était ainsi dans cette circonstance. Un jour ayant mis trop peu de
noms de la ville sur la grande liste, l'Empereur s'écria de fort
mauvaise humeur: «Mettez-moi des noms de la ville et pas de noms de la
Cour; je ne vais pas à l'Hôtel-de-Ville pour voir des gens que je vois
tous les jours.»]
[Note 102: On sait que, dans les grandes fêtes, la cour devenait une
immense salle soutenue par de forts piliers. Cette salle est la grande
salle Saint-Jean, qui pouvait contenir au moins quatre mille
personnes.
La fête donnée par M. de Rambuteau au moment du mariage du duc
d'Orléans fut admirable. J'en parlerai au temps actuel dans le
dernier volume.]
Le cérémonial pour le départ de l'Empereur et de l'Impératrice était
le même que pour leur arrivée.
J'ai raconté ce fait d'un bal à l'Hôtel-de-Ville pour montrer combien
mes obligations étaient étendues comme maîtresse de maison. M.
d'Abrantès était obligé de recevoir, comme gouverneur de la première
division militaire, tout ce qui passait d'un peu considérable de
l'armée par Paris; comme gouverneur de Paris, il devait nécessairement
recevoir tout ce qui tenait à la ville de Paris; comme premier
aide-de-camp de l'Empereur, il devait également recevoir tout ce qui
faisait partie de sa maison. J'étais dans la même obligation ayant une
place à la Cour et par ma position personnelle. De plus, comme
gouverneur de Paris, il nous fut ordonné par l'Empereur de recevoir
convenablement tout le corps diplomatique et de faire les honneurs de
la ville de Paris aux étrangers de distinction.
Qu'on ajoute maintenant à ces obligations ma volonté d'avoir une
société agréable, mon goût personnellement décidé pour celle des
artistes distingués, et on aura l'idée de ce que pouvait être ma
maison dès que je fus maîtresse de l'organiser comme je l'entendais.
Tout se disposait pour le départ de l'Empereur... M. d'Abrantès lui
demanda de nous faire l'honneur de venir chasser un cerf au
Raincy[103]. Il nous l'accorda cinq jours avant son départ; il y vint
avec Duroc et Caulaincourt. Ils vinrent déjeûner; on chassa pendant
deux heures, et l'Empereur revint à Paris. Il nous fit cette grâce
avec une bonté parfaite. Il vint au Raincy comme chez un ami... En
effet, il n'en avait pas un plus dévoué que le premier de tous ceux
qui s'étaient donnés à lui. M. d'Abrantès l'aimait comme il n'aima
rien en ce monde... lui dont l'âme était si passionnée.
[Note 103: Nous venions de l'acquérir de M. Ouvrard quelques mois
avant.]
Deux jours après cette course au Raincy, il y eut une grande
présentation à la Cour. C'était un ambassadeur persan. Il donna de
fort beaux présents à l'Empereur au nom de son maître: de très-belles
masses de perles fines; des cachemires magnifiques: l'Empereur en fit
une distribution dans laquelle je fus comprise pour un grand châle
rayé de quatre couleurs, jaune, rouge, bleu et blanc; j'en fis faire
une robe. On nous donna ces châles le jour où nous allâmes prendre
congé de l'Empereur à Saint-Cloud. J'étais de service auprès de madame
Mère, qui mena avec elle le cardinal Fesch. L'Empereur fut
parfaitement aimable dans les adieux qu'il fit à M. d'Abrantès, qui
était fort affecté de ne pas le suivre à l'armée.
--Mon vieil ami, lui dit-il, tu me seras bien plus utile à Paris que
dans tout autre lieu. Il faut pour maintenir cette ville populeuse et
agitée un homme qui sache parler à la fois à la raison et au coeur de
ces gens-là. Le peuple de Paris est bon. Il ne s'agit que de le savoir
prendre. _Je te le confie._
Ces mots firent une telle impression sur M. d'Abrantès qu'il fut un
moment sans pouvoir répondre... Il fit depuis graver cette parole avec
la date sur un cachet de cornaline qu'il portait toujours à sa montre;
il l'avait encore à son départ pour l'Illyrie...
--N'oubliez pas tout ce que vous m'avez promis, madame Junot, me dit
l'Empereur en me disant adieu.
L'Impératrice ouvrit de grands yeux. L'Empereur s'en aperçut et fronça
d'abord le sourcil. Moi, j'avais envie de rire, car je songeais à la
mystification de la Malmaison[104]. Napoléon reprit son sourire de
bonne humeur et répéta:
[Note 104: Scène rapportée dans le cinquième volume de mes Mémoires,
1re édition.]
--N'oubliez pas vos promesses, madame Junot... Ne sois pas jalouse,
Joséphine; il n'est question que d'affaires de salon... et il alla lui
tirer l'oreille.
Il partit le lendemain au point du jour pour la campagne d'Iéna. Avant
son départ, il avait _ordonné_ à tous les ministres de _recevoir_ et
de donner des fêtes. Il voulait que la nouvelle d'une victoire arrivât
le lendemain d'un bal, pour qu'on pût dire que la bataille avait été
livrée entre deux fêtes...
L'Impératrice avait aussi ses instructions; il y avait cercle, il y
avait réception du corps diplomatique, et tous les matins on allait
lui faire sa cour. C'est ici le lieu de parler des femmes de la Cour
dans ce qu'elles offraient de ressources pour ce qu'on appelle _le
monde_. Comme elles formaient d'ailleurs le fonds sociable de Paris,
en parlant d'elles, je parlerai des femmes qui venaient chez moi, et
formaient ma société plus ou moins intime.
Les deux premières en dignité, madame de Lavalette et madame de La
Rochefoucauld étaient en partie nulles pour l'effet que voulait
produire l'Empereur et le résultat qu'il voulait amener. Madame de
Lavalette était belle, très-bonne, ayant un esprit doux comme son
visage et sa voix, mais sans aucune fortune, et puis par elle-même
aussi nulle qu'il était possible d'en trouver; pensionnaire enfin; et
à trente ans, c'est trop tard.
Madame de La Rochefoucauld était fort spirituelle. Elle aurait tenu
une excellente maison, j'en suis sûre; mais elle n'avait aucune
fortune, excepté sa charge de dame d'honneur. Aussi n'était-elle
maîtresse de maison que lorsqu'elle faisait les honneurs de la table
des différentes personnes de service, soit au château, soit à
Saint-Cloud, ou Compiègne, ou Fontainebleau.
La duchesse de Montebello, belle personne, ayant dans le monde une
attitude aussi convenable que nulle autre à la Cour, femme d'un des
hommes les plus renommés, non-seulement en France mais en Europe,
pouvait par sa fortune et sa position avoir une maison agréable; mais
le monde ne lui plaisait pas, et pourtant le monde l'aimait. Elle
vivait dans sa maison, retirée, solitaire, ne voyant que quelques
amis, et fort indifférente aux plaisirs bruyants, qu'elle fuyait, à
moins que son service ne la forçât à les partager.
Madame de Thalouet avait une belle fortune; et de plus elle était une
des dames du palais rétribuées. Elle aimait le monde. Elle était même
plus jeune que son âge dans sa toilette. Ses yeux noirs et actifs
disaient beaucoup de choses... Mais en tout j'aimais bien mieux sa
fille qu'elle[105]. Madame de Thalouet était une de ces hauteurs
_d'argent_ que j'ai toujours eues en aversion.
[Note 105: Madame la comtesse de Lagrange, mère de madame la duchesse
d'Istrie.]
Madame Marescot était bonne, essentielle même, et fort estimée dans le
monde et par ses amis; mais ayant, comme alors les trois quarts et
demi de Paris, une maison tout intérieure où l'on voyait une fois par
an une présentation.
Madame la duchesse de Rovigo était belle; elle était parente de
l'Impératrice, et dans une position qu'elle aurait pu rendre, si elle
l'avait bien comprise, une des plus belles de l'Empire après celle de
la souveraine; mais il n'en fut pas ainsi, et des raisonnements aussi
faux qu'insensés lui firent prendre à gauche tandis qu'elle eût réussi
avec triomphe d'une autre manière.--Elle était dame du palais, parente
de Joséphine, femme de ministre, belle personne, bien née, riche; et
tout cela ne fit pas d'elle une femme au-dessus de toutes les
autres.--Elle aimait peu la causerie, mais en revanche beaucoup le bal
et les joies de ce monde, pour lesquelles, au reste, elle était bien
faite, car elle était bien belle.
Madame de Chevreuse eût été, dans les dames du palais, celle qui
pouvait le mieux opérer cette fusion des deux partis que désirait
l'Empereur et qu'il me recommandait toujours avec tant d'instances...
Sa fortune immense, sa position, la maison déjà ouverte de sa
belle-mère, l'autorité absolue qu'elle exerçait sur cette belle-mère
qui l'adorait et sur la nombreuse société de l'hôtel de Luynes, tout
lui donnait le pouvoir de faire ce miracle de fusion; et si l'on y
ajoute son esprit si fin, si vif, son noble caractère, on peut avoir
la certitude qu'elle aurait réussi. Mais pour cela il aurait avant
tout fallu ce qui lui manquait, de la volonté _de faire_,--tandis
qu'elle n'en avait qu'une, celle de tout détruire. Je parlerai plus
tard de sa conduite à la Cour impériale, qu'il m'est impossible de
blâmer, parce qu'on eut tort de vouloir la contraindre. Seulement je
dirai que la forme fut trop acerbe; mais elle avait raison pour le
fond.
Une femme charmante dans les dames du palais était madame de Rémusat;
son caractère, son esprit, tout en elle attachait. Elle était
distinguée en tout. Longtemps à la Cour impériale, auprès de
l'impératrice Joséphine surtout et dans sa grande confiance, elle
aurait pu écrire des Mémoires qui eussent été des chefs-d'oeuvre
précieux, rédigés par une plume comme la sienne. Très-avant dans la
confiance de Joséphine, elle sut par son bon esprit lui faire prendre
souvent une bonne détermination au lieu d'une fausse décision dans
des choses de la plus haute importance. Sa figure, sans être belle,
était agréable. On sentait qu'elle pouvait plaire, et beaucoup.
Elle a fait un ouvrage d'une haute portée, qu'a publié son fils. Cet
ouvrage, qu'on croirait d'abord être la répétition de ce qu'avait
écrit en cinquante volumes madame de Genlis, n'est la redite d'aucune
autre pensée; c'est celle de madame de Rémusat, c'est sa création que
cet ouvrage, et une création tout admirable. On trouve dans ce livre,
au reste, tout ce qui était en elle.
J'aimais beaucoup madame de Rémusat[106].
[Note 106: Elle me le rendait aussi. Que de fois nous avons raisonné
de confiance sur cette société qu'on voulait _refaire_ sans qu'une
volonté uniforme secondât la volonté première!]
Elle recevait quelques personnes chez elle: ce n'était pas une maison
ouverte et bruyante; mais il y avait toujours quelques amis, des
hommes de lettres, des hommes du monde aimant la causerie ou ayant de
la bonté, et alors différant de la sottise qui bavarde toujours,
laissant parler les gens d'esprit.
Madame de Nansouty, soeur de madame de Rémusat[107], et que je place
ici parce que comme femme du premier écuyer de l'Impératrice elle
faisait partie de sa maison, était encore une personne parfaitement
aimable et généralement aimée. Bonne et pourtant spirituelle comme la
femme la plus spirituelle de cette époque de madame du Deffant et de
madame Geoffrin, où il y en avait un bon nombre, jamais elle n'a dit
un mot qui coûtât une larme; et pourtant elle est bien amusante quand
elle se moque de quelqu'un, mais jamais méchante!... C'est que son
esprit _a du coeur_.
[Note 107: Elles étaient toutes deux mesdemoiselles de Vergennes,
nièces du ministre.]
Elle chantait avec un grand talent, et une simplicité digne de ce même
talent.
Madame de Montmorency était dame du palais de l'Impératrice, et dans
la position de madame de Chevreuse pour arriver à cette fusion des
partis. Elle était alors ce qu'elle est encore: une femme du monde
très-aimable, connaissant ce même monde comme la patrie où elle a
passé sa vie, et se riant de ses orages comme de ses joies. Ne croyant
à rien de bon, et faisant continuellement du bien, elle a bien
travaillé, je crois, à cette fusion, parce qu'elle a toujours témoigné
de la reconnaissance à l'Empereur pour les biens non vendus qu'il lui
a rendus. Madame de Montmorency avait bien une maison où elle
recevait; mais ce n'était pas recevoir comme l'entendait l'Empereur.
Cependant sa famille n'y mettait aucun obstacle, car M. de Breteuil
venait fort souvent chez moi, et madame de Matignon[108] avait trop
l'usage des Cours pour mettre une entrave à ce qui pouvait rendre un
ancien éclat à la famille des Montmorency. Elle était bien
spirituelle, madame de Matignon; elle était, comme sa fille, bien
amusante et bien aimable.
[Note 108: Je revenais un jour de faire une visite dans une maison où
était madame de Matignon, peu de temps après son retour d'émigration.
Je le dis à dîner chez moi le même soir. «A-t-elle toujours son
éclatante fraîcheur?» me demanda mon oncle. Je demeurai stupéfaite;
mais bien plus encore lorsque mon oncle ajouta: «Ah! dans le fait,
_elle n'est pas tout-à-fait_ si fraîche que madame de Simiane!...»
Je venais de voir ces deux dames chez madame de Bouillé la mère et
chez madame de Contades, et toutes deux m'avaient semblé des statues
de cire jaune!
Madame de Matignon était la plus naturelle personne du monde et fort
amusante, mais emportant le morceau lorsqu'elle mordait sur
quelqu'un.]
Madame de Bouillé, également dame du palais, l'était aussi, à ce qu'on
prétend. Je ne le puis affirmer. Elle était blanche, blonde et belle:
voilà ce qu'on voyait parfaitement, et tout ce que j'en sais.
Madame de Mortemart[109], dame du palais comme sa belle-soeur, était
une charmante personne, douce, polie et généralement aimée,
non-seulement au palais, mais parmi les autres maisons des
princesses, qui ordinairement étaient en hostilité avec la maison de
l'Impératrice, je ne sais pourquoi, ni elles non plus, je pense.
[Note 109: Soeur du baron de Montmorency.]
Madame Duchâtel était, de toutes les dames du palais, celle qui avait
le plus le goût du beau monde, excepté deux ou trois parmi celles que
je viens de nommer, et à laquelle ce goût seyait admirablement: belle,
élégante de tournure et de langage, spirituelle, parfaitement
distinguée, madame Duchâtel était une de ces personnes rares à
l'époque où elle entra dans le monde et que j'aurais voulu plus
nombreuses; elle joignait à tous ces avantages que je viens de
raconter des talents remarquables, chantant bien, jouant d'une force
distinguée de la harpe. Elle était enfin une véritable femme de Cour
et du monde comme de l'intimité. Je la voyais souvent, et toujours
avec un nouveau plaisir.
Il y eut quelque temps parmi les dames du palais une femme que
j'entrevis à peine parce qu'elle y demeura seulement pendant le temps
de mon séjour à Lisbonne, lors de l'ambassade de M. d'Abrantès: c'est
madame de Vaudé. Elle a pris depuis une haine absurde contre
l'Empereur. Cela fut jusqu'à en faire une _Clorinde_; excepté qu'elle
voulait non pas le combattre, mais l'assassiner!... Conçoit-on une
telle aberration!... Ce qui prouve l'état de folie, c'est qu'elle
alla trouver M. de Polignac pour lui proposer ce moyen honnête d'en
finir; M. de Polignac la prit pour ce qu'elle est, et la renvoya en
riant. C'est pitoyable. Je n'en parlerai pas davantage, n'ayant rien à
en dire, car je ne l'ai pas connue personnellement. Ce que je sais,
c'est que Napoléon l'avait nommée dame du palais, croyant qu'elle
savait les bonnes manières aussi bien que madame de Montmorency.
Madame de Vaux, qui fut nommée dame du palais par une raison
personnelle que j'ai entendu raconter, mais que j'ai oubliée, n'avait
aucune fortune, ni une position _marquée_ dans le monde d'alors, ni
dans le précédent; c'était, du reste, une personne d'esprit et de
politesse.
Il y avait ensuite madame de Luçay. Madame de Luçay était d'une grande
recherche dans sa politesse du monde; et tellement qu'un jour elle me
chercha querelle bien injustement sur une quintessence de manière qui
eût été une chose incivile, si je m'y fusse conformée. Mais, à part
cela, madame de Luçay, qui à cette époque avait une bien plus grande
fortune que maintenant, possédait la belle terre de Saint-Gratien, à
présent morcelée par la bande noire, et sur laquelle est construit en
partie ce qu'on appelle les eaux d'Enghien. Elle recevait dans sa
maison de Paris, et M. de Luçay et elle faisaient les honneurs de ces
deux habitations avec beaucoup de bienveillance. Sans avoir un esprit
transcendant, madame de Luçay avait de l'amabilité, qui aurait pu être
de la grâce, si la _manière_ exagérée dont elle accompagnait la
moindre de ses paroles et même un simple bonjour n'avait détruit le
commencement du charme. Je la voyais assez souvent, ainsi que M. de
Luçay.
Sa fille, Lucie de Luçay, qui fut depuis madame Philippe de Ségur,
fut, par une faveur spéciale, nommée dame du palais, sans être tenue
d'en remplir les fonctions, parce qu'à son mariage c'était une jolie
jeune fille aux yeux de velours noirs, à la taille svelte quoique
petite. Sa voix était désagréable, mais son ensemble était celui d'une
jolie femme; elle était spirituelle, mais dans le goût de sa mère,
précieuse et maniérée.
Madame Octave de Ségur, dame du palais comme sa belle-soeur, était
jolie femme, ainsi que je l'ai dit dans le _Salon de madame de
Bassano_, où j'ai parlé d'elle assez longuement pour la faire
connaître. Je la voyais, mais moins souvent que plusieurs autres.
Elle-même n'aimait pas alors la société des femmes. Je ne sais si elle
a changé.
Madame Auguste de Colbert, également dame du palais, était une des
personnes les plus excellentes du château; douce, égale dans son
humeur, polie comme il fallait l'être, ni plus, ni moins; elle avait
une réputation parfaite et avec un grand mérite pour cela, car elle
avait un mari qui, tout en étant le meilleur garçon du monde, était le
plus mauvais des maris; non pas qu'il rendît sa femme matériellement
malheureuse, mais il continuait sa vie de jeune homme: et Dieu sait ce
qu'elle était, sa vie de jeune homme! Il était de nos amis fort
intimes, et pour ma part je l'aimais comme un frère. J'ai voulu
souvent le rappeler à une vie plus réglée, mais la chose était
impossible: «C'est une seconde nature en moi,» me disait-il, lorsque
je lui faisais une remontrance sur la nécessité de mieux régler son
temps. Il estimait profondément sa femme, et son bon coeur lui a
souvent fait regretter de n'être pas mieux pour elle. Aussi lorsque,
dans les derniers temps de sa brillante vie militaire, il était à
Paris, déjeûnant un peu plus qu'il ne fallait chez Tortoni, ou bien
chez Véry, au lieu d'aller chez sa femme, il allait chez madame R...,
chez madame H..., chez la duchesse de R..., enfin chez une de ses
amies qu'il savait indulgente, et puis qui n'avait aucun droit sur
lui... Il craignait le regard sévère de son beau-père, le comte de
Canclaux, brave homme, intègre, plein d'honneur, et devant qui celui
d'Auguste Colbert n'avait certes pas à rougir, mais qui imposait à son
étourderie peut-être un peu trop prolongée.
Un jour Auguste Colbert dînait chez moi. Nous étions peu de monde. Il
n'y avait que M. Alexandre de Girardin, monseigneur le cardinal Maury,
M. de Narbonne, M. et madame de Braamcamp[110] et M. et madame de
Rambuteau[111]. Madame de Rambuteau venait de se marier à un homme
aimé et estimé de nous tous, et ce mariage faisait la joie de son
excellent père. Comme j'étais de la famille, ce dîner était un peu
pour témoigner aussi ma joie de cet événement. Auguste Colbert
arrivait de la Silésie et était à Paris de la veille au soir. Comme il
avait une grande amitié pour moi, il était venu me demander à dîner et
une place dans ma loge à l'Opéra pour voir _la Vestale_, qui faisait
fureur, et qui ferait toujours bien plaisir si les administrateurs de
l'Opéra voulaient nous donner autre chose que des nouveautés qu'il
nous faut écouter et applaudir sous peine d'être anathématisés, et
cela _parce que ce sont des nouveautés_.
[Note 110: Madame de Braamcamp est fille de M. le comte Louis de
Narbonne; elle a été élevée par Mesdames, tantes de Louis XVI: on le
voit à ses excellentes manières, son ton parfait. La nature lui a
donné de plus un coeur d'or, et tout cela dans une charmante
enveloppe; je l'aime tendrement.]
[Note 111: Madame la comtesse de Rambuteau, Adélaïde de Narbonne, est
également fille de M. le comte Louis de Narbonne.]
Mais comme je menais mes amis avec moi le soir à l'Opéra, je ne pus
prendre Auguste. Et comme je ne me gênais pas avec lui, je le lui dis:
--Eh bien! tant mieux, me répondit-il, je vais faire chercher mon
uniforme et j'irai, au lieu de m'amuser, dire bonjour à ce ministre de
*****, quoique je ne l'aime guère, et, en attendant, nous disputerons
l'abbé Maury et moi, aidé de M. de C...
Ce point une fois réglé, nous dînons; et nous dînons fort
raisonnablement, comme on peut le faire d'ailleurs chez une femme qui
ne boit que de l'eau en l'absence du maître... Nous sortons de table,
et je ne m'aperçois de rien... Pendant le dîner, Auguste avait été
placé auprès du cardinal, avec lequel il avait engagé une conversation
sur les Prussiens, que le cardinal avait en horreur, et qu'Auguste
défendait, non pas qu'il les aimât, tout au contraire, mais il voulait
contredire le cardinal, qu'il appelait _son camarade_[112]. Au moment
où nous partîmes, le cardinal me dit:
--Savez-vous, madame la duchesse, qu'il fait rudement froid!...
Permettez-vous que j'ordonne en votre nom qu'on nous fasse un bol de
punch?
--Martin, vous prendrez le meilleur rhum de la Jamaïque que vous
aurez; ou plutôt écoutez: demandez au sommelier de vous donner de
celui de la réserve du duc, et puis vous ferez votre punch avec les
dernières oranges venues de Lisbonne... Monseigneur, faites redoubler
le feu et augmenter les lumières et tenez portes closes. Ce, Dieu
aidant, vous pouvez vous trouver assez bien entre ces deux messieurs
pour que je vous y retrouve en sortant de l'Opéra.
[Note 112: On sait que le cardinal Maury était fort libre dans son
maintien et ses propos.]
Le cardinal voulut me prendre la main pour la baiser; mais j'avisai la
sienne toute noire de tabac d'Espagne, et craignant pour mes gants
blancs, je me sauvai en criant: Adieu, monseigneur! adieu!.. à
revoir!... que Votre Éminence se croie chez elle, et en use comme il
lui plaira.
Je laissai donc chez moi le cardinal, le général Auguste C. et M. de
C......l, ami fort habitué de la maison. Lorsque je rentrai le soir,
il était près de minuit, parce que le ballet de _la Vestale_ avait été
plus long qu'à l'ordinaire. Je trouvai mon salon désert.
Le lendemain matin, il n'était pas dix heures que le maréchal Duroc
arrive tout ébouriffé chez moi, et me gronde très-vertement au nom de
l'Empereur, et même au sien.
Comme il ne me disait pas pourquoi, je commençais à m'impatienter. Si
_le Barbier de Séville_ avait été dans toutes les bouches comme dans
toutes les mémoires dans ce temps-là, je lui aurais chanté:
Io sono docile, sono obediente,
Ma se mi toccano... una vipera saro, etc.
mais comme on ne le savait pas, je me contentai de me fâcher à mon
tour, et de demander à qui ils en avaient, l'Empereur tout le premier?
--Vous avez donné à dîner à Auguste Colbert?
--Oui certes!... J'étais si contente de le recevoir, ce bon et
excellent ami...
--Et c'est pour cela que vous l'avez fait boire à la joie du retour.
--Hein! qu'est-ce que vous dites?--Je crus que Duroc était fou.
--Et l'inviter à dîner en uniforme encore, pour le laisser après faire
toutes les extravagances qu'il a faites...
--Ah ça, mon cher maréchal, jouons-nous ici un proverbe? Donnez-moi
alors le mot, pour que je puisse remplir mon rôle.
En me voyant si étonnée et même fâchée, Duroc me raconta que la veille
le pauvre Auguste était entré dans les salons du Cercle[113], et là,
qu'il avait appelé Mourad-bey[114] et tous les Mamelouks, en les
défiant. Il était beau à exciter l'admiration, me dit Duroc, dans
cette attitude toute martiale, et sa belle figure[115] animée par la
bravoure et la colère, car il se croyait en Égypte devant les Arabes;
et cette belle campagne s'est terminée par le décollement de
Mourad-bey, ce qui eut lieu en effet sous la forme d'un énorme lustre
suspendu au milieu du salon et qu'Auguste fit tomber d'un revers de
son sabre qu'il avait tiré... On l'a emporté malgré lui, et il criait:
[Note 113: Où était Frascati; ce qui est abattu maintenant.]