n'eut pas d'abord la pensée d'avoir un salon, ni de pouvoir même de
longtemps former une société intime dont l'agrément devait remplacer
tout ce que les malheurs révolutionnaires avaient enlevé à chacun.
Rien ne peut se comparer à ce qu'on voyait alors en France: la France,
qui, peu d'années avant, se disait avec orgueil la reine des nations
civilisées pour tout ce qui est élégance et bon goût! Ce qu'on
appelait _le monde_ n'était qu'une bigarrure mal composée même, et qui
n'offrait à l'oeil qu'un assemblage choquant des couleurs les plus
opposées. _Le monde_, ou plutôt la société de cette époque, était une
réunion de parvenus à la fortune par des fournitures à l'armée, ou par
l'agiotage au perron, ou par d'autres moyens moins honorables et moins
_industriels_. Pendant nos temps calamiteux de la Révolution, une
seule route s'était offerte pour conduire à un noble but: c'était
l'armée; parler de gloire à des Français, c'est flatter leur passion
favorite, c'est leur parler selon leur coeur. Aussi les hommes de
toutes les classes répondirent-ils à cet appel, et la France fut
défendue et puis ensuite sauvée par ces mêmes hommes qui ne s'étaient
d'abord levés que pour former une barrière de leurs corps à
l'étranger, qui voulait nous envahir... Les _parvenus_ par ce noble
chemin furent toujours différents des autres; et cela fut de tout
temps. La Rochefoucauld dit: «_L'air bourgeois se perd rarement à la
Cour, il se perd toujours à l'armée_.» Aussi était-ce une chose
remarquable à voir, que les fils d'une famille dont le père et la mère
restés à Paris avaient fait leur fortune par les causes que j'ai
dites. Les enfants, sans avoir eu d'autres maîtres que les dangers,
une vue continuelle des hommes dans toutes les positions,
rapportaient dans la maison paternelle une attitude aisée et souvent
même agréable, tandis que le père et la mère étaient demeurés comme
devant leur comptoir...
Les plus insupportables de ces parvenus à la fortune de l'époque
révolutionnaire, c'étaient les fournisseurs de l'armée. Je n'en
excepte qu'un; mais aussi celui-là est tout à fait à part, c'est M.
Collot. Il est lui-même un type d'esprit et de manières courtoises et
polies... Mais il y a longtemps que j'ai parlé de lui dans ce sens, en
disant ce que j'en pense et ce que j'en connais...
Paris offrait alors lui-même dans son ensemble, comme ville, un coup
d'oeil étrange et terrible à la fois pour l'infortuné qui le revoyait
après quinze ans d'exil!... S'il voulait faire une course dans la
ville, il ne retrouvait plus son chemin... Les rues ne portaient plus
leur ancien nom... Ceux des hôtels, gravés jadis sur des plaques de
marbre ou de pierre, étaient effacés et mutilés, tandis que dans
chaque carrefour il reculait en frémissant devant une dalle de marbre
noir, sur laquelle il voyait gravées en lettres d'or ces paroles
faites pour un peuple LIBRE: _La liberté, la fraternité_ OU LA MORT!
ou bien: _Lois et actes_ de l'autorité publique[62].
[Note 62: Il y eut longtemps en France jusque sur les arbres des
grandes routes... sur des rochers, de pareilles inscriptions.]
Un émigré venait de rentrer; c'était un ami de ma famille. Un jour, il
arrive chez ma mère les yeux pleins de larmes.
--Qu'avez-vous? lui dit-elle...
Le malheureux ne pouvait parler. Enfin il nous dit que dans une petite
rue près de Saint-Roch, il était entré, pour éviter la pluie, chez un
marchand de bric à brac, et que là, parmi de vieux cadres tout
mutilés, abîmés, il avait retrouvé le portrait de son père, de son
frère et celui de sa femme...: son frère avait péri sur l'échafaud!...
À chaque pas, à cette époque, on trouvait le burlesque s'alliant au
terrible!...
Les femmes ne pouvaient alors remédier au mal qui s'était introduit
dans ce qu'on appelait _la société_: car enfin, depuis surtout la
rentrée des émigrés, elle se recomposait d'elle-même. Mais le mélange
forcé était plus insupportable encore que la solitude. Les femmes des
parvenus haïssaient tout naturellement une conversation intéressante,
parce qu'elles y étaient étrangères. Continuellement occupées
d'étiquette, point sur lequel elles étaient encore plus ignorantes que
sur tout le reste, elles marchandaient une révérence et comptaient les
visites; ce qui était simple, parce quelles devaient craindre à chaque
moment qu'on se rappelât leur basse origine, et très-souvent plus que
cela, et qu'alors on ne voulût leur manquer. J'ai vu longtemps encore
à la Cour impériale de ces pauvretés, de ces _mièvreries_ qui
élevaient des querelles sur une visite plus ou moins longue, plus ou
moins différée...
La conversation même la plus simple se ressentait, comme on doit le
croire, de l'état de la société à cette époque. Madame de Genlis,
femme élégante et surtout difficile dans tout ce qui tient à la grande
et même l'excessive recherche du langage, souffrait plus qu'un autre
de ce bouleversement complet. Un jour, elle voit arriver chez elle,
rue d'Enfer, où elle demeura avant d'aller à l'Arsenal, une femme dans
une voiture fort élégante, attelée de deux beaux chevaux, et conduite
par un cocher dont la mise eût paru étrange sans un petit nègre encore
plus ridicule, qui était complètement habillé en Maure, et qui n'avait
pas plus de trois pieds de haut: c'était ce personnage qui ouvrait et
fermait la portière.
Cette dame, qui elle-même était une caricature par sa mise, portait
une robe d'une forme outrée et absurde. Sur sa tête était un
très-petit chapeau de velours avec deux plumes tombantes. Elle se fit
annoncer sous le nom de madame DE Privas.
En entendant ce nom qui promettait quelque chose, madame de Genlis se
leva et fit deux pas au-devant d'elle.
MADAME PRIVAS.
Vous devez être _joliment_ surprise de me voir, n'est-ce pas? _Eh
bien! qu'est-ce que vous faites donc! rasseyez-vous donc!_...
MADAME DE GENLIS, avançant un fauteuil à la dame.
Veuillez vous asseoir, madame...
MADAME PRIVAS, s'asseyant lourdement dans la bergère.
Tiens, que c'est drôle! vous dites MADAME! vous ne dites pas
_citoyenne_, vous!... vous avez bien raison! Au reste, je l'avais
parié avec M. Privas, je lui ai dit: Je te parie six francs que la
citoyenne Genlis me dira MADAME; il a parié que non, parce qu'il
prétend que vous avez peur.
MADAME DE GENLIS, souriant doucement.
Mais comment M. de Privas, que je n'ai pas l'honneur de connaître, me
fait-il celui de juger ainsi mes sentiments les plus intimes?
MADAME PRIVAS.
Oh! il vous connaît bien, allez, lui!..... tiens! qu'est-ce que c'est
donc que tout ça?...
Et elle se mit à retourner et à remuer tout ce qui était sur la table
de madame de Genlis... Il y avait, entre autres choses, un charmant
livre de la forme de nos albums d'aujourd'hui, dans lequel madame de
Genlis peignait alors une guirlande de fleurs allégoriques ou plutôt
emblématiques. Elle avait fait un langage des fleurs. Il y a aussi, je
crois, une nouvelle d'elle[63] qui a donné l'idée à M. Révéroni de
Saint-Cyr de faire son roman de _Sabina d'Herfeld_. Madame de Genlis
fut alarmée pour le sort de ses fleurs, et puis elle voulait savoir ce
qui lui valait une visite aussi étrange.
[Note 63: Les fleurs funéraires.]
--Permettez-moi, madame, lui dit-elle en refermant doucement le livre,
de vous prier de ne point toucher à cet ouvrage. Il n'est point
terminé et pourrait s'effacer... et puis... mon temps est bien
limité... il n'est même pas à moi.
MADAME PRIVAS.
Vraiment!... pauvre chère dame!... voyez-vous bien! cette chienne de
révolution!... c'est ce que je dis toute la journée à M. Privas!...
là, une dame comme il faut, une dame comme vous, qui a roulé _su_ l'or
et _su_ l'argent..., en être réduite là, à travailler pour vivre!...
Ah! mon Dieu! mon Dieu!...
MADAME DE GENLIS, presque impatientée.
J'ai l'honneur de vous faire observer, madame, que c'est pour cette
raison que mon temps est pris par mon travail... Puis-je savoir ce qui
me procure l'avantage de vous voir?
MADAME PRIVAS, la regardant avec admiration.
Comme vous parlez bien!... voilà comme je voudrais parler!... c'est ce
que je dis toute la journée à M. Privas. Il a été longtemps à le
comprendre, mais j'ai gagné la bataille.
Madame de Genlis sourit doucement: en effet, madame Privas paraissait
réunir toutes les conditions nécessaires pour remporter la victoire
dans une lutte à coups de poing. Elle avait une taille au-dessus de la
médiocre: son embonpoint très-prononcé, ses bras et ses mains surtout,
d'un volume respectable dans un combat, devaient lui assurer la
victoire... Son visage eût été joli (car elle était encore jeune et
ses traits étaient agréables), s'il avait eu une expression
quelconque; mais elle n'en avait jamais aucune et sa bouche souriait
constamment pour montrer des dents assez jolies, ou plutôt même sans
motifs. Ses yeux étaient bleus, et, avec ou sans regard, ils
paraissaient toujours immobiles. Son nez était bien fait, la forme de
son visage agréable, ses cheveux d'une jolie couleur: eh bien! tout
cela ne lui servait à rien. On aurait même autant aimé qu'elle fût
laide, parce qu'elle aurait peut-être eu de l'esprit. Mais on va voir
que ce n'était pas l'intention qui lui manquait.
Elle continuait à regarder madame de Genlis avec une expression
admirative vraiment comique, et finit par amuser madame de Genlis,
qui, ainsi que toutes les personnes d'esprit, vit d'abord le côté
plaisant de la chose. Dans le même moment, la femme de chambre de
madame de Genlis annonça M. Millin.
MADAME DE GENLIS, lui tendant la main, et lui faisant un signe
d'intelligence en lui indiquant la dame étrangère.
Je suis bien aise de vous voir, mon ami....... et vous attendais avec
une vive impatience... ma copie est prête, nous n'avons qu'à
l'assembler.
M. MILLIN, ne comprenant pas très-bien et croyant qu'il s'agit
d'une lecture.
Eh bien! je ne vois pas ce qui s'oppose à ce que la lecture se fasse
tout de suite... Madame en est-elle?...
MADAME PRIVAS.
Une lecture!... certainement que j'en suis!... C'est-il beau ça!...
une lecture!...
MADAME DE GENLIS.
Je vois, madame, avec regret que je suis forcée de vous prier
d'abréger votre visite qui m'honore, sans doute, mais à laquelle je ne
puis donner l'attention qu'elle mérite, étant obligé de lire à M.
Millin un ouvrage de moi, auquel vous ne prendriez aucun plaisir... et
puisque vous ne voulez pas me dire le motif pour lequel vous êtes
venue me chercher dans ma retraite, je suis forcée...
MADAME PRIVAS.
Eh là! là! comme elle s'emporte donc, cette petite dame! Eh bien!
voyons! soyez donc gentille! on ne veut pas vous faire de mal... au
contraire... voilà l'histoire. Mon mari et moi nous sommes de bonnes
gens... nous sommes riches... très-riches même... M. Privas,
voyez-vous, a vendu des farines aux armées... il a eu des fournitures
dans un bon temps, le temps _où le blé manquait_... il a eu des
protecteurs... on l'a payé, enfin... et bien payé aussi. Nous sommes
riches, et riches en honnêtes gens.
MILLIN, à demi-voix.
Oui, comme des accapareurs! Oh! les voleurs!
MADAME DE GENLIS.
Enfin, madame...
MADAME PRIVAS.
M'y voilà!... m'y voilà!... comme vous êtes vive!... m'y voilà!...
Vous saurez donc que M. Privas et moi nous aimons beaucoup le monde,
mais le beau monde... Nous voulons tenir maison, recevoir, nous faire
honneur de notre belle fortune, enfin; et pour cela il me faut
quelqu'un qui sache ce que c'est que la belle société, voyez-vous...
Moi j'aime les gens comme il faut. _Je n'aime pas ces parvenus qui se
donnent des tons_, comme si nous n'étions pas tous de la _même
farine_. J'ai lu les _Veillées du Château_, j'ai lu _Adèle et
Théodore_, et j'ai dit à M. Privas: Voilà _la dame_ qu'il nous faut...
et alors, voyez-vous, je suis venue moi-même, pour vous expliquer que
vous gagnerez plus gros avec nous qu'avec vos livres, et que vous
serez heureuse, parce que vous entendez bien que je ne vous
tyranniserai pas... Voulez-vous accepter, chère madame?
MADAME DE GENLIS.
Je suis fort sensible, madame, à l'obligeance de votre offre, mais je
ne puis y répondre.
MADAME PRIVAS, stupéfaite.
Vous me refusez!
MADAME DE GENLIS.
Croyez que je n'en suis pas moins sensible à votre bonté pour moi,
madame; mais j'ai l'honneur de vous dire que je ne puis accepter.
MADAME PRIVAS.
Mais pourquoi? Songez donc que nous vous donnerons douze mille francs
par an, si vous voulez venir vivre avec nous. L'hiver, nous occupons
un bel hôtel dans la rue Saint-Dominique; et l'été, nous le passons
tout entier dans une superbe terre que M. Privas vient d'acheter en
Bourgogne, près d'Autun.
MADAME DE GENLIS, avec émotion.
Près d'Autun!... C'est dans les environs d'Autun qu'est le château qui
appartenait à mon père, et où j'ai passé mon enfance!... Mais, encore
une fois, madame, recevez mes remerciements, sans chercher à ébranler
ma résolution; elle est positivement arrêtée, et pour vous éviter
toute insistance, je dois vous dire que jamais je ne sacrifierai ma
liberté; je suis et _veux_ rester indépendante: voilà mon dernier
mot.
MADAME PRIVAS.
Hé bien! vous avez tort: vous seriez toujours indépendante, parce que
vous auriez en nous des amis... _et écoutez donc, voyez-vous_, des
amis qui ont cinq millions de fortune, c'est beau, ça!...
MADAME DE GENLIS.
Tous vos efforts, madame, en me prouvant que vous avez la bonté de
tenir à moi, me donnent encore plus de regrets... Mais, je vous le
répète, la chose ne peut avoir lieu.
MADAME PRIVAS.
Mon Dieu! vous n'êtes pas raisonnable!
MILLIN, avec impatience.
Pardieu! madame, c'est vous qui ne l'êtes guère! Voilà une heure que
Madame vous répète qu'elle ne veut pas aller avec vous, et vous ne la
comprenez pas!
MADAME PRIVAS, regardant Millin de travers.
Hé bien! qu'est-ce que _c'est donc_? De quoi se mêle-t-il, ce
monsieur? Est-il votre parent, ma chère dame?... (_Elle regarde Millin
alternativement avec madame de Genlis._) Écoutez, voyez-vous, si vous
êtes habitués à vivre ensemble, nous prendrons _le cousin_ avec nous!
oh! mon Dieu! je suis bien sûre que M. Privas ne me désavouera pas.
MILLIN, éclatant de rire.
Eh? non! non... nous sommes amis, bons amis; mais pas du tout
_cousins_, comme vous l'entendez!...
MADAME DE GENLIS, plus sérieusement et en se levant.
Toute prolongation de conversation à ce sujet est tout à fait
superflue. J'ai eu l'honneur de vous répondre, madame, et n'ai plus
rien à vous dire.
MADAME PRIVAS, se levant aussi.
Eh bien! donc, adieu, ma bonne dame! Je m'en vais bien affliger M.
Privas, car il se faisait une fête de vous voir, le cher homme; et...
puisqu'il faut vous le dire, le château de Saint-Aubin est bien connu
de lui, allez!... il a demeuré sur les terres de votre père, M.
Privas.
MILLIN, tout en se promenant.
Il a peut-être été son meunier!...
MADAME PRIVAS.
Eh bien! s'il l'a été, qu'est-ce que ça vous fait?... Allons, bonjour,
madame, je m'en vais bien fâchée de ne pas vous emmener; si vous vous
ravisez, écrivez-moi: voilà mon adresse...
Elle mit sur la table un morceau de vilain carton avec son nom et son
adresse grossièrement imprimés, et faisant une belle révérence à
madame de Genlis, elle sortit en n'adressant qu'une inclination de
tête à Millin... Madame de Genlis et lui la virent monter dans sa
voiture, où l'enferma le petit nègre, qui, par parenthèse, s'appelait
Othello, en l'honneur de Talma probablement, dont ce rôle était alors
le triomphe. Lorsqu'elle fut dans sa voiture, madame Privas cria d'une
voix forte:
--À la maison!...
Ce que le petit Maure répéta en fausset.
Après le départ de cette femme, madame de Genlis croisa ses mains,
puis, les laissant retomber:
Eh quoi! dit-elle, la France en est-elle à ce point, que la fortune et
les biens de tant de malheureux qui souffrent dans l'exil et la
pauvreté, tant d'héritiers des victimes massacrées, soient dans les
mains de telles gens!... Cinq millions! ainsi cette femme a deux cent
cinquante mille livres de rentes!... peut-être le château de mon père,
tandis que je travaille pour vivre... Voilà donc le résultat de la
Révolution!...
Elle tomba rêveuse sur une chaise, et y demeura assez longtemps sans
que Millin la troublât. Il comprenait trop bien sa dernière
exclamation[64]. Il dit enfin:
--Oui, ce serait une bien triste besogne que celle d'avoir provoqué la
révolution, si elle n'avait pas eu d'autres résultats que celui de
tuer et de ruiner les légitimes propriétaires pour enrichir les
intrigants..... oui, ce serait en effet bien triste!
[Note 64: Millin était fort royaliste. L'empereur, qui le savait, ne
l'aimait pas; et deux fois, sans l'inquiète amitié et les démarches de
ses amis, il aurait été privé de sa place, qui était sa seule
fortune!...]
Madame de Genlis se leva et marcha quelque temps assez agitée; puis
lorsqu'elle se rassit, elle était calme, et reprit la conversation sur
madame Privas avec une grande liberté d'esprit.
--Comment l'avez-vous refusée sans réfléchir? lui dit Millin. Songez
donc, douze mille francs! et cette femme paraissait tenir tellement à
vous qu'elle en eût donné quinze et même vingt pour vous avoir.
--Et moi, jamais je ne sacrifierai ma chère liberté à une fortune,
quelle qu'elle soit; et puis, savez-vous bien que cinquante mille
francs ne paieraient pas l'ennui de vivre avec une pareille femme!...
Est-il donc vrai que beaucoup de ces parvenus soient ainsi?
Dans ce moment, on annonça M. de Valence.
--Tenez, dit Millin, voici quelqu'un qui pourra vous donner là-dessus
tous les renseignements possibles.
--Sur quoi? dit M. de Valence.
MILLIN.
Sur la société d'aujourd'hui... Madame de Genlis est surprise du ton
qui règne maintenant dans le monde, et, pour dire la vérité, elle a
grandement raison.
M. DE VALENCE.
Sans doute elle a raison d'en être choquée; mais elle a tort d'en être
surprise. C'est une conséquence toute naturelle du long bouleversement
qui a mis la France sens dessus dessous... Comment pouvez-vous être
_étonnée_ de cela? répéta-t-il en se tournant vers sa belle-mère.
MADAME DE GENLIS.
Que les choses se soient dérangées, je le conçois; mais qu'elles aient
pris cette attitude et cette couleur, tandis que parmi ces parvenus,
et même dans leurs amis, il y a tant de gens comme il faut, voilà ce
qui m'étonne, et en même temps me choque. Ainsi, par exemple, je
dînais l'autre jour chez ma tante[65], qui, je le croyais, devait
avoir conservé les anciens usages: pas du tout; elle aussi a sacrifié
à la mode et aux exigences de l'époque. De son temps et du mien, car
nous sommes contemporaines, nous ne mettions pas d'hommes à côté de
nous à table. Le maître et la maîtresse de la maison choisissaient
entre eux les quatre femmes les plus distinguées de l'assemblée et les
engageaient à se mettre à côté d'eux[66], et tout cela sans faire de
scène. On était poli pour celles qu'on distinguait, et l'on ne
désobligeait personne. Maintenant ce n'est plus cela: non-seulement le
maître de la maison vient avec beaucoup de bruit prendre la femme _la
plus considérable_, et lui fait traverser le salon devant toutes les
autres, à qui elle marchera sur les pieds, si elle ressemble à ma
marchande de farine de tout à l'heure... mais ce n'est pas tout, il
lui faut encore _un second_: il appelle alors l'homme le plus élevé en
grade après lui, pour enfermer la pauvre femme qui est à sa droite
entre deux ennuyeux qu'elle aurait évités, si elle eût été libre.
[Note 65: Madame de Montesson.]
[Note 66: Madame de Genlis ne dit ici que ce qui est. Autrefois les
femmes, lorsque le maître d'hôtel avait annoncé le dîner, sortaient
toutes les premières du salon: celles qui étaient le plus près de la
porte passaient les premières en se faisant quelques compliments, mais
qui n'entravaient pas la marche. Les hommes passaient ensuite, et à
table on se plaçait selon ses goûts et sa convenance. Quelquefois le
maître de la maison mettait _auprès de lui_ les deux femmes les plus
importantes.]
M. DE VALENCE.
Sans doute, _cela était_; et cela n'est plus. Les usages sont des lois
tant qu'ils conviennent; le jour où d'autres exigences nécessitent
d'autres usages, eh bien! ils s'établissent et remplacent les
anciens... Mon Dieu!... c'est la marche commune. L'origine de ce dont
vous parliez tout à l'heure remonte beaucoup plus loin que les
derniers temps de la révolution. Cet usage de placer des femmes en
leur faisant une politesse marquée date, au contraire, de celui des
assemblées. Il fallait souvent flatter un député: pour l'acquérir à
son parti, on plaçait alors sa femme à côté de soi, au grand
mécontentement de dix autres; mais l'esprit de parti ne transige pas,
et avec la politesse moins qu'avec toute autre chose. Les femmes ont
appelé les hommes à côté d'elles dans le même but.
MADAME DE GENLIS.
Vous avez admis chez vous une coutume anglaise, tout aussi mal
appliquée à nos manières que beaucoup d'autres: c'est celle de laver
ses mains et de rincer sa bouche à table. En Angleterre, c'est une
chose simple, parce que les femmes se lèvent de table au dessert;
mais, pour nous, je trouve cela choquant au dernier point, de voir un
homme faire sa toilette à côté de moi.
M. DE VALENCE.
Je suis de votre avis: aussi vous avez dû voir que chez votre tante
toute cette toilette se fait sur des buffets où les femmes trouvent ce
qui leur est nécessaire, ainsi que les hommes..... En général, la
maison de madame de Montesson est citée, je vous le dirai, comme la
meilleure de Paris.
MILLIN, avec un accent profondément touché.
Oh!... cela est vrai; on y fait d'abord les meilleurs dîners que j'aie
mangés de ma vie. Je raisonnais de cela l'autre jour avec M. de Pont,
qui trouvait avec Lavaupalière que les dîners du mercredi, surtout en
carême, étaient ce qu'il avait jamais compris de plus parfait.
M. DE VALENCE.
Permettez-moi, mon cher Millin, de vous faire observer que ce n'est
pas seulement par ses bons dîners que ma tante se fait autant aimer
dans le monde; cela est bon pour Lavaupalière et madame de Guémené.
MILLIN.
Mais qui dit le contraire? ce n'est certes pas moi, qui suis si
heureux de l'entendre causer elle-même de toutes les sciences et des
arts aussi bien que les artistes et les savants eux-mêmes qu'elle
rassemble chez elle.
Madame de Genlis sourit, mais sans faire une observation.
M. DE VALENCE.
Oui; le premier Consul me disait l'autre jour qu'il serait le plus
heureux des hommes, _ravi_, _charmé_[67], si madame de Montesson
voulait être de la société la plus intime et la plus habituelle de
madame Bonaparte.
[Note 67: M. de Valence parle ainsi parce que de son temps c'était la
manière de s'exprimer: on était ou _charmé_, ou _ravi_, ou
_désespéré_, et souvent c'était de ne pas rencontrer ou de rencontrer
quelqu'un. Cette façon de parler était surtout singulière lorsqu'on
faisait une narration dans laquelle on faisait, comme ici M. de
Valence, intervenir Napoléon qui était surtout le plus concis des
hommes.]
MADAME DE GENLIS.
C'est-à-dire sa dame de compagnie!... en effet, cela plairait à
Bonaparte, la duchesse douairière d'Orléans!...
M. DE VALENCE.
Quoi qu'il en soit, il l'aime fort et vient chez elle, lorsqu'il ne va
nulle part que chez des élus.
Dans le moment entrèrent, d'abord M. de Choiseul-Gouffier et puis
Radet, M. de La Harpe[68], M. de Cabre[69], M. Fiévée, qui alors
faisait de charmantes nouvelles dans la _Bibliothèque des romans_; il
était auteur de cette jolie petite histoire, _la Dot de Suzette_: je
dis histoire, car jamais en la lisant je ne puis me persuader que ce
soit un roman, tant il y a de vérité et de naturel. Puis vint encore
M. Marigné, auteur de charmants vers qu'il ne lisait que dans
l'intimité.
[Note 68: Il ne fut exilé que quelque temps après.]
[Note 69: Sabatier de Cabre, ancien conseiller-clerc au parlement de
Paris, homme de beaucoup d'esprit, le plus grand _puriste_ que j'aie
connu. Il avait un esprit qui pouvait ne pas plaire en tout, en ayant
beaucoup.]
--Que je vous fasse mon compliment, dit M. de Cabre à madame de Genlis
en lui baisant la main, quel adorable petit miracle vous nous avez
donné! jamais rien de plus suave, de plus pur, de plus ravissant n'est
sorti de la plume d'une femme! Comment donc ne me l'aviez-vous pas
envoyé? comment au moins ne m'aviez-vous pas présenté à _Mademoiselle
de Clermont_, si les convenances s'opposaient à ce que vous me la
donnassiez?
--Le fait est, dit M. de La Harpe, que l'on peut vous faire un
compliment sans craindre d'être accusé de fadeur. _Mademoiselle de
Clermont_ est un diamant _sans une_ tache. _C'est mon opinion_,
ajouta-t-il en s'asseyant avec une assurance qui voulait être modeste,
et qui trahissait néanmoins l'homme dont la vanité n'a pas eu de
concurrent, si son talent en a eu beaucoup.
Plusieurs personnes survinrent, et la conversation se soutint avec le
charme que pouvaient y apporter les nouveaux venus: c'étaient M. de
Talleyrand, M. de Fontanes, M. et madame d'Harville, M. de
Caulaincourt, celui que j'appelais alors _mon petit père_, ses deux
fils, qui, malgré leur jeunesse, étaient tous deux connus dans l'armée
pour deux hommes de haute espérance... Comme leur père était fier de
leur avenir!... Pauvre père!--Tous deux morts!... et quelles morts!...