférable à un rondeau de Clementi[123] ou à

_la Coquette_ d'Hermann[124]. Tout en étant heureux de la voir

échappée à tous ces périls qu'il avait tant redoutés pour elle, M. de

Latour-du-Pin gémissait sur l'avenir de sa femme; mais, en bon père et

en bon mari, il s'occupait à le rendre moins sombre que celui de

beaucoup d'émigrés qui mouraient de faim, quand le peu d'argent qu'ils

avaient emporté avec eux était épuisé. Il ne savait pas l'anglais;

mais madame de Latour-du-Pin le parlait à merveille. Ils logeaient

chez une dame Muller qui était une bonne bourgeoise américaine[125]

pleine d'attention et même d'admiration pour madame de Latour-du-Pin.

Son mari craignait pour elle l'ennui des conversations éternelles de

cette femme. Quelle différence de celles de M. de Narbonne, de M. de

Talleyrand, de cette fleur de la noblesse et de la bonne compagnie de

France! Quand M. de Latour-du-Pin pensait à cette transition si triste

et qu'il y pensait loin de sa femme, tout en labourant le jardin de la

chaumière qu'ils allaient habiter, il lui venait au coeur une telle

douleur qu'il n'osait lever les yeux sur sa femme en rentrant chez

madame Muller, de peur de trouver les siens rouges et gros de larmes.

[Note 122: Elle était excellente musicienne, et jouait admirablement

du piano.]

[Note 123: Auteur en vogue.]

[Note 124: Maître de piano de la reine.]

[Note 125: L'aristocratie américaine, celle de l'argent, est plus

marquée que la nôtre.]

Cependant madame Muller lui secouait les mains et lui répétait

toujours: _Happy husband! happy husband[126]!_

[Note 126: Heureux époux!]

Enfin vint le jour de la translation de la famille fugitive de la

maison de madame Muller dans la chaumière qui devait voir des jours au

moins à l'abri du besoin!... Tout le domestique se composait d'un

nègre qui devait être maître Jacques: jardinier, domestique et

_cuisinier_! C'était cette dernière fonction que M. de Latour-du-Pin

redoutait le plus de lui voir exercer!

Eh! qui n'a pas compris, dans tout le cours de notre Révolution, le

malheur de souffrir de cette manière pour un être chéri! combien les

privations qu'il supporte vous blessent le coeur! Comme vos yeux

suivaient tous ses mouvements pour juger de ses impressions!... Ah!

j'étais bien enfant à cette époque de nos malheurs, et ce

souvenir[127] est cependant toujours aussi déchirant!...

[Note 127: Lire là-dessus un roman bien touchant, intitulé _Mémoires

de madame de M....._]

Le moment du dîner approchait. M. de Latour-du-Pin fut dans son petit

jardin pour cueillir quelques fruits. Il y demeura le plus longtemps

qu'il put; en rentrant il demande sa femme et la cherche,... entre

dans la cuisine,... ne voit qu'une jeune paysanne qui, le dos tourné à

la porte, pétrissait un pain. Ses bras, nus jusqu'au-dessus du coude,

étaient éblouissants de blancheur. M. de Latour-du-Pin fait un

mouvement, elle se retourne... C'était sa femme!... ayant dépouillé

ses robes de mousseline et de soie... pour revêtir, non pas un habit

de paysanne pour jouer la comédie, mais bien pour servir à une vraie

fermière. En apercevant son mari, elle rougit, et joignant les

mains:--Oh! mon ami, lui dit-elle, ne vous moquez pas de moi!... Je

suis aussi habile que madame Muller!

Histoire des salons de Paris (Tome 4/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier. · 第 11 / 20 段