--Eh! puis-je être calme!... si vous saviez quelle douleur, quelle

désolation j'ai laissée derrière moi...

--Mais soyez tranquille, au moins en apparence... Attendez-moi... je

reviens dans un moment.

Et Joséphine partit en courant... À cette époque elle était svelte

encore, et sa taille avait ce charme qu'elle a conservé si longtemps.

Quelques minutes après, elle revint précipitamment;... sa figure,

toujours bonne et gracieuse, était ravissante en ce moment.

--Venez, venez! s'écria-t-elle en offrant son bras à madame de

Montesson et l'entraînant vers le cabinet de l'Empereur; il veut bien

vous voir!... c'est d'un heureux augure.

Madame de Montesson le pensait aussi, et cette pensée lui donna des

forces pour parcourir l'espace assez grand qu'il y avait entre la

chambre de Joséphine et le cabinet de Napoléon; mais à peine fut-elle

entrée dans ce cabinet et eut-elle regardé Napoléon, que tout espoir

s'évanouit de nouveau, et ce ne fut qu'en tremblant qu'elle entra dans

l'appartement... Napoléon se promenait rapidement dans la chambre,

ayant encore son chapeau sur sa tête, qu'il n'ôta même pas à l'entrée

de madame de Montesson.

--Eh bien, madame, lui dit-il assez brusquement... vous aussi vous

vous liguez avec mes ennemis!... vous venez me demander leur vie quand

ils ne rêvent que ma mort!... quand ils la cherchent et veulent me la

faire trouver jusque dans l'air que je respire!... Ils me rendent

craintif... moi!... oui... ils m'empêchent de sortir, parce que je

redoute que la moitié de Paris ne soit victime de leur barbarie... ce

sont des monstres!...

Madame de Montesson ne répondit rien... l'Empereur s'irrita de son

silence:

--Vous n'êtes pas de mon avis, à ce qu'il paraît, madame?... dit-il

avec amertume.

Elle baissa les yeux.

NAPOLÉON.

Vous ne voulez pas me faire l'honneur de me répondre?

MADAME DE MONTESSON.

Que puis-je vous dire, Sire?... vous êtes ému, vous êtes surtout

offensé... et vous ne m'entendriez pas. Ce que je puis seulement vous

affirmer, c'est que j'ai l'horreur du sang, même de celui d'un

coupable!... Jugez ce que je pense de ceux qui veulent faire couler le

vôtre!!!...

NAPOLÉON, se rapprochant d'elle.

Pourquoi donc alors, si vous avez de l'amitié pour moi, venez-vous

intercéder pour des hommes qui me tueront demain, si tout à l'heure je

leur fais grâce?...

MADAME DE MONTESSON.

Non, Sire; on vous a trompé. MM. de Polignac peuvent avoir une pensée

unique, absolue, qui régit leur vie et les guide dans tout ce qu'ils

font et ce qu'ils disent. Ils veulent le retour des princes, comme le

général Berthier, le général Junot voudraient le vôtre en pareille

circonstance; mais ils ne sont pas _assassins_. Ils ont pu employer un

homme à qui tous les moyens sont bons; mais eux, ils sont incapables

d'imaginer et encore moins d'exécuter une infamie.

JOSÉPHINE allant à lui et l'embrassant sur le front.

Que t'ai-je dit, mon ami?... tu vois que madame de Montesson te parle

comme moi!... Que t'ai-je dit encore? que MM. de Polignac seraient à

l'avenir liés par la reconnaissance s'ils te doivent leur vie!

MADAME DE MONTESSON.

Ajoutez à cette considération, qui est immense, que vous êtes dans un

moment, Sire, où vous devez marquer par votre clémence plus que par la

sévérité... Cette époque à laquelle vous êtes parvenu, vous savez que

je vous l'ai presque prédite[51]; en faveur de cette prédiction...

soyez toujours mon héros!... soyez plus, soyez l'ange protecteur de la

France!... qu'on dise de vous _seul_ ce qu'on n'a dit encore d'aucun

souverain:--_Il fut vaillant comme Alexandre et César, et bon comme

Louis XII_.

[Note 51: La faveur dont jouissait madame de Montesson ne venait pas,

comme on le croyait, de madame Bonaparte, mais de Napoléon lui-même.

Un jour, le duc d'Orléans était à Brienne avec madame de Montesson,

alors sa femme; le prince fut invité à donner les prix aux élèves de

l'école militaire, et ce fut madame de Montesson que le prince chargea

de ce soin, et qui les couronna. En donnant le laurier à _Napoleone

Buonaparte_, elle lui dit: _Je souhaite qu'il vous porte bonheur_.

Cette phrase, dite sans aucune pensée directe, fit impression sur le

jeune homme couronné; et plus tard, lorsqu'il fut au pouvoir, il se

rappela madame de Montesson et fut doublement heureux en la retrouvant

liée avec Joséphine. Et son amitié pour elle se ressentit beaucoup de

la pensée de Brienne, à laquelle d'ailleurs elle faisait très-souvent

allusion.]

NAPOLÉON, d'une voix plus douce.

Mais je ne suis pas roi!... je ne suis, comme empereur, que le premier

magistrat de la république.

MADAME DE MONTESSON, souriant.

Vous êtes tout ce que vous voulez et vous serez aussi tout ce que vous

voudrez... Enfin, comme premier magistrat de votre république, comme

vous l'appelez, vous pouvez faire grâce, et il faut la faire.

NAPOLÉON.

Et qui me garantira non-seulement ma vie, mais celle de tout ce qui

m'entoure, si je fais grâce?

MADAME DE MONTESSON.

La parole d'honneur des condamnés qu'ils ne violeront jamais, j'en

suis garant.

NAPOLÉON.

Vous connaissez mal ceux dont vous répondez, madame, à ce qu'il me

paraît; MM. de Polignac sont des hommes d'honneur, sans doute, mais

ils regarderont la parole donnée comme un serment prêté sous les

verrous, et ils s'en feront relever par le pape.

JOSÉPHINE.

Eh bien! si tu crains qu'ils ne soient pas assez forts contre leur

volonté dominante, garde-les sous des verrous; mais pas de mort, mon

ami..., pas de mort!

MADAME DE MONTESSON se levant et allant à lui en lui prenant la

main.

Sire!... que faut-il faire? Faut-il vous conjurer à genoux?... Sauvez

M. de Polignac... sauvez les accusés; sauvez-les tous!... oh! je vous

supplie!...

Et elle plia le genou au point de toucher la terre; Napoléon la releva

précipitamment et la contraignit presque de se rasseoir.

NAPOLÉON.

Vous m'affligez... car, en vérité, je ne puis vous accorder la vie de

tous ces hommes, pour qui le repos de la France n'est rien, et qui se

jouent du sang de ses fils comme de celui d'une peuplade sauvage.

JOSÉPHINE.

Bonaparte[52], je t'ai déjà bien prié... je te prierai tant qu'il y

aura de l'espoir... mais, si tu me refuses, je ne t'aimerai plus...

[Note 52: Elle ne lui donnait jamais le nom de Napoléon, ni en lui

parlant, ni loin de lui. Elle disait toujours Bonaparte, et plus tard,

en parlant de lui, l'Empereur. Mais elle fut très-longtemps à prendre

l'habitude de ce dernier nom... et en lui parlant alors, elle lui

disait: Mon ami.]

NAPOLÉON l'embrassant.

Mais puisque tu m'aimes, comment peux-tu me demander la grâce de ces

hommes qui non-seulement, je le répète, veulent ma mort, mais le

bouleversement de la France?

MADAME DE MONTESSON avec douceur.

Ce n'est pas ce qu'ils veulent.

NAPOLÉON.

Eh! madame, peuvent-ils espérer autre chose? L'agitation

révolutionnaire que j'ai tant de peine moi-même à contenir se

soumettrait-elle à une main inhabile? On n'improvise pas un

gouvernement, madame, et les passions populaires ne répondraient plus

aujourd'hui à leur colère royaliste contre la Révolution et la

République... Cependant, tout en accusant MM. de Polignac et de

Rivière de ramener des troubles peut-être plus sanglants que ceux de

93, je les trouve moins coupables que des généraux républicains...

des hommes comme Moreau (sa voix devint tremblante), Pichegru!... qui

vont serrer la main, comme frères, au chouan Georges!...

Il se laissa aller sur un canapé... Il était pâle et semblait avoir le

frisson; ses lèvres étaient blêmes et toute sa physionomie

bouleversée. Madame de Montesson fut alarmée et fit un mouvement; mais

Joséphine lui fit signe de demeurer tranquille, et, s'approchant de

Napoléon, elle lui prit les mains, les serra dans les siennes, puis

elle l'embrassa, lui parla bas longtemps, et peu à peu le calme revint

sur la belle physionomie de l'Empereur. Mais madame de Montesson dit

ensuite qu'elle avait eu peur lorsque ses yeux s'étaient fermés et

qu'il était tombé sur le canapé. Oui, reprit-il en se levant et

marchant très-vite, en partie dans la chambre et en partie dans le

jardin[53]... ces hommes de la France sont plus coupables que des

serviteurs de la famille de Louis XVI, de ce malheureux Louis XVI!...

Mais Moreau... le vainqueur d'Hohenlinden!... lui, devenir un

conspirateur!... Il me croit jaloux[54] de lui! et pourquoi, grand

Dieu!... Ma portion de renommée est assez belle; je n'ai besoin de

nulle autre pour la rendre plus brillante... Et si Dieu me prend en

faveur, j'espère bien en mériter une aussi élevée qu'il y en a sous le

ciel!...

[Note 53: Cette scène, que je tiens en entier de M. de Valence et de

madame de Montesson, me fut confirmée depuis par l'impératrice

Joséphine; elle avait intérêt à laisser croire qu'elle avait obtenu la

grâce à elle seule, mais, comme je savais la vérité, elle n'osa pas

l'altérer devant moi.]

[Note 54: C'est ici le lieu de parler de la manière dont on comprend

le mot _jalousie_: il paraît qu'il y a de certaines gens qui voient ce

sentiment en autrui lorsqu'ils le sentent en eux-mêmes, comme ceux qui

ont la jaunisse et voient tout jaune. J'ai entendu souvent des hommes

qui, après avoir rimé vingt vers, prétendaient que Victor Hugo et

Dumas étaient jaloux d'eux!... J'ai vu pareille stupidité dans

beaucoup de femmes relativement à madame de Genlis et à madame de

Staël!... madame de Staël, le plus beau génie de son époque après M.

de Châteaubriand! J'ai entendu la même parole sur madame Sand, le plus

beau talent de notre temps! De qui serait-elle jalouse, elle, bon

Dieu?... aussi ne l'est-elle pas.--De qui Napoléon eût-il été

jaloux?... lui dont la tête penchait sous le poids des couronnes, et

qui, sans quitter celle de laurier, allait les surmonter toutes par

celle de Charlemagne, comme lui-même avait surpassé sa gloire.]

--Eh bien! donc, dirent les deux femmes en même temps en se mettant

presque à genoux, soyez clément pour MM. de Polignac... commuez la

peine... mais pas de mort!... Oh! pas de mort!...

--Demain tu viendras me parler pour Moreau, dit Napoléon à

Joséphine!... Croiriez-vous, dit-il ensuite à madame de Montesson,

qu'après avoir été le but des impertinences de la femme pendant quatre

ans, elle a été plus qu'importune pour obtenir la grâce entière du

mari?... Elle est vraiment bonne, ma Joséphine. Et l'attirant à lui,

il l'embrassa avec une profonde émotion.

--Et moi, dit madame de Montesson, il me faut aussi vous embrasser

pour vous remercier.

NAPOLÉON étonné, mais souriant.

Me remercier! et de quoi?

MADAME DE MONTESSON.

Mais de la grâce de mes amis! Ne venez-vous pas de le dire?...

N'avez-vous pas reconnu que Moreau était plus coupable qu'eux?...

NAPOLÉON.

Sans doute.

MADAME DE MONTESSON.

Eh bien! s'il en est ainsi, vous ne pouvez pas condamner les uns quand

vous faites grâce au plus criminel...

NAPOLÉON la regardant.

Eh! qui vous dit, madame, que je ferai grâce à quelqu'un?

MADAME DE MONTESSON.

Mon coeur qui vous connaît et qui m'assure que vous ne voulez pas

faire condamner Moreau... Il ne le sera pas.

JOSÉPHINE.

Mon ami... grâce!... grâce!...

MADAME DE MONTESSON.

Allons, dites ce mot-là!... il vous fera du bien.

NAPOLÉON.

Mais je ne puis la faire entière cette grâce..... il me faut une

garantie, et je ne puis l'avoir que dans la liberté de ces

messieurs.....

MADAME DE MONTESSON l'embrassant avec affection[55].

[Note 55: Elle était naturellement très-froide et peu expansive; elle

avait même habituellement une dignité qui donnait de la crainte aux

jeunes femmes qu'on lui présentait.]

Ah! merci! merci!.... vous êtes bon! vous êtes aussi bon que vous êtes

grand!....

JOSÉPHINE l'embrassant aussi très-émue.

Merci, mon ami!.... merci!.... Voilà une belle journée!.... elle doit

aussi être belle pour toi!...

NAPOLÉON.

Mais que dans leur prison ils soient circonspects; pas d'intrigues....

pas de complots.

MADAME DE MONTESSON avec assurance.

Je réponds d'eux... (_Elle va vers l'Empereur, mais sans crainte._) En

parlant _des accusés_... j'ai entendu _tous les accusés_ pour la cause

royale.

NAPOLÉON très-vivement.

Non, madame..... En vous accordant, ainsi qu'à Joséphine, la vie de M.

de Polignac et de M. de Rivière, je n'ai entendu et compris que ces

deux noms; les autres doivent subir leur sort.

MADAME DE MONTESSON.

Même M. d'Hozier?....

NAPOLÉON.

M. d'Hozier comme les autres.

JOSÉPHINE.

Mon ami!....

NAPOLÉON frappant du pied avec colère.

On a bien raison de dire qu'un homme d'état ne devrait jamais laisser

approcher une femme de son cabinet!.... Que me voulez-vous toutes

deux?... Vous me tourmentez depuis une heure pour obtenir une chose

qui peut-être me sera fatale!.... Dieu veuille qu'un jour vous ne vous

rappeliez pas cette conversation avec effroi!

MADAME DE MONTESSON.

Dieu protége les rois cléments, et nous ne nous la rappellerons que

pour vous en aimer davantage... Mais, je vous en conjure, donnez-moi

la vie de M. d'Hozier.

NAPOLÉON.

Vous l'aimez donc beaucoup?

MADAME DE MONTESSON.

Moi! du tout, je ne le connais pas[56].

[Note 56: Je crois qu'en effet elle ne le connaissait pas du tout.]

NAPOLÉON.

Eh bien! pourquoi donc alors vouloir arrêter le cours de la loi?....

MADAME DE MONTESSON.

Que vous importe?.... Allons, accordez-moi sa grâce!... je vous

en conjure!... Hélas! pour vous-même, je voudrais vous voir

signer une amnistie pleine et entière. Ainsi, par exemple,

M. de Saint-Victor.....

NAPOLÉON l'interrompant avec une sorte de hauteur.

Ah! pour celui-là, je vous demande de ne pas aller plus loin! M. de

Saint-Victor est sans doute un brave homme; mais il est du nombre de

ces conspirateurs qui ruinent une cause, quand ils y entrent comme

associés actifs..... C'est un homme bien dangereux[57]... et il a fait

bien du mal à tous les siens!... Il doit mourir!... (ajouta-t-il après

un long silence et comme répondant à une voix intérieure.) Nous ne

sommes plus au temps des Brutus.

[Note 57: M. Coster de Saint-Victor était fanatique pour ses rois

comme un Romain de l'ancienne Rome l'était pour sa république. Pendant

tout le procès il fit constamment des réponses inconcevables, et

toujours bravant les juges et l'autorité... Souvent il dédaignait de

répondre, et en tout Napoléon avait raison: il fit beaucoup de mal à

sa cause par l'obstination qu'il apportait quelquefois dans ses

réponses... Du reste loyal, brave, et brave chevaleresquement...

L'infortuné périt avec le plus noble courage, et sur l'échafaud, au

moment où sa tête tombait, il criait encore: Vive le Roi!]

MADAME DE MONTESSON.

Je ne connais M. de Saint-Victor que de nom, ainsi que M. d'Hozier;

mais des rapports intimes existent entre ce dernier et moi par des

amis communs: voilà pourquoi je tiens tant à le sauver.

NAPOLÉON.

Eh bien! soit: je vous le donne encore..... (_se reprenant_)

c'est-à-dire j'en parlerai avec Cambacérès et le grand-juge; car je

n'ai pas pouvoir à moi seul.....

Madame de Montesson quitta Saint-Cloud tellement heureuse d'avoir

obtenu ce qu'elle voulait, qu'elle ne souffrait plus...

--Victoire! cria-t-elle du plus loin qu'elle aperçut ses amies

désolées qui accouraient à elle.... Victoire!--Et elle leur annonça ce

que l'Empereur venait de faire.

--C'est un homme qui veut mériter ce qu'il cherche à obtenir, dit M.

de Valence... et ce n'est pas moi qui lui serai un empêchement.

Telle fut la véritable histoire de MM. de Polignac[58]. Je ne sais

s'ils en sont instruits; mais la voici telle qu'elle me fut racontée

par la principale actrice de ce drame intéressant et confirmée par la

seconde.

[Note 58: On croit généralement que M. Jules de Polignac avait été

condamné à mort; c'est une erreur, il ne le fut jamais qu'à deux ans

de détention.]

Nous remarquâmes, en parlant de cette conspiration et du jugement des

accusés, qu'ils montrèrent dans cette circonstance le même courage

insouciant que toute la noblesse a constamment prouvé pendant le temps

de la Révolution.--M. de Rivière, à qui je reproche trop de ferveur

pour son parti peut-être, fut pendant ce procès l'homme de cour

d'autrefois... C'était M. de Narbonne se battant avec un bouton de

rose dans la bouche, et qui, le laissant[59] tomber, se penche, le

ramasse, mais sans cesser de croiser le fer, se relève, reprend

aussitôt son avantage et désarme son adversaire.--M. de Rivière

faisait des vers. Un jour, se trouvant au tribunal et apercevant

madame de La Force parmi ses nombreux amis, ayant à côté d'elle

mademoiselle de La Ferté[60], il fit ce couplet, et l'ayant écrit au

crayon, il le lui fit passer:

En prison est-on bien ou mal?

On est mal, j'en ai maint exemple.

On est mal au bureau central;

On est encor plus mal au Temple.

À l'Abbaye on n'est pas mieux,

Car d'en sortir chacun s'efforce.

Le prisonnier le plus heureux,

C'est le prisonnier _de la Force_.

Chanter sous le couteau; comme c'est français!...

[Note 59: Ce fut à M. de Narbonne (le comte Louis de Narbonne) que ce

fait arriva.]

[Note 60: Qui depuis est devenue duchesse de Rivière. C'est un beau

caractère de femme. C'est le dévouement, la tendresse, tout ce qu'une

âme de femme renferme, mais ce que souvent elle n'a pas le courage de

donner. Mademoiselle de La Ferté eut ce courage; honneur à elle!]

La conduite de madame de Montesson dans cette circonstance fut connue,

mais moins peut-être qu'elle n'aurait dû l'être en raison de sa

modestie. On parla beaucoup dans le monde de la vie de MM. de Polignac

sauvée par Joséphine, mais voici la vraie version. Sans doute que les

MM. de Polignac l'ont su, ainsi que M. de Rivière, et que leur

reconnaissance aura payé celle qui ne faisait en cela que servir ses

amis et sauver la vie d'un homme.

La santé de madame de Montesson, qui, à cette époque, était déjà

perdue, parut reprendre un peu de mieux par la joie qu'elle vit autour

d'elle. Madame de La Tour remerciait Dieu chaque soir et le priait

pour cette âme parfaite qui lui avait conservé tout ce qui lui restait

d'une soeur bien-aimée.... Madame de Montesson, heureuse du bonheur de

ses amis, jouissait de son ouvrage, et pendant toute l'année 1804

elle fut encore assez bien pour donner de l'espoir. Sa maison de

Romainville, toujours ouverte, était plus que jamais le rendez-vous de

tout ce qui arrivait à Paris en gens distingués, et de cette belle

fleur de bonne compagnie française dont il y avait encore alors un bon

nombre en France... Remplie de reconnaissance, attachée d'amitié à

l'Empereur, elle prit une part positive à tout ce qui lui arriva dans

les années qui s'écoulèrent entre la grâce de MM. de Polignac et le

jour où elle mourut. L'arrivée du Pape, les événements immenses qui se

groupaient autour de Napoléon pour prouver qu'il ne pouvait être servi

par la fortune qu'en raison de sa gigantesque destinée, trouvaient en

elle une amie pour les faire valoir. Elle l'aimait de coeur, enfin,

ainsi que Joséphine et plusieurs des généraux attachés à l'Empereur.

M. d'Abrantès y allait beaucoup lorsqu'il était à Paris. J'y voyais

aussi le maréchal Pérignon, mais pas très-souvent. Duroc y allait

aussi;--Savary jamais. Madame de Montesson le détestait...

Mais la santé de madame de Montesson s'altéra au point que Hallé, que

je voyais souvent, et qui à cette époque était mon médecin, me dit

qu'elle était fort mal. On lui fit quitter Romainville et elle revint

à Paris, mais dans un état désespéré. Madame de Genlis eut alors une

conduite admirable et à laquelle il faut rendre justice. Madame de

Montesson était riche; elle avait même une immense fortune, et elle

laissait sa nièce travailler la nuit pour gagner sa subsistance.

Peut-être avait-elle pour se conduire ainsi des motifs que

j'ignore[61], cela se peut;--je le veux croire même pour l'excuser...

mais madame de Genlis ne devait pas moins en ressentir la blessure.

Aussitôt qu'elle apprit le danger de madame de Montesson, elle laissa

un ouvrage pour lequel elle avait un dédit assez fort si elle ne le

livrait pas pour un jour fixé, et elle consacra ses journées entières

à sa tante, partant de l'Arsenal, où elle logeait alors, pour aller

chez la malade dans la Chaussée-d'Antin, à dix heures du matin, pour

n'en revenir qu'à dix heures du soir!... Pendant ses journées de

souffrance, madame de Montesson avait constamment sa tête, et comme

ses douleurs n'étaient pas fort aiguës, madame de Genlis lui faisait

la lecture pendant quatre et cinq heures... Le jour de sa mort,

sentant sa fin approcher, elle demanda elle-même les sacrements... sa

nièce les lui vit recevoir et pria avec le clergé... À peine les

prêtres étaient-ils partis, que l'agonie commença... Cachée derrière

le rideau du lit de la mourante, madame de Genlis priait tout bas et

sans qu'elle pût entendre les prières des agonisants que sa nièce

disait pour elle!... Aussitôt qu'elle fut expirée, madame de Genlis,

fort émue et toute en pleurs, tira le rideau, et, tombant à genoux

près du corps de cette parente à un degré si intime qui avait oublié

au moment extrême qu'elle laissait la fille de sa soeur dans un état

malheureux, elle pria longtemps pour elle... puis, se relevant, elle

lui ferma les yeux; alluma deux cierges qu'elle mit auprès de son lit,

et fit chercher à Saint-Roch, paroisse de madame de Montesson, un

prêtre, qu'elle établit dans la chambre mortuaire pour dire les

prières des morts auprès du corps.

[Note 61: Lorsqu'on voit une personne naturellement bonne se conduire

sévèrement envers des parents très-proches, que le public ne se presse

pas de lui donner tort; il est probable qu'elle n'en a aucun.]

Pendant la maladie de madame de Montesson, un page de l'Empereur ou de

l'Impératrice allait tous les jours savoir des nouvelles de la malade,

et en apprenant sa mort, Napoléon ordonna qu'elle reçût les honneurs

qu'une princesse recevrait. Elle fut exposée, pendant UNE SEMAINE,

dans une chapelle ardente à Saint-Roch, chose qui n'avait jamais lieu,

pas plus qu'aujourd'hui, au reste, pour une personne du monde.

Une circonstance dramatique eut lieu au moment où le corps descendait

les vingt-cinq marches de Saint-Roch, pour être déposé sur le

corbillard qui devait le porter à Seine-Assise, où il devait être

enterré près du duc d'Orléans. Au moment où l'on descendait le

cercueil, escorté de plus de cent personnes qui lui faisaient cortége,

un autre convoi s'arrêtait au bas de l'escalier de l'église, et les

deux cercueils se croisèrent dans leur marche funèbre. La dernière

arrivée était mademoiselle Marquise, autrefois danseuse de l'Opéra,

adorée jadis de M. le duc d'Orléans, qu'elle avait rendu père de M. de

Saint-Far, de M. de Saint-Albin et de madame de Brossard. M. le duc

d'Orléans l'avait aimée avec passion, l'avait faite marquise de

Villemomble...; et puis il avait aimé madame de Montesson et abandonné

la mère de ses fils. Et ces deux femmes, jadis rivales, jalouses et

vindicatives, se retrouvaient ainsi sur le seuil du cimetière, de ce

lieu où s'éteignent toutes les passions!... Le même _requiem_ était

chanté sur leur bière, les mêmes tentures drapaient l'église pour leur

fête de mort, et les mêmes cierges brûlaient pour l'éclairer.

SALON

DE

MADAME DE GENLIS,

À L'ARSENAL.

Histoire des salons de Paris (Tome 4/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier. · 第 4 / 20 段