de Genlis; elle connaissait trop les formes du bon goût pour ne pas
savoir que rien n'est plus contraire à la bonne grâce d'une femme que
cette manière acerbe avec laquelle quelques-unes accueillent
aujourd'hui les productions des autres[70]. Il y a de l'_envie_, et
l'envie donne tant de laideur à un visage de femme!... tant de
fausseté au sourire!... tant d'aigreur à la voix!... tant d'amertume
au regard!...
[Note 70: À cette époque, on aurait trouvé peu convenable qu'on fût
trop hostile contre les ouvrages d'une femme; mais le champ était
libre, et M. de Feletz l'a prouvé avec madame de Staël: elle fut
souvent péniblement affectée par les feuilletons du _Journal des
Débats_. Que de lignes fines et spirituelles ont été insérées dans le
_Journal de l'Empire_ (le même journal que les Débats) sur le petit
nuage de Corinne! Ce petit nuage a suffi pour déranger quelquefois la
paix littéraire de l'auteur. Mais pour faire de l'esprit sur un défaut
sans arriver à l'injure, il faut de l'_esprit_ et de l'_esprit_ de
critique.--On ne l'a pas parce qu'on rêve qu'on l'a. La critique
haineuse est non-seulement une entrave à l'esprit, mais à la raison,
sans laquelle on ne peut écrire, même un feuilleton.--Les
personnalités sont odieuses, presque toujours injustes, et, ce qui est
plaisant à observer, toujours inutiles à la critique. Qu'est-ce que
tout cela prouve? répondait Beaumarchais dans ce fameux mémoire que
les Goëzman l'avaient contraint d'écrire. Qu'est-ce que cela
prouve?... et il ajoutait des pages qu'il n'eût pas écrites sans la
polémique ouverte par ses ennemis.--Ce qui lui fit dire un jour: Mes
ennemis m'ont forcé de me sauver sur un piédestal.]
Madame de Genlis n'avait aucun de ces défauts en parlant; lorsqu'elle
écrivait, elle se laissait aller trop vivement contre madame de Staël.
À cette époque, on parlait dans le monde d'un roman que faisait
madame de Staël et dont elle faisait des lectures chez elle en petit
comité ou bien chez ses amis intimes.
MADAME DE GENLIS, avec curiosité.
Sait-on le titre de ce nouvel ouvrage?
M. DE CABRE.
Pas encore... mais j'en ai entendu quelques passages avant-hier qui
m'ont charmé.
MADAME DE GENLIS, souriant.
Et votre approbation est d'un bien grand prix!--Mais comment ne
savez-vous pas le titre?... Si j'avais assez de confiance en des amis
pour leur lire un ouvrage, cette confiance n'aurait aucune
restriction.
M. DE TALLEYRAND, qui a longtemps écouté sans parler.
Mais si elle ne sait pas encore quel nom elle donnera à son roman!...
M. DE LA HARPE.
Comment, elle ne sait pas quel ouvrage elle fait?
M. DE TALLEYRAND, froidement et sans élever la voix.
Je n'ai pas dit cela; j'ai dit qu'elle ne savait pas quel nom elle
donnerait à ses lettres[71].
[Note 71: Les quatre premiers volumes de la _Correspondance littéraire
avec le grand-duc de Russie_. Ces quatre premiers volumes parurent à
cette époque, et l'impression, bien plus soignée que celle des autres,
fut surveillée par La Harpe lui-même avant son exil.]
MADAME DE GENLIS.
Ah! ce sont des lettres?
M. DE TALLEYRAND.
Oui, et admirables.
M. DE LA HARPE.
Il est à désirer que cet ouvrage ne contienne pas l'expression des
doctrines de l'auteur, car elles sont subversives de tout ordre et
même de quelque partie de la morale.
MADAME DE GENLIS, souriant doucement.
Vous n'avez pas toujours pensé ainsi...
M. DE LA HARPE, avec humilité.
Peut-être. Je ne m'en défends pas.
Pendant ce dernier colloque, M. de Talleyrand s'était levé et avait
été à la cheminée, où il avait pris un immense flacon rempli d'eau de
miel d'Angleterre, et commença à le jeter sur ses mains et sur son
habit.
M. DE CABRE.
M. de La Harpe, savez-vous que votre livre fait un bruit
épouvantable?...
M. DE LA HARPE, SOURIANT.
Vraiment!... mais j'en suis charmé, malgré le grand mot qui doit me
troubler; mais pourquoi ce bruit?...
M. DE CABRE.
Comment! cette foule de personnages de toute espèce, tant morts que
vivants, qui paraissent dans ce livre comme dans une galerie de
portraits et qui, certes, ne sont pas flattés.
M. DE LA HARPE.
Eh bien! les morts ne diront rien apparemment; et je parle des vivants
comme s'ils étaient morts... ou peu s'en faut... qu'avez-vous à dire?
M. DE CABRE.
Moi, rien du tout... Cependant, ne craignez-vous pas que les vivants
ne crient pour leur compte et pour celui des morts?....... J'entends
d'ici un bruit...
M. DE LA HARPE.
Du bruit!... Vraiment, voilà bien de quoi m'effrayer!... Ne vous
rappelez-vous plus le temps où le bruit que faisait la littérature
française aux quatre coins de Paris retentissait dans toute l'Europe?
Je n'ai pas la prétention de faire des mémoires, comme Jean-Jacques,
sur tout ce que j'ai vu et entendu; mais, en temps et lieu, je
pourrais bien m'amuser du souvenir de ces bruyantes époques, ne fût-ce
que pour faire voir que ce grand fracas ne fait jamais beaucoup
mal...: il en reste à peine quelque chose dans les oreilles des
curieux, et même des intéressés. Depuis longtemps, pour moi, a succédé
autour de moi un bruit d'une autre espèce!... (M. de La Harpe poursuit
d'un ton sombre et comme inspiré.) Voilà que j'entends même dans les
intervalles de silence... Quant au bruit dont vous me parlez
aujourd'hui, je ne sais plus ce que c'est.
M. DE FONTANES.
Ah! parce que vous ne dites rien, vous croyez que les autres se
taisent!....... parce que depuis _le grand fructidor_ on n'a pas lu
une ligne de vous dans les journaux, vous ne vous doutez pas que ceux
qui vous y attaquent n'y sont que plus à leur aise?
M. DE LA HARPE.
Tant mieux pour eux et pour moi! rien n'est plus commode pour ces
gens-là que de parler tout seuls, et pour moi de n'en rien savoir...
Si je les lisais, cela me donnerait peut-être de la colère... il vaut
mieux tout ignorer; après tout, ils n'ont pas au fond de mauvaises
intentions. Seulement, ils sont quelquefois tellement pressés de
parler, qu'ils n'attendent pas même à savoir ce qu'ils ont à dire. Ce
n'est pas pour critiquer plutôt une chose qu'une autre, c'est
démangeaison de faire des phrases..... Il m'est tombé sous la main il
y a peu de jours, et sans la chercher, une vieille feuille du temps où
je donnais mes séances du lycée, et dans laquelle l'auteur _croit_
rendre compte de l'une de ces séances bien plus pour approuver que
pour contredire. Il ne manque pas d'esprit, mais il n'est pas
réfléchi, et c'est de la meilleure foi du monde sans doute qu'il me
fait dire et faire précisément tout le contraire de ce que j'ai fait
et dit... Mais (ici M. de La Harpe devient plus modéré et plus humble
de nouveau) je lui pardonne, ainsi qu'à ceux qui, me réfutant le livre
à la main, et sachant fort bien ce qu'ils faisaient, ont affecté de
combattre ce que jamais je n'ai écrit et m'ont opposé ce qu'ils
prenaient dans mon propre ouvrage[72]... Pourquoi s'en étonnerait-on?
Cela est plus ou moins dans tous les temps: cela est du _métier_, pour
dire le mot. Mais je vous le répète: tout cela fait peu de bruit et
encore moins d'effet... Avez-vous vu souvent de ces feuilles du jour
avoir un lendemain?... Mon ami, ce n'est pas dans les journaux, ce
n'est pas dans des brochures, des extraits, qu'on ira chercher ce que
j'ai pensé: c'est dans mes ouvrages eux-mêmes... C'est là aussi qu'il
conviendra de consigner, quand il en sera temps, ce qui est fait pour
caractériser la critique et la littérature de nos jours.
[Note 72: On dirait que celui qui attaquait M. de La Harpe est un
frère de celui qui m'a fait l'honneur d'un feuilleton si véridique,
comme critique, dans le numéro du 9 septembre dernier de la _Gazette
de France_. J'ai répondu avec des faits à ce que ce monsieur disait
sur les miens; mais j'ai été plus concise dans ce qui me concerne,
quoique cependant j'eusse beau jeu pour répondre victorieusement.
Voici une des omissions que j'ai faites dans ma réponse au feuilleton.
Je répare ici cet oubli pour donner encore un exemple de la mauvaise
foi d'une critique de ce genre.
L'auteur du feuilleton, pour prouver que je ne suis VRAIE EN RIEN,
disait, comme on le sait, que j'avais _quatre-vingt-trois ans, et que
j'étais de la communion de l'abbé Châtel_! et pour fortifier ces
belles assertions, il disait encore:
«Enfin, madame d'Abrantès sait si peu ce dont elle parle, qu'elle
prend Christophe de Beaumont pour Élie de Beaumont, et elle confond
l'archevêque et l'avocat.»
Je connais peut-être mieux l'histoire et les noms des archevêques de
Paris que le monsieur du feuilleton; mais je ne le lui prouverai pas
autrement que par _un mot_; ce qui suffit pour ce qu'il avance. Le
voici: il le trouvera dans mon _Histoire des Salons_, tome Ier, page
298, Salon de monseigneur de Beaumont:
«La masse du clergé tonnait contre les réfractaires, et M. Turgot
surtout était désigné comme indigne du nom de chrétien. À la tête de
ces prêtres exaltés, était _Christophe_ de Beaumont, archevêque de
Paris, etc.»
Et voilà ce qu'on appelle de la critique!...
La phrase que je cite est la première du Salon de monseigneur de
Beaumont, où je parle de lui; et dans le courant de ce même Salon, je
ne dis pas un mot qui puisse donner lieu à l'erreur.]
M. MILLIN.
Eh vraiment! voilà ce qui soulève déjà une foule de gens qui ne se
promettent rien de bon de la figure qu'ils feront dans votre galerie.
M. DE LA HARPE, avec une satisfaction qu'il veut cacher, mais
avec une sorte d'humilité.
Mon Dieu! pourquoi me craindre? que puis-je maintenant en ce monde?...
Peut-être si je continue ce que j'ai commencé, raconterai-je des
choses qui pourront égayer l'instruction...., car il ne faut
s'occuper du mal que pour en tirer du bien... Cependant je serai
très-mesuré, et bien des gens seront tout étonnés de n'avoir rien à
démêler avec moi,... à moins cependant qu'ils ne se formalisent de mon
silence, ce qui n'est pas impossible.
MADAME DE GENLIS.
Et dans quels termes parlez-vous de l'empereur de Russie dans votre
ouvrage?...
M. DE LA HARPE.
Mais j'aurais pu le louer avec toute liberté, car vous vous rappelez,
madame, l'opinion que le comte du Nord laissa de lui lorsqu'il visita
la France; ce qu'on en disait alors qu'il y avait une voix publique,
car on était parfaitement libre, et voyez comme il règne
aujourd'hui... Mais je ne pouvais le louer ainsi en face, puisqu'il me
comblait de marques de bonté..... La reconnaissance peut rendre
suspecte la vérité.
M. DE TALLEYRAND.
Vous devez alors avoir toute satisfaction sur ce qui le concerne, car
son éloge est aujourd'hui partout... Les papiers publics en sont
remplis.
M. DE LA HARPE, souriant.
Raison de plus pour ne pas m'en mêler.
MILLIN.
Eh! pourquoi donc?...
M. DE LA HARPE.
Parce que je dirais du bien de lui autrement que les autres, et
aujourd'hui je ne le veux pas. Vous vous rappelez tous qu'à chacune
des _révolutions_ de notre _révolution_, il semblait qu'il n'y eût en
France qu'une seule voix dans ce qu'on entendait, un seul esprit dans
ce qu'on lisait, et vous savez pourquoi. Après le _18 fructidor_, s'il
eût été à propos que j'écrivisse, j'aurais écrit, mais j'aurais tout
dit. J'aurais été à mon aise... J'aurais dit ce que personne n'a même
dit encore... C'est ma méthode. Voyez-en la preuve dans l'écrit sur le
mot _fanatisme_, publié sous ce même Directoire entre deux
proscriptions!... et cherchez ailleurs dans le même temps ce qu'on
trouve là, et qu'on fut si étonné d'y lire. Les temps sont bien
changés; grâces à Dieu! mes principes ne le sont pas. Je reconnais des
circonstances qui prescrivent le silence: je n'en connais pas qui
puissent dicter mes paroles.
M. DE CHOISEUL.
Mais vous nous parlez là de vos principes comme s'ils n'avaient jamais
changé...; et ceux que vous aviez quand vous _étiez philosophe_?
M. DE LA HARPE.
Ah! monsieur! et vous aussi vous parlez cette langue! Vous appelez
principes le mépris de ce qu'on ne connaît pas!..... Permettez-moi de
vous faire observer que ce que vous venez de dire équivaut à ceci:
«_Vous aviez d'autres principes quand vous n'en aviez point._» Depuis
quand la déraison et l'ignorance sont-elles des principes, si ce n'est
pour cette espèce de _philosophes_ qui n'en a jamais eu d'autres?
Heureusement vous n'êtes pas philosophe de cette façon-là.
M. DE CHOISEUL.
Dieu m'en préserve! mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit ici, c'est
de vous; et je vous dirai franchement qu'on ne comprend pas comment
vous vous en êtes tiré.
M. DE LA HARPE.
On le verra; et si d'avance on ne le comprend pas, c'est que comme
vous on suppose ce qui n'est pas, et ce n'est pas la première fois.
Premièrement, si j'ai été philosophe, ou, pour parler français,
incrédule, ceux qui m'ont connu savent si j'étais animé de cet esprit
de prosélytisme qui était celui de la secte, et dont je me suis
toujours moqué.--Voltaire m'a souvent reproché de n'avoir pas le _zèle
de la maison du Seigneur_. Est-ce ma faute, à moi, si un monde né
depuis vingt ans parle tous les jours de notre ancien monde comme des
siècles antédiluviens? Les jeunes aristarques sont surtout curieux à
cet égard, et ils me font souvent sourire de pitié en me faisant
_élève_ de Diderot.
MADAME DE GENLIS.
Mais enfin, sans avoir le zèle de vos confrères, il était alors fort
naturel pour vous de vous laisser aller à l'habitude de parler
légèrement _au moins_ de ce que vous révérez aujourd'hui.
M. DE LA HARPE.
Ma correspondance avec le grand-duc était toute littéraire, et de plus
je savais qu'il n'aimait pas qu'on parlât d'un objet de cette
importance avec légèreté; l'avertissement était sérieux et
authentique. Ce fut assez pour me tracer une route que j'ai toujours
suivie.--Il n'y a rien d'un chrétien, mais aussi rien d'un impie. On y
voit l'ami des philosophes, mais non pas leur flatteur.
M. DE TALLEYRAND.
Ainsi nous pouvons espérer de lire en 1801 votre correspondance comme
elle fut écrite de 1774 jusqu'en 89?
M. DE LA HARPE.
S'il en était autrement, la chose serait mauvaise pour le public et
pour moi. Ces lettres n'auraient plus leur caractère originel... tout
y serait factice. Je me suis même défendu d'effacer quelques opinions
que je regarde maintenant comme des erreurs. _Mais pour obvier à
tout_, je les réfute dans quelques notes.
M. DE CABRE.
Ah! vous avez aussi des notes? y en a-t-il beaucoup?
M. DE LA HARPE.
Peu. Il en fallait quelques-unes; mais elles sont en petit nombre et
courtes.
M. DE CABRE.
Rétractez-vous quelques jugements sur des auteurs?
M. DE LA HARPE.
Je ne crois pas. Je vous l'ai dit, je suis de bonne foi.--Je suis un
rapporteur intègre et de conscience. Je sais bien qu'on m'a donné le
surnom de _Contempteur_[73], mais j'ai trouvé ma récompense en voyant
mes _conclusions_ ratifiées à la cour souveraine du public, avec le
grand sceau du temps.
[Note 73: M. de La Harpe rappelait lui-même fort souvent qu'on lui
avait donné ce nom de _Contempteur_, et cela avec orgueil.]
MILLIN.
Prenez garde; vous allez rouvrir les blessures de l'amour-propre...
M. DE LA HARPE.
Rouvrir!... est-ce qu'elles se ferment jamais!
M. DE CABRE.
Je vois un autre danger, car vous n'ignorez pas que depuis longtemps
tout est danger pour vous.
M. DE LA HARPE.
Lequel?
M. DE CABRE.
Eh! mon ami, celui de parler de soi... car dans un ouvrage du genre de
celui que vous publiez, vous devez souvent parler de vous, sous peine
d'être accusé de manquer à votre devoir d'écrivain qui doit tenir ce
qu'il a promis... Pour beaucoup d'autres cela eût été facile... mais
vous...
M. DE LA HARPE.
J'ai tâché de m'acquitter de ce devoir le plus succinctement possible
et avec un laconisme purement historique. Je dis les faits, parce
qu'il les faut dire; si je m'y trouve mêlé, ce n'est pas ma faute; et
s'il m'arrive de jouir de quelques succès, ils sont donnés à l'amitié
qui les partage; car enfin mon ouvrage sera lu par mes amis, tout
autant que par mes ennemis. Quant aux gens qui se trouvent bien plus
blessés du bien que je dis de leurs ennemis que du mal que je dis de
leurs amis, que puis-je pour eux?
M. DE FONTANES.
Ah! rien, je le sais... mais cela ne rassure pas mon amitié, au
contraire... C'est bien dommage qu'on ne puisse pas réconcilier
l'amour-propre avec la vérité!
M. DE LA HARPE.
Mon ami, cela ne se peut pas, parce que la vérité est bonne et
l'amour-propre mauvais.
MADAME DE GENLIS.
Monsieur de La Harpe a bien raison. Mais observez cependant que le mal
de l'amour-propre a ses nuances et ses degrés comme tout autre;
l'orgueil d'étouffer la vérité par la force oppressive est le crime de
l'amour-propre et le plus grand des crimes imaginables. C'est celui de
la révolution pendant douze ans; il suffirait à lui seul pour
expliquer à la raison les peines éternelles, quand elles ne seraient
pas article de foi... (_on rit_) sans doute; la vanité, c'est-à-dire
l'orgueil des petites choses, n'est proprement que la sottise de
l'amour-propre... Ce que je ne comprends pas, c'est qu'après avoir
été, comme de nos jours, tant éprouvé dans les grandes choses, on se
cabre encore pour les petites.
M. DE TALLEYRAND.
Ah!... c'est que la sottise est une maladie incurable.
M. DE LA HARPE.
Tant pis pour elle...
M. DE CABRE.
Hum!... elle peut alors devenir méchante...
M. DE LA HARPE.
Eh bien, après tout, que peuvent-ils dire ou faire qui n'ait été fait
et dit?
M. DE CABRE.
Vraiment, ils sont bien embarrassés pour se répéter les uns les
autres, ou bien encore de se répéter eux-mêmes!
M. DE LA HARPE.
Ils n'ont jamais fait autre chose, même ce pauvre Marmontel... Au
surplus, si la critique m'a peu affecté lorsque je commençais à
écrire, que sera-ce maintenant que je suis au moment de déposer ma
plume? En faisant ce livre, j'ai eu un but principal, c'est de cela
qu'il s'agit. Ce recueil pourra peut-être tenir sa place parmi les
mémoires du temps par les événements qui le rendront curieux et utile;
c'est, si je l'ose dire, une sorte de monument qui paraît au milieu
des ruines, non pas celui d'une génération, transmis à la suivante
pour se reconnaître plus ou moins dans ses pères, mais celui d'un
monde qui n'existe plus, dont une partie a péri, et dont l'autre se
survit à elle-même, puisque personne n'est plus ce qu'il était!... Ah!
quel sujet de réflexion!... En vérité, ceux qui ne lisent pas pour
réfléchir feraient bien mieux de ne pas lire.
M. DE CABRE, se levant et allant à M. de La Harpe, lui dit tout bas:
Enfin, qu'il en soit ce que Dieu aura résolu... mais j'en suis fort
occupé.
M. DE LA HARPE.
Merci, mon ami; moi, je suis tranquille.
M. DE CABRE, indiquant qu'il va sortir.
Venez-vous?
M. DE LA HARPE.
Non, je reste. J'ai quelque chose à dire à madame de Genlis.
M. DE CABRE, souriant avec intention.
Eh! eh! je me rappelle que vous en étiez bien amoureux en 17... 17...
M. DE LA HARPE.
Ne cherchez pas si loin dans le passé, étant aussi près d'elle, car il
y a bien des années de cela!... Adieu, mon ami, M. de Fontanes et M.
de Talleyrand vous attendent.
Tout le monde se retira insensiblement, et quelque longue qu'eût été
la visite de M. de La Harpe, il la prolongeait encore. Enfin,
lorsqu'ils furent seuls, il s'approcha de madame de Genlis, et lui
dit:
--Je vous ai peut-être étonnée en parlant comme je viens de le faire.
--Vraiment non, répondit madame de Genlis; car, si vous vous le
rappelez, je vous ai prédit ce qui vous est arrivé.
--Oui, j'étais, en effet, plutôt incrédule par _genre_ que par
conscience; la grandeur de la religion, la beauté de sa morale me
frappaient bien, mais je n'avais pas la force d'aller à elle. Enfin
dans sa miséricorde Dieu vint à moi... Dieu, _l'unique but de notre
vie!... Dieu! dont je ne m'étais éloigné que par orgueil et par
l'attrait de la volupté._
Il soupira profondément; puis, comme paraissant vouloir repousser un
sentiment trop puissant qui le voulait dominer en ce moment, il
poursuivit:
--Vous savez combien je vous ai aimée... et bien plus, dans tous les
temps j'ai rendu justice à votre beau caractère... et lorsque
j'entendais les accusations les plus indignes vous accabler: Non,
m'écriais-je, c'est faux! elle est pure, elle est digne de respect...
_Alors, je disais combien je vous avais aimée, et comment vous m'aviez
toujours résisté!..._
--Vraiment, dit en souriant madame de Genlis, j'ai beaucoup de
remerciements à vous faire pour une aussi _victorieuse_ justification.
J'en suis profondément reconnaissante.
--Eh bien! que ce soit le commencement d'une tendre et solide amitié
entre nous! Il faut que vous soyez _des nôtres_. Écoutez; un jour de
la semaine, je reçois le soir; nous nous rassemblons _pour causer_;
quelques amis, et voilà tout; on prend une tasse de thé, et l'on se
retire avec l'espoir d'une pareille _séance_ de confiance et d'amitié.
Voulez-vous me promettre d'y venir?
Madame de Genlis le promit, mais, par une sorte d'instinct, elle fit
cette promesse vaguement, et finit par le congédier après une visite
qui avait duré trois heures. Elle prit quelques renseignements sur les
réunions de M. de La Harpe et sut qu'il recevait en effet toutes les
semaines, mais beaucoup plus de monde qu'il ne l'avait dit; on y était
vingt-cinq ou trente personnes, et _cette séance d'amitié_, comme il
l'appelait, n'était autre chose qu'un _bureau d'esprit_ et un
_conciliabule_ mystique et politique. Cette ordonnance et cette
distribution, cet emploi du temps par un homme qui savait très-bien
comment la bonne société arrangeait ses heures, parurent étranges à
madame de Genlis; elle n'y fut pas. Il lui écrivit qu'elle était _des
leurs_; ce mot-là la confirma dans la pensée que ces réunions
pouvaient avoir un mauvais but; elle n'y fut pas davantage. Peu de
temps après, effectivement, M. de La Harpe fut exilé dans un village à
quelques lieues de Paris pendant plusieurs mois, et revint ensuite
mourir ici, vieux, infirme et malheureux. Ce fut, au reste, une
injustice; son âge et ses talents devaient lui être une sauvegarde,
même avec des torts.
Vers ce même temps, madame de Genlis fut elle-même obligée de quitter
Paris, mais volontairement. Elle avait fait beaucoup d'ouvrages[74]
depuis son arrivée à Paris; mais elle avait une maison plus
considérable qu'elle ne la pouvait supporter. C'était Casimir; c'était
Stéphanie Alyon, _jeune filleule_ de madame de Genlis, fille de M.
Alyon, l'un des hommes attachés à l'éducation de Bellechasse: elle
avait quatorze ans; puis une autre jeune fille, une Allemande nommée
Helmina, dessinant, faisant des vers: celle-ci avait dix-sept ans, et
elle était charmante.
[Note 74: Depuis son arrivée en France, elle avait donné un autre
volume des _Annales de la vertu_, une nouvelle méthode d'enseignement,
un livre d'Heures pour les enfants, une nouvelle édition du _Petit La
Bruyère_.]
Madame de Genlis fut à Versailles, puis le quitta, dit-elle, parce que
son neveu César Ducrest ayant été tué dans une fête nationale, le
chagrin qu'elle en ressentit la fit revenir à Paris, bien qu'elle fût
à merveille à Versailles[75].
[Note 75: César Ducrest, fils du chancelier du duc d'Orléans, qui
était frère de madame de Genlis. Il était avec M. de Pont, ami de
madame de Montesson et ancien intendant de Metz. M. de Pont voulut
voir la fête, c'est-à-dire le feu d'artifice[75-A], du plus près
possible; en conséquence il monte sur un petit bateau dans lequel le
suivent M. Ducrest et une autre personne dont j'ai oublié le nom. Une
bombe d'artifice, lancée en l'air et qui ne prit pas, retomba et
éclata dans leur bateau; le malheureux César Ducrest fut tué, et M. de
Pont eut le bras cassé et fut très-mal pendant longtemps. J'avoue que
je concevrais que madame de Genlis eût quitté Versailles pour venir à
Paris, si son neveu était mort à Versailles; mais revenir au contraire
dans la ville où il avait péri, c'est ce que je ne comprends guère.
Madame de Genlis me donne ici une nouvelle preuve de ce que j'ai vu en
elle; elle ne faisait rien comme personne, et pourtant elle n'était ni
originale, ni amusante, ce qui est pourtant une condition des gens qui
ne sont pas comme les autres.]
[Note 75-A: Pour un 1er vendémiaire.]
Ce fut alors qu'elle vint habiter l'Arsenal. Elle avait là un fort bel
appartement contigu à la bibliothèque, que lui donna M. Chaptal, alors
ministre de l'Intérieur, avec une grâce parfaite, aussitôt qu'elle
l'eut demandé.