fort estimable, lorsqu'on réfléchit que c'est pour élever des enfants
malheureux enfin qu'elle avait ce courage..... Un jour M. de Cabre et
Millin furent la voir et lui firent des reproches de _sa déraison_;
deux jours après Millin reçut d'elle des vers dont j'ai retenu les
suivants:
Et malade et souffrant, un malheureux auteur,
Languissamment assis à son pupitre,
En gémissant composait une épître
Sur la gaîté, sur le bonheur.
Dans le moment arrive son docteur,
Qui, mécontent de le voir à l'ouvrage,
L'exhorte à devenir plus sage,
Si de ses maux il veut guérir.
Hélas! répond l'auteur en poussant un soupir,
Ce conseil est très-bon, que ne puis-je le suivre!
Je ne travaille pas, ami, pour mon plaisir.
Croyez-moi, ce n'est pas la gloire qui m'enivre.
Qui mieux que moi saurait jouir
Des charmes d'un heureux loisir!...
Mais je suis obligé de me tuer pour vivre.
M. Fiévée, qui voyait souvent alors madame de Genlis, ayant appris sa
triste position, voulut contribuer à l'adoucir. Au moment où madame de
Genlis était dans la rue d'Enfer, M. Fiévée était en prison pour cause
politique; on prétend qu'il était en correspondance directe avec Louis
XVIII. Moi je crois que c'est une calomnie, si j'en juge par _ce que
je sais_ de la manière dont il fut ensuite avec le premier Consul et
l'Empereur. Mais enfin alors il était en disgrâce. Madame de Genlis
employa le crédit de ses amis et de ses parents, car il est à croire
que ce fut M. de Talleyrand, ou madame de Montesson[76] et M. de
Valence, qui, étant tous fort en crédit à cette époque, lui rendirent
ce bon office. Quoi qu'il en soit, M. Fiévée témoigna noblement sa
reconnaissance à madame de Genlis. Connaissant tout ce qu'elle
souffrait, sachant qu'aucun des siens, ainsi qu'elle-même, n'avait
sollicité une pension du Gouvernement, il résolut de le faire pour
elle. Il avait bien prouvé que son arrestation était injuste et qu'il
n'était pas en correspondance avec Louis XVIII; car presque
_immédiatement_ après sa sortie de prison, il fut en correspondance
avec le premier Consul, ce qui est un peu différent de Louis XVIII.
Quelle que fût, au reste, la manière dont il correspondait, quel que
fût le sujet de ses lettres, il est bien certain qu'il n'y avait pas
dedans une phrase qui voulût dire que Napoléon Bonaparte fût un
usurpateur.
[Note 76: Madame de Montesson avait un immense crédit sur madame
Bonaparte (Joséphine), et le premier Consul avait pour elle une grande
considération. Je suis même convaincue que la faveur de madame de
Genlis depuis vint de sa tante.]
M. Fiévée, étant donc en correspondance avec le premier Consul, lui
parla avec intérêt de madame de Genlis. Napoléon comprenait à ravir
toutes les convenances de ce genre. À peine connut-il la position
d'une personne aussi distinguée, qu'il donna des ordres; et un matin
on annonça à madame de Genlis M. de Rémusat, venant de la part du
premier Consul.
--_Madame_, lui dit M. de Rémusat, _le premier Consul vient seulement
d'apprendre votre pénible position; s'il l'eût connue dès le moment de
votre arrivée en France, il l'aurait fait cesser à l'instant même...
Ce qu'il peut faire maintenant, c'est de vous demander ce qui peut
vous rendre heureuse. Veuillez le dire, et ce que vous demanderez vous
sera accordé sur-le-champ[77]._ «Comme mes premiers mouvements sont
toujours romanesques, dit madame de Genlis, je refusai en disant que
mon travail me suffisait et que je ne demandais rien.»
[Note 77: Ce furent les propres paroles de Napoléon. _Madame_, dit M.
de Rémusat, _j'ai l'honneur de vous faire observer que ce sont les
propres expressions du premier Consul_.]
Ce fut à l'Arsenal que madame de Genlis donna _Madame la duchesse de
la Vallière_, _Madame de Maintenon_ et _Madame de Montespan_; mais
_Madame de la Vallière_ est supérieure aux deux autres, qui respirent
l'ennui; _Madame de la Vallière_, quoique remplie de fautes comme
roman historique, en ce qu'il ne peint nullement le siècle de Louis
XIV tel qu'il est, tel que nous le peignent Mademoiselle, la grande
Mademoiselle, et tous les autres mémoires, et surtout Saint-Simon. Ce
qui a fait errer madame de Genlis, c'est son admiration pour les
mémoires de Dangeau. Sans doute ils sont bons; mais toutes les idées
de M. de Dangeau étaient mesquines et étroites. Il a dû
nécessairement donner une couleur semblable à tout ce qu'il décrit:
c'est ce qui arrive lorsqu'on _calque_ des événements au lieu d'écrire
des souvenirs[78].
[Note 78: Je regardais un jour le tableau de Gérard représentant Louis
XIV tenant par la main le duc d'Anjou, en disant: _Messieurs, voilà le
roi d'Espagne_,--et j'étais étonnée que le tableau sorti de l'atelier
d'un homme de génie fût aussi froid. Madame Aubert, ma fille, après
l'avoir regardé, trouva le motif du peu de charme de ce tableau.
C'est, me dit-elle, que toutes les figures sont _copiées_ sur des
émaux et des profils, du moins en grande partie. Cette remarque est
très-fine et très-juste.]
Madame de Genlis fut très-fière d'un suffrage qui lui arriva par une
voie détournée et lui porta une véritable joie d'auteur au coeur. Elle
avait une amie, très-spirituelle personne, madame Élisabeth de Bon,
auteur de plusieurs ouvrages qui dans le temps furent assez connus;
elle écrivit à madame de Genlis le billet que voici:
«Je vous dirai, _mon ange_, que le premier Consul a lu _Madame de la
Vallière_ avant-hier, et qu'il l'a lue tout d'un trait, sans pouvoir
la quitter, et qu'il a pleuré... C'est un fait positif; car c'est M.
de Fontanes qui me l'a dit et qui le tient du premier Consul lui-même.
Marigné prétend que je vous envoie les larmes du Consul, et que cela
vaut mieux que des vers. Le fait est que cela m'a fait un plaisir
extrême.
«Adieu, vous que j'adore et pour qui je donnerais ma vie.
«ÉLISABETH.»
Madame Élisabeth de Bon, qui signe à la manière des reines et des
princesses souveraines, comme on voit, devait écrire des lettres bien
passionnées à vingt ans, à en juger par la chaleur de son amitié dans
un âge plus avancé. Madame de Sévigné est bien froide, même dans son
amour maternel, qui est quelquefois exagéré dans son expression, à
côté des paroles brûlantes de madame de Bon.
Quoi qu'il en soit de madame de Bon, qui du reste était fort aimable,
madame de Genlis fut touchée au coeur de cet éloge. _Je fus
enchantée_, dit-elle elle-même, d'obtenir le suffrage de celui qui
était _le plus grand capitaine de son siècle, d'avoir fait pleurer
l'homme qui venait de rétablir l'ordre, la religion et la paix, et
d'arracher mon pays à l'anarchie_.
Elle fit aussitôt un impromptu _en vers_ et l'envoya à madame de Bon
pour le faire remettre au premier Consul. Madame de Bon[79] était à
cette époque _fort intimement_ liée avec M. d'Abrantès, et ce fut
_lui_ qui fut chargé de donner ces vers au premier Consul, et non pas
M. de Fontanes, comme je l'ai vu je ne sais plus où.
[Note 79: Madame de Bon était fort agréable de figure et de tournure;
elle avait un petit garçon ravissant de beauté. M. d'Abrantès me
l'amena un jour, et je crus voir un Amour de l'Albane animé: c'était
un être idéal. Je lui demandai comment il se nommait? «_Bon_ et
_Beau_, me répondit-il, en levant sur moi les plus beaux yeux que
j'eusse encore vus.» Et cette réponse fut faite avec une naïveté
charmante. Il avait, je crois, trois ou quatre ans.]
Madame de Genlis était devenue une personne non-seulement supérieure
dans la littérature courante, mais sa place était désormais marquée au
premier rang de l'époque littéraire où elle écrivait. Mais je crois
que cette place eût été de tous points plus noblement conquise, si
elle avait moins crié après ses ennemis. Madame de Staël a eu plus de
détracteurs que madame de Genlis, et madame de Staël a toujours gardé
un noble silence; une fois ou deux dans tout le cours de sa vie
littéraire elle répondit, je crois, et encore parce que son père était
attaqué. Mais madame de Genlis répondait dans des brochures qu'elle
faisait imprimer exprès, et surtout écrites avec de l'acrimonie et de
l'humeur, ce qui éternisait la querelle... Elle se plaignait surtout
de plagiats qui étaient un peu rêvés[80]. Ainsi, par exemple, elle se
plaint de ce que M. A. Duval a fait de _la Curieuse_, une comédie du
_Théâtre d'éducation_, son drame d'_Édouard en Écosse_. Quel rapport y
a-t-il entre une petite fille qui mérite d'avoir un bonnet d'âne pour
écouter aux portes, un jeune homme qui se cache pour un duel, je
crois; et une femme d'un parti, qui voit devant elle, dans sa demeure,
le chef du parti ennemi, le dernier des Stuarts, couvert de haillons
et lui demandant du pain!... Cette situation est une des plus
tragiques, une des plus touchantes qu'on puisse mettre à la scène, et
d'ailleurs M. Duval avait devant lui le livre de l'histoire dans
lequel il pouvait facilement prendre son sujet sans se faire de
querelle et sans soumettre son imagination à une sorte de torture pour
former son sujet à la position d'un autre plan, dans lequel il ne se
trouve d'ailleurs d'autre ressemblance que deux hommes qui se
cachent... Ceci me rappelle une histoire qui me fut racontée par M.
Lenormand d'Étiolles, qui en savait et en faisait de bonnes et _de
salées_, comme dit Saint-Simon.
[Note 80: C'est encore comme celui que madame de Genlis reproche à
madame Cottin; elle dit que c'est son roman des _Voeux téméraires_ qui
lui a donné l'idée de _Malvina_. Il faut qu'elle se soit trompée en
citant ce roman. Il n'y a pas le moindre rapport entre les deux
ouvrages. Malvina est une femme qui n'est pas une inconnue dans le
château de la tante d'Edmond: Edmond lui est infidèle, elle devient
folle, et meurt de douleur. Rien n'est semblable.]
M. Lenormand était au spectacle un jour, loin de Paris. Je crois que
c'était à Marseille. Il était assis à côté d'un homme fort bien en
apparence, mais qui pleurait à verse depuis que le rideau était levé.
--Que peut donc avoir cet original-là? se disait M. Lenormand... Si on
donnait quelque chose qui fût de nature à l'attrister, à la bonne
heure. Mais que diable peut lui faire ce qu'on joue là?
On donnait _Oedipe à Colone_.
Enfin les exclamations du monsieur et ses sanglots augmentèrent à un
tel point, que M. Lenormand crut devoir intervenir, et il demanda au
monsieur si affligé ce qui le faisait ainsi pleurer.
--Hélas! monsieur, une parfaite similitude dans ma situation, une fois
en ma vie, avec le malheureux roi de Thèbes!...
--Eh quoi!... auriez-vous eu le malheur de tuer monsieur votre
père?... Et M. Lenormand se recula du monsieur!...
--Oh! non, non! monsieur; mon père est mort de sa très-belle mort, à
soixante-seize ans... un beau vieillard, ma foi!...
--Mais alors, monsieur... vous avez donc été assez infortuné pour...
pour épouser madame votre mère?
--Eh! du tout, monsieur!... Mais en allant une fois en diligence de
Marseille à Toulon (ici les sanglots redoublèrent), nous fûmes arrêtés
par une des troupes de voleurs qui désolaient alors la Provence, et
tellement dévalisés, que pour gagner Toulon, dont nous étions encore à
huit ou dix lieues, il me fallut implorer la charité publique. Depuis
ce temps, je ne puis voir ce bon roi de Thèbes s'en allant aussi par
les chemins pour demander l'aumône, sans faire le triste rapprochement
de nos deux positions... hi! hi! hi! hi!...
Et les sanglots recommencèrent.
La plainte du plagiat, pour _Édouard en Écosse_, copié sur _la
Curieuse_, est de même force.
.... Un jour M. de Lavalette écrivit à madame de Genlis en lui
demandant un rendez-vous important pour ses intérêts; madame de Genlis
lui indiqua le jour suivant[81].
[Note 81: Ce ne fut que dans une conversation entre Lavalette et
madame de Genlis qu'eut lieu l'accord définitif pour la
correspondance. Madame de Genlis ne répondit pas clairement à la
lettre de Lavalette. Il fut un matin chez elle et traita la chose
comme je la rapporte.]
M. de Lavalette, aussi bon que spirituel, gai jusqu'à la folie,
bouffon même quelquefois, lorsqu'il était avec ses amis, était
pourtant un homme fort habile et parlant de hautes affaires avec le
sérieux qui leur convient. En arrivant chez madame de Genlis, il
était aussi grave que le sujet qu'il venait traiter avec elle.
--Madame, lui dit-il, le premier Consul n'existe plus; l'Empereur lui
a succédé. Tout vous démontre jusqu'à l'évidence que la famille à
laquelle vous avez consacré bien gratuitement, au reste, les plus
belles années de votre vie, ne reviendra plus en France. Celui qui la
gouverne aujourd'hui ne veut pas qu'un nom illustré comme le vôtre
demeure entouré de privations; votre pays vous doit une vie heureuse.
Parlez, madame; que vous faut-il pour qu'elle le soit?
--J'ai déjà fait une réponse à M. de Rémusat, dit madame de Genlis.
--Cette réponse n'est point vraie, permettez-moi ce démenti, madame;
l'Empereur sait, en outre, que votre santé souffre beaucoup de l'excès
de travail auquel vous vous livrez. Encore une fois, faites une
demande, que voulez-vous?
--Je répondrai toujours de même, dit en riant madame de Genlis.
--Eh bien! dit en souriant à son tour M. de Lavalette, voyons si votre
obstination résistera à cette proposition. L'Empereur vous demanda de
lui écrire tous les quinze jours... Il aime votre manière d'écrire.
--Eh! d'où la connaît-il?
--Il la connaît, enfin, que vous importe; acceptez-vous?
Madame de Genlis réfléchit un moment.
--J'accepte, dit-elle enfin; j'accepte et même avec joie. Je suis sûre
que cette correspondance ne peut qu'être bonne à tous deux.
--Et moi, dit M. de Lavalette, j'ai une joie tout aussi vive en vous
annonçant que l'Empereur vous prie d'agréer une pension _de 12,000
francs_. Elle vous sera payée comme vous le voudrez; et si vous n'y
avez aucune répugnance, ce paiement passera par mes mains.
Madame de Genlis accepta, et la correspondance commença. Elle avait
lieu tous les mois, quelquefois tous les quinze jours. Le sujet en
était toujours moral, politique, ou pieux; souvent sur la manière dont
il fallait tenir sa cour. Madame de Genlis fit à cet égard beaucoup de
bien à l'Empereur lui-même. Avec lui, il n'y avait qu'à mettre l'index
sur l'entrée d'une route conduisant à un bon résultat; il la
parcourait avec un succès que nul autre n'aurait eu. Ce que madame de
Genlis lui dit relativement au luxe ne fut pas perdu pour lui, et ce
fut, sans doute, le lendemain du jour où il reçut une lettre d'elle
sur ce sujet, qu'il nous disait à toutes:
Mesdames, _je veux_ que vous receviez. _Soyez grandes dames_,
surtout!... Soyez grandes et point mesquines dans vos dépenses pour
vos habits, votre maison, vos ameublements. Point, ou du moins
très-peu de ces mousselines anglaises qui entravent l'exécution de mon
système continental en donnant au goût, à la mode un autre moyen de se
nourrir. Beaucoup de soieries pour chaque saison. Du velours pour
l'hiver, du satin; et puis, du taffetas pour l'été. D'abord, vous
serez conséquentes; ensuite vous aurez de belles étoffes bien épaisses
pour le temps de la neige, et des étoffes légères pour les temps
chauds où il faut de l'air autour de soi.
L'empereur mit, à dater de ce moment, une grande importance à ce que
toute la cour fût somptueuse et magnifique, non-seulement sur un
point, mais sur tous.
Un jour l'empereur s'étant assis à côté de moi à un bal chez la
princesse Caroline, pendant une contredanse dans laquelle je ne
dansais pas, il me demanda si je connaissais madame de Genlis; je lui
dis que oui.
--Vous a-t-elle écrit?--Jamais, Sire.--Eh bien! elle est encore plus
spirituelle en écrivant. Ses lettres ont de la gaîté, en même temps
qu'une raison solide et éclairée: _il est seulement dommage qu'elle
ne soit pas plus naturelle_.
L'époque où madame de Genlis reprenait une sorte d'influence, qu'elle
eut, au reste, le bon esprit de tenir secrète, était fort belle pour
notre gloire littéraire. On a beaucoup dit que le temps de l'Empire
avait _donné de toutes les gloires, excepté celle de la pensée_. Cela
n'est pas tout à fait juste; car il me semble qu'une nation qui peut
donner à la renommée autant de noms que la nôtre à cette époque est
encore remarquable par la pensée comme par la gloire. Châteaubriand,
madame de Staël, madame de Genlis, Delille, Bonald, Michaud, Arnault,
Fontanes, Picard, Duval, et tant de poëtes agréables, font, à eux
tous, une preuve sans réplique. Et dans les arts: David, Gérard,
Girodet, Gros, Lethière, Robert Lefèvre, Isabey, Augustin,
Godefroy[82], Desnoyers, Méhul, Lesueur, Boïeldieu, Cherubini; et dans
les sciences, Berthollet, Cuvier, Fourcroy, Lacépède, etc.
[Note 82: Cet artiste, doué d'un grand talent qu'on admire encore plus
particulièrement dans _la Bataille d'Austerlitz_, qu'il a gravée
d'après le tableau de Gérard, ainsi que _la Psyché_ et _l'Ossian_ du
même auteur, demande en vain la croix sans pouvoir l'obtenir depuis
dix ans! C'est un artiste renommé, qui est encore plein de verve, et
qui grave en ce moment _la Bataille de Marengo_ pour que _la Bataille
d'Austerlitz_ ait un pendant... Croirait-on qu'on a répondu sous le
ministère de M. Gasparin à un artiste aussi honorable: Vous ne
produisez plus!--Mais vous ne donnez donc de récompenses qu'aux
talents à venir? et vous ne récompensez jamais le _certain_, celui qui
a déjà fait ses preuves. Le tableau d'après lequel M. Godefroy fait
_la Bataille de Marengo_ est de lui-même... Voilà l'homme qui ne
produit plus!...]
À cette liste, déjà nombreuse, combien je pourrais ajouter de noms
vraiment remarquables et faits pour tenir leur place dans une
nomenclature de ce genre! Mais madame de Genlis les connaissait bien,
et ce fut eux qu'elle appela, avec beaucoup de ceux que je viens de
nommer, pour reformer, _refaire_ son salon. Le cardinal Maury venait
alors de rentrer en France, et allait très-souvent chez madame de
Genlis.
Alors elle prit un jour; ce fut le samedi. Ce jour était le plus
commode pour beaucoup d'hommes qui avaient des places plus ou moins
importantes, mais qui toutes occupaient; et le dimanche donnait du
repos en n'obligeant pas à se lever trop tôt. Ce calcul me frappa
lorsque Millin me le fit remarquer.
Un jour, madame de Genlis reçut une lettre fort singulière; cette
lettre, très-bien écrite, sur de joli papier fort élégant, avait pour
signature le nom de _Jeanneton_; elle témoignait un vif désir de
suivre une correspondance, et indiquait une adresse qui, évidemment,
n'était pas la véritable.
Madame de Genlis, entraînée par une sorte de charme répandu dans cet
écrit, répondit à cette lettre... Une autre vint encore, et reçut
aussi une réponse... Enfin la correspondance dura dix-huit mois. Un
jour, madame de Genlis voulut enfin causer avec _son anonyme_.--Eh
bien, nous causerons, lui dit l'étrange personne, mais vous ne me
verrez pas.
Et la conversation se fit à travers une cloison.
Un jour, c'était pendant le séjour de madame de Genlis à l'Arsenal, on
vint lui dire qu'une jeune paysanne lui apportait des fleurs de la
part de mademoiselle Jeanneton; madame de Genlis sourit.--Faites
entrer, dit-elle.
Elle vit arriver une jeune paysanne, d'une taille charmante, mince,
élancée, portant le costume complet de paysanne, mais évidemment fait
avec des étoffes moins grossières que celles des vraies paysannes.
Elle avait son petit bavolet exactement placé sur le haut de sa tête,
et son chignon bien lissé. Une belle croix d'or avec un coeur tenait à
son cou par un velours qui faisait juger de l'étonnant éclat du cou de
cygne de la fille des champs. Ses bras, d'une blancheur également
éblouissante, ainsi que ses mains, étaient tous deux d'une forme
parfaite. Elle portait des fleurs dans ses bras et dans son tablier
d'indienne, et un petit garçon la suivait, chargé d'une innombrable
quantité de pots et de caisses contenant des plantes très-rares.
L'ambassadrice de mademoiselle Jeanneton se mit en devoir de placer
les fleurs coupées dans des vases de porcelaine qu'elle demanda à
madame de Genlis.
--Pourquoi n'est-elle pas venue elle-même? dit celle-ci à la petite
paysanne.
LA PAYSANNE.
Dame! j'savons pas, moi!
MADAME DE GENLIS.
Comment!... serait-elle malade?
LA PAYSANNE.
Nenni, nenni, elle n'est pas malade, et vous aime ben, allez!...
MADAME DE GENLIS.
Et votre village est-il loin d'ici?
LA PAYSANNE, embarrassée.
Not' village! quoiqu' ça vous fait donc, ça... mais non, qu'il n'est
pas loin... par là... du côté de Bièvre... de Jouy.
MADAME DE GENLIS.
Ah! ah! je connais une grande dame qui possède une belle terre pas
bien loin de cet endroit.
LA PAYSANNE.
Qui donc ça?
MADAME DE GENLIS.
Madame de Chevreuse, à Dampierre.
LA PAYSANNE, vivement.
Mais ce n'est pas à elle! c'est à sa belle-mère. Et, ajouta-t-elle en
levant les yeux et les mains au Ciel, Dieu puisse-t-il l'en faire
jouir encore longtemps!
Dans ce moment, la paysanne avait laissé tomber l'énorme gerbe de
fleurs qu'elle tenait, et elles se répandirent toutes autour d'elle.
Dans cette attitude, elle était charmante, et recevait encore un
reflet de beauté de l'expression qui s'était répandue sur son front,
et de là sur tout son visage. Bientôt elle s'aperçut que madame de
Genlis la fixait avec attention, et elle rougit, ce qui l'embellit
encore... Elle voulut cependant toujours soutenir son incognito, et
tout en continuant de placer les fleurs dans les vases, elle dit:
--Dame! voyez-vous, j'avons dit ça comme ça, moi... parce que,
voyez-vous, c'est une brave dame tout d'même que la vieille
douairière, comme ils la nomment, et que j'sommes presque de ses
terres.
MADAME DE GENLIS, avec intention.
Ah! ah! la jeune dame est donc méchante?
LA PAYSANNE, vivement.
Non, non!... alle n'est pas méchante... un brin tant seulement; mais
la vieille est ben bonne aussi!
MADAME DE GENLIS.
Est-elle jolie, la jeune?
LA PAYSANNE.
Non, alle n'est pas laide, c'est tout[83]... Ah çà, v'là qu'est fini.
Bonjour, madame... vot' servante.
[Note 83: Ermesinde de Narbonne (Narbonne Fritzlar ou Narbonne Pelet)
était une jeune personne charmante d'élégance et de distinction dans
ses manières. Elle avait un grand éclat dans la physionomie, et le
premier coup d'oeil jeté sur elle lui faisait trouver de la beauté.
Elle était rousse, mais elle s'était fait raser la tête et portait une
perruque artistement faite. Madame de Chevreuse était la seule jeune
femme de son époque qui, par son insouciance de bon goût, rappelât les
manières d'un autre temps. Elle avait des partisans fanatiques comme
je n'en ai vu à aucune femme à la mode depuis elle.]
MADAME DE GENLIS.
Un moment, ma chère enfant; vous avez été bien gentille, il faut
maintenant vous reposer... asseyez-vous.
LA PAYSANNE.
Oh, j'n'oserai jamais!...
MADAME DE GENLIS, souriant.
Eh bien! figurez-vous un moment que vous êtes madame de Chevreuse, et
asseyez-vous près.
LA PAYSANNE, rougissant et se détournant pour s'en aller.
Comment, comment! qu'est-ce donc que ça veut dire?...
MADAME DE GENLIS.
Que vous êtes reconnue, ma chère Jeanneton; et que je vous demande de
faire cesser un mystère qui est une entrave à cette amitié que vous
êtes assez bonne pour m'accorder, et que je vous rends avec une
tendresse de mère.
LA PAYSANNE, après avoir hésité quelque temps.
Eh bien! oui, vous avez raison; il ne faut pas plus longtemps résister
à la tentation d'une causerie d'amitié avec une personne comme vous.
Et madame de Chevreuse, car c'était elle en effet, redevint elle-même.
Elle n'avait jamais cessé de l'être; elle se croyait parfaitement
déguisée, parce qu'elle portait un bonnet et une jupe de paysanne, et
qu'elle disait: _J'allions_, _j'venions_; mais ses mains blanches, ses
bras délicats et polis comme de l'ivoire, sa démarche et sa tournure
si parfaitement élégantes, la douceur de son organe, tout cela formait
un trop grand contraste avec le rôle qu'elle jouait pour qu'elle pût
le remplir longtemps... Elle jouait en effet la comédie; mais elle
était comme un premier rôle remplissant sans illusion, et par
conséquent fort mal, un autre rôle hors de son genre. C'était une
charmante personne... j'en parlerai plus loin.