La manie de connaître madame de Genlis gagnait tout le monde. Anatole

de Montesquiou, que nous voyons aujourd'hui si raisonnable comme père

de famille et comme homme du pays, si bien enfin dans tout ce qu'il

est et ce qu'il fait, Anatole de Montesquiou était tout jeune homme

alors, et il voulait aussi connaître madame de Genlis. Au lieu de

chercher quelqu'un qui le conduisît chez elle, car elle avait _un

jour_ (le samedi), il aima mieux prendre un moyen presque

_impossible_. Il s'en alla chez Maradan, éditeur de presque tous les

livres de madame de Genlis, et lui demanda de lui donner des épreuves

d'imprimeur, pour qu'il les portât à madame de Genlis, comme le garçon

de l'imprimerie; Maradan s'y refusa. Mieux conseillé par une seconde

réflexion, Anatole de Montesquiou s'adressa tout simplement à madame

de Lascours pour faire la connaissance de madame de Genlis, et madame

de Lascours lui donna tout simplement à dîner avec elle. Ce fut alors

que se forma cette amitié qui sut résister à trois révolutions, et

qui, au moment de la mort de madame de Genlis, était une de ses plus

douces consolations: c'est qu'elle avait placé son affection sur un

noble coeur, un généreux caractère. Anatole de Montesquiou est un

homme qui peut avoir à la fois l'orgueil de la bonté et celui de

l'esprit.

Il est étrange que madame de Genlis ait été aussi souvent attaquée par

l'anonyme. Une personne connue maintenant par plusieurs ouvrages

littéraires était fort jeune à l'époque dont je parle: c'est madame de

Brady. Elle était belle et spirituelle; elle écrivit à madame de

Genlis, et aussi sous un nom supposé, en lui donnant une adresse qui

n'était pas la sienne. Cette étrange correspondance dura près d'une

année.

En deux ans de temps voilà trois personnes d'un nom connu qui prennent

la voie romanesque de l'anonyme avec une vieille femme, pour

converser avec elle. À sa place, je m'en serais fâchée, moi; j'aurais

pu penser qu'on me prenait pour une femme à ridicules prétentions de

sentiments.

Le moment le plus brillant pour le salon de madame de Genlis fut

pendant son séjour à l'Arsenal. Elle voyait alors une foule d'hommes

spirituels et de femmes remarquables, qui contribuaient tous à

l'agrément de ses soirées: les uns jouaient des proverbes, les autres

les composaient; on faisait de la musique, et alors Casimir jouait de

la harpe. Dans d'autres soirées, un auteur estimé, comme

Millevoye[84], disait une pièce de vers, à laquelle sa diction

touchante, sa figure si parfaitement en accord avec ses vers et sa

mélancolique nature, qui n'était, hélas! qu'un instinct d'avenir,

donnaient un charme encore plus profond. Une autre fois, Dussault

venait lire un feuilleton inédit du _Journal de Paris_, écrit avec

tout son talent. Le lendemain, M. le comte de Sabran[85] disait

plusieurs de ses fables; ses fables, dont quelques-unes peuvent

rivaliser avec celles du grand fabuliste. M. de Sabran dit également

d'une manière admirable non-seulement les vers qu'il fait, mais ceux

de nos grands maîtres: il dit Molière et Racine à ravir. Venait

ensuite, pour apporter son tribut à la ruche, M. Briffaut, très-jeune

alors, mais qui montrait déjà un talent remarquable. M. de Cabre[86],

ami fort intime de madame de Genlis, était un homme fort instruit, et

cependant fort _aimable_ dans l'acception positive de ce mot. Il

contait bien, et faisait parfois de jolis vers. En voici qu'il composa

étant jeune encore, mais _abbé_, pour répondre à la demande de faire

le portrait d'une femme belle et charmante. Ce fut un impromptu:

Pourquoi me demander ce que c'est qu'une femme,

À moi, dont le destin est d'ignorer l'amour!

De l'aveugle affligé vous déchirerez l'âme,

Si vous lui demandez ce que c'est qu'un beau jour!

[Note 84: Millevoye, mort trop tôt pour son beau talent, fut enlevé

aux lettres et à ses amis inconsolables de sa perte en 1822.]

[Note 85: C'est M. le comte Elzéar de Sabran, dont j'ai parlé dans le

Salon de madame de Polignac, et qui joua devant le roi et la reine le

rôle d'Oreste dans _Iphigénie en Tauride_, tandis que sa soeur

remplissait celui d'Iphigénie. Cette soeur fut depuis madame de

Custine.]

[Note 86: M. Sabatier de Cabre, ancien conseiller-clerc au Parlement.

Il était abbé, mais pas prêtre ordonné; il portait seulement le petit

collet. Il est oncle de madame la comtesse Alexandre de Laborde.]

Parmi les femmes littéraires qui fréquentaient habituellement le salon

de madame de Genlis, on peut bien placer madame Victorine de

Chastenay, qui a enrichi notre littérature de plusieurs romans

remarquables de la littérature anglaise, et dont l'esprit charmant est

si bien venu dans une agréable causerie. Il y avait aussi madame la

comtesse de Beaufort-d'Hautpoul, auteur de jolies poésies et de

_Zilia_, agréable petit conte; madame Kennem, connue par plusieurs

ouvrages distingués; madame de Vannoz, poëte charmant, et _presque_

rivale de Delille dans le petit poëme de _la Conversation_; madame de

Choiseul (princesse de Bauffremont). Celle-ci est une personne que

j'ai pu juger par moi-même, et dont l'esprit avait, en effet, dû être

apprécié par une femme comme madame de Genlis, qui se connaissait,

certes, bien en esprit aimable, et surtout en esprit de société; et

madame de Choiseul est plus que cela, c'est une personne supérieure.

Je juge ainsi une femme lorsque je trouve de la bonté dans son esprit.

Chez madame de Genlis, on voyait encore madame Élisabeth de Bon,

connue par la traduction de _la Dame du Lac_ de Walter Scott, mais

beaucoup plus anciennement par des romans assez oubliés aujourd'hui.

C'était, comme je l'ai dit plus haut, une personne fort agréable

d'esprit, très-passionnée dans son amitié; trop peut-être. Mais ses

amis trouvaient que c'était sans exigence.

D'autres femmes qui n'étaient pas littéraires, mais qui avaient leur

célébrité, allaient aussi chez madame de Genlis. C'étaient mesdames de

Bellegarde, toutes deux connues par leur amitié fraternelle et la

douceur et la bienveillance de leur commerce; madame Cabarus[87],

madame Roger[88]; madame Dubrosseron, jeune femme agréable et beaucoup

du monde bruyant de ce temps-là; madame Hainguerlot, femme d'argent,

qui, je ne sais pourquoi, voulut être femme d'esprit, et que le

chevalier de Boufflers, qui, certes, savait pourtant ce que c'était

que les muses, n'a pas craint d'appeler la dixième muse.

[Note 87: Madame Tallien.]

[Note 88: Depuis comtesse de Montholon.]

À toutes les femmes que je viens de nommer, il faut ajouter beaucoup

d'autres noms, tels que celui de la maréchale Bernadotte, qui, plus

tard, fut princesse de Ponte-Corvo, puis ensuite reine de Suède. Elle

et la reine Julie aimaient beaucoup madame de Genlis. Madame de Genlis

avait encore avec elle deux jeunes filles dont elle prenait soin,

mademoiselle Stéphanie Alyon et une jeune Prussienne, Helmina, qu'elle

avait amenée de Berlin à Paris[89]. Ces deux jeunes filles

augmentaient la famille adoptive de madame de Genlis, car elle avait

encore Casimir et Alfred Lemaire, enfant que Casimir avait adopté pour

ne pas déroger aux habitudes de la maison; et pourtant à cette époque

existait-il quelqu'un de plus heureux que madame de Genlis dans ses

mêmes relations de famille, mais _directes_!... Où pouvait-elle

trouver des femmes et des jeunes filles plus charmantes que celles de

sa fille, madame de Valence? rien n'est plus admirable que l'éducation

donnée à ses enfants par madame de Valence. Une mère qui forme les

filles qu'elle a formées est une femme ayant bien mérité de toutes les

mères. Une conduite irréprochable, des vertus naturelles parfaitement

développées, voilà ce que madame de Valence a produit dans ses deux

filles, madame la comtesse Gérard et madame la comtesse de Celles[90].

[Note 89: Cette jeune Prussienne que madame de Genlis amena avec elle

eut ensuite des torts, à ce qu'il paraît et d'après ce que disait

madame de Genlis elle-même; elle la donna à un ange dont la bonté

jamais ne se lasse, à madame Récamier.]

[Note 90: Les filles de madame de Valence ont été des personnes

remarquables de tous points. Madame de Celles mourut encore jeune et

emporta les regrets de tout ce qui l'a connue. Son esprit et son coeur

lui attachaient tous ceux qui la voyaient seulement une fois;

instruite sans pédanterie, vertueuse sans rigorisme pour les autres,

elle était aimée non-seulement de ceux qui devaient l'aimer, mais de

tout ce qui la connaissait. Elle mourut à Rome, où son mari était

ministre du roi des Pays-Bas. Madame Gérard, sa soeur, est également

bonne et charmante comme elle. Les enfants de ces deux dames étaient

au nombre de quatre au moins à cette époque.]

Aux autres noms littéraires que j'ai cités plus haut en nommant tant

d'hommes remarquables, il faut ajouter M. de Coriolis, que j'ai été

charmé de rencontrer dans quelques maisons, où il nous charmait en

disant de bien jolies productions de lui, dont une, _la Messe de

minuit_, est l'une des pièces fugitives en vers que l'on peut placer

dans le bon temps. Il était en outre un des hommes de la bonne

compagnie qu'on aime toujours à rencontrer.

Un soir, ce fut M. de Treneuil qui fit les frais de la réunion de

madame de Genlis. M. de Treneuil était un littérateur et un poëte

distingué; il avait justifié la France d'avoir souffert que Lebrun,

dans son _Ode patriotique_, articulât des paroles infâmes devant des

objets sacrés que les tribus sauvages respectent et vénèrent... devant

les tombeaux!...

M. de Treneuil, dans son poëme des _Tombeaux de Saint-Denis_, répond à

ces vers de cannibales d'une manière triomphante!... Ah! ce n'est pas

par des actes comme l'odieuse action signalée par Lebrun[91] que la

Révolution s'est acquis une renommée!... elle s'est, au contraire,

couverte de honte et d'ignominie!...

[Note 91: Ou plutôt provoquée. Voici une des strophes de Lebrun dans

cette ode abominable. Le cardinal Maury la récitait de sa voix si

retentissante avec une énergie vraiment profonde et communicative.

Purgeons le sol des patriotes

Par des rois encore infecté.

La terre de la liberté

Rejette les os des despotes.

De ces monstres divinisés

Que tous les cercueils soient brisés,

Que leur mémoire soit flétrie,

Et qu'avec leurs mânes errants

Sortent du sein de la patrie

Les cadavres de ces tyrans.

Pour commentaire à cette strophe, il faut ajouter que ce même Lebrun

fut le plus vil flatteur du régime impérial!...]

M. de Treneuil parla de cet acte avec horreur. Il fit observer que

l'empereur, qui réédifiait _tout_, avait ordonné de réparer les

souterrains de Saint-Denis, et cette pensée lui inspira deux bien

beaux vers:

Et sans verser le sang d'une seule victime,

L'hommage expiatoire a surpassé le crime.

On ne peut comprendre pourquoi l'Institut refusa longtemps la couronne

à cet ouvrage. Pour quelle raison? il serait bien pénible que des

hommes de science pussent arriver à ce point d'oubli de leur haute

mission, pour écouter des voix qui leur parlent en faveur ou contre

l'esprit de parti? Cette pièce de vers, c'est-à-dire ce poëme, fut

enfin couronnée cependant, et avec la plus grande justice: certes, il

n'y eut pas de faveur. M. de Treneuil était attaché à la bibliothèque

de l'Arsenal.

D'autres hommes fort spirituels aussi, qui contribuaient à embellir

les soirées de madame de Genlis, étaient M. Després; M. Alexandre de

Laborde, si bon, si parfait et si amusant avec ses distractions, _même

dans son Itinéraire_; et Millin, meilleur ami que parfait antiquaire,

malgré ses ouvrages sans nombre sur la numismatique. Elle voyait

encore des hommes du monde, mais aussi lettrés que des littérateurs de

profession: c'étaient M. le comte de Ségur, M. Carrion-de-Nisas, M.

d'Estourmel, M. de Choiseul-Gouffier, spirituel dans sa causerie, si

intéressant dans ses révélations des mystères du sérail, soit qu'il

parlât des kiosques des sultanes entourés d'esclaves noirs[92], du

chant plaintif et simple qui s'entendait au travers des rideaux

flottants d'or et de soie, ou bien qu'il vous fît entrer avec lui dans

les sombres détours de la politique ottomane à cette époque, où,

jouissant encore d'un reste de pouvoir, elle dénouait avec le mensonge

ce qu'elle ne pouvait trancher avec le poignard ou endormir avec le

poison. Que j'ai passé de doux moments à écouter M. de Choiseul!...

aucune conversation, excepté la sienne et celle, avant tout, de M. de

Narbonne et de M. de Talleyrand[93], ne rappelait autant la bonne

compagnie française, comme nous en avions la tradition, nous autres

jeunes femmes à l'époque dont je parle ici, nous qui avions pu voir et

entendre une foule d'hommes de bon goût et de bonnes manières, dernier

reste de la cour de Louis XV. M. de Choiseul contait surtout avec une

grâce admirable.

[Note 92: On sait comment M. de Choiseul a connu beaucoup de détails

intimes du sérail: c'était par le moyen de marchandes arméniennes qui

pouvaient pénétrer jusque dans les cours intérieures.]

[Note 93: C'était la même société. M. de Nassau, M. de Montrond, M. de

Talleyrand, M. de Narbonne et M. de Choiseul formaient la société la

plus intime de l'hôtel de Talleyrand, et cela, il faut le dire à la

louange de M. de Talleyrand, sans secousse et sans caprice.]

M. le prince de Nassau allait aussi chez madame de Genlis, mais pas

souvent. Il était aussi bien aimable; mais comme il mentait celui-là,

quand une fois il se mettait à raconter!

Le cardinal Maury était, comme homme important dans notre monde et

notre histoire politique, le plus remarquable de la société de madame

de Genlis; il y allait fort souvent, quoiqu'il ne l'aimât pas.

C'était un homme singulier dans ses affections; il les montait ou les

descendait d'après un baromètre qui n'était pas toujours celui du

temps[94].

[Note 94: Je ne puis m'en plaindre, car il fut admirable dans son

affection pour moi jusqu'au moment de sa mort.]

M. de Talleyrand allait aussi assez souvent à l'Arsenal; mais soit

qu'il le voulût ainsi, soit que madame de Genlis ait dit la vérité

lorsqu'elle affirmait que c'était pour mieux jouir du charme de sa

conversation, elle le recevait toujours étant seule. Le fait est qu'il

est vrai que M. de Talleyrand a dans la physionomie un air

d'insouciance et même d'ennui qui glace tout ce qui l'entoure. On

voudrait dissiper cette apparence d'ennui par le pouvoir qu'on se

suppose toujours à tort ou à raison. C'est pour cela que dans la

société on ne pardonne pas aux personnes d'esprit d'avoir de la

sécheresse...: il ne faut pas qu'elles se communiquent trop

rapidement; mais aussi il ne faut pas qu'elles soient trop importantes

ni trop repliées sur elles-mêmes.

Avant que M. de Talleyrand ne nous fît tout le mal dont la France

souffrira encore longtemps, il y avait dans ma pensée un penchant à

le croire bon. C'est une drôle d'idée que j'avais là, me dira-t-on? Il

y a des révolutions dans la vie humaine comme dans la vie des empires.

Enfin, je crois que M. de Talleyrand est né bon; il est devenu méchant

comme nous l'avons vu par des causes connues de Dieu seul. Mais ce qui

est connu de tous, car nous sentons nos blessures, c'est qu'il a fait

bien du mal à la France.

Une femme charmante qui contribuait autant et peut-être plus que

madame de Genlis à l'agrément de sa maison, c'était madame de

Valence... elle avait un charme, une grâce... ses grands yeux noirs

donnaient des regards si doux et si animés!... et puis elle est bonne.

C'est une femme dont on sent qu'on voudrait être l'amie, que madame de

Valence. J'ai rencontré peu de femmes qui aient pour moi plus

d'attrait.

Mais il y avait au salon de madame de Genlis un singulier inconvénient

d'attaché. Elle a toujours eu beaucoup de mobilité dans l'esprit, et

conséquemment dans l'exécution de ses volontés, car l'esprit a

toujours été son guide avant toute chose. Cette manière d'être lui a

quelquefois valu de drôles d'aventures; en voici une qui eut lieu vers

l'année où elle quitta l'Arsenal.

On a vu que les conversations étaient ce qu'elle aimait le mieux,

mais, je crois, après les correspondances _anonymes_[95]. Comme on le

savait, tout le monde lui écrivait; il s'ensuivit, et cela de son

propre aveu, qu'elle perdit à répondre à ces lettres un temps qui lui

aurait donné deux volumes de plus par an. C'étaient des lettres dont

le port coûtait cher.

[Note 95: Il me faut ici dire mon sentiment, non pas sur les lettres

anonymes injurieuses, je me réserve cette satisfaction pour plus tard.

Je parlerai seulement ici de ces correspondances voilées,

mystérieuses, dans lesquelles des femmes ne craignent pas de parler

comme elles rougiraient de le faire à découvert. Je ne blâme pas une

correspondance mystérieuse entre femmes comme atteinte à la morale:

elle n'est que sotte et niaise; cependant j'y trouve aussi peu de ce

qui est estimable. Comme base de toute amitié, c'est la loyauté et la

franchise. Qu'est-ce qu'un mystère en amitié? Qu'est-ce qu'une

_coquetterie_? Tout cela est la preuve du peu de vérité d'un

sentiment, quel qu'il soit. S'il est amitié, on ne jouit de celle que

l'on inspire que lorsqu'elle vous _est accordée à vous_, et non à un

être imaginaire; s'il est amour, alors je ne le connais pas: il est

absurde, au reste, dans les deux sentiments. Au reste, voilà mon

opinion, et je ferai toujours peu de cas de ceux qui emploieront ce

moyen.]

Avec ce goût pour le romanesque et le mystérieux, on pense que toutes

les lettres de ce genre étaient accueillies. Un jour, madame de Genlis

en reçoit une de je ne sais plus quelle ville, je crois pourtant que

c'est de Mâcon, écrite avec un tel charme, le style en était si

admirable, que madame de Genlis se passionna pour l'auteur, et lui

répondit.

C'était une femme heureusement!... Mais quelle femme! rien n'était

admirable comme elle... Pendant quinze jours madame de Genlis

racontait bien encore une histoire intéressante; mais à peine achevée,

la dame inconnue la remplaçait; et c'était un ravissement en montrant

et en regardant son écriture, son orthographe si bien soignée!... et

ne pas connaître une personne si charmante! car elle était charmante!

cela ne pouvait être autrement... quel malheur!...

Enfin, un jour madame de Genlis reçoit une lettre qui la ravit!... la

dame anonyme consentait enfin à se nommer... elle était malheureuse,

et sa lettre, cette fois, était plus éloquente encore que les

précédentes. Madame de Genlis, émue par la peinture d'une position

déplorable, sentit un intérêt profond pour celle qui en souffrait.

Elle relit ses autres lettres; elle y voit l'âme la plus élevée, le

coeur le plus sensible. D'après ce qu'elle disait de sa personne, elle

devait être belle; et l'imagination de madame de Genlis lui prêta

encore plus de charmes. C'était le moment où Helmina, la jeune

Prussienne qu'elle avait amenée de Berlin, venait de la quitter. Elle

pensa qu'elle ne pouvait mieux faire que de prendre avec elle la dame

inconnue comme compagne plutôt que comme dame de compagnie, et dans

l'effusion du premier mouvement, madame de Genlis écrivit à la dame de

venir au plus vite. Elle répondit par des bénédictions en manière de

remerciements. Mais, hélas! les chemins de fer et les ballons

n'étaient pas inventés alors, et il en coûtait cher à de pauvres gens,

même pour faire soixante lieues. Il faut ici rendre justice à madame

de Genlis: elle envoya courrier par courrier l'argent nécessaire au

voyage de madame De***. Pendant le temps qui dut nécessairement

s'écouler entre le moment du départ de l'argent et l'arrivée de la

dame, Madame de Genlis fut dans une agitation extraordinaire. Enfin,

le jour heureux arriva, et la dame avec lui. Dès qu'elle aperçut

madame de Genlis, elle accourut à elle, et ouvrant deux immenses bras

plats et maigres appartenants à une grande femme sèche et blafarde:

--Ma bienfaitrice, s'écria-t-elle!... mon amie! vous avez donc eu

pitié de mon infortune!... soyez désormais mon soutien, mon guide!

Elle avait cinquante ans!

Madame de Genlis, abasourdie par cette scène sentimentale qui devint

en quelques minutes d'un comique achevé, crut d'abord qu'elle était

trompée, et qu'on jouait une seconde représentation d'_Une Folie_.

Elle hésitait presque à reconnaître l'héroïne du roman qu'elle seule

avait composé dans son imagination... car rien n'est à comparer à ce

qu'elle-même racontait à ses amis intimes relativement à l'arrivée de

madame D***.

Cependant, au bout de quelques jours, le premier étonnement passé,

madame de Genlis reconnut l'esprit de son anonyme dans la grande femme

sèche et blafarde; mais cet esprit était insupportable. Pour le

malheur de ceux avec qui elle causait, elle avait étudié à fond toutes

les grammaires connues; elle était d'un purisme qui tuait toute

conversation; il fallait faire une attention scrupuleuse à ses

moindres paroles. Madame de Genlis elle-même, si châtiée dans son

langage, si pure dans sa diction, passait vingt fois par jour sous son

scalpel... toute la société de madame de Genlis l'avait en aversion.

Souvent le cardinal Maury m'en racontait, ainsi que Millin, des scènes

incroyables.

Un seul homme dans ce cercle avait une tendre préférence pour madame

D***; il lui parlait avec une déférence incroyable dans un homme assez

peu soigneux d'ailleurs dans ces sortes de choses. C'était M. Alyon,

père de Stéphanie Alyon, aimable jeune fille que madame de Genlis

éleva, que tout le monde aimait chez elle, et qui depuis épousa M.

Savary.

M. Alyon était excessivement laid, et son âge passait cinquante ans.

Il avait été attaché à l'éducation des princes à Belle-Chasse, et son

esprit avait ce tour savant, cette manière toute didactique qui lui

fit d'abord aimer une femme qui ne parlait qu'un pur et beau langage.

Elle répondit à son admiration par de nouvelles découvertes dans les

recherches du participe et du conditionnel. Cela acheva M. Alyon, et

au bout de quelque temps tout le monde s'aperçut de la tendresse de

ces deux amants, qui, à eux deux, faisaient près d'un siècle.

Madame D*** se souciait peu de cela; il est vrai qu'elle avait une

perruque, une peau qui n'avait pas été mal, et un teint tellement

blanc qu'il allait jusqu'à la tache de rousseur, et recouvrant des os

malheureusement très-saillants. Mais tout cela n'empêcha pas l'amour.

Un jour, elle entra dans la chambre de madame de Genlis, qui depuis

quelques semaines la tenait dans la plus belle des antipathies. Madame

D*** était extrêmement parée. Depuis que M. Alyon s'était mêlé

d'achever de lui tourner la tête, l'affaire était en bon train, et

pour l'accomplir, elle minaudait tant qu'elle avait de forces... Ce

jour-là, elle avait un bonnet avec des roses... elle se regarda dans

la glace, puis elle dit avec un sourire qu'on ne peut rendre:

--Savez-vous bien, madame, _que j'ai encore de la peau_?

--Mon Dieu! madame, lui répondit madame de Genlis, ce n'est pas

étonnant: le temps enlaidit, _mais il n'écorche pas_.

Madame D*** sourit avec une douce expression de pitié et un haussement

d'épaules tout à fait gracieux. Puis venant à madame de Genlis, elle

lui dit comme on dirait à un enfant:

--Mais ne savez-vous pas que la grammaire autorise à dire cette

phrase, pour faire entendre qu'on a de l'éclat, _elle a de la peau,

elle a du teint_... En vérité, pour une personne qui écrit et qui a de

la célébrité, ne pas savoir ce que veut dire: _J'ai de la peau_...

c'est inconcevable!...

Le fait réel, c'est que cette peau, qui avait été fraîche et belle

lorsque la dame avait vingt ans, était considérablement changée; que

ses dents, qui avaient été belles, étaient gâtées; que sa taille,

jadis élégante peut-être, l'était encore selon elle, parce qu'étant

sèche elle était maigre et mince, mais sans aucune forme ni grâce. Du

reste, revêche à la réplique, la supportant peu et même pas du tout;

d'un commerce quotidien impossible à supporter, s'étonnant à chaque

instant d'elle-même, et n'admirant que son propre mérite...

Cette aimable personne demeura près de deux ans avec madame de Genlis.

Au bout de ce temps, la passion de M. Alyon devint si vive, qu'il

fallait surveiller ces _jeunes amants_... Enfin, il l'enleva, au grand

amusement de tous et à la joie personnelle de madame de Genlis.

Une aventure d'un genre bien autrement sérieux lui arriva à cette même

époque à peu près, mais quelques mois avant le départ d'Helmina.

Histoire des salons de Paris (Tome 4/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier. · 第 8 / 20 段