Mais le Consul n'eut pas la même patience pour Steibelt. Celui-ci

arrivait à Paris et désirait vivement se faire entendre de l'homme

dont le nom remplissait non-seulement l'Europe, mais le monde habité.

Madame de Montesson lui demanda de venir à l'un de ses déjeuners, et

ce même jour il y était venu. Ce fut donc avec une grande joie qu'il

se mit au piano. Il joua d'abord une introduction improvisée

admirable, qui à elle seule était une pièce entière; mais il tomba

dans sa faute ordinaire; il entreprit toute une partition; il commença

la belle sonate à madame Bonaparte, une de ses plus belles

compositions, sans doute, mais qui ne finit pas. Le premier Consul

fit assez bonne contenance pendant l'introduction et la première

partie de la sonate; mais à la reprise de la seconde, il n'y put

tenir. Il se leva brusquement, prit congé de madame de Montesson en

lui baisant la main, ce qui était rare pour lui, murmura quelques mots

sur ses occupations, et sortit saluant légèrement à droite et à

gauche, en entraînant Joséphine, qui le suivait en mettant ses gants,

rajustant son châle et disant adieu en courant à madame de Montesson.

--Il est charmant, s'écria madame de Montesson toute ravie du

baisement de main. N'est-ce pas, Steibelt, qu'il est charmant?

--Charmant? dit le Prussien furieux!... charmant? dites plutôt que

c'est un Vandale!... demandez à Garat.

Mais Garat avait été écouté; on lui avait même redemandé sa romance,

et il dit non-seulement comme les autres:--Il est charmant...; mais il

ajouta, avec cette expression importante que nous lui avons tous

connue, et qui rendait si drôle sa figure de singe:

_C'est un grand homme!_

Mais où madame de Montesson eut une maison peut-être encore plus

agréable qu'à Paris, ce fut à Romainville. Elle s'ennuya bientôt de

Paris; elle y eut quelques désagréments. On ne peut servir tout le

monde, quelque crédit qu'on ait; et ceux qui ne réussissent pas par

votre moyen sont mécontents et vous accusent: ce fut ce qui arriva à

madame de Montesson. Elle eut de plus des cabales de théâtre qui

vinrent lui donner de l'ennui.

Mademoiselle Duchesnois voulut débuter aux Français[33]. Chaptal, qui

prétendait se connaître en figures, prononça qu'un aussi laid visage

ne pourrait jamais réussir, et refusa ou du moins éluda l'ordre de

début. On en parla à madame de Montesson; elle avait joué la comédie

trop souvent et trop bien pour ne pas porter intérêt à une jeune

personne qui annonçait du talent, car elle promettait alors ce qu'elle

n'a pas donné, tandis que mademoiselle Georges a été depuis, comme

alors, bien au-dessus d'elle.

[Note 33: Alors on ne disait pas _la Comédie Française_, on disait

_les Français_.]

Quoi qu'il en soit, madame de Montesson se passionna pour le talent de

mademoiselle Duchesnois, qui était laide à renverser. Le moyen,

quelque esprit qu'elle eût, de se douter que c'était M. de Valence qui

lui _imposait_ mademoiselle Duchesnois!... Comme elle était loin de

cette pensée, elle voulut, à son tour, employer son crédit pour

_imposer_ mademoiselle Duchesnois aux Parisiens. Elle fit donc

promettre à madame Bonaparte de venir entendre mademoiselle

Duchesnois en petit comité. On invita cent cinquante personnes, plus

de deux cents s'y trouvèrent. Chaptal était du nombre. Il pensait

comme beaucoup de gens qu'un beau ou un joli physique est une

condition, sinon première, au moins très-importante pour réussir sur

le théâtre. C'était un homme d'esprit sur lequel on faisait des mots

qu'on croyait bons et qui n'étaient que de pauvres sottises. Il avait

de la science et de la bonté, et, en surplus de sa science, il avait

de l'esprit. Mademoiselle Duchesnois, avec sa grande bouche, sa

maigreur osseuse, car alors elle était maigre et sans forme, avec sa

laideur enfin, lui parut avoir raison lorsqu'elle disait:

Soleil, je viens te voir pour la dernière fois.

et il jugea inutile de la faire mentir en la faisant revenir pour le

répéter. En conséquence, il lui refusa un ordre de début. Voilà

pourquoi madame de Montesson sollicita madame Bonaparte d'entendre la

jeune débutante chez elle, et fit prier par elle M. Chaptal d'y venir.

Le moyen de refuser la reine de France, car Joséphine l'était déjà!...

Chaptal vint donc chez madame de Montesson, où nous entendîmes

mademoiselle Duchesnois dans _Phèdre_, et, je crois, dans

_Clytemnestre_ et dans _Didon_...

--Que ferez-vous? dis-je à Chaptal, lorsque après avoir écouté la

débutante on se mêla pour causer.

Il me regarda en souriant.

--Je parie que vous m'avez deviné, me dit-il.

--Mais non... J'ai fort bonne opinion de votre fermeté...

--Vraiment!... mais le moyen!... mettez-vous à ma place... tenez,

voyez plutôt.

En effet, nous vîmes s'avancer vers nous madame Bonaparte, donnant le

bras à madame de Montesson, qui, pour cette grande attaque, avait

quitté son canapé et son tabouret[34], et, tenant mademoiselle

Duchesnois par la main, venait solliciter le fameux ordre de début...

[Note 34: Madame de Montesson savait sans doute, par les Mémoires de

Saint-Simon et ceux de Dangeau, que les princesses se couchaient sur

leur lit pour ne pas reconduire lorsque l'étiquette était douteuse.

Pour trancher la difficulté, madame de Montesson était sur un canapé,

les pieds posés sur un tabouret et les jambes recouvertes d'un

couvrepied. Cette attitude admettait un état qui l'empêchait de se

lever et conséquemment de reconduire. Elle ne reconduisait que madame

Bonaparte et madame Louis, quelquefois aussi la princesse Pauline:

celle-ci exigea qu'elle ne le fît pas, mais elle le voulait faire.

J'ai déjà parlé de cette coutume de la maison de madame de Montesson.]

--Et la protégée de madame Louis Bonaparte? dis-je à Chaptal...

--Oh! qu'elle est belle! s'écria-t-il comme transporté à ce seul

souvenir!

--Et comme elle est bonne dans les moments de force de son rôle! vous

ne pouvez pas la refuser si celle-ci débute.

--Vous avez raison... Eh bien! toutes deux débuteront.

Ces dames arrivèrent alors auprès de nous... Madame de Montesson

demanda, madame Bonaparte appuya et Chaptal accorda ce qu'il ne

pouvait au fait pas refuser à madame Bonaparte, qui, par instinct,

n'aimait pas mademoiselle Georges, rivale de mademoiselle Duchesnois,

que mademoiselle Raucourt avait amenée chez madame Louis, où je

l'admirai le lendemain de la soirée de madame de Montesson.

--_N'est-ce pas_, me dit mademoiselle Raucourt avec son accent de

Léontine dans _Héraclius_, ou de Cléopâtre dans _Rodogune_, _n'est-ce

pas que voilà un bel outil de tragédie?..._

Le fait est qu'elle était superbe, et que son talent, très-beau dans

cette première époque de sa vie, est devenu un des plus remarquables

de notre temps: c'est le dernier soupir de la bonne tragédie.

Mademoiselle Raucourt lui avait donné les bonnes traditions, et elle

les a conservées...

Madame de Montesson voulut quitter Paris, et comme sa fortune lui

permettait d'avoir une maison à elle, elle en acheta une charmante à

Romainville; mais elle était trop petite, il fallut l'agrandir. Elle

fit bâtir, et ce qu'elle ordonna fut d'un goût si parfait, que tout le

monde voulut connaître cette charmante chaumière ou moulin, comme elle

l'appelait, et bientôt elle eut plus de monde qu'à Paris.

J'ai déjà dit qu'elle peignait admirablement les fleurs; elle voulut

en élever d'aussi belles que celles du Jardin des Plantes, pour lui

servir de modèles. Elle fit donc construire une serre à Romainville:

cette serre servit ensuite de modèle pour celle de la Malmaison[35];

elle communiquait à la chambre à coucher de madame de Montesson par

une glace sans tain. Au milieu, était une rotonde dans laquelle on

déjeunait tous les matins. Il y avait souvent des personnes qui ne

pouvaient pas venir plus tard et venaient déjeuner à Romainville, et

puis l'entourage de madame de Montesson était fort nombreux. Elle

avait ses deux nièces, dont l'une, madame de Valence, était encore

charmante, et jolie, et gracieuse, autant que femme peut l'être...;

l'autre, madame Ducrest, chantait à merveille. On faisait

d'excellente musique à Romainville; madame Robadet, dame de

compagnie de madame de Montesson, était très-forte sur le piano et

l'une des premières élèves de Steibelt. Dès qu'il fut arrivé à

Paris, il fut attiré dans cette maison et contribua à l'agrément du

salon de madame de Montesson. C'était une aimable femme que madame

Robadet[36]; elle formait, avec la famille nombreuse de madame de

Montesson, le fond et le noyau de la société qu'on était toujours

sûr de trouver à Romainville. Tout cela se groupait autour de la

maîtresse de la maison, sans chercher à faire un effet exclusif, et

pour l'aider seulement à rendre sa maison plus agréable[37],

quoique parmi elles il y en eût qui pouvaient le faire avec

certitude de succès; mais la pensée n'en venait pas... Il y avait

donc à Romainville madame de Valence, encore jolie à faire tourner

une tête, et madame Ducrest, nièces toutes deux de madame de

Montesson; les deux filles de madame de Valence[38], parfaitement

élevées, polies, et faisant déjà présumer ce qu'elles sont devenues,

des femmes parfaites; mademoiselle Ducrest (Georgette), jolie comme

un ange et fraîche comme un bouton de rose... Voilà ce qui formait

le fond de la société habituelle de madame de Montesson; il faut y

ajouter les dames de La Tour[39], amies malheureuses pour qui elle

fut une providence... Les plus habituées ensuite étaient madame

Récamier, madame Regnault de Saint-Jean-d'Angély... Madame Bonaparte

y allait aussi souvent qu'elle le pouvait, ainsi que la princesse

Borghèse. J'y allais aussi, mais je fus à Arras alors, ce qui me

rendit moins assidue. On y voyait aussi presque toujours madame de

Fontanges[40], fille de M. de Pont; et puis encore madame de

Custine, mademoiselle de Sabran, cette belle et ravissante personne,

dont le dévouement, aussi grand que son courage et sa beauté, fit

impression sur un peuple en délire, et ne put toucher des juges qui,

pour la satisfaire, n'avaient qu'à écouter la justice!...

[Note 35: La serre de la Folie de Saint-James, à Neuilly, avait été

faite sur ce plan bien avant toutes deux.]

[Note 36: Madame Robadet, dame de compagnie de madame de Montesson,

fut toujours attentive à lui plaire, mais n'en fut pas récompensée

comme elle aurait dû l'être à la mort de madame de Montesson. Elle fut

à peu près oubliée dans le testament, si elle ne le fut pas

tout-à-fait. J'ai contribué pour ma part, et sans qu'elle l'ait su,

peut-être, à lui faire avoir une place de dame de compagnie en Italie.

Madame Robadet était une aimable femme.]

[Note 37: J'ai vu des exemples de ce que je viens de citer, pas plus

tard que l'hiver dernier. C'était dans un salon où il y avait beaucoup

de monde; la maîtresse de la maison se levait pour aller parler à

quelqu'un à l'extrémité du salon; elle trouvait sa place auprès de la

cheminée prise, cette place qui est toujours un lieu réservé, ainsi

que tout le monde sait. Cette ridicule usurpation se fit plusieurs

fois de suite; il fallut que la maîtresse de la maison le dît enfin,

pour qu'on ne retombât plus dans cette faute.]

[Note 38: Qui depuis épousèrent, l'une M. de Celles, préfet de Nantes,

l'autre le maréchal Gérard. Toutes deux sont faites pour servir de

modèle comme filles, comme épouses et comme mères. Madame de Celles

est morte à Rome en 1825.]

[Note 39: Madame de La Tour était mademoiselle de Polastron et soeur

de la duchesse Jules de Polignac.]

[Note 40: Madame la marquise de Fontanges, fille de l'ancien intendant

de Metz, était une charmante personne et jolie comme un ange; sa fille

Delphine a depuis épousé M. Onslow (Georges), qui possède un si beau

talent pour la composition de musique dramatique.

Madame de Fontanges et son père, M. de Pont, étaient aussi des amis

intimes de ma mère. M. de Pont était avec M. de Valence et César

Ducrest, lorsque ce malheureux jeune homme fut tué par une bombe, au

feu d'artifice tiré pour la paix avec l'Angleterre: M. de Pont eut le

bras cassé à plus de soixante-six ans. Il était l'ami le plus intime,

après M. de Valence, de madame de Montesson.]

On voyait encore chez madame de Montesson toutes les étrangères ayant

une spécialité de fortune, de rang ou de beauté: la marquise de

Luchesini[41], la marquise de Gallo[42], madame Visconti, la duchesse

de Courlande, madame Divoff, madame Demidoff, la princesse Dolgorouki

et la belle madame Zamoïska[43], et une foule de Françaises et

d'étrangères dont les noms m'échappent.

[Note 41: Femme du ministre de Prusse.--C'était une énorme Prussienne,

très-bonne femme du reste.]

[Note 42: Ambassadrice de Naples.]

[Note 43: Soeur du prince Czartorinsky.]

J'ai dit que madame de Montesson ne sortait pas. Sa santé, presque

détruite, en était encore plus la cause que l'étiquette, contre

laquelle plusieurs personnes se révoltaient. À l'époque dont je parle

surtout (en 1804), elle souffrait cruellement de douleurs aiguës qui

lui ôtaient presque ses facultés. Un jour cependant, quelles que

fussent ses souffrances, elle prouva combien madame de Genlis avait

tort en l'accusant de manquer de coeur[44]. Elle était plus accablée

que de coutume, et retirée dans l'intérieur de son appartement; elle

était entourée de ses femmes, qui empêchaient le moindre bruit de

parvenir à elle... Tout à coup, elle entend la voix de madame de La

Tour, de son amie, qui, au milieu de sanglots étouffés, suppliait la

femme de chambre de garde auprès de la malade de la laisser entrer...

Madame de Montesson, émue de ce qu'elle entend, sonne, et donne

l'ordre de laisser entrer madame de La Tour.

[Note 44: Madame de Genlis a été pour madame de Montesson comme

beaucoup de gens sont envers les grands parents, c'est-à-dire ingrats,

du jour où celui qui a longtemps fait s'arrête. Alors ce parent a tous

les défauts; il a d'abord les siens, et puis toutes ses qualités qui

se sont changées en défauts. Bienheureux qu'elles ne deviennent pas

des vices!]

--Ah! mon amie, ma seule amie, venez à notre secours! s'écrie madame

de La Tour, en tombant à genoux près de son lit... Mes neveux vont

périr si vous ne les secourez pas!... Vous seule le pouvez; car vous

avez tout pouvoir sur madame Bonaparte, et madame Bonaparte peut tout

à son tour sur le général Bonaparte[45].

[Note 45: Madame de La Tour se serait crue coupable d'appeler

l'Empereur par son nom.]

Et madame de La Tour apprend à son amie ce qu'elle ignorait, n'ayant

lu aucun journal depuis le matin, la conspiration de Georges et le

danger de MM. de Polignac.

Madame de Montesson, dont l'esprit rapide comprit sur-le-champ le

danger des accusés, ne perd pas un moment à délibérer; elle sonne,

donne l'ordre de mettre ses chevaux et demande une robe.

--Mais vous êtes malade, mon amie!... vous souffrez cruellement...

vous ne pouvez aller à Paris... Je ne vous demandais qu'un billet pour

madame Bonaparte!

--Un billet n'est point assez éloquent lorsqu'il s'agit de la vie

d'un homme, lui répondit madame de Montesson... Il faut que je voie

non-seulement Joséphine, mais l'Empereur!...

--Mais vous avez la fièvre! s'écrie madame de La Tour, qui venait de

serrer sa main.

--Eh bien! je n'en parlerai que mieux et plus vivement, dit-elle en

souriant et en montrant des dents encore superbes...

Et une demi-heure n'était pas encore écoulée depuis l'entrée de madame

de La Tour dans sa chambre, qu'elle était sur le chemin de

Saint-Cloud.

En arrivant, elle fut aussitôt introduite auprès de Joséphine; elle

lui demanda avec instance, avec larmes, la grâce de MM. de Polignac et

de M. de Rivière[46].

[Note 46: On a dit vulgairement que MM. de Polignac avaient été tous

deux condamnés à mort; c'est une erreur. M. Armand le fut, mais non

pas M. Jules. Il fut condamné à deux ans de prison; il n'eut pas de

lettres de grâce comme les autres.]

--Hélas! répondit Joséphine, que puis-je pour eux?

--Tout! dit avec force madame de Montesson; car vous avez un motif

puissant pour exiger de l'Empereur qu'il vous accorde les trois têtes

qu'il veut faire tomber. C'est sa propre gloire que vous voulez

sauver avec elles!... Que veut-il?... être roi!... Eh bien! veut-il

aussi que nos voeux, qui seront toujours pour lui, soient refoulés

dans nos coeurs par cet acte de cruauté?... Veut-il que les marches du

trône où il monte soient teintes du sang innocent?...

--Mais ils sont coupables! dit doucement Joséphine.

--Non, ils ne sont pas coupables! dit madame de Montesson, avec une

force que lui donnait la fièvre qu'elle avait et l'émotion de son âme.

Non, ils ne sont pas coupables!... Quels serments ont-ils prêtés?...

quelle est la foi jurée qu'ils ont violée?... Toujours fidèles à leur

souverain, ils sont rentrés en France pour ses intérêts; c'est vrai...

Eh bien! qu'on les surveille... qu'on les enferme... Mais pas de

mort!... pas de sang versé!... Mon Dieu! la France n'en a-t-elle pas

assez vu couler?...

Et, tout épuisée de l'effort qu'elle venait de faire, elle retomba sur

le canapé d'où elle s'était levée, entraînée par son agitation.

--Calmez-vous, lui dit Joséphine en l'embrassant, vous me faites

rougir de mes craintes. Je parlerai... Bonaparte m'entendra... et je

vous jure qu'il faudra qu'il me donne la grâce de MM. de Polignac, ou

je n'aurai plus d'affection pour lui. Vous m'ouvrez les yeux!... Sans

doute, ils ne sont pas aussi coupables que ce Moreau!...

--Oh! lui, je vous l'abandonne!... quoiqu'à vrai dire, il faudrait que

la première action de votre héros, dans la route nouvelle que sa

gloire lui a frayée, fût tout entière grande et généreuse. Ah!

Joséphine! la clémence est si belle dans un souverain!...

--Je vous promets de faire tout ce que je ferais pour sauver mon

frère... Reposez-vous sur moi.

--Ne pourrais-je le voir? demanda madame de Montesson.

--Je vais le savoir, dit Joséphine avec empressement, et peut-être

charmée d'avoir un auxiliaire aussi puissant avec elle.

Elle revint au bout de quelques minutes l'air tout abattu.--Je ne puis

le voir _moi-même_, dit-elle... Partez; mais comptez sur moi.

Madame de Montesson revint à Romainville dans un état digne de pitié.

Sa fièvre avait redoublé par la crainte de ne pas réussir, et de

rapporter une parole de mort dans cette famille désolée[47], au lieu

de la joie qu'elle lui avait promise... En arrivant, elle vit accourir

madame de La Tour et sa fille.--Espérez!...«leur cria-t-elle du plus

loin qu'elle put se faire entendre. Il lui semblait que cette

espérance ne serait pas vaine...

[Note 47: Junot et moi nous étions alors à Arras, et Murat était

gouverneur de Paris. J'ai vu Junot se féliciter, avec un bonheur dont

des paroles ne peuvent donner l'idée, de s'être trouvé loin de Paris

dans un pareil moment.--Si je m'y fusse trouvée, toutefois, j'aurais

été aussi une des premières auprès de l'Empereur.--Madame de La Tour

était l'amie de ma mère, comme je l'ai déjà dit, ainsi que la famille

Polastron, à Toulouse.]

On a dit une foule de versions sur cette affaire de MM. de Polignac;

le fait réel est celui que je raconte. On a mis sur le compte de

Murat, de Savary, de l'impératrice, le salut des accusés. Ce fut

madame de Montesson, ce fut elle qui sauva M. de Polignac, M. de

Rivière et M. d'Hozier[48]. Murat, qui alors était gouverneur de

Paris, dit seulement à l'Empereur: _Soyez clément, et vous sèmerez

pour recueillir_.

[Note 48: Il ne faut pas confondre M. d'Hozier avec M. Bouvet de

Lozier, aussi accusé dans cette affaire de Georges. M. Bouvet de

Lozier ne courait aucun risque, sa prompte franchise avait assuré sa

vie.]

Mais ces paroles furent dites _pour tous les accusés_, et même pour

Moreau, Coster de Saint-Victor, M. d'Hozier et les autres. Quant à

Savary, ce qu'il fit fut pour plaire à sa femme et satisfaire son

amour-propre, parce qu'il était allié de très-près, par madame

Savary, aux Polignac; mais quand il vit se froncer le sourcil

impérial, il se retira au fond de sa coquille pour s'y tenir

tranquille. Ce fut, je le répète, madame de Montesson qui sauva MM. de

Polignac et de Rivière.

L'espérance que madame de Montesson avait rapportée à ses amies ne fut

pas d'abord réalisée... La condamnation fut prononcée... En

l'apprenant, madame de Montesson oublia de nouveau toutes ses

souffrances; elle ne sentit plus qu'une seule douleur, celle de ces

femmes qui pleuraient et sanglotaient dans ses bras, l'appelant à leur

aide et lui criant qu'elles n'espéraient qu'en elle.

--Mon Dieu! mon Dieu! disait madame de Montesson tandis que sa voiture

roulait rapidement vers Saint-Cloud, prêtez-moi un accent _qui le_

persuade; car ce n'est que de _lui seul_ que j'attends quelque pitié.

Elle avait raison; elle savait qu'autour des rois, et Napoléon l'était

déjà par le fait[49], il n'y a que trop de gens perfides dont la

volonté d'exécution outre-passe toujours l'intention de punir du

maître.

[Note 49: Il était empereur depuis le 4 mai 1804; on était alors en

juin.]

--J'ai parlé, lui dit Joséphine aussitôt qu'elle l'aperçut, mais j'ai

peu d'espoir... Il est plus irrité cette fois que je ne l'ai vu encore

pour des conspirations, même celle de la machine infernale, où, sans

ce pauvre Rapp, Hortense et moi nous sautions en l'air, _sans compter_

madame Murat[50]... Je lui ai parlé avec l'intérêt que je devais

mettre à une aussi importante affaire, et je crains...

[Note 50: Malgré sa vive préoccupation, madame de Montesson fut

frappée d'une façon risible en entendant ce mot si comique dans une

circonstance de vie et de mort.--On sait que madame Bonaparte n'aimait

aucune de ses belles-soeurs, et madame Murat était, dans le temps où

nous sommes maintenant, l'une de celles qu'elle aimait le moins.--Le

jour de la machine infernale, madame Murat était en effet dans la

voiture de madame Bonaparte avec mademoiselle de Beauharnais[50-A].

Elles ne furent sauvées toutes trois que parce que Rapp, qui pourtant

ne s'entendait guère à la toilette des femmes, s'avisa, en descendant

l'escalier, de trouver que le châle de madame Bonaparte n'allait pas

avec la robe, ou je ne sais quelle autre partie de l'habillement.

Madame Bonaparte, qui allait immédiatement après le Consul, se serait

trouvée dans l'explosion, tandis qu'elle ne se trouva qu'à une grande

distance. M. d'Abrantès échappa à la mort également ce jour-là par un

hasard miraculeux.]

[Note 50-A: Ou sa voiture suivait celle de sa belle-soeur, je n'ai pas

la chose bien présente; je crois cependant qu'elle était avec madame

Bonaparte. Comme, depuis que madame Murat est à Paris, je ne la vois

pas et n'ai aucun rapport avec elle, je n'ai pu le savoir d'elle. Si

cette conduite de ma part paraît étonnante, qu'on se rappelle celle de

madame Murat!... Elle n'est quelque chose aujourd'hui en France que

pour des amis personnels: tout ce qui porte le souvenir de l'Empereur

au coeur doit se rappeler le traité de la cour de Naples en 1814!...

Qui le provoqua?... lorsqu'on songe à ce que pouvait la force de

l'armée napolitaine dans les affaires de cette époque, pour ou contre

l'Autriche, on s'étonne et l'on s'irrite à la fois en voyant une

personne qui avait la prétention de savoir régner presque avant celle

de plaire, ne savoir être ni reine, ni soeur. Comment put-elle croire

UN MOMENT que les couronnes posées sur des fronts fraternels par la

main de Napoléon y demeureraient un jour après la chute de la

sienne?... Les insensés!... ils ne furent rois que par le vertige qui

entoure les trônes au moment du danger!...

Quant à l'amitié particulière qui existait entre nous dans notre

jeunesse assez intimement pour nous tutoyer, il y a longtemps que les

liens en ont été brisés par madame Murat elle-même. Ma fidélité et mon

dévouement au nom de l'Empereur, à sa mémoire... rendent témoignage

pour moi de ce que j'aurais été pour sa soeur si elle-même eût

toujours été ce qu'elle devait être. Cet attachement et ce dévouement

ont survécu à l'éclat du soleil impérial... La duchesse de Saint-Leu,

le prince de Canino, le comte de Survilliers, tout ce qui reste de

cette illustre et malheureuse famille est dans mon coeur et pour

toujours!...]

--Mais je veux le voir! s'écria madame de Montesson... Joséphine,

faites que je le voie, et vous serez un ange.

--Vous le verrez, mon amie!... vous le verrez, calmez-vous... mais, au

nom de vous-même, si vous voulez parvenir à son âme, ne me faites pas

craindre ce qu'il _appelle des scènes_. Je le connais, et je sais que

c'est le moyen de n'arriver à rien... calmez-vous.

Histoire des salons de Paris (Tome 4/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier. · 第 3 / 20 段