Madame de Genlis reçut un jour une lettre de Beauvais; cette lettre

était bien écrite, et touchante par l'expression de plusieurs phrases

qu'elle contenait. Mais celle-ci n'était pas anonyme; elle était d'une

jeune fille âgée seulement de dix-huit ans, s'exprimant sur les

ouvrages de madame de Genlis avec une passion vraiment sentie, et

révélant dans ses paroles même les plus simples qu'elle ne tenait plus

à la terre que par quelque affection toute profonde et en même temps

passionnée. Madame de Genlis fut frappée par la vérité des

expressions, et répondit. Un commerce de lettres s'engagea; madame de

Genlis apprit qu'en effet elle ne s'était pas trompée, et que cette

jeune personne était mourante de la poitrine, et que sa maladie était

déclarée mortelle.

Cette jeune fille s'appelait mademoiselle de Beaulieu; elle était

fille de M. Hyacinthe de Beaulieu, ancien capitaine de cavalerie; elle

habitait Beauvais... Madame de Genlis lui répondait exactement.

Bientôt ses lettres furent attendues par la malade avec une impatience

non-seulement de mourante, mais de quelqu'un qui souffre profondément

d'un mal et qui est soulagé par une main habile. Madame de Genlis

rassura cette âme pure, qui s'alarmait de quitter ce monde pour se

rendre dans le sein de Dieu; car où pouvait aller une âme aussi

candide, aussi dégagée de toute pensée impure?... C'était un ange que

cette jeune fille. J'ai vu d'elle plusieurs lettres vraiment

admirables... c'était la plainte suave d'une colombe blessée à mort.

Un jour, elle écrivit à madame de Genlis:

«Je me sens bien mal... ils ne veulent pas me dire que je mourrai

bientôt; mais _je le sais_, moi!... Oh! combien je voudrais vous voir

avant de quitter ce monde!... c'est un désir ardent... c'est celui du

coeur, et je ne vis plus que par le mien.»

Mademoiselle de Beaulieu voulait en effet venir à Paris; et sa famille

entière, dont elle était adorée, craignant qu'elle ne pût soutenir

même la fatigue de cette course, s'y opposait toujours... Mais ayant

appris que sa soeur venait passer un jour à Paris, et qu'elle était

seule dans une calèche, alors il parut impossible de continuer une

opposition qui eût été plus funeste que la fatigue qu'on craignait...

Elle partit... l'air, la vue de la campagne, celle de nouveaux objets,

la ranimèrent un peu, et lorsqu'elle arriva à Paris, son charmant

visage était aussi beau que lorsqu'elle faisait l'orgueil d'une

heureuse famille.

Il était midi. Madame de Genlis était dans son cabinet; on vient lui

dire qu'une jeune dame malade, qui arrive, veut la voir à l'instant...

Madame de Genlis s'élance au-devant d'elle, et se trouve devant une

figure fantastique de grâces, de beauté et de ce charme qui séduit

parce qu'il vient de l'âme et passe par le regard et la physionomie

qu'il illumine... C'était la jeune mourante!

--Oh! comme je craignais de mourir avant de vous voir! dit-elle en se

laissant tomber haletante et frissonnant d'un froid nerveux dans les

bras de madame de Genlis... Combien je redoutais de ne pas vous

entendre me répéter les consolantes paroles qui me font sortir de ce

monde sans regret et sans crainte pour celui où je vais entrer!...

Madame de Genlis, dans un saisissement inexprimable, la conduisit dans

sa chambre, et la contraignit de se coucher sur une chaise longue, où

elle passa toute la journée sans prononcer deux phrases de suite.

Seulement elle écoutait avec avidité celle qu'elle était venue

chercher presqu'au dernier moment de sa vie!...... on voyait que sa

pensée plongeait dans son avenir terrestre, qui n'avait plus que

quelques heures, et l'infortunée n'avait que dix-huit ans!... et elle

était aimée!... ... elle écoutait, mais silencieuse, calme,

recueillie, pleurant doucement et tenant dans les siennes une main de

madame de Genlis, qu'elle pressait contre son coeur et qu'elle baisait

à tous moments... Dans toute la journée, elle ne prit qu'un

bouillon... vers le soir, elle parut prier avec un profond

recueillement, et fit signe à madame de Genlis de prier aussi...

Pendant ce moment de silence, fatiguée de larmes et de souffrances,

elle s'endormit... ce fut surtout alors que sa charmante figure

apparut à madame de Genlis dans tout son éclat, malgré la pâleur de

ses joues... c'était un ange sommeillant... mais ce sommeil fut

court... elle en était à ce point, la malheureuse enfant, où la

souffrance laisse peu de trêve à ceux qu'elle détruit... elle

tressaillit en s'éveillant... la chambre était sombre...--Faites venir

de la lumière, dit-elle... je veux vous voir ENCORE!...

Huit heures sonnèrent à la pendule... elle fit un mouvement...--Ah!

dit-elle... je vais partir!

En effet, peu de minutes après, on entendit le bruit d'une voiture:

c'était celle qui venait chercher mademoiselle de Beaulieu... sa soeur

retournait le lendemain même à Beauvais... sa femme de chambre venait

prendre la jeune malade... l'infortunée était mourante.

Elle se leva avec peine... on voyait qu'elle s'arrachait malgré elle

d'une maison où il restait une partie d'elle-même... Il est évident

que cette amitié extrême avait une cause; et cette jeune fille,

frappée par une douleur profonde et secrète, une de ces douleurs enfin

qui donnent la mort!.. avait trouvé seulement du réconfort dans sa

confiance en madame de Genlis, qui en effet devait, je crois, avoir

des paroles puissantes pour adoucir les maux de l'âme. Elle avait une

manière de présenter la religion, en lui donnant un pouvoir

consolateur, qui devait nécessairement lui acquérir le coeur dont elle

calmait la souffrance... En voyant arriver le moment de la quitter,

mademoiselle de Beaulieu comprit en même temps qu'il fallait lui dire

un éternel adieu... Déjà presque suffoquée par le mal lui-même, qui

était à son dernier période, elle se laissa tomber sur ses genoux, et

prenant les mains de madame de Genlis, elle les baisa en les mouillant

de larmes et sanglotant avec déchirement.--Bénissez-moi, lui dit-elle

d'une voix brisée... bénissez-moi!... Madame de Genlis la releva, la

prit dans ses bras et l'embrassa avec tendresse... alors elle eut une

crise effrayante dans laquelle on crut qu'elle allait expirer... Enfin

elle partit!... Revenue dans son appartement, madame de Genlis crut y

retrouver encore cette jeune fille si belle et aimante, si douce même

dans la mort... C'était comme une apparition qui ne la quittait

plus.--Pendant plusieurs heures elle voyait mademoiselle de Beaulieu

pleurant en silence, et ne lui disant combien elle souffrait que par

le regard prolongé de ses yeux admirablement beaux et que la maladie

avait encore agrandis... Le jour ne dissipa pas cette vision, qui

obstinément demeurait à la même place...

... Mademoiselle de Beaulieu _était morte_ le lendemain de son retour

à Beauvais!... son père lui-même l'annonça à madame de Genlis.

En mourant, sa fille l'avait chargé de transmettre un dernier adieu à

celle qu'elle regardait comme une seconde mère;--il lui annonçait

aussi qu'elle avait disposé de ce qu'elle avait de plus précieux en

faveur de la plus jeune de ses soeurs, qu'elle la priait d'aimer en sa

place: son legs lui servirait, disait la mourante, de titre auprès

d'elle!... C'était une tresse des cheveux de madame de Genlis

qu'elle-même lui avait donnée.

C'était une âme belle et pure que celle d'une jeune fille qui se

passionne ainsi sur des écrits qui parlent le langage d'une haute

morale... Cette jeune fille, je le crois, eût été une femme d'une

grande supériorité.

SALON

DE

LA GOUVERNANTE DE PARIS.

1806 À 1814.

Ce ne fut qu'en 1806, après la victoire d'Austerlitz, que la Cour

impériale prit une couleur décidée et eut une position tout à fait

arrêtée. Jusque-là il y avait beaucoup de luxe, beaucoup de fêtes, une

grande profusion de beaux habits, de diamants, de voitures, de

chevaux; mais, au fond, rien n'était bien réglé et totalement arrêté.

Il ne suffisait pas d'avoir M. de Montesquiou pour grand-chambellan,

M. de Ségur pour grand-maître des cérémonies, et MM. de Montmorency,

de Mortemart, de Bouillé, d'Angosse, de Beaumont, de Brigode, de

Mérode, etc., pour chambellans ordinaires; MM. d'Audenarde, de

Caulaincourt, etc., pour écuyers; et mesdames de Montmorency, de

Noailles, de Serrant, de Mortemart, de Bouillé, etc., pour dames du

palais: tout cela ne suffisait pas. Il fallait une volonté émanée,

annoncée comme _loi_ et de très-haut. Sans cela rien ne pouvait aller.

À mon retour de Lisbonne, l'Empereur me fit l'honneur de me parler de

cette volonté intime qu'il avait de faire arriver sa Cour à être une

des plus brillantes du monde entier.

--Et pourquoi pas _la plus_ brillante, Sire? lui dis-je.--Il

sourit:--Je veux qu'on fasse un traité sur cette matière,

poursuivit-il...

--Je dirai encore pourquoi, Sire? il suffit que l'Empereur émette une

volonté pour qu'elle soit suivie; qu'il dise: Je veux qu'on

reçoive,--et on recevra;--qu'il ajoute: Je veux que ce soit bien, et

ce sera bien.

Il rit tout à fait cette fois, et heureusement il ne se fâcha pas, car

il était visible que je raillais: en effet, comment _organiser_ une

société en quelques jours comme on fait un régiment de conscrits!...

--Eh bien! il faut que les femmes de la Cour me secondent.--Vous

_tenez_ bien votre salon. Il faut donner l'exemple. Junot va être

nommé gouverneur de Paris et de la première division militaire. Cette

position, qui est plus belle que celle d'aucun ministre, vous donne

l'obligation aussi d'une grande représentation; il faut la

remplir.--Songez que jamais vous ne ferez _trop_ bien.

M. d'Abrantès était alors gouverneur-général des États de Parme et de

Plaisance. Il fut en effet rappelé, aussitôt qu'il eut apaisé la

révolte des Apennins, et l'Empereur le nomma gouverneur de Paris, avec

des attributions aussi étendues que l'Empereur put les lui donner. Il

était alors aussi premier aide-de-camp de l'Empereur, faisant

conséquemment partie de sa maison.

Paris était en ce moment aussi brillant qu'il le fut plus tard: la

France, en paix avec toute l'Europe, voyait affluer une quantité

d'étrangers qui venaient admirer de plus près l'homme des siècles...

mais, moins à l'aise entre elles, les différentes maisons qui devaient

au contraire s'entendre pour que le corps de la société fût organisé,

se voyaient peu et ne provoquaient pas ces rapports mutuels sans

lesquels ce qu'on appelle la _société_ n'est plus qu'une réunion

momentanée de gens qui ne se connaissent plus aussitôt qu'ils sont

rentrés chez eux.

Il était impossible de faire comprendre aux ministres ce qu'on

entendait par _recevoir_. Ils donnaient un grand dîner par semaine,

que bien, que mal encore, et puis tout était dit.--Recevoir, c'est

avoir une maison ouverte; une maison, où chaque soir on peut aller

avec sûreté de trouver la maison habitée, éclairée, et les maîtres du

logis disposés à vous accueillir avec bonne mine d'hôte. Il n'est pas

d'absolue nécessité pour cela d'avoir un esprit supérieur, de

descendre de Charlemagne ou d'avoir deux cent mille livres de rentes;

mais il faut absolument de l'usage du monde, et surtout de

l'éducation, et tout le monde n'était pas pourvu de ces deux

qualités-là.

J'avais une place à la Cour: cette place avait été demandée

spécialement par la princesse à laquelle j'étais attachée; j'aimais

cette princesse: c'était la mère de l'Empereur, l'amie de ma mère,

avec qui elle avait été élevée: toutes ces considérations

m'empêchèrent de refuser une faveur que bien certainement je n'aurais

pas demandée, et que plus sûrement encore je n'eusse pas acceptée près

d'une autre princesse de la famille impériale. J'aimais trop mon

indépendance pour la sacrifier à une chose qui, dans la position où

j'étais, n'ajoutait rien à mes avantages de situation dans le monde.

Mais, malgré tout mon désir de demeurer auprès de Madame mère, pour y

faire mon service activement, je vis bientôt que cela me serait

impossible avec mon titre, et je puis dire _mon emploi_, de

gouvernante de Paris.

Toutes les parties dont se compose un grand empire ne dominent pas

toujours également. Sous Louis XI, les hommes comme Philippe de

Commines, les conseillers, les ambassadeurs, tout ce qui parlait en

langue cauteleuse, en beau langage doré, tout cela avait le pas sur

les autres;--tandis que sous un gouvernement militaire, l'armée et ses

chefs sont les premiers de l'État. C'était précisément notre position.

Mais nous n'avions pas les mêmes avantages que nos pères.--Sous Louis

XI, puisque je viens de le citer, sous Louis XIII, époque plus

rapprochée de nous, sous Louis XIV, les hommes de l'armée étaient en

même temps des hommes du monde et de la Cour, et lorsque Mademoiselle

s'en allait faire véritablement la guerre aux troupes du Roi, elle

marchait au milieu des mêmes hommes avec qui elle dansait _un

passe-pied_ un mois après dans la galerie de Saint-Germain ou dans

celle de Fontainebleau.

Mais chez nous il n'en était pas ainsi. L'armée était composée, comme

on le sait, d'hommes qui n'avaient presque pas quitté leur tente

pendant toute la révolution. Dans le nombre il s'en trouvait même

dont le nom devait garantir la bonne éducation et qui ne se

rappelaient plus qu'une chose, c'était de commander un régiment.

Lorsque l'Empereur, plus calme et plus ramené à des idées d'intérieur,

_voulut_ une Cour comme il voulait tout, immédiatement, il sentit que

la chose était impossible: le premier essai le convainquit de la

justesse de ma remarque;--je la lui avais faite un jour où il me fit

l'honneur de me consulter après mon retour de la cour de Portugal. Il

rit même beaucoup de la comparaison que je fis.

--Vous autres femmes, vous pouvez tout faire dans ce que je veux, me

disait-il; vous êtes toutes jeunes, et presque toutes jolies (c'était

vrai): eh bien! une jeune et jolie femme fait tout ce qu'elle veut.

--Sire, ce que Votre Majesté dit là peut être vrai, mais jusqu'à un

certain point; et si elle me le permet, je vais le lui prouver...--Si

l'Empereur, au lieu de sa garde et de bons soldats, n'avait que des

conscrits qui reculassent au feu... il ne gagnerait pas de belles

batailles comme celle d'Austerlitz... et pourtant il est le premier

guerrier du monde.

Il se mit à rire...--Vous avez raison, dit-il enfin; mais faites pour

le mieux.

Mais, avant tout, il fallait monter la maison _militairement_

parlant, c'est-à-dire pour le gouverneur de Paris et de la première

division militaire; tous les quinze jours il y avait un dîner de

quatre-vingts couverts dans la grande galerie que nous avions fait

bâtir sur le jardin. Ce dîner n'était donné qu'aux officiers-généraux,

aux colonels, aux maréchaux et à leurs femmes. Le soir, les grands

appartements tenant à la galerie étaient ouverts, et tout ce qu'il y

avait de militaire à Paris y venait comme chez le vice-connétable et

chez le ministre de la Guerre. Ces journées-là étaient bien fatigantes

pour moi. Aussi, dans les premiers temps, il me fut bien difficile de

faire coïncider mon service et mes devoirs de maîtresse de maison.

J'en parlai à madame Mère dans un voyage que je fis à Pont cette même

année. Elle parut d'abord fâchée;--mais l'Empereur lui parla ensuite,

et elle comprit la chose parfaitement.--Mon hôtel était vaste et bien

distribué pour recevoir comme j'avais le projet de le faire. Au

rez-de-chaussée, il y avait plusieurs salons et une immense galerie de

soixante-cinq pieds de long sur trente-cinq de large, donnant sur un

joli jardin. Au premier, étaient les appartements de M. d'Abrantès et

les miens, ainsi qu'une belle et grande salle de billard et une vaste

bibliothèque, construite exprès pour recevoir les deux collections

complètes de tout ce que Bodoni et Didot ont jamais imprimé, et que

nous possédions. Je donne ce détail particulier, parce qu'il sera

souvent question de la part que ces deux pièces avaient dans nos

occupations du soir, et souvent du matin.

Avant d'en être gouverneur, M. d'Abrantès avait été commandant de la

ville de Paris. Il s'y était fait aimer, et lorsqu'on apprit qu'il

était gouverneur avec une aussi grande autorité, la ville entière fut

contente[96] et tranquillisée sur son sort pendant l'absence de

l'Empereur, qui allait partir pour l'Allemagne. Les moyens qu'il avait

dans les mains lui donnaient à lui-même une grande sécurité pour la

responsabilité qu'il avait acceptée.

[Note 96: M. d'Abrantès fut nommé gouverneur au mois de juin 1806 (28

juin), et ses lettres de nomination furent _entérinées_ dans la

quinzaine qui suivit. Sans qu'il l'eût demandé, son cortége, formé par

les officiers-généraux à Paris, fut extrêmement nombreux, et tous s'y

rendirent par amitié pour lui. Il était le premier gouverneur de Paris

sous l'Empereur dont les lettres fussent entérinées; le frère et le

beau-frère de Napoléon ne l'ont pas fait. L'Empereur le voulut ainsi,

parce que l'autorité de M. d'Abrantès était supérieure à toutes les

autres. En l'absence de l'Empereur, il ne correspondait qu'avec lui et

ne recevait d'ordre que de l'archi-chancelier. Le gouvernement de

Paris était un ministère.]

La ville de Paris voulut donner un bal à l'Empereur avant son

départ[97].--Frochot[98] n'avait point de femme: je fus chargée de

faire les honneurs de l'Hôtel-de-Ville.

[Note 97: Il partait pour Iéna. Il quitta Paris au mois de septembre

ou d'octobre 1806.]

[Note 98: Frochot était marié; mais sa femme était en Bourgogne, et ne

pouvait d'ailleurs faire les honneurs de l'Hôtel-de-Ville, où

l'Empereur ne voulait qu'élégance et luxe. Ce fut lui-même qui donna

l'ordre que la gouvernante de Paris ferait les honneurs de

l'Hôtel-de-Ville. La chose ne fut pas demandée.]

Jamais la chose n'avait eu lieu; on ne pouvait donc suivre aucun

exemple pour régler l'étiquette. Ce furent M. de Ségur et Duroc qui

réglèrent le protocole de celle de la Cour impériale alors; et ce qui

devait être fait pour les fêtes de l'Hôtel-de-Ville fut arrêté de

cette manière:

Le Préfet faisait une liste des noms des femmes les plus distinguées

dans le commerce et dans la banque, et parmi les femmes de maires et

de conseillers de préfecture. On choisissait ensuite dans cette liste

vingt noms des plus remarquables. Je soumettais cette liste à

l'Empereur en y joignant l'autre, et il arrêtait en définitive ce qui

devait être fait. Il y a eu plusieurs noms qui furent rayés de sa

main et à plusieurs reprises[99]. Les femmes ne furent pas toujours

les mêmes non plus, excepté quelques-unes, comme madame Thibou, par

exemple, femme du sous-gouverneur de la Banque.

[Note 99: J'ai mis cette particularité pour montrer qu'il n'y eut

jamais de ma faute lorsque cette marque d'apparent oubli arriva.]

Ces dames étaient en habit de ville, mais en toilette de bal, et elles

se tenaient ainsi que moi dans un petit salon qui avait une entrée sur

l'escalier de l'Hôtel-de-Ville. Aussitôt qu'on nous avertissait de

l'arrivée de l'Impératrice, nous descendions avec le préfet pour la

recevoir à la descente de sa voiture, et nous l'accompagnions jusque

dans la grande salle Saint-Jean, où nos places nous étaient réservées

autour du trône et immédiatement auprès. J'étais seule en grand habit.

L'Empereur arrivait ensuite. Alors le préfet descendait avec M.

d'Abrantès pour le recevoir comme nous avions reçu l'Impératrice. Il

la rejoignait, et puis tous deux commençaient le tour des salles,

accompagnés de leur service, du préfet, de M. d'Abrantès et de moi.

Ce fut dans ce bal que l'Empereur fut frappé à la vue d'une jeune

enfant d'une beauté d'ange: sa fraîcheur surtout était éblouissante;

elle pouvait avoir douze ans. Elle portait une robe de crêpe rose, et

ses beaux cheveux blonds bouclés autour de son cou et de son visage

n'avaient aucun bijou, aucune fleur.--Son regard, en harmonie avec son

angélique figure, avait seulement une rapidité qui d'abord étonnait,

mais dans lequel on retrouvait ensuite toute la candeur et la pureté

de sa physionomie... elle était sur la banquette des danseuses.

L'Empereur s'arrêta devant elle et lui parla; à côté d'elle était sa

mère, encore jeune et fort belle aussi. Elle répondit pour sa fille...

l'infortunée était sourde et muette!... Madame Robert, sa mère, était

femme d'un architecte, et l'une des plus estimables personnes qui

fussent assurément dans toute la fête; elle était _dame d'inspection

d'arrondissement_[100]. Je dis quelques mots à l'Impératrice sur

madame Robert, à laquelle elle parla avec une extrême bonté. Madame

Robert avait dans sa vie plusieurs circonstances assez singulières et

qui mériteraient d'être citées, entre autres celle de mettre

alternativement au monde un enfant sourd-muet et un enfant pouvant

entendre et parler. Elle avait alors un petit garçon de cinq ou six

ans, sourd-muet comme sa soeur, et plus jeune qu'elle. L'Empereur fut

très-frappé de cette rencontre, mais il savait très-bien que

mademoiselle Robert était sourde et muette. Il n'est pas vrai, comme

je l'ai vu je ne sais plus où, qu'il lui parla et s'éloigna d'elle

sans savoir qu'elle fût sourde-muette.

[Note 100: J'allai passer la soirée, il y a quelques mois, chez une

femme de ma connaissance. J'étais à peine assise qu'elle vint à moi

tenant par la main une grande et belle femme, ayant encore de la

fraîcheur et une figure qui avait dû être encore plus belle et

charmante.--Permettez-moi, dit madame C....., de vous présenter mon

amie d'enfance. Elle voudrait bien vous témoigner elle-même combien

elle est heureuse de vous voir; malheureusement elle est sourde et

muette. À mesure que je regardais cette grande et belle personne, des

souvenirs me frappaient en foule.--En vérité, dis-je enfin, si la

grande et belle taille de Madame ne me rejetait loin de l'image que sa

belle figure me rappelle, je croirais presque qu'elle est une jolie

enfant que je présentai à l'Empereur à un bal de la Ville...

mademoiselle Robert!--Précisément... C'était elle!...

Je ne puis dire avec quel intérêt je la revis. Ce n'était plus cette

tête d'ange entourée de boucles blondes et d'un nuage rose; mais elle

est devenue une belle femme, ayant toujours son candide et spirituel

regard. Elle est peintre de portraits, et possède un beau talent. Rien

n'est plus remarquable que l'intelligence de son regard. Je crois que

pour un peintre de portraits, c'est une grande chose que de n'être pas

distrait par le bruit ou les remarques. On a voulu faire parler

mademoiselle Robert, ce qu'elle a fait, mais d'une manière si

singulière qu'elle me fit tressaillir. Je ne conçois pas que les

sourds-muets aient tous la manie de faire entendre des sons sauvages,

qui après tout ne leur servent à rien, et ne sont qu'un regret de plus

pour ceux qui les aiment lorsque le malheureux retombe dans son

silence.]

Je crois que ce fut à ce même bal, sans cependant en être sûre, que

madame Cardon, femme d'un banquier extrêmement riche, fit à l'Empereur

une réponse parfaite de tous points, car elle renferme à la fois un

esprit remarquable et une finesse de tact tout à fait rare dans une

pareille circonstance.--L'Empereur n'aimait pas qu'on eût un nom

indépendant de son patronage et de sa volonté; il me demanda le nom de

madame Cardon (qu'il avait rayé lui-même de la liste des femmes qui

recevaient avec moi l'Impératrice), et s'approchant d'elle il lui

demanda ou plutôt lui dit assez brusquement:

--Vous êtes madame Cardon?

--Oui, Sire.

--N'êtes-vous pas très-riche?

--Oui, Sire... j'ai huit enfants.

L'Empereur s'arrêta. Il avait une autre parole amère qui allait suivre

la question de la fortune. La réponse de madame Cardon la retint sur

ses lèvres par sa noble dignité...; en général il n'insistait pas

lorsque la personne qu'il attaquait savait garder sa dignité d'homme

ou de femme.

Le bal s'ouvrait ensuite. La première contredanse était dansée par

_moi_[101], les princesses et une femme de la ville, soit femme d'un

maire ou d'un conseiller de préfecture;--cette contredanse à huit

était la seule qu'on dansât d'abord au milieu de l'immense salle de

bal[102]. Les hommes étaient M. d'Abrantès, et cette fois le grand-duc

de Berg, le prince Jérôme et une personne de la ville dont j'ai oublié

le nom. J'étais _menée_ par le grand-duc de Berg; M. d'Abrantès était

avec la grande-duchesse, et les deux autres femmes étaient, l'une la

princesse Stéphanie et l'autre madame Lallemand, femme du major

Lallemand alors, qui depuis est devenu le général Lallemand, dont le

nom est si honorablement placé dans notre histoire.

Histoire des salons de Paris (Tome 4/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier. · 第 9 / 20 段