Tout était préparé avec la plus grande élégance, et il y avait en

même temps beaucoup de luxe, mais ce luxe était si bien réparti,

tellement bien entendu, que rien ne paraissait superflu de cette

quantité d'objets d'orfèvrerie, de vermeil, et de superbes porcelaines

qui garnissaient la table. Le plus beau linge de Saxe, aux armes

d'Orléans[22] et parfaitement cylindré, était sur cette table, et

paraissait éclatant sous les assiettes de porcelaine de Sèvres, à la

bordure et aux écussons d'or; de magnifiques cristaux, des fleurs en

profusion: tout cet ensemble était vraiment charmant et imposant en

même temps, parce que cette profusion était entourée de ce qui

constate l'habitude de s'en servir.

[Note 22: Cette coutume était assez ordinaire dans les grandes

maisons; mais surtout dans les maisons royales et les maisons

princières.]

Vers midi et demi les femmes invitées commencèrent à arriver: madame

Récamier, madame de Rémusat, madame Maret, madame la princesse de

Guémené, madame de Boufflers, madame de Custine, cette belle et

ravissante personne, cette jeune femme à l'enveloppe d'ange, au coeur

de feu, à la volonté de fer, et tout cela embelli par des talents[23]

qui auraient fait la fortune d'un artiste;... madame Bernadotte, plus

tard reine de Suède, madame de Valence, et plusieurs autres femmes de

la société de madame de Montesson à cette époque, et de la cour

consulaire.

[Note 23: Madame de Custine, belle-fille du général de Custine; qui

mourut sur l'échafaud en 1793, était mademoiselle de Sabran.]

Heureuse comme une maîtresse de maison qui voit arriver tous ses

convives, et dont les préparatifs sont achevés, madame de Montesson

souriait à chacune des femmes annoncées avec une grâce bienveillante,

qui redoublait à mesure que l'heure s'avançait. Tout à coup un nom qui

retentit dans le salon la fit tressaillir... le valet de chambre

venait d'annoncer madame la baronne de Staël!... Quelque polie que fût

madame de Montesson, elle ne dissimula pas son mécontentement, et

madame de Staël put s'apercevoir que, certes, son couvert n'avait pas

été compris dans le nombre de ceux ordonnés... Madame de Montesson

espéra que le premier Consul ne viendrait pas. Il y avait une revue au

Champ-de-Mars, Junot venait de se faire excuser pour ce motif. Le

premier Consul pouvait donc être également retenu. Quoi qu'il en fût,

madame de Montesson prit sur elle pour ne pas témoigner son

mécontentement à madame de Staël, dont la démarche était au fait assez

extraordinaire, et elle la reçut très-froidement, sans ajouter un mot

aux paroles d'usage.

Joséphine aimait beaucoup ce genre de fête du matin; elle y était,

comme partout dès lors, la première; et pourtant cette heure de la

journée excluait toute pensée d'une gêne plus grande que celle

qu'impose toujours le grand monde; et puis on évitait l'ennui que

donne la durée d'une fête du soir. Après le déjeuner, lorsque le temps

le permettait, tout le monde allait au bois de Boulogne; mais, chez

madame de Montesson, cela n'arrivait jamais, quelque temps qu'il fît,

parce qu'elle avait toujours soin de remplir les heures de manière à

les faire oublier.

Une élégante d'aujourd'hui trouverait sans doute étrange une toilette

de cette époque, comme nos petites-filles trouveront certainement

celles de nos jours ridicules pour un _déjeuner-dîner_ comme celui de

madame de Montesson. Les plus attentives à suivre la mode d'alors

portaient une longue jupe de percale des Indes d'une extrême finesse,

ayant une demi-queue, et brodée tout autour. Les dessins les plus

employés par mademoiselle Lolive[24] étaient des guirlandes de

pampres, de chêne, de jasmins, de capucines, etc. Le corsage de cette

jupe était détaché; il était fait en manière de _spencer_: cela

s'appelait un _canezou_. Mais celui-là était à manches _amadices_, et

montant au col; le tour et le bout des manches étaient également

brodés. Le col avait pour garniture ordinairement du point à

l'aiguille ou de très-belles malines: nous ne connaissions pas alors

le _luxe_ des tulles de coton, non plus que la _magnificence_ des

fausses pierreries!... ce qui peut se traduire ainsi: _Luxe et

pauvreté!_... deux mots qui, joints ensemble, forment la plus terrible

satire d'un temps et d'un peuple!... Sur la tête on avait une toque de

velours noir, avec deux plumes blanches; sur les épaules un très-beau

châle de cachemire de couleur tranchante. Quelquefois on attachait un

beau voile de point d'Angleterre, rejeté sur le côté, à la toque de

velours noir, et la toilette était alors aussi élégante que possible,

et ne pouvait être imitée par votre femme de chambre; d'autant que la

femme ainsi habillée portait au cou, suspendue par une longue chaîne

du Mexique, une de ces montres de Leroy que toutes les mariées, dans

une grande position, trouvaient toujours dans leur corbeille; on avait

donc ainsi une toilette toute simple et qui pourtant, avec la robe, le

cachemire, la toque et la montre, se montait encore à une somme

très-élevée[25]. D'autres toilettes étaient encore remarquées. On

voyait des robes de cachemire, des redingotes de mousseline de l'Inde

brodées à jour et doublées de soie de couleur; en général, on portait

peu, et même point d'étoffes de soie le matin.

[Note 24: Mesdemoiselles Lolive et de Beuvry étaient à cette époque

les lingères les plus renommées; elles furent ensuite lingères de la

cour; mais elles étaient déjà un peu vieilles, et avaient été lingères

de nos mères.--Plus tard ce fut Minette qui prit leur place dans la

mode pour être lingère des jeunes femmes. Elle faisait des choses

charmantes, unissant le goût le plus recherché au plus grand luxe.

C'est chez elle que j'ai vu une robe de _percale_, et par conséquent

du matin, du prix de 2,500 francs.]

[Note 25: Une toilette comme je viens de la décrire pouvait revenir à

6 ou 8,000 francs. Un beau cachemire coûtait au moins 1,500 ou 2,000

fr.--Ces canezous très-brodés, 4 ou 500 fr., en raison de la dentelle

qui était autour du col, et presque toujours en malines, valenciennes,

et souvent en point d'Angleterre ou point à l'aiguille.--Le voile,

1,000 fr., et souvent bien au-delà lorsqu'il était dans une corbeille

de mariage.--La montre, 2,000 fr.--La toque, 200 fr., etc. On voit que

la chose allait vite.]

Madame Bonaparte arriva vers une heure; sa toilette était charmante.

Elle portait une robe de mousseline de l'Inde doublée de marceline

jaune-clair, et brodée _en plein_ d'un semé de petites étoiles à jour;

le bas de la robe était une guirlande de chêne; son chapeau était en

paille de riz, blanche, avec des rubans jaunes et un bouquet de

violettes: elle était charmante mise ainsi. Elle était suivie de

madame Talouet, de madame de Lauriston et de madame Maret. La cour

consulaire se formait déjà.

--Je vous annonce une visite, dit-elle en riant à madame de

Montesson... J'osais à peine y compter ce matin; Bonaparte m'a fait

dire[26] tout à l'heure de le précéder, et qu'il me suivait dans un

quart d'heure... Mais qu'avez-vous? demanda-t-elle plus bas à madame

de Montesson en lui voyant un air abattu, contrastant avec son air et

son état de contentement à elle-même, et les préparatifs de fête qui

donnaient un aspect joyeux à toute la maison.

[Note 26: Le premier Consul ne voulait jamais avoir l'air d'aller en

aucun lieu par _invitation_... les demandes eussent été trop

fréquentes, et beaucoup n'auraient même pas pu être refusées par lui.]

--Ah! rien absolument, dit madame de Montesson... rien du tout qu'une

grande joie de vous voir... et que redouble la nouvelle que vous venez

de m'apprendre...

--Bonaparte est allé au Champ-de-Mars pour y passer la revue d'un

régiment qui part demain de Paris..., mais il ne tardera pas...

Madame de Montesson ne répondait qu'avec distraction à tout ce que

lui disait madame Bonaparte, ses yeux se portaient avec inquiétude

vers un groupe qui était à l'extrémité du salon et d'où sortaient

parfois des éclats d'une voix retentissante, mais cependant si

harmonieusement accentuée qu'elle avait le pouvoir d'émouvoir

l'âme..., et vivement... M. de Valence était dans le groupe, formé

seulement par plusieurs hommes qui, après avoir salué madame

Bonaparte, écoutaient la personne qui parlait sans modérer le ton de

sa voix. C'était une singularité déjà à cette époque, car on

commençait à ne s'asseoir et à parler devant tout ce qui venait des

Tuileries qu'avec la permission donnée... Madame Bonaparte en fut

frappée...

--Je connais cette voix, dit-elle à madame de Montesson... oui!...

c'est elle!...

--Ah! ne m'en parlez pas! répondit la désolée maîtresse de la

maison... Sans doute c'est elle...; c'est madame de Staël!...

--Mais, dit Joséphine avec l'accent d'un doux reproche qu'elle ne put

retenir, vous savez que Bonaparte ne l'aime pas, et je vous avais dit

que _peut-être_ il viendrait!...

--Eh! sans doute je le sais... mais que puis-je à cela?... Demandez à

M. de Valence ce qui s'est passé hier!... elle était chez moi, et

témoigna le plus vif désir de voir le premier Consul; je gardai le

silence; elle me demanda s'il ne venait pas souvent chez moi. Je

répondis laconiquement oui, sans ajouter autre chose, dans la crainte

qu'elle ne me demandât trop directement de venir ce matin...; mais il

paraît qu'elle n'avait pas besoin d'invitation... Je l'ai reçue

très-froidement, et, contre mon habitude, j'ai même été presque

impolie. Si vous m'en croyez, vous serez également peu prévenante avec

elle. C'est la seule manière de lui faire comprendre qu'elle est de

trop ici.

Quelque bonne que fût Joséphine, c'était une cire molle prenant toutes

les formes; dans cette circonstance, d'ailleurs, elle comprit que le

premier Consul serait, ou fâché de trouver là madame de Staël, ou bien

dominé par elle, et alors exclusivement enlevé à tout le monde, parce

que madame de Staël était prestigieuse et magicienne aussitôt qu'on

voulait l'écouter dix minutes. Aussi Joséphine la redoutait-elle plus

que la femme la plus jeune et la plus jolie de toutes celles qui

l'entouraient.

Quand la brillante péroraison fut terminée, le groupe s'ouvrit, et

madame de Staël s'avança vers madame Bonaparte, qui la reçut avec une

telle sécheresse d'accueil, que madame de Staël, peu accoutumée à de

semblables façons, elle toujours l'objet d'un culte et d'une

admiration mérités au reste, fut tellement ébouriffée de ce qui lui

arrivait, qu'elle recula aussitôt de quelques pas et fut s'asseoir à

l'extrémité du salon... En un moment son expressive physionomie, son

oeil de flamme exprimèrent une généreuse indignation...; un sourire de

dédain plissa les coins de sa bouche; et une minute ne s'était pas

écoulée, qu'elle se trouvait élevée de cent pieds au-dessus de celles

qui voulaient l'humilier et ne savaient pas qu'elle était, non pas

leur égale, mais leur supérieure d'âme et de coeur comme elle l'était

de toutes par l'esprit.

--Bonaparte tarde bien longtemps, dit Joséphine... Un grand bruit de

chevaux se fit entendre au même instant... c'était lui!...

Il descendit de cheval et monta rapidement...; en moins de quelques

secondes il fut au milieu du salon, salua madame de Montesson,

s'approcha de la cheminée, jeta un coup d'oeil vif et prompt autour de

l'appartement, puis, s'approchant de Joséphine, il passa un bras

autour de sa taille, si élégante alors, et l'attirant à lui il allait

l'embrasser; mais une pensée le frappa, sans doute, et il l'entraîna

dans la pièce suivante en disant à madame de Montesson:

--Cette maison est-elle à vous, madame?

Madame de Montesson courut après lui pour lui répondre, mais sans que

personne suivît, et tout le monde demeura dans le salon.

Pour comprendre la scène qui va suivre, il faut se rappeler qu'un

moment avant, madame de Staël avait été au-devant de madame Bonaparte

et en avait été fort mal reçue. Dans sa première surprise, elle avait

été s'asseoir sur un fauteuil tellement éloigné de la partie habitée

du salon qu'elle paraissait, dans cette position, être là comme pour

montrer une personne en pénitence. À l'autre extrémité, vingt jeunes

femmes très-parées, jolies, gaies, et portées naturellement à se

railler de ce qu'elles ont l'habitude de craindre aussitôt que la

possibilité leur en est offerte; derrière elles des groupes d'hommes

parlant bas, témoignant de l'intérêt en apparence pour la position

pénible d'_une femme_...; mais... ce mot était répété avec

intention..., tandis que d'autres disaient, avec le rire de la

sottise:

--Une femme!... Oh! non sans doute!... demandez-le lui à elle-même;

elle vous dira qu'elle est un homme, tant son âme a de force!... Oh!

je ne suis pas étonné que le premier Consul ne l'aime pas.

Madame de Staël _comprenait_ ces discours sans les entendre; mais elle

voyait chaque parole se traduire sur la physionomie de ce monde né

méchant et que sa nouvelle vie sociale rendait plus méchant encore.

Son oeil d'aigle avait percé sans peine la nuit profonde de

l'insuffisance de tout ce qui souriait à une position pénible, qui

pourtant pouvait en un moment devenir celle de l'un d'eux.

Mais cependant, quelque forte qu'elle fût sur elle-même, madame de

Staël ressentit bientôt l'effet magnétique de tous ces yeux dirigés

sur elle. C'était un cauchemar pénible dont elle voulut rompre le

charme: elle se souleva, mais ne put accomplir sa volonté et retomba

sur sa chaise.

En ce moment, on vit une apparition presque fantastique traverser

l'immense salon à la vue de tous. C'était une jeune femme charmante et

belle, une Malvina aux blonds cheveux, aux yeux bleu foncé, aux formes

pures et gracieuses. Elle traversa légèrement le salon et fut

s'asseoir à côté de la pauvre délaissée. Cette démarche, dans un

moment où tout le monde demeurait immobile et l'abandonnait, toucha

vivement madame de Staël.

--Vous êtes bonne autant que belle, dit-elle à la jeune femme.

Cette jeune femme était madame de Custine[27]. Son esprit était

charmant comme sa personne; elle connaissait peu madame de Staël, mais

elle comprenait tout ce qui était supérieur, et madame de Staël était

pour elle un être représentant tout ce que ce siècle devait produire

de grand. Lorsque sa pensée s'arrêtait sur ces grandes choses que

pouvait produire sa patrie, alors, artiste par le coeur comme elle

l'était par l'esprit, on voyait flamboyer son oeil toujours si doux et

si velouté, sa bouche rosée ne s'ouvrait plus que rarement, et son

ensemble était poétique. En voyant la plus belle de nos gloires

littéraires recevoir un coup de pied comme une impuissante

démonstration de l'inimitié envieuse, elle sentit au coeur une

indignation profonde, et sur-le-champ elle alla s'asseoir à côté de

madame de Staël.

[Note 27: Mère du marquis de Custine, dont on va publier un voyage en

Espagne, qui continuera à justifier tout ce que le beau talent de

l'auteur promettait dans ses _Souvenirs de voyage en Italie et en

Angleterre_. Je connais plusieurs parties de ce voyage en Espagne,

admirables de vérité, de description, de chaleur de style, et

également belles par la richesse et la profondeur des pensées. M. de

Custine est un homme dont l'époque littéraire sera fière. Un talent

comme le sien est rare aujourd'hui; au milieu de cette foule de

choses, de productions de mauvais goût, on jouit en lisant un ouvrage

qui, par la pureté du style et la haute portée des pensées, vous

reporte aux beaux temps de notre littérature. J'ai porté ce jugement

lorsque M. de Custine publia _le Monde comme il est_, admirable

ouvrage qui grandira comme il le mérite, car il restera. Mon sentiment

est le même aujourd'hui qu'alors, seulement il est plus positif, parce

que le temps l'a confirmé.]

--Oui, lui répéta celle-ci, vous êtes bonne autant que belle...

--Pourquoi? demanda madame de Custine en rougissant; car sa simplicité

habituelle l'éloignait toujours de ce qui faisait effet.

--Pourquoi? répondit vivement madame de Staël... Comment! vous me

demandez pourquoi je vous dis que vous êtes bonne? Mais c'est pour

être venue auprès de moi, pour avoir traversé cet immense salon au

bout duquel je suis venue m'asseoir comme une sotte... Vraiment, vous

êtes plus courageuse que moi.

Madame de Custine rougit de nouveau jusqu'au front, et devint comme

une rose.

--Et cependant, dit-elle d'une voix dont le timbre ressemblait à une

cloche d'argent, cependant je suis d'une telle timidité, que je ne

saurais vous en raconter des effets, car vous vous moqueriez de moi.

--Me moquer de vous! dit madame de Staël, d'une voix attendrie et en

lui pressant la main... ah! jamais! À compter de ce jour, vous avez

une soeur.

Et ses beaux yeux humides s'arrêtaient avec complaisance sur la

ravissante figure de madame de Custine, pour achever de s'instruire

dans la connaissance de cette charmante femme... Dans ce moment,

madame de Staël avait complètement oublié où elle était, le premier

Consul, madame de Montesson, madame Bonaparte et son salut presque

froid...

--Comment vous nommez-vous? demanda-t-elle à madame de Custine.

--Delphine.

--Delphine!... Oh! le joli nom! J'en suis ravie!... Delphine... C'est

que cela ira à merveille!...

Madame de Custine ne concevait pas pourquoi son nom inspirait tant de

contentement à madame de Staël...

Celle-ci la comprit.

--Je vais faire paraître un roman, ma belle petite; et ce roman, je

veux qu'il s'appelle comme vous..... Je lui aurais donné votre nom,

même s'il eût été différent... Oui, il sera votre filleul,

ajouta-t-elle en riant..... et il y aura aussi quelque chose qui vous

rappellera cette journée[28].

[Note 28: C'est pour rappeler cette matinée et la démarche de madame

de Custine que madame de Staël a placé dans _Delphine_ la scène qui se

passe chez la Reine, lorsque tout le monde abandonne Delphine et que

madame de R*** va auprès d'elle.]

Dans ce moment, le premier Consul rentra dans le salon. En voyant

madame de Staël, dont madame de Montesson n'avait pas osé lui parler

non plus que Joséphine, il alla vers elle, et lui parla longtemps; il

ne fut pas gracieux, mais poli, et même plus qu'il ne l'avait été

jusque-là avec madame de Staël... Elle était au ciel. Ceux qui l'ont

connue savent comme elle était impressionnable, et avec quelle

facilité on la ramenait à soi. La bonté de son coeur était si

admirable qu'elle lui donnait une bonhomie toute niaise de crédulité;

ce qui, avec son beau génie, formait un de ces contrastes qu'on

admire.

--Ah! général, que vous êtes grand! dit-elle au premier Consul.....

Faites que je dise que vous êtes bon avec la même conviction.

--Que faut-il pour cela?

--Ne jamais parler de m'exiler.

--Cela dépend de vous..... et puis dans tous les cas _vous ne seriez

pas exilée; les exils et les lettres de cachet_ ont été abolis par la

Révolution.

--Ah! dit madame de Staël d'un air étonné... et qu'est-ce donc que le

18 fructidor?.... Une promenade à Sinnamari... Le lieu était mal

choisi, car l'air y est mauvais!...

Le premier Consul fronça le sourcil..... Il n'aimait pas que madame

de Staël parlât politique, et surtout avec lui. Il s'éloigna

sur-le-champ.

Madame de Staël comprit aussitôt sa faute, ou plutôt sa _bêtise_,

comme elle-même le dit le soir à M. de Narbonne, qu'elle rencontra

chez le marquis de Luchesini.

--Je suis toujours la même, lui dit-elle; j'ai parfois un peu plus

d'esprit qu'une autre, et puis dans d'autres moments je suis aussi

niaise que la plus bête... Aller lui parler du 18 fructidor!... à

lui!.. lui qui peut-être bien l'a dirigé[29], quoiqu'il fût de l'autre

côté des Alpes... mais qui de toute manière doit au fond du coeur

aimer une révolution qui lui a permis de faire, lui chef militaire,

une autre révolution avec des baïonnettes, puisque les magistrats du

peuple, les Directeurs, en avaient agi ainsi avec les représentants de

la nation.....

[Note 29: C'était à cette époque une opinion assez répandue que le

général Bonaparte avait instruit et envoyé Augereau pour faire le 18

fructidor.]

Le premier Consul ne voulut cependant montrer aucune humeur de cette

conversation, qui, toute rapide qu'elle avait été, avait pu être

entendue par les personnes qui étaient près de lui. Il s'approcha de

madame de Montesson, causa avec elle sur une foule de sujets, et

finit par lui demander s'il était vrai que M. le duc d'Orléans[30]

jouât très-bien la comédie.

[Note 30: Monseigneur le duc d'Orléans, grand-père du roi.]

--Très-bien les rôles de rondeur et de gaieté. M. le duc d'Orléans

n'aurait pas bien joué les rôles de Fleury, ni ceux de Molé; son

physique d'ailleurs s'y opposait[31]; mais les rôles dans le genre de

ceux que je viens de citer étaient aussi bien et même peut-être mieux

remplis par lui qu'ils ne l'étaient souvent à la Comédie Française. On

jouait souvent dans ses châteaux, car il aimait fort ce

divertissement; aussi avait-il un théâtre dans presque toutes ses

habitations. Nous avions beaucoup de théâtres particuliers dans les

châteaux de nos princes et même à Paris. Outre celui de Sainte-Assise,

il y en avait un à Chantilly, où madame la duchesse de Bourbon et M.

le prince de Condé jouaient admirablement. Il y en avait aussi un à

l'Île-Adam, chez M. le prince de Conti; mais là je ne crois pas,

malgré le soin que le prince mettait à ce que sa maison fût une des

plus agréables de France, que la partie dramatique fût aussi soignée

que le reste.

[Note 31: M. le duc d'Orléans était très-gros, et n'aurait pas pu, en

effet, jouer un rôle où il aurait fallu de l'élégance dans la

tournure.]

--Qu'est-ce donc qu'un théâtre sur lequel le duc d'Orléans aurait

joué la comédie _avec les comédiens français_?... Ce n'est pas

Sainte-Assise.

--Ah! vous avez raison, général..... c'était sur un théâtre que M. le

duc d'Orléans avait fait construire, ou au moins réparer, dans sa

maison de Bagnolet. On y joua pour la première fois _la Partie de

chasse d'Henri IV_, par Collé. Ce fut Grandval qui fit Henri IV, et,

je dois le dire, M. le duc d'Orléans qui remplit le rôle de Michaud.

Le premier Consul sourit avec cette malice qui rendait son sourire

charmant, lorsqu'il était de bonne humeur. Il avait voulu amener

madame de Montesson à dire que le duc d'Orléans jouait avec Grandval;

mais c'était une époque où l'on était peu soigneux des convenances de

rang, et où le Roi s'appelait _La France_[32].

[Note 32: 1760 ou 1761.--C'était l'époque qui commença les turpitudes

de la fin du règne de Louis XV.]

Madame de Montesson vit le sourire... Elle ne dit rien..., mais une

minute après elle appela Garat, qui était à l'autre bout du salon, et

lui dit, avec cette grâce charmante qu'elle mettait toujours dans une

demande pour faire de la musique chez elle ou bien une lecture:

--Qu'allez-vous nous chanter, Garat?... avez-vous ici quelqu'un de

force à chanter un duo de Gluck avec vous?

Garat sortit un moment sa tête de l'immense pièce de mousseline dans

laquelle il était enseveli et qui lui servait de cravate; puis il prit

un lorgnon qui ressemblait à une loupe, et promena longtemps ses

regards sur l'assemblée avant de répondre; probablement que l'examen

ne fut pas favorable, car il secoua tristement la tête et laissa

tomber lentement cette parole:

--Personne.

--J'en suis fâchée, dit madame de Montesson; vous auriez chanté ce

beau duo que vous avez dit souvent avec la Reine... car vous chantiez

souvent avec elle, n'est-ce pas?

Garat souleva la tête une seconde fois, cligna de l'oeil, et joignant

ses petites mains, dont l'une était estropiée, comme on sait, il dit

avec un accent profondément touché et toujours admiratif:

--Oh! oui!... Pauvre princesse!... comme elle chantait faux!

Madame de Montesson sourit aussi à son tour, mais d'une manière

imperceptible, car elle était avant tout la femme du monde et celle

des excellentes manières. Elle avait voulu prouver au premier Consul

que le duc d'Orléans n'était pas le seul prince qui eût joué avec des

artistes, puisque la reine de France chantait dans un concert devant

cinquante personnes avec un homme qui se faisait entendre dans un

concert payant.

Napoléon n'aimait pas Garat. Cependant comme il aimait le chant, et

que Garat avait vraiment un admirable talent, il l'écouta avec plus

d'attention qu'il ne l'avait fait jusque-là, et même il lui fit

répéter une romance que Garat chantait admirablement et dont la

musique est de Plantade!

Le jour se lève, amour m'inspire,

J'ai vu Chloé dans mon sommeil;

Je l'ai vue, et je prends ma lyre, etc.

Histoire des salons de Paris (Tome 4/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier. · 第 2 / 20 段