même temps beaucoup de luxe, mais ce luxe était si bien réparti,
tellement bien entendu, que rien ne paraissait superflu de cette
quantité d'objets d'orfèvrerie, de vermeil, et de superbes porcelaines
qui garnissaient la table. Le plus beau linge de Saxe, aux armes
d'Orléans[22] et parfaitement cylindré, était sur cette table, et
paraissait éclatant sous les assiettes de porcelaine de Sèvres, à la
bordure et aux écussons d'or; de magnifiques cristaux, des fleurs en
profusion: tout cet ensemble était vraiment charmant et imposant en
même temps, parce que cette profusion était entourée de ce qui
constate l'habitude de s'en servir.
[Note 22: Cette coutume était assez ordinaire dans les grandes
maisons; mais surtout dans les maisons royales et les maisons
princières.]
Vers midi et demi les femmes invitées commencèrent à arriver: madame
Récamier, madame de Rémusat, madame Maret, madame la princesse de
Guémené, madame de Boufflers, madame de Custine, cette belle et
ravissante personne, cette jeune femme à l'enveloppe d'ange, au coeur
de feu, à la volonté de fer, et tout cela embelli par des talents[23]
qui auraient fait la fortune d'un artiste;... madame Bernadotte, plus
tard reine de Suède, madame de Valence, et plusieurs autres femmes de
la société de madame de Montesson à cette époque, et de la cour
consulaire.
[Note 23: Madame de Custine, belle-fille du général de Custine; qui
mourut sur l'échafaud en 1793, était mademoiselle de Sabran.]
Heureuse comme une maîtresse de maison qui voit arriver tous ses
convives, et dont les préparatifs sont achevés, madame de Montesson
souriait à chacune des femmes annoncées avec une grâce bienveillante,
qui redoublait à mesure que l'heure s'avançait. Tout à coup un nom qui
retentit dans le salon la fit tressaillir... le valet de chambre
venait d'annoncer madame la baronne de Staël!... Quelque polie que fût
madame de Montesson, elle ne dissimula pas son mécontentement, et
madame de Staël put s'apercevoir que, certes, son couvert n'avait pas
été compris dans le nombre de ceux ordonnés... Madame de Montesson
espéra que le premier Consul ne viendrait pas. Il y avait une revue au
Champ-de-Mars, Junot venait de se faire excuser pour ce motif. Le
premier Consul pouvait donc être également retenu. Quoi qu'il en fût,
madame de Montesson prit sur elle pour ne pas témoigner son
mécontentement à madame de Staël, dont la démarche était au fait assez
extraordinaire, et elle la reçut très-froidement, sans ajouter un mot
aux paroles d'usage.
Joséphine aimait beaucoup ce genre de fête du matin; elle y était,
comme partout dès lors, la première; et pourtant cette heure de la
journée excluait toute pensée d'une gêne plus grande que celle
qu'impose toujours le grand monde; et puis on évitait l'ennui que
donne la durée d'une fête du soir. Après le déjeuner, lorsque le temps
le permettait, tout le monde allait au bois de Boulogne; mais, chez
madame de Montesson, cela n'arrivait jamais, quelque temps qu'il fît,
parce qu'elle avait toujours soin de remplir les heures de manière à
les faire oublier.
Une élégante d'aujourd'hui trouverait sans doute étrange une toilette
de cette époque, comme nos petites-filles trouveront certainement
celles de nos jours ridicules pour un _déjeuner-dîner_ comme celui de
madame de Montesson. Les plus attentives à suivre la mode d'alors
portaient une longue jupe de percale des Indes d'une extrême finesse,
ayant une demi-queue, et brodée tout autour. Les dessins les plus
employés par mademoiselle Lolive[24] étaient des guirlandes de
pampres, de chêne, de jasmins, de capucines, etc. Le corsage de cette
jupe était détaché; il était fait en manière de _spencer_: cela
s'appelait un _canezou_. Mais celui-là était à manches _amadices_, et
montant au col; le tour et le bout des manches étaient également
brodés. Le col avait pour garniture ordinairement du point à
l'aiguille ou de très-belles malines: nous ne connaissions pas alors
le _luxe_ des tulles de coton, non plus que la _magnificence_ des
fausses pierreries!... ce qui peut se traduire ainsi: _Luxe et
pauvreté!_... deux mots qui, joints ensemble, forment la plus terrible
satire d'un temps et d'un peuple!... Sur la tête on avait une toque de
velours noir, avec deux plumes blanches; sur les épaules un très-beau
châle de cachemire de couleur tranchante. Quelquefois on attachait un
beau voile de point d'Angleterre, rejeté sur le côté, à la toque de
velours noir, et la toilette était alors aussi élégante que possible,
et ne pouvait être imitée par votre femme de chambre; d'autant que la
femme ainsi habillée portait au cou, suspendue par une longue chaîne
du Mexique, une de ces montres de Leroy que toutes les mariées, dans
une grande position, trouvaient toujours dans leur corbeille; on avait
donc ainsi une toilette toute simple et qui pourtant, avec la robe, le
cachemire, la toque et la montre, se montait encore à une somme
très-élevée[25]. D'autres toilettes étaient encore remarquées. On
voyait des robes de cachemire, des redingotes de mousseline de l'Inde
brodées à jour et doublées de soie de couleur; en général, on portait
peu, et même point d'étoffes de soie le matin.
[Note 24: Mesdemoiselles Lolive et de Beuvry étaient à cette époque
les lingères les plus renommées; elles furent ensuite lingères de la
cour; mais elles étaient déjà un peu vieilles, et avaient été lingères
de nos mères.--Plus tard ce fut Minette qui prit leur place dans la
mode pour être lingère des jeunes femmes. Elle faisait des choses
charmantes, unissant le goût le plus recherché au plus grand luxe.
C'est chez elle que j'ai vu une robe de _percale_, et par conséquent
du matin, du prix de 2,500 francs.]
[Note 25: Une toilette comme je viens de la décrire pouvait revenir à
6 ou 8,000 francs. Un beau cachemire coûtait au moins 1,500 ou 2,000
fr.--Ces canezous très-brodés, 4 ou 500 fr., en raison de la dentelle
qui était autour du col, et presque toujours en malines, valenciennes,
et souvent en point d'Angleterre ou point à l'aiguille.--Le voile,
1,000 fr., et souvent bien au-delà lorsqu'il était dans une corbeille
de mariage.--La montre, 2,000 fr.--La toque, 200 fr., etc. On voit que
la chose allait vite.]
Madame Bonaparte arriva vers une heure; sa toilette était charmante.
Elle portait une robe de mousseline de l'Inde doublée de marceline
jaune-clair, et brodée _en plein_ d'un semé de petites étoiles à jour;
le bas de la robe était une guirlande de chêne; son chapeau était en
paille de riz, blanche, avec des rubans jaunes et un bouquet de
violettes: elle était charmante mise ainsi. Elle était suivie de
madame Talouet, de madame de Lauriston et de madame Maret. La cour
consulaire se formait déjà.
--Je vous annonce une visite, dit-elle en riant à madame de
Montesson... J'osais à peine y compter ce matin; Bonaparte m'a fait
dire[26] tout à l'heure de le précéder, et qu'il me suivait dans un
quart d'heure... Mais qu'avez-vous? demanda-t-elle plus bas à madame
de Montesson en lui voyant un air abattu, contrastant avec son air et
son état de contentement à elle-même, et les préparatifs de fête qui
donnaient un aspect joyeux à toute la maison.
[Note 26: Le premier Consul ne voulait jamais avoir l'air d'aller en
aucun lieu par _invitation_... les demandes eussent été trop
fréquentes, et beaucoup n'auraient même pas pu être refusées par lui.]
--Ah! rien absolument, dit madame de Montesson... rien du tout qu'une
grande joie de vous voir... et que redouble la nouvelle que vous venez
de m'apprendre...
--Bonaparte est allé au Champ-de-Mars pour y passer la revue d'un
régiment qui part demain de Paris..., mais il ne tardera pas...
Madame de Montesson ne répondait qu'avec distraction à tout ce que
lui disait madame Bonaparte, ses yeux se portaient avec inquiétude
vers un groupe qui était à l'extrémité du salon et d'où sortaient
parfois des éclats d'une voix retentissante, mais cependant si
harmonieusement accentuée qu'elle avait le pouvoir d'émouvoir
l'âme..., et vivement... M. de Valence était dans le groupe, formé
seulement par plusieurs hommes qui, après avoir salué madame
Bonaparte, écoutaient la personne qui parlait sans modérer le ton de
sa voix. C'était une singularité déjà à cette époque, car on
commençait à ne s'asseoir et à parler devant tout ce qui venait des
Tuileries qu'avec la permission donnée... Madame Bonaparte en fut
frappée...
--Je connais cette voix, dit-elle à madame de Montesson... oui!...
c'est elle!...
--Ah! ne m'en parlez pas! répondit la désolée maîtresse de la
maison... Sans doute c'est elle...; c'est madame de Staël!...
--Mais, dit Joséphine avec l'accent d'un doux reproche qu'elle ne put
retenir, vous savez que Bonaparte ne l'aime pas, et je vous avais dit
que _peut-être_ il viendrait!...
--Eh! sans doute je le sais... mais que puis-je à cela?... Demandez à
M. de Valence ce qui s'est passé hier!... elle était chez moi, et
témoigna le plus vif désir de voir le premier Consul; je gardai le
silence; elle me demanda s'il ne venait pas souvent chez moi. Je
répondis laconiquement oui, sans ajouter autre chose, dans la crainte
qu'elle ne me demandât trop directement de venir ce matin...; mais il
paraît qu'elle n'avait pas besoin d'invitation... Je l'ai reçue
très-froidement, et, contre mon habitude, j'ai même été presque
impolie. Si vous m'en croyez, vous serez également peu prévenante avec
elle. C'est la seule manière de lui faire comprendre qu'elle est de
trop ici.
Quelque bonne que fût Joséphine, c'était une cire molle prenant toutes
les formes; dans cette circonstance, d'ailleurs, elle comprit que le
premier Consul serait, ou fâché de trouver là madame de Staël, ou bien
dominé par elle, et alors exclusivement enlevé à tout le monde, parce
que madame de Staël était prestigieuse et magicienne aussitôt qu'on
voulait l'écouter dix minutes. Aussi Joséphine la redoutait-elle plus
que la femme la plus jeune et la plus jolie de toutes celles qui
l'entouraient.
Quand la brillante péroraison fut terminée, le groupe s'ouvrit, et
madame de Staël s'avança vers madame Bonaparte, qui la reçut avec une
telle sécheresse d'accueil, que madame de Staël, peu accoutumée à de
semblables façons, elle toujours l'objet d'un culte et d'une
admiration mérités au reste, fut tellement ébouriffée de ce qui lui
arrivait, qu'elle recula aussitôt de quelques pas et fut s'asseoir à
l'extrémité du salon... En un moment son expressive physionomie, son
oeil de flamme exprimèrent une généreuse indignation...; un sourire de
dédain plissa les coins de sa bouche; et une minute ne s'était pas
écoulée, qu'elle se trouvait élevée de cent pieds au-dessus de celles
qui voulaient l'humilier et ne savaient pas qu'elle était, non pas
leur égale, mais leur supérieure d'âme et de coeur comme elle l'était
de toutes par l'esprit.
--Bonaparte tarde bien longtemps, dit Joséphine... Un grand bruit de
chevaux se fit entendre au même instant... c'était lui!...
Il descendit de cheval et monta rapidement...; en moins de quelques
secondes il fut au milieu du salon, salua madame de Montesson,
s'approcha de la cheminée, jeta un coup d'oeil vif et prompt autour de
l'appartement, puis, s'approchant de Joséphine, il passa un bras
autour de sa taille, si élégante alors, et l'attirant à lui il allait
l'embrasser; mais une pensée le frappa, sans doute, et il l'entraîna
dans la pièce suivante en disant à madame de Montesson:
--Cette maison est-elle à vous, madame?
Madame de Montesson courut après lui pour lui répondre, mais sans que
personne suivît, et tout le monde demeura dans le salon.
Pour comprendre la scène qui va suivre, il faut se rappeler qu'un
moment avant, madame de Staël avait été au-devant de madame Bonaparte
et en avait été fort mal reçue. Dans sa première surprise, elle avait
été s'asseoir sur un fauteuil tellement éloigné de la partie habitée
du salon qu'elle paraissait, dans cette position, être là comme pour
montrer une personne en pénitence. À l'autre extrémité, vingt jeunes
femmes très-parées, jolies, gaies, et portées naturellement à se
railler de ce qu'elles ont l'habitude de craindre aussitôt que la
possibilité leur en est offerte; derrière elles des groupes d'hommes
parlant bas, témoignant de l'intérêt en apparence pour la position
pénible d'_une femme_...; mais... ce mot était répété avec
intention..., tandis que d'autres disaient, avec le rire de la
sottise:
--Une femme!... Oh! non sans doute!... demandez-le lui à elle-même;
elle vous dira qu'elle est un homme, tant son âme a de force!... Oh!
je ne suis pas étonné que le premier Consul ne l'aime pas.
Madame de Staël _comprenait_ ces discours sans les entendre; mais elle
voyait chaque parole se traduire sur la physionomie de ce monde né
méchant et que sa nouvelle vie sociale rendait plus méchant encore.
Son oeil d'aigle avait percé sans peine la nuit profonde de
l'insuffisance de tout ce qui souriait à une position pénible, qui
pourtant pouvait en un moment devenir celle de l'un d'eux.
Mais cependant, quelque forte qu'elle fût sur elle-même, madame de
Staël ressentit bientôt l'effet magnétique de tous ces yeux dirigés
sur elle. C'était un cauchemar pénible dont elle voulut rompre le
charme: elle se souleva, mais ne put accomplir sa volonté et retomba
sur sa chaise.
En ce moment, on vit une apparition presque fantastique traverser
l'immense salon à la vue de tous. C'était une jeune femme charmante et
belle, une Malvina aux blonds cheveux, aux yeux bleu foncé, aux formes
pures et gracieuses. Elle traversa légèrement le salon et fut
s'asseoir à côté de la pauvre délaissée. Cette démarche, dans un
moment où tout le monde demeurait immobile et l'abandonnait, toucha
vivement madame de Staël.
--Vous êtes bonne autant que belle, dit-elle à la jeune femme.
Cette jeune femme était madame de Custine[27]. Son esprit était
charmant comme sa personne; elle connaissait peu madame de Staël, mais
elle comprenait tout ce qui était supérieur, et madame de Staël était
pour elle un être représentant tout ce que ce siècle devait produire
de grand. Lorsque sa pensée s'arrêtait sur ces grandes choses que
pouvait produire sa patrie, alors, artiste par le coeur comme elle
l'était par l'esprit, on voyait flamboyer son oeil toujours si doux et
si velouté, sa bouche rosée ne s'ouvrait plus que rarement, et son
ensemble était poétique. En voyant la plus belle de nos gloires
littéraires recevoir un coup de pied comme une impuissante
démonstration de l'inimitié envieuse, elle sentit au coeur une
indignation profonde, et sur-le-champ elle alla s'asseoir à côté de
madame de Staël.
[Note 27: Mère du marquis de Custine, dont on va publier un voyage en
Espagne, qui continuera à justifier tout ce que le beau talent de
l'auteur promettait dans ses _Souvenirs de voyage en Italie et en
Angleterre_. Je connais plusieurs parties de ce voyage en Espagne,
admirables de vérité, de description, de chaleur de style, et
également belles par la richesse et la profondeur des pensées. M. de
Custine est un homme dont l'époque littéraire sera fière. Un talent
comme le sien est rare aujourd'hui; au milieu de cette foule de
choses, de productions de mauvais goût, on jouit en lisant un ouvrage
qui, par la pureté du style et la haute portée des pensées, vous
reporte aux beaux temps de notre littérature. J'ai porté ce jugement
lorsque M. de Custine publia _le Monde comme il est_, admirable
ouvrage qui grandira comme il le mérite, car il restera. Mon sentiment
est le même aujourd'hui qu'alors, seulement il est plus positif, parce
que le temps l'a confirmé.]
--Oui, lui répéta celle-ci, vous êtes bonne autant que belle...
--Pourquoi? demanda madame de Custine en rougissant; car sa simplicité
habituelle l'éloignait toujours de ce qui faisait effet.
--Pourquoi? répondit vivement madame de Staël... Comment! vous me
demandez pourquoi je vous dis que vous êtes bonne? Mais c'est pour
être venue auprès de moi, pour avoir traversé cet immense salon au
bout duquel je suis venue m'asseoir comme une sotte... Vraiment, vous
êtes plus courageuse que moi.
Madame de Custine rougit de nouveau jusqu'au front, et devint comme
une rose.
--Et cependant, dit-elle d'une voix dont le timbre ressemblait à une
cloche d'argent, cependant je suis d'une telle timidité, que je ne
saurais vous en raconter des effets, car vous vous moqueriez de moi.
--Me moquer de vous! dit madame de Staël, d'une voix attendrie et en
lui pressant la main... ah! jamais! À compter de ce jour, vous avez
une soeur.
Et ses beaux yeux humides s'arrêtaient avec complaisance sur la
ravissante figure de madame de Custine, pour achever de s'instruire
dans la connaissance de cette charmante femme... Dans ce moment,
madame de Staël avait complètement oublié où elle était, le premier
Consul, madame de Montesson, madame Bonaparte et son salut presque
froid...
--Comment vous nommez-vous? demanda-t-elle à madame de Custine.
--Delphine.
--Delphine!... Oh! le joli nom! J'en suis ravie!... Delphine... C'est
que cela ira à merveille!...
Madame de Custine ne concevait pas pourquoi son nom inspirait tant de
contentement à madame de Staël...
Celle-ci la comprit.
--Je vais faire paraître un roman, ma belle petite; et ce roman, je
veux qu'il s'appelle comme vous..... Je lui aurais donné votre nom,
même s'il eût été différent... Oui, il sera votre filleul,
ajouta-t-elle en riant..... et il y aura aussi quelque chose qui vous
rappellera cette journée[28].
[Note 28: C'est pour rappeler cette matinée et la démarche de madame
de Custine que madame de Staël a placé dans _Delphine_ la scène qui se
passe chez la Reine, lorsque tout le monde abandonne Delphine et que
madame de R*** va auprès d'elle.]
Dans ce moment, le premier Consul rentra dans le salon. En voyant
madame de Staël, dont madame de Montesson n'avait pas osé lui parler
non plus que Joséphine, il alla vers elle, et lui parla longtemps; il
ne fut pas gracieux, mais poli, et même plus qu'il ne l'avait été
jusque-là avec madame de Staël... Elle était au ciel. Ceux qui l'ont
connue savent comme elle était impressionnable, et avec quelle
facilité on la ramenait à soi. La bonté de son coeur était si
admirable qu'elle lui donnait une bonhomie toute niaise de crédulité;
ce qui, avec son beau génie, formait un de ces contrastes qu'on
admire.
--Ah! général, que vous êtes grand! dit-elle au premier Consul.....
Faites que je dise que vous êtes bon avec la même conviction.
--Que faut-il pour cela?
--Ne jamais parler de m'exiler.
--Cela dépend de vous..... et puis dans tous les cas _vous ne seriez
pas exilée; les exils et les lettres de cachet_ ont été abolis par la
Révolution.
--Ah! dit madame de Staël d'un air étonné... et qu'est-ce donc que le
18 fructidor?.... Une promenade à Sinnamari... Le lieu était mal
choisi, car l'air y est mauvais!...
Le premier Consul fronça le sourcil..... Il n'aimait pas que madame
de Staël parlât politique, et surtout avec lui. Il s'éloigna
sur-le-champ.
Madame de Staël comprit aussitôt sa faute, ou plutôt sa _bêtise_,
comme elle-même le dit le soir à M. de Narbonne, qu'elle rencontra
chez le marquis de Luchesini.
--Je suis toujours la même, lui dit-elle; j'ai parfois un peu plus
d'esprit qu'une autre, et puis dans d'autres moments je suis aussi
niaise que la plus bête... Aller lui parler du 18 fructidor!... à
lui!.. lui qui peut-être bien l'a dirigé[29], quoiqu'il fût de l'autre
côté des Alpes... mais qui de toute manière doit au fond du coeur
aimer une révolution qui lui a permis de faire, lui chef militaire,
une autre révolution avec des baïonnettes, puisque les magistrats du
peuple, les Directeurs, en avaient agi ainsi avec les représentants de
la nation.....
[Note 29: C'était à cette époque une opinion assez répandue que le
général Bonaparte avait instruit et envoyé Augereau pour faire le 18
fructidor.]
Le premier Consul ne voulut cependant montrer aucune humeur de cette
conversation, qui, toute rapide qu'elle avait été, avait pu être
entendue par les personnes qui étaient près de lui. Il s'approcha de
madame de Montesson, causa avec elle sur une foule de sujets, et
finit par lui demander s'il était vrai que M. le duc d'Orléans[30]
jouât très-bien la comédie.
[Note 30: Monseigneur le duc d'Orléans, grand-père du roi.]
--Très-bien les rôles de rondeur et de gaieté. M. le duc d'Orléans
n'aurait pas bien joué les rôles de Fleury, ni ceux de Molé; son
physique d'ailleurs s'y opposait[31]; mais les rôles dans le genre de
ceux que je viens de citer étaient aussi bien et même peut-être mieux
remplis par lui qu'ils ne l'étaient souvent à la Comédie Française. On
jouait souvent dans ses châteaux, car il aimait fort ce
divertissement; aussi avait-il un théâtre dans presque toutes ses
habitations. Nous avions beaucoup de théâtres particuliers dans les
châteaux de nos princes et même à Paris. Outre celui de Sainte-Assise,
il y en avait un à Chantilly, où madame la duchesse de Bourbon et M.
le prince de Condé jouaient admirablement. Il y en avait aussi un à
l'Île-Adam, chez M. le prince de Conti; mais là je ne crois pas,
malgré le soin que le prince mettait à ce que sa maison fût une des
plus agréables de France, que la partie dramatique fût aussi soignée
que le reste.
[Note 31: M. le duc d'Orléans était très-gros, et n'aurait pas pu, en
effet, jouer un rôle où il aurait fallu de l'élégance dans la
tournure.]
--Qu'est-ce donc qu'un théâtre sur lequel le duc d'Orléans aurait
joué la comédie _avec les comédiens français_?... Ce n'est pas
Sainte-Assise.
--Ah! vous avez raison, général..... c'était sur un théâtre que M. le
duc d'Orléans avait fait construire, ou au moins réparer, dans sa
maison de Bagnolet. On y joua pour la première fois _la Partie de
chasse d'Henri IV_, par Collé. Ce fut Grandval qui fit Henri IV, et,
je dois le dire, M. le duc d'Orléans qui remplit le rôle de Michaud.
Le premier Consul sourit avec cette malice qui rendait son sourire
charmant, lorsqu'il était de bonne humeur. Il avait voulu amener
madame de Montesson à dire que le duc d'Orléans jouait avec Grandval;
mais c'était une époque où l'on était peu soigneux des convenances de
rang, et où le Roi s'appelait _La France_[32].
[Note 32: 1760 ou 1761.--C'était l'époque qui commença les turpitudes
de la fin du règne de Louis XV.]
Madame de Montesson vit le sourire... Elle ne dit rien..., mais une
minute après elle appela Garat, qui était à l'autre bout du salon, et
lui dit, avec cette grâce charmante qu'elle mettait toujours dans une
demande pour faire de la musique chez elle ou bien une lecture:
--Qu'allez-vous nous chanter, Garat?... avez-vous ici quelqu'un de
force à chanter un duo de Gluck avec vous?
Garat sortit un moment sa tête de l'immense pièce de mousseline dans
laquelle il était enseveli et qui lui servait de cravate; puis il prit
un lorgnon qui ressemblait à une loupe, et promena longtemps ses
regards sur l'assemblée avant de répondre; probablement que l'examen
ne fut pas favorable, car il secoua tristement la tête et laissa
tomber lentement cette parole:
--Personne.
--J'en suis fâchée, dit madame de Montesson; vous auriez chanté ce
beau duo que vous avez dit souvent avec la Reine... car vous chantiez
souvent avec elle, n'est-ce pas?
Garat souleva la tête une seconde fois, cligna de l'oeil, et joignant
ses petites mains, dont l'une était estropiée, comme on sait, il dit
avec un accent profondément touché et toujours admiratif:
--Oh! oui!... Pauvre princesse!... comme elle chantait faux!
Madame de Montesson sourit aussi à son tour, mais d'une manière
imperceptible, car elle était avant tout la femme du monde et celle
des excellentes manières. Elle avait voulu prouver au premier Consul
que le duc d'Orléans n'était pas le seul prince qui eût joué avec des
artistes, puisque la reine de France chantait dans un concert devant
cinquante personnes avec un homme qui se faisait entendre dans un
concert payant.
Napoléon n'aimait pas Garat. Cependant comme il aimait le chant, et
que Garat avait vraiment un admirable talent, il l'écouta avec plus
d'attention qu'il ne l'avait fait jusque-là, et même il lui fit
répéter une romance que Garat chantait admirablement et dont la
musique est de Plantade!
Le jour se lève, amour m'inspire,
J'ai vu Chloé dans mon sommeil;
Je l'ai vue, et je prends ma lyre, etc.