HISTOIRE DES SALONS DE PARIS.
TOME QUATRIÈME.
L'HISTOIRE DES SALONS DE PARIS
FORMERA 6 VOL. IN-8º,
Qui paraîtront par livraisons de deux volumes.
La 2e a paru le 11 janvier;
La 3e paraîtra le 15 avril.
Les souscripteurs, chez l'éditeur, recevront _franco_ l'ouvrage
le jour même de la mise en vente.
PARIS.--IMPRIMERIE DE CASIMIR,
Rue de la Vieille-Monnaie, nº 12.
HISTOIRE DES SALONS DE PARIS
TABLEAUX ET PORTRAITS DU GRAND MONDE,
SOUS LOUIS XVI, LE DIRECTOIRE, LE CONSULAT ET L'EMPIRE,
LA RESTAURATION, ET LE RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE Ier;
par
LA DUCHESSE D'ABRANTÈS.
TOME QUATRIÈME.
À PARIS,
CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE
DE S. A. R. M. LE DUC D'ORLÉANS,
PLACE DU PALAIS-ROYAL.
M DCCC XXXVIII.
Au Public,
LE LIBRAIRE-ÉDITEUR.
Après avoir fait paraître les deux premiers volumes de l'HISTOIRE DES
SALONS DE PARIS, nous donnons aujourd'hui les tomes IV et V de cet
important ouvrage. Cette lacune que nous avons laissée dans la
publication est une circonstance trop inusitée, pour ne pas exiger de
notre part une explication; nous avons nous-même prié madame la
duchesse d'Abrantès d'intervertir l'ordre des volumes de cette
curieuse galerie, où figurent tous les personnages marquants dont la
connaissance peut intéresser la société de notre époque, parce que,
depuis que cette série de tableaux a été annoncée, on a, en quelque
sorte, voulu nous faire concurrence, en publiant un volume sous le
titre des SALONS CÉLÈBRES.
Bien que cette entreprise, qui s'est jetée en rivale à la traverse de
la nôtre, fût soutenue par une plume habile, nous n'avons pas craint
qu'elle diminuât le moins du monde l'accueil favorable qui a été fait
au livre de madame la duchesse d'Abrantès; mais il nous importait
qu'on ne parût pas nous devancer en marchant sur nos brisées, et que
des sujets traités avec des souvenirs complets et une spécialité
unique ne parussent après d'insuffisantes esquisses faites sur des
ouï-dire plus ou moins exacts.
C'est pour obvier à cet inconvénient que nous nous sommes mis en
mesure de ne pas faire attendre plus longtemps à nos nombreux
souscripteurs les principaux Salons de l'Empire. Et qui pouvait mieux
nous faire connaître le Salon de l'impératrice Joséphine, dans toutes
les phases de sa carrière si brillante et sa fin si triste, que la
femme qui, aux jours de toutes les grandeurs, consulaires et
impériales, s'est trouvée, par sa position, jetée dans les relations
intimes et publiques de cette famille, dont la haute fortune est une
des merveilles de notre histoire contemporaine?
Qui pouvait en effet nous apprendre, sur ces temps, plus de choses que
nous désirions savoir, que madame la duchesse d'Abrantès, qui dans son
Salon de gouvernante de la ville de Paris a reçu tous les étrangers
de marque, toutes les illustrations de l'Europe, que la puissance et
la gloire d'un règne sans pareil attiraient dans la capitale du grand
empire?
La troisième livraison de l'HISTOIRE DES SALONS DE PARIS paraîtra
très-prochainement; elle se composera des tomes III et VI de la
collection. Le tome III contiendra les Salons célèbres du Directoire
et du Consulat, entre autres le Salon de _Barras_, le Salon de
_François de Neufchâteau_, le Salon de _madame Tallien_, _un bal des
victimes_, le Salon de _madame Récamier_, le Salon de _Lucien
Bonaparte_, comme ministre de l'intérieur (c'est le renouvellement de
la société en 1801 et 1802). Le tome VI contiendra le Salon du _prince
de Bénévent_, le Salon de _l'archi-trésorier_, le Salon des
_princesses de la famille impériale_, le Salon de _madame Regnault de
Saint-Jean-d'Angély_, le Salon de _madame Labriche_, au château du
Marais; le Salon du _comte de Demidoff_, le Salon de _madame Campan_,
etc., etc.
Voilà ce que nous pouvons promettre avec assurance au public; et nous
sommes trop jaloux de sa bienveillance pour ne pas tenir tous nos
engagements.
C. LADVOCAT.
Ce 15 janvier 1838.
SALON DE MADAME DE MONTESSON,
À PARIS ET À ROMAINVILLE.
J'ai déjà parlé de l'influence de madame de Montesson à la Cour
consulaire. Elle était positive le 18 brumaire, et de ce jour elle ne
fit que prendre plus de consistance dans un lieu où le maître
reconnaissait que madame de Montesson pouvait beaucoup. Madame
Bonaparte avait bien pu parler _de ses relations de Cour_ dans les
premiers moments de son mariage à un homme qui ne connaissait ni
Versailles, ni les usages de son étiquette. Mais le fait réel est que
madame la vicomtesse de Beauharnais n'avait pas été présentée, et
qu'elle ignorait une foule de détails de peu d'importance peut-être,
mais immenses dans leur application au nouvel ordre de choses que
voulait établir Napoléon. Il s'en aperçut bientôt, lorsque son regard
d'aigle eut parcouru le cercle des choses possibles à tenter, et jugea
qu'il fallait un auxiliaire à Joséphine pour représenter
convenablement à côté de lui dans la première place du monde, en
attendant qu'un trône remplaçât le fauteuil consulaire. De la grâce ne
suffit pas pour être reine, non plus que pour être aimée; elle fait
plaire, mais ne va pas au-delà: c'est beaucoup dans la vie ordinaire
d'une femme, mais il faut plus pour une souveraine.--Napoléon, qui
comprenait tout, le comprit à merveille. Aussi voulut-il que madame
Bonaparte prît _des leçons_ de madame de Montesson. C'est madame
Bonaparte, qui ne gardait jamais un secret même à elle, qui me l'a
dit.
Personne, dans l'intimité de l'intérieur consulaire, ne pouvait mieux
en effet que madame de Montesson diriger la nouvelle maîtresse des
Tuileries dans son noviciat. Elle avait une grande connaissance des
usages de la Cour, quoiqu'elle n'y fût pas admise après son mariage
avec le duc d'Orléans[1].--Sa politesse était parfaite, quoique
toujours digne et convenable; sa conversation avait du charme; enfin
on trouvait qu'il y en avait beaucoup dans sa société, et sa maison
était alors la plus remarquable et même la seule qu'on pût citer à
Paris à cette époque. Je n'ai jamais entendu une autre opinion sur
elle, si ce n'est de la part de _ses deux beaux-fils_, MM. de
Saint-Albin et de Saint-Far; cette haine, car ils en avaient pour
elle, venait de loin. Ils avaient été fort irrités contre elle par son
mariage avec le duc d'Orléans. Ils prétendaient qu'il devait épouser
leur mère, qui lui avait donné trois enfants; or, cette mère était une
assez mauvaise danseuse de l'opéra et s'appelait autrefois
mademoiselle _Marquise_ (c'était _son nom de guerre_). Il était assez
difficile de faire entrer cela, même du côté gauche, dans la famille
des premiers princes du sang... Aussi n'en fit-on rien. On lui acheta
une belle terre, celle de Villemonble, tout à côté du Raincy, pour
conserver un peu de romanesque à la chose; c'était bien le moins,
puisqu'on ne la rendait pas légitime,--et puis on fit mademoiselle
Marquise _marquise de Villemonble_. Bien des gens trouvèrent que cela
avait l'air d'une mauvaise plaisanterie.--Mais la nouvelle châtelaine
s'en arrangea très-bien:--elle avait _de bonnes rentes_, comme disent
ces dames de l'opéra; elle donnait d'excellents dîners, eut une maison
fort bien montée, et si elle n'était pas au premier rang, elle fut au
moins pour les hommes une des bonnes maisons de Paris; et puis, la
manière dont elle avait été traitée l'autorisait _à laisser croire_
que peut-être elle était mariée secrètement avec le prince. Le soin
qu'il prit de ses trois enfants, les noms qu'il donna aux deux
garçons, noms toujours affectés avec de riches bénéfices aux bâtards
d'Orléans depuis qu'il n'y avait plus de Dunois,--tout cela pouvait
laisser croire que la jolie danseuse était devenue princesse,--elle ne
le disait pas, mais elle le laissait dire... Tel était l'état des
choses, lorsque le mariage du duc d'Orléans avec madame de Montesson,
public quoique secret, par toute l'insistance que mit le prince à
obtenir le consentement du Roi, vint renverser et détruire l'innocent
mensonge de mademoiselle Marquise, _marquise_ de Villemonble. Ses
fils, quoique parfaitement traités par madame de Montesson, ce dont
j'ai été témoin, n'en avaient aucune reconnaissance et parlaient fort
mal d'elle, surtout M. de Saint-Far. M. de Saint-Albin avait plus de
mesure que son frère. Il en avait pour cela, c'est-à-dire, car pour le
reste c'était encore plus extravagant; pour leur état de prêtre, par
exemple, la chose était inconcevable: c'était à croire qu'ils étaient
tous deux de la religion du royaume de Tonquin, plutôt que des prêtres
chrétiens.--C'était le seul reproche que madame de Montesson se permît
hautement de leur faire.
[Note 1: Mais elle avait été présentée comme marquise de
Montesson.--Sa conduite fut admirable par la suite. Lorsque Louis XVI
fut comme prisonnier aux Tuileries en 91 et 92, madame de Montesson
demanda et obtint _alors_ facilement la _permission_ d'aller faire sa
cour.--Louis XVI l'accueillit _comme sa cousine_, et fit souvent sa
partie de trictrac avec elle.--Je trouve la conduite de madame de
Montesson fort belle, car elle pouvait se rappeler qu'au temps du
bonheur elle avait été repoussée avec une sorte de mépris! mais loin
de là, elle oublia le passé et ne vit que le malheur présent de ceux
qu'elle fut consoler.]
Un jour que l'abbé de Saint-Far dînait chez moi et parlait de madame
de Montesson avec son amertume ordinaire, il ajouta, ce qu'il n'avait
pas encore dit:--Ce n'est qu'une comédienne, après tout, que cette
femme-là,--et une comédienne dans le monde comme sur son théâtre, où
elle jouait sans talent, tandis que _d'autres_ en avaient au moins.
--On sait que M. de Saint-Far avait fort peu d'esprit: ceci en est une
preuve. Or, il y avait ce jour-là chez moi un parent de M. d'Abrantès,
l'abbé Junot, ancien aumônier des Gardes Françaises et ami intime du
vieux duc de Biron. C'était un vieillard aimable et d'un esprit
doucement moqueur:
--Mon cher Saint-Far, dit-il à l'abbé, attaquant tout d'abord la
question, ta mère a dansé sur les planches d'un théâtre, ce qui est
fort diffèrent des planches du parquet d'un salon, mon ami.--Tout le
monde se mit à rire, et M. de Saint-Far demeura assez confus pour être
longtemps à recommencer.
Le premier Consul, qui connaissait les hommes, avait distingué dans
madame de Montesson de hautes qualités, pour ce qu'il désirait obtenir
d'elle. Il voulait, dès les premiers moments de son consulat, que _la
Cour des Tuileries_ (car il y avait déjà une Cour) fût organisée comme
celle de Louis XV, et madame de Montesson, avec ses anciennes
traditions, lui semblait faite pour la faire revivre; il voulait même
l'amener à accepter une charge qu'il aurait créée[2] pour elle.
[Note 2: On lui proposa la charge de surintendante, qu'elle refusa.]
Il est difficile aujourd'hui de se faire une idée bien juste de la
maison de madame de Montesson. C'était une réunion des plus étranges:
on y voyait des nobles qui n'avaient pas quitté la France, une grande
partie des émigrés rentrés,--des artistes, des femmes sévères et même
puritaines à côté de femmes galantes: tout cela était accueilli avec
la même bienveillance et la même politesse apparente; mais pour qui
connaissait le monde, et surtout la maîtresse du logis, on retrouvait
bientôt les nuances qui établissaient la ligne de démarcation.
On a cherché la cause du grand crédit de madame de Montesson auprès du
premier Consul; il avait deux sources: la première venait de ce que M.
le duc d'Orléans fut, dit-on, un jour à Brienne chez le cardinal de
Loménie et le comte de Brienne; et que se trouvant ainsi près de
l'école au moment de la distribution des prix, on demanda à M. le duc
d'Orléans de donner la couronne aux _lauréats_. Le prince en chargea
madame de Montesson, qui dit, à ce qu'on prétend, plusieurs mots
gracieux aux élèves en les couronnant, et entre autres à _Napoléon
Buonaparte_:
_Je souhaite, monsieur, qu'il vous porte bonheur._ Madame de Montesson
était déjà mariée à M. le duc d'Orléans à cette époque.
Avec le caractère assez fataliste de Napoléon, je ne suis pas étonnée
qu'il ait été porté à avoir comme une sorte de vénération pour madame
de Montesson. On connaît l'histoire du laurier de l'Isola Bella[3].
[Note 3: En allant à Marengo, le premier Consul alla visiter les îles
Borromées. Dans le jardin d'Isola Bella il y avait deux lauriers fort
beaux au milieu de beaucoup d'autres. Le général en chef prit un
canif, et dans l'écorce de l'un de ces jeunes arbres il grava le mot
BATTAGLIA... Il fut à Marengo et fut vainqueur; le souvenir de ce
laurier le poursuivit longtemps, et depuis à la Malmaison je l'ai
entendu le rappeler souvent; j'ai vu moi-même ce laurier à l'Isola
Bella. Je ne sais qui a gravé sur l'un des autres lauriers le mot
VITTORIA. Tous deux ont grandi... et maintenant les deux mots
_battaglia_ et _vittoria_ touchent presque aux cieux!...]
J'ai entendu dire, comme positif, que le premier Consul avait rendu à
madame de Montesson la pension que lui avait laissée M. le duc
d'Orléans[4]. Elle était de 150,000 francs:--c'est beaucoup, 150,000
francs; ce qui est certain, c'est qu'elle en avait une très-forte que
lui faisait le premier Consul; et sa déférence pour madame de
Montesson était plus prononcée que je ne l'ai vue pour personne.
[Note 4: On disait beaucoup plus, mais je ne le crois pas. M. de
Saint-Far, pour augmenter les torts de madame de Montesson, prétendait
qu'elle avait de grands revenus, et portait sa fortune à 300,000 fr.
de rentes. Je suis sûre du contraire.]
Elle avait dans M. de Saint-Far et M. de Saint-Albin deux ennemis bien
acharnés. Je ne puis dire à quel point cela était porté. Je les
entendais souvent parler de madame de Montesson dans des termes de
moquerie qu'il ne leur convenait pas d'employer. Ils prétendaient
qu'elle faisait toujours _la duchesse d'Orléans_. «Eh! pourquoi non?
dis-je un jour à M. de Saint-Far, le plus constant dans sa poursuite.
Si elle a été mariée à M. le duc d'Orléans, elle fait très-bien de
prendre le rang que la Cour lui avait injustement refusé.»
Il est de fait que madame de Montesson avait des coutumes qui, après
le temps de la Révolution, devaient sembler étranges; par exemple elle
ne se levait pour personne, ne rendait pas de visites, si ce n'est à
ceux qu'elle voulait favoriser; elle ne reconduisait jamais, excepté
pour témoigner qu'elle ne voulait plus revoir la femme qu'elle
reconduisait. Une femme amie de M. de Saint-Far, que je ne nommerai
pas parce qu'elle vit encore, connut madame de Montesson à Plombières,
où elle fut en 1803. Elle crut qu'il suffisait d'avoir rencontré
madame de Montesson aux eaux pour aller chez elle à Paris; la chose
déplut à la maîtresse de la maison, qui la reconduisit jusqu'à la
porte de son salon. L'autre, qui ne connaissait pas cette coutume
_princière_, raconta à son ami, M. de Saint-Far, ce qui lui était
arrivé, en ajoutant:--C'est extraordinaire, elle a été très-froide
d'abord, et puis, tout à coup, quand je m'en vais, elle me fait une
politesse qu'elle n'avait faite à personne. Elle m'a reconduite.
--Comment, dit Saint-Far, elle vous a reconduite?
--Oui, sans doute!
--Eh bien, n'y retournez pas!...--Et il lui expliqua la chose; cette
femme était furieuse!...
J'ai déjà dit que madame de Montesson était un personnage de
l'histoire, et maintenant que la famille d'Orléans compte parmi celles
de nos rois, c'est encore plus positif, puisqu'elle a épousé un de ses
princes. J'ai parlé d'elle comme femme aimable et remplie de talents
et à suivre, mais je ne l'ai pas montrée, comme je le vais faire, au
milieu des artistes qu'elle patronait, des malheureux émigrés qu'elle
secourait et faisait rentrer; entourée de jeunes femmes qu'elle
amusait en ayant une maison charmante; donnant aux étrangers les
premières fêtes qui furent données à Paris depuis la Révolution, et
recréant ainsi la société, ce que lui demandait le premier Consul. On
a prétendu qu'il ne lui avait même rendu sa pension qu'à cette
condition. Je n'en sais rien, mais ce que je sais, si cela est, c'est
qu'elle s'en acquittait bien.
On dit qu'elle avait été charmante, et on le voyait encore. Je ne l'ai
connue que fort âgée, et elle avait encore des dents admirables et un
teint vraiment extraordinaire. Elle était petite et point voûtée,
mais extrêmement maigre. Ses cheveux avaient été blonds, elle portait
alors _un tour_ châtain foncé. Ses yeux bleus, et de ce bleu foncé,
violet, ardoisé, qui donne un si doux regard, étaient toujours beaux.
J'ai connu même à cette époque plusieurs jeunes femmes qui enviaient
ses yeux. Quant à _sa tenue_ habituelle, j'ai déjà dit en parlant
d'elle ce qui la distinguait des autres femmes de son âge, cette
recherche de propreté exquise qui lui donnait une apparence jeune et
_attirante_. Toujours bien mise selon son âge, elle portait
habituellement une robe blanche fort élégante, mais de forme
convenable, dans l'été, et l'hiver une robe d'étoffe grise ou de
couleur sombre. Elle avait une particularité dont elle-même riait avec
nous, avec ses jeunes _femmes favorites_, comme elle nous appelait
trois ou quatre de la Cour consulaire[5]. C'était de changer en une
physionomie froide et réservée une figure naturellement bienveillante
et bonne; elle appelait cela avoir sa figure _ouverte_ ou _fermée_.
[Note 5: Elle fut toujours parfaite pour moi, et j'en ai eu la preuve
dans deux visites qu'elle me fit, l'une à l'époque de ma première
couche, où je faillis périr, et l'autre à la mort de ma mère.--Elle ne
faisait de visites À PERSONNE, si ce n'est à ceux qu'elle aimait et
qui lui plaisaient.]
Le salon de madame de Montesson à Paris et à Romainville, où elle est
morte, et où nous allions la voir souvent, avait une spécialité que
je n'ai jamais retrouvée nulle part après que nous l'eûmes perdue.
Elle avait, selon moi, une manière de causer plus intime et plus
bienveillante que madame de Genlis, qui, d'ailleurs, avait plus
d'esprit et surtout plus d'instruction qu'elle, mais qui était
ennuyeuse à l'âge de madame de Montesson, au point de la fuir, tandis
qu'on cherchait l'autre. Elle avait de la dignité et _du liant_
néanmoins dans la conversation, et puis les hommes de lettres étaient
heureux d'avoir son approbation. Ils n'étaient pas à l'aise auprès de
madame de Genlis. Ils craignaient toujours une envie déguisée, une
haine masquée derrière une approbation. Madame de Montesson ne voulait
jamais qu'on parlât politique chez elle, mais ce qu'elle exigeait
avant tout d'une personne qui lui était présentée, c'était un bon ton.
Je l'ai vue à cet égard d'une extrême rigueur, et me refuser de
recevoir un général, qui depuis est devenu maréchal, duc, et tout ce
qu'on peut être. C'était le général Suchet.
--Non, non, ma chère petite, me dit-elle lorsque je lui en parlai...
Je vous aime, mais je n'aime pas tous vos grands donneurs de coups de
sabre; votre général ne me convient pas...
--Mais, madame..., je vous assure qu'il ne jure pas comme le colonel
Savary...
Elle me regarda et se mit à rire.
--Vous êtes une maligne petite personne, me dit-elle... Ah! il ne jure
pas!... Eh bien, je crois, Dieu me pardonne, que je l'aimerais mieux
que ses révérences éternelles et ses compliments mielleux... Non, non,
il m'ennuierait...
Elle le refusa long temps; et puis le général Valence, qui lui
imposait sa volonté et qu'elle craignait peut-être plus qu'elle ne
l'aimait, lui amena le général Suchet l'année suivante; elle le reçut,
mais je réponds que ce fut malgré elle.
Sa maison était une des plus agréables que j'aie vues, jamais les
jeunes femmes et les jeunes gens ne s'y ennuyaient. Il y régnait un
ton parfait, et on s'y amusait au point de mieux aimer demeurer chez
madame de Montesson que d'aller à une fête bruyante, comme une fête de
ministre, par exemple...
Elle défendait les conversations qui _déchiraient_. Elle prétendait
_que c'était un orage qui ravageait tout, pour ne rien laisser après
lui que de mauvais fruits_.
Elle n'a pas été juste pour plusieurs personnes de sa famille, mais
que peut-on dire lorsqu'on ne sait pas tout? Madame de Genlis, qui a
tant écrit contre sa tante, à laquelle elle a refusé esprit, talents,
beauté, tout ce qui attire enfin, et qui a pourtant prouvé qu'elle
pouvait non-seulement attirer, mais attacher, madame de Genlis, si
elle a écrit, a sûrement parlé. Eh bien! quelle est celle de nous qui,
en apprenant qu'on la déchire incessamment, sera pour ses détracteurs
toujours également bonne et bienveillante!... S'il y en a, de pareils
caractères sont rares; et de plus, ils ne sont peut-être pas vrais
dans leurs démonstrations d'amitié. Quant à M. Ducrest, madame de
Montesson eut tort... Il était son neveu, avait une fille charmante et
dont la beauté toute naissante devait toucher le coeur de madame de
Montesson, ainsi que cette disposition aux talents que nous lui voyons
aujourd'hui[6]. Mais M. de Valence pouvait réparer la faute de sa
tante, et il ne l'a pas fait. Madame de Valence l'eût fait, si cela
eût dépendu d'elle, j'en ai l'assurance, car c'est une noble et
aimable femme.
[Note 6: Madame Georgette Ducrest. Elle chante à ravir et écrit
également bien. Je l'ai vue depuis à la Malmaison, d'où une jalousie
basse et même une haine envieuse l'ont ensuite exilée, à notre grand
regret.]
Madame de Montesson contait très-drôlement. Un jour, elle nous dit
comment M. le duc d'Orléans était devenu amoureux d'elle. On était à
Villers-Cotterets, et l'on chassait. Le duc d'Orléans était fort gros
déjà à cette époque; il faisait chaud; il voulut descendre de cheval
ou de calèche, je ne sais comment ils étaient, je crois pourtant
qu'ils étaient à cheval. Le duc d'Orléans, qui soufflait comme un
phoque, s'assit sur l'herbe dans le bois, et demanda la permission à
madame de Montesson, qui alors était fort jeune et fort jolie, d'ôter
son col et de déboutonner sa veste de chasse. En le voyant dans cet
équipage, madame de Montesson se mit à rire avec un tel abandon en
l'appelant: _Gros père..... bon gros père_, que le prince, qui avant
tout était fort gai, se mit à rire comme elle, mais avec cette
différence que sa rotondité faillit le faire étouffer; ce qui aurait
eu lieu si madame de Montesson ne lui avait frappé le dos comme on le
fait aux enfants qui ont la coqueluche.
M. le duc d'Orléans était alors lié avec madame ***; mais son
caractère jaloux n'allait pas du tout avec celui d'un homme l'opposé
du romanesque et de la passion... En voyant les jolies dents de madame
de Montesson paraître dans tout leur éclat, en riant avec abandon
comme elle venait de le faire, il l'aima tout de suite, et depuis ce
temps il ne l'a plus quittée que pour en faire sa femme, malgré la
passion de madame de Montesson pour M. de Guignes, passion dont
lui-même fut le confident. Madame de Genlis fut aussi confidente de
cette affection de madame de Montesson, qui eut de la confiance en
elle au point de lui dévoiler ses plus secrètes pensées;... ce qui
n'empêche pas qu'elle ne le raconte tout au long dans ses Mémoires, et
Dieu sait sous quel jour[7]!...
[Note 7: Madame de Genlis est souvent méchante, même pour quelques-uns
des siens.]
Une particularité à signaler en parlant des salons de Paris, et
surtout des salons de bonne compagnie, c'est que le premier grand bal
_particulier_ qui fut donné après la Révolution le fut[8] par madame
de Montesson, à l'occasion du mariage de mademoiselle Hortense de
Beauharnais. Il y eut huit cents personnes d'invitées. Tous les
étrangers de marque, et il y en avait beaucoup alors à Paris, y furent
invités. Le corps diplomatique était nombreux, car nous étions alors
en paix avec l'Europe!.. Quelle époque!...
[Note 8: Ma mère avait une trop petite maison pour que cela fût
remarqué, et madame de Caseaux ne recevait _qu'un parti_.]
Cette fête, ordonnée admirablement, fut comme un modèle que l'on
suivit ensuite. Les valets de pied poudrés, en bas de soie, en
livrée[9]; les valets de chambre en noir, la bourse[10] et la
poudre... Les fleurs en profusion sur l'escalier et dans les
appartements, l'abondance de lumières et surtout de bougies était une
des choses les plus frappantes de la fête. C'était toujours cette
partie d'un bal dont les femmes se plaignaient alors, parce que leur
toilette n'était pas assez vue. Aussi furent-elles contentes ce
soir-là.--La nouvelle mariée était charmante! Comme elle était jolie à
cette époque! Comme son spirituel et doux visage était en harmonie
avec sa taille svelte et gracieuse!... Elle portait habituellement au
bal une robe en manière de tunique longue, et par-dessus un _peplum_
soit blanc comme la robe, soit en couleur, et alors elle l'avait rose,
bleu ou lilas, brodé en argent. Cette petite tunique, ayant le peplum
par-dessus, lui donnait, en dansant, l'air d'une de ces Heures
d'Herculanum, d'après lesquelles au reste elle avait fait son
costume... mais sa physionomie était triste et abattue... Hélas! je
connaissais un autre coeur qui était aussi bien triste dans cette même
fête!... et qui, ainsi que celui de la nouvelle mariée, ne devait plus
connaître de vrai bonheur!...
[Note 9: C'est-à-dire en bleu tout uni avec des boutons ayant le
chiffre.]
[Note 10: La bourse attachée au collet de l'habit; ce qui faisait que
la bourse demeurait au même lieu quand la tête tournait.]
Le premier Consul fut enchanté de cette fête; on en parla pendant
plus de quinze jours dans le salon des Tuileries... Aussi, dès que la
nouvelle de l'arrivée du roi d'Étrurie parvint à Napoléon, il dit à
Joséphine:--Il faut que madame de Montesson leur donne une fête, et
plus belle encore que celle pour le mariage de Louis... Ensuite elle
est leur parente!... leur cousine... Cela fera bien... très-bien même.
Les princes arrivèrent.--On sait ce qui en fut de ce voyage, et de
l'effet qu'il produisit. _Les princes d'Espagne_, comme les appelait
le peuple, formaient le plus drôle de couple qui ait jamais été offert
à la moquerie parisienne... Ils entrèrent à Paris à sept heures du
soir par une belle journée d'été, et traversèrent toute la ville avec
les mules à grelots, les voitures du temps de Philippe V, et des
visages de je ne sais quel pays et quel temps. Ils furent loger à
l'hôtel de l'ambassade d'Espagne, rue du Mont-Blanc, et Dieu sait dans
quel état ils le mirent! Le premier Consul, qui voulait qu'ils fussent
parfaitement reçus, les entoura de tout ce qui pouvait leur être
non-seulement agréable, mais de tout ce qui devait leur rappeler en
plus même le luxe royal de leurs palais; s'il les avait connus, il ne
se serait pas mis autant en peine[11].
[Note 11: Excepté l'Escurial, Saint-Ildephonse et Aranjuez, où encore
ce qui est luxe tient au pays ou bien aux tableaux que renferment les
_sitios_, il n'y a aucun luxe dans les ameublements ni dans le reste
du palais.]
Nous fûmes _toutes et par ordre_ faire notre cour à la Reine
d'Étrurie; elle me prit dans une belle amitié, parce que je parlais
l'italien. Elle parlait mal le français, et préférait cette langue.
C'était une femme d'esprit qui était à Paris dans une fausse position,
et le sentait péniblement malgré la faveur de Bonaparte qui leur
donnait une couronne. Elle comprit la position de son mari, lorsqu'il
allait à la Malmaison et traversait toute cette place de la
Révolution, sur laquelle étaient tombées quatre têtes de ses parents
les plus proches!... Car le Roi d'Étrurie était non-seulement Bourbon,
mais encore neveu de Marie-Antoinette[12], dont sa mère était la
propre soeur!... La Reine sentait tout cela, et malheureusement le
sentait pour deux; car son mari riait de tout et chantait. La Reine
était laide; elle était noire, petite, maigre, et ressemblait à sa
soeur, princesse du Brésil, excepté pourtant qu'elle était droite, et
que la régente était déjetée. Mais le malheur de la Reine d'Étrurie en
France, ce ne fut pas autant d'être laide que d'être ridicule.
[Note 12: Il était propre neveu de la Reine de France et de celle de
Naples; la duchesse de Parme était archiduchesse d'Autriche (Amélie).
Il y a d'elle un beau portrait à Versailles.]
Un jour, je fus chez elle de bonne heure pour l'emmener avec moi pour
voir différentes curiosités; entre autres, le cabinet de Lesage à la
Monnaie[13], et plusieurs magasins curieux. On me prévint que la Reine
ne pourrait sortir que dans une heure, mais qu'elle me priait d'entrer
où elle était. C'était la chambre de son fils: elle était penchée sur
le berceau de cet enfant qui avait, je crois, à peine trois ans. Elle
était pâle et triste; l'enfant avait eu des convulsions au milieu de
la nuit, et la pauvre mère s'était jetée hors de son lit à moitié
vêtue, pour soigner son enfant. Des secours prompts avaient été
donnés, et il s'était trouvé mieux vers le matin, mais il était encore
abattu et dormait: sa petite main tenait celle de sa mère; on voyait
qu'il s'était endormi en la regardant ou l'entendant..... Quelques
moments après il s'éveilla, et demandant à boire, ce fut à sa mère
qu'il s'adressa; pourtant il y avait là une foule de bonnes et de
femmes pour le servir..... Cette préférence pour sa mère me fit
prendre de la Reine une toute autre idée. Je laissai ceux qui ne la
connaissaient pas rire de ses ridicules, moi je l'aimai et l'estimai
pour ses qualités. C'est le sentiment que je lui ai toujours conservé,
et lorsque, depuis, je l'ai revue en Italie, je le lui ai témoigné
avec un nouveau sentiment d'intérêt pour ses derniers malheurs.
[Note 13: Ce cabinet fut légué par M. Lesage au Gouvernement, et je
pense qu'il a été donné au Jardin des Plantes, c'est-à-dire au Cabinet
d'Histoire naturelle. M. Lesage avait assemblé un cabinet de
minéralogie très-curieux et très-complet.]
Madame de Montesson, à qui j'avais dit un jour que j'avais trouvé la
Reine dans son jardin en robe de Cour (c'est-à-dire habillée, car le
costume de Cour n'était pas encore fait ni même arrêté), décolletée et
brodée en soie, de couleurs très-voyantes..... madame de Montesson lui
fit observer qu'elle ne devait pas porter son fils au plein soleil
dans le jardin, dans une parure comme celle qu'elle avait, parce que
des maisons voisines on pouvait la voir.
Elle se regarda dans une glace, et se mit à rire:
--Vraiment! dit-elle, vous avez raison... mais je n'y ai pas fait
attention un instant. Mon fils criait ensuite, et l'eussé-je vu, j'y
serais allée de même.
La Reine ayant appris que madame de Montesson était sa parente, fut
alors fort gracieuse pour elle; il semblait qu'elle voulût lui faire
oublier les duretés de Louis XV et de Louis XVI. Quant au Roi il
faisait ce qu'on lui disait. L'hôtel où il logeait (l'hôtel de
Montesson[14]) avait eu jadis une communication avec l'hôtel
qu'occupait quelquefois le duc d'Orléans, et où logeait alors madame
de Montesson. Cette communication avait été pratiquée dans une serre
chaude, mais ensuite condamnée. Le Roi, par le conseil de la Reine,
fit solliciter l'ouverture de cette porte, ce que s'empressa de faire
madame de Montesson qui mettait de la grâce à la moindre chose.
[Note 14: L'hôtel de Montesson est le même hôtel où eut lieu
l'horrible incendie du prince de Schwartzenberg.]
Pendant le séjour des princes de la maison de Bourbon à Paris, madame
de Montesson essuyait souvent de vives attaques dont elle rendait
compte en riant au premier Consul:
--Savez-vous ce qu'on m'a dit hier, Général?... Que vous étiez un
nouveau MONCK, et que vous alliez rappeler Louis XVIII.
Le Consul fit un mouvement.
--Et qu'avez-vous répondu, madame?
--Que je n'en croyais rien... Napoléon sourit, mais sans parler.
--Ils disent encore que les Bourbons qui sont ici sont venus appelés
par vous, pour servir d'avant-coureurs pour juger les esprits.
Napoléon sourit encore sans répondre. Cette fois il y avait de la
malice, a dit depuis madame de Montesson; mais toujours le même
silence.
--Et quand leur donnez-vous votre belle fête? dit-il enfin[15].
[Note 15: On voit que le duc de Rovigo ne dit pas vrai lorsqu'il dit
que le premier Consul fut de mauvaise humeur contre ceux qui furent à
cette fête. Au contraire, il y fit aller les officiers du château.]
--Mais, dans trois jours, Général. Toutes mes invitations sont
envoyées. J'aurai huit cent cinquante personnes... Me ferez-vous
l'honneur d'y paraître un moment?
--Sans doute, mais je ne puis m'y engager; mes moments, vous le savez,
ne sont pas donnés à la joie.
--Non certes... et heureusement pour la France!
Il sourit avec cette grâce, comme le disait madame de Montesson
elle-même, que sa soeur Pauline n'avait pas.
--En attendant, dit-il, je le mène ce soir aux Français, votre jeune
Roi.
--Dites le vôtre, Général.
J'ai fait des rois et n'ai pas voulu l'être.
Madame de Montesson raconta cette conversation assez indifférente en
elle-même, mais remarquable, parce qu'elle avait prévu d'avance le
vers que le parterre devait saisir et dont il devait faire
l'application.
Le parterre en effet fit un tel bruit lorsque Talma, qui alors faisait
Philoctète, dit ce vers avec son talent habituel, que la salle pensa
s'écrouler... Napoléon fut-il content ou fâché de cette manière de
juger son action, je l'ignore: ce que je sais, c'est que le roi
d'Étrurie saluait à se rompre l'épine dorsale. Il n'a jamais compris,
je suis sûre, pourquoi ce fracas d'applaudissements.
Le fait est que le roi d'Étrurie était un homme ordinaire, toutefois
sans être imbécile, comme Bourrienne et Savary l'ont prétendu; mais
dans des temps difficiles un roi qui n'est qu'ordinaire est un mauvais
roi.
On lui fit d'admirables présents, des tapisseries des Gobelins, des
armes de la manufacture de Versailles, alors dirigée par Boutet, le
meilleur armurier de l'Europe à cette époque-là; des raretés de toute
espèce, des porcelaines de Sèvres admirables, entre autres un vase de
neuf pieds de hauteur avec le piédestal sur lequel il était monté.
J'ai entendu dire depuis à Sèvres même qu'il valait plus de 250,000
francs.
La belle fête de madame de Montesson eut lieu. Ce fut une vraie
féerie.--Si les femmes avaient eu les mêmes diamants et le même luxe
que sous l'empire, elle eût encore été plus belle; mais celle de nous
alors qui avait le plus de diamants en avait à peine pour 100,000 fr.
Qu'on juge de ce que fut plus tard le quadrille des Péruviens allant
au Temple du Soleil!--Il y avait dans ce quadrille pour plus
20,000,000 de diamants.
Mais, au bal de madame de Montesson, comme il n'y avait rien eu de
mieux jusque-là, nous en fûmes contentes et le trouvâmes charmant.
C'est à ce bal de madame de Montesson que, dansant avec le roi
d'Étrurie qui sautait avec une ardeur inconcevable, il me lança un
objet quelconque au visage qui me frappa fortement à la joue et
s'accrocha dans mes cheveux... Je fus d'abord étonnée... c'était une
de ses boucles de soulier!... il les _collait_ sur le soulier même
pour que l'ardillon ne grossît pas le pied... Cette manière de traiter
un pied avec coquetterie est bien étrange, mais enfin c'était encore
plus de goût que je ne l'aurais jugé susceptible d'en avoir.
Tous les ministres donnèrent une fête au Roi et à la Reine d'Étrurie.
Le ministre de la guerre, Berthier alors, leur en donna une différente
des autres[16]: c'était un bivouac. Il y eut un malheur qui pensa
avoir des suites; le Roi paria avec Eugène qu'il sauterait deux pieds
au-delà d'un des feux du bivouac. Eugène paria que non. Le Roi sauta;
Eugène avait raison... Le Roi tomba au beau milieu des flammes du feu
du bivouac. Il cria comme un brûlé, c'est le cas de le dire; il
secouait ses petites jambes auxquelles tenaient encore des flammèches,
qui roussirent tellement ses bas de soie qu'on fut obligé d'en envoyer
chercher d'autres; car, pour ceux de Berthier, il n'y fallait pas
songer. Autant aurait valu mettre une quille dans un baril.
[Note 16: Moustache, le fameux courrier de l'Empereur, y joua un
rôle.]
Mais une fête plus belle que celle de madame de Montesson fut celle
que M. de Talleyrand donna aux princes, non pas à cause de
l'ordonnance, mais en raison du local qui était plus propre à donner
une fête. Il avait alors Neuilly[17]. Tout fut organisé pour une
réunion, comme M. de Talleyrand savait en ordonner une, et nous eûmes
en effet une charmante soirée. Il y eut un improvisateur italien; ce
qui charma le Roi. Cet homme s'appelait Gianni; il était bossu et
effroyable, mais il avait du talent. Le Roi l'embrassa, ce qui amusa
fort toute la compagnie; l'Italien lui fit un compliment dont le Roi
ne sentit peut-être pas la beauté; car, ravi d'entendre parler sa
langue au milieu de cet enchantement de fête, il ne recueillit, comme
il le dit très-poétiquement lui-même, que l'euphonie des sons de la
patrie, _del patrio nido_. Gianni improvisait aussi chez madame de
Montesson, qui parlait très-purement l'italien quand elle osait le
parler avec des Italiens: le Roi lui-même en fut surpris. Ce fut la
Reine qui le lui apprit: tous deux ne voulaient plus lui parler
qu'italien, ce qui l'ennuyait fort.
[Note 17: Qui fut ensuite à la reine de Naples et puis à la princesse
Pauline, et que la reine de Naples réclame aujourd'hui, dit-on! mais
c'est une erreur... à quel titre?... l'avait-elle payé?... dans ce
cas, l'Empereur le lui a rendu, et ne l'eût-il pas fait, la couronne
de Naples soldait bien des comptes. Il paraît qu'avec elle, elle n'a
soldé que celui des rapports de famille.]
La fête de M. de Talleyrand finit par un magnifique feu d'artifice,
précédé d'un concert où Garat, Rode, Nadermann, Steibelt, madame
Branchu se firent entendre. Il y avait alors un commencement de goût
de bonne musique et de beaux arts, qui donnait de l'émulation à tout
ce qui se sentait du talent et avait l'âme poétique. M. de Talleyrand,
qui ne l'est pas extrêmement (poétique), le fut cependant dans
l'ordonnance de sa fête, et surtout pour son souper. Il fut servi sur
des tables dressées autour de gros orangers en fleur qui servaient de
surtout: des corbeilles charmantes pendaient aux branches et
contenaient des glaces en forme de fruits: c'était féerique. Le parc
était surtout ravissant à parcourir. Il était en partie éclairé par le
reflet de l'illumination du château, qui représentait la façade du
palais Pitti, à Florence, devenu le palais royal de l'Étrurie, et que
devaient habiter les nouveaux souverains. Ce fut, je crois, ce qu'on
fit alors pour Florence qui, plus tard, donna la pensée de faire une
représentation de Schoenbrunn pour la fête que la princesse Pauline
donna à Marie Louise, à l'époque du fatal mariage, dans ce même
Neuilly.
Un personnage remarquable était à cette fête, où il formait un étrange
contraste avec la figure étonnante du Roi d'Étrurie. C'était le prince
d'Orange, aujourd'hui Roi de Hollande. Il était alors jeune et de la
plus charmante tournure; sa figure était belle, et cette qualité de
_prince dépossédé_, de prince _desdichado_, lui donnait à nos yeux une
physionomie qui ajoutait à l'intérêt qu'il devait inspirer. Il fut
très-attentif pour madame de Montesson, et allait souvent chez elle
dans l'intimité habituelle. Il venait à ses dîners du mercredi, où
chacun fut toujours satisfait de son extrême politesse.
Ces dîners du mercredi étaient vraiment merveilleux pour l'extrême
recherche du service, surtout dans ce qui tenait à la science
_culinaire_. Pendant le carême surtout, la moitié du dîner était
maigre pour quelques ecclésiastiques, qui avaient conservé leurs
habitudes en même temps gourmandes et religieuses; et le dîner maigre
était si parfait, que j'ai vu souvent M. de Saint-Far faire maigre
pendant tout un carême... mais le mercredi seulement, il ne faut pas
s'y tromper.
La maison de madame de Montesson était fort brillante ces jours-là, et
fort intéressante par la variété des personnages qui animaient la
scène. On y voyait des gens de tous les partis, de tous les pays,
pourvu toutefois qu'ils eussent toutes les qualités requises pour être
admis chez madame de Montesson, surtout celle de faire partie de la
bonne compagnie. J'y voyais, entre autres personnes de l'_ancien
régime_, une femme que j'aimais à y rencontrer, parce qu'elle était
bonne pour les jeunes femmes et qu'elle me disait toujours du bien de
ma mère, qu'elle n'appelait que _la belle Grecque_; c'était madame la
princesse de Guémené[18].
[Note 18: Elle était fort gourmande. Un jour elle m'appela au moment
où l'on servait le café. Donnez-moi votre tasse, me dit-elle, et elle
y versa une forte pincée d'une poudre d'une couleur de cannelle, puis
ensuite elle me dit de boire. Mon café était délicieux. Je lui
demandai le nom de ce qu'elle y avait mis pour le transformer ainsi.
C'était une poudre de cachou préparée et venant de la Chine. Elle lui
avait été donnée par des missionnaires. Toutes les fois que M. de
Lavaupalière dînait avec la princesse de Guémené chez madame de
Montesson, il rôdait autour d'elle, au moment du café, d'une manière
tout à fait comique.]
Napoléon aimait madame de Montesson non-seulement pour toutes les
raisons que j'ai dites, mais parce qu'elle le comprenait dans ses
hautes conceptions, et qu'elle allait même jusqu'à les vanter et les
aider dans son intérieur et dans la société. C'est ainsi qu'elle
voulut le seconder lorsqu'à cette époque il se prononça fortement pour
que personne ne fût reçu aux Tuileries portant un tissu anglais ou de
l'Inde venu par l'Angleterre. Ce fut ce qui donna une si grande
activité à nos manufactures de la Belgique, de la Flandre et de la
Picardie. Madame de Montesson fut _presqu'un ministère_ pour Napoléon
dans cette circonstance. Était-ce flatterie ou conviction?... Je crois
que c'étaient ces deux sentiments réunis.
Quoi qu'il en soit, le premier consul aimait madame de Montesson et le
lui prouva par sa conduite bien plus que par une parole, et pour lui
c'était tout. Il était constamment aimable pour madame de Montesson;
toutes les fois qu'elle invitait madame Bonaparte à déjeuner dans son
hôtel de la rue de Provence, il l'engageait à n'y pas manquer, et
quelquefois lui-même s'y rendait.
C'était alors le temps où madame de Staël faisait les plus grands
efforts pour parvenir à captiver les bonnes grâces, apparentes au
moins, de Napoléon. Mais il la repoussait avec une rudesse et des
manières qui ne pouvaient être en harmonie avec aucun caractère, et
encore moins avec celui d'une femme comme madame de Staël.
Elle allait chez madame de Montesson quelquefois. Je ne sais si
c'était pour faire pièce à sa nièce, mais j'ai toujours vu madame de
Montesson fort gracieuse pour elle. Elle avait, à un degré supérieur,
le talent d'être aimable pour une femme lorsqu'elle le voulait; et
cela avec une grâce que je n'ai vue qu'à elle. C'était toute la
protection de la vieille femme accordée à la jeune, mais sans qu'elle
pût s'en effrayer; madame de Staël n'était plus jeune[19] alors, mais
sa position douteuse lui rendait l'appui de madame de Montesson
nécessaire, surtout auprès de madame Bonaparte et du premier Consul.
Elle y fut donc un matin et lui demanda de parler en sa faveur au
premier Consul.
[Note 19: Elle avait, à cette époque, 1802 ou 1801, trente-huit ans.
Elle mourut en 1817, âgée de cinquante-quatre ans.]
«Je sais qu'il ne m'aime pas, dit madame de Staël, et pourtant, que
veut-il de plus que ce qu'il trouve en moi? Jamais je n'admirai un
homme comme je l'admire. _C'est, selon moi, l'homme non-seulement des
siècles, mais des temps._
M. DE VALENCE.
Oui... vous avez bien raison... ma tante pense de même et moi aussi.
MADAME DE STAËL.
Mais que lui ai-je fait? Pourquoi tous les jours me menacer de ce
malheureux exil?...
M. DE VALENCE.
Ah! pourquoi!...
MADAME DE STAËL, vivement.
Vous le savez?...
M. DE VALENCE.
Mais...
MADAME DE STAËL impérativement.
Oui... oui... vous le savez et vous allez me le dire.
M. DE VALENCE.
C'est que vous voyez beaucoup trop les gens de tous les partis.
MADAME DE STAËL.
Comment!... Que voulez-vous dire?...
MADAME DE MONTESSON, après avoir lancé un coup d'oeil de reproche
à M. de Valence.
Ma belle, M. de Valence vous a dit légèrement une chose dont il n'est
pas sûr. C'est pourquoi le premier Consul est fâché contre vous.
Personne ne le peut dire... qui le sait?...
M. DE VALENCE, d'un ton piqué.
Ma tante, _je vous affirme et je répète_ que le premier Consul est
mécontent de ce que madame de Staël reçoit indifféremment tous les
partis.
MADAME DE STAËL, riant.
Eh bien, tant mieux! du même oeil il les peut observer tous, et du
même filet les prendre en un moment.
M. DE VALENCE.
Oui, si vous les receviez tous indifféremment et le même jour. Mais
vous en avez un pour chacun, et le premier Consul prétend..., et...
peut-être avec raison, que vous devenez alors, avec votre esprit
supérieur, _le chef_ de tous les partis contre lui.
MADAME DE STAËL, avec noblesse.
Voilà ce qu'on m'avait dit et ce que je ne voulais pas croire! Comment
peut-il ajouter foi à des rapports mensongers aussi absurdes!... Ah!..
si je pouvais le voir un moment... un seul moment!... Mais je ne puis
lui demander une audience que, peut-être, il me refuserait.
MADAME DE MONTESSON, sans paraître comprendre le regard de madame
de Staël.
Vous voyez trop souvent aussi, ma belle petite, des hommes qui font
profession d'être ses ennemis... Je ne dis pas dans votre salon,
lorsque vous recevez cent personnes, mais intimement... et
peut-être...
MADAME DE STAËL, sans paraître à son tour entendre madame de
Montesson.
Oui, si je pouvais voir le premier Consul, je suis certaine qu'il
serait bientôt convaincu de mon innocence... Une grande vérité doit
lui être caution ensuite de mon dévouement au gouvernement: c'est mon
désir ardent de demeurer à Paris... Oh! s'il m'entendait!
Et la femme éloquente souriait d'elle-même devant les belles paroles
qui surgissaient en foule de sa pensée, et qu'elle adressait dans son
âme à celui qui pouvait tout et ne voulait rien faire pour elle.
--Ne vient-il pas quelquefois chez vous? dit-elle enfin à madame de
Montesson.
Celle-ci, fort embarrassée, répondit en balbutiant. Madame de Staël
sourit avec dédain et fut prendre une fleur dans un vase, qu'elle
effeuilla brin à brin, en paraissant réfléchir avec distraction
relativement aux personnes qui étaient dans la même chambre qu'elle.
Puis, tout à coup, prenant congé de madame de Montesson, elle sortit
rapidement. M. de Valence courut après elle, mais elle l'avait
devancé; il arriva pour voir le domestique refermer la portière, et
aperçut la main de madame de Staël qui lui disait adieu en agitant son
mouchoir.
--Quelle singulière femme! dit M. de Valence en remontant chez madame
de Montesson. Pourquoi donc ne pas l'avoir engagée pour le déjeuner de
demain? demanda-t-il à sa tante, en s'asseyant de l'air le plus dégagé
dans une vaste bergère; c'était une belle occasion de la faire parler
au premier Consul.
--Est-ce que vous êtes fou! Comment, vous qui me connaissez, vous me
demandez pourquoi je ne donne pas au premier homme du royaume une
personne qui lui déplaît!... (En souriant.) Je me rappelle encore
assez de mon code de courtisan pour ne le pas faire...
--Avez-vous ma belle-mère[20]?
[Note 20: Madame de Genlis était belle-mère de M. de Valence; elle eut
deux filles, l'une d'une grande beauté, mariée à M. de La Woëstine; et
l'autre, jolie, gracieuse, charmante, mariée à M. de Valence, qui ne
la rendit pas aussi heureuse qu'elle le méritait.]
--Pas davantage. Je ne crois pourtant pas qu'elle lui soit désagréable
et surtout importune comme madame de Staël, mais n'importe; votre
belle-mère, mon cher Valence, est un peu ennuyeuse, nous pouvons dire
cela entre nous, et je veux que le premier Consul s'amuse chez moi. Il
aime les jolies femmes, et les femmes simples et agréables: votre
belle-mère et madame de Staël ne sont rien de tout cela... Parlez-moi
de Pulchérie[21]... à la bonne heure.
[Note 21: Pulchérie était madame de Valence, spirituelle et charmante
femme. Elle était encore fort jolie à cette époque.]
Le lendemain matin, dix heures étaient à peine sonnées que l'hôtel de
madame de Montesson était prêt à recevoir, même un roi.
--Écoutez donc, lui dit M. de Cabre, il ne s'en faut pas de
beaucoup...