lorsqu'il veut qu'elle arrive sûrement, car avec l'encombrement postal
des premiers jours de l'année, il y a souvent des retards et même des
pertes.
Dans les grandes maisons, les domestiques vont porter les cartes dans
le quartier.
Un homme peut très bien déposer lui-même des jouets et des bonbons
avec sa carte et revenir faire sa visite plus tard.
Les femmes ne font pas de visites le jour de l'an, excepté aux amies
intimes.
_Le jour de réception._
Il est d'usage maintenant qu'on ait un jour de réception par semaine;
cette coutume est des plus pratiques, elle permet d'arranger ses
affaires pour être toute à ses amis et, aussi, d'avoir l'appartement
et soi-même en tenue convenable, au lieu d'être surprise dans les
occupations ménagères utiles, mais peu poétiques, et de recevoir en
négligé, comme il arrivait lorsqu'on n'avait pas de jour. On a de la
sorte la liberté des autres jours de la semaine et les visiteurs sont
certains de trouver leurs hôtes.
Certaines personnes ayant des visites à rendre tous les jours de la
semaine choisissent le jour le moins chargé et ne prennent que les
1er, 2e et 3e vendredis du mois, par exemple, se réservant le dernier
pour les personnes ayant le même jour qu'elle; ou encore 1er et 3e
samedis, se gardant ainsi deux jours de libres.
Quelques dames reçoivent tous les jours de 5 à 7 ou deux fois par
semaine; d'autres reçoivent de trois à six et même après 9 heures le
même jour.
Toutes ces heures doivent être indiquées sur la carte, écrites à la
main ou imprimées.
Le jour des Morts, le Jeudi et le Vendredi Saints, le Mercredi des
Cendres, les jours de grandes fêtes religieuses, on ne reçoit pas.
On prend rarement le Dimanche pour jour de réception.
On ne se présente jamais avant trois heures; maintenant que le bon ton
est de dîner très tard, on peut encore arriver en visite à six heures
et demie; en tous cas, sept heures un quart est l'heure extrême
jusqu'à laquelle on peut rester.
Il serait regrettable d'arriver à deux heures; la maîtresse de maison
pourrait fort bien faire répondre qu'elle n'est pas encore visible ou
laisser attendre le visiteur jusqu'à l'heure officielle.
Le matin on garnit ses vases de fleurs; à ce propos, pas de fleurs
dont le parfum trop fort pourrait «entêter» nos visiteurs: les lampes
préparées, les bougies éméchées, les coussins de pied en rang, les
fauteuils et les chaises un peu tourmentés, afin que notre salon ait
l'air «vivant»: les meubles symétriquement alignés contre le mur ont
un aspect un peu glacial.
Pour deux heures, la maîtresse de maison doit être parée; la fantaisie
est parfois admise dans ces toilettes d'intérieur et une pointe
d'excentricité ne messied pas toujours.
Une des robes les plus en vogue est la robe brochée de teintes claires
et douces; robe vieux rose avec bouquets de marguerites; robe citron,
avec jonchée de violettes de Parme, la forme Watteau, les manches
courtes falbalatées de dentelles. Dans les grandes maisons, le
domestique, en livrée ou en habit noir et cravate blanche, se tient
dans l'antichambre.
Il serait bon de convenir d'un système de sonnerie pour les ordres à
donner; par exemple, un coup pour arranger le feu, deux pour apporter
la lumière, trois pour ouvrir au visiteur qui s'en va, quatre pour
recevoir un ordre quelconque, etc.
Dans les simples maisons, c'est la bonne en bonnet et en tablier blanc
qui ouvre la porte.
Il est commode pour le jour de réception de louer un concierge du
voisinage, qui a un habit et qui n'est pas fâché de gagner facilement
quelque chose; cela permet à l'unique domestique de s'occuper du
dîner et de ne pas être dérangée à chaque instant.
On peut encore avoir ce jour-là une raccommodeuse, qui ouvre la porte
et a des allures de femme de chambre.
Il est des maisons où il n'y a pas de bonne; la maîtresse de la maison
va ouvrir tout simplement elle-même, sans s'excuser et sans témoigner
d'embarras; elle n'a pas de bonne, soit; en vaut-elle moins pour cela?
De même, lorsque la domestique est sortie, madame doit aller ouvrir
elle-même, n'a pas d'explications à donner au visiteur et celui-ci pas
d'étonnement à témoigner.
La maîtresse de maison occupe le fauteuil placé près de la cheminée, à
contre-jour.
La maîtresse de maison n'est pas forcée d'attendre au salon l'arrivée
de ses visiteurs, mais si un cas de force majeure la retenait quelques
instants, elle devrait faire dire par la domestique qu'elle vient de
suite, ou si elle a un membre de sa famille chez elle, fût-ce un
enfant, l'envoyer tenir sa place.
S'il n'y a que deux fauteuils, la maîtresse de maison doit céder le
sien à la seconde visiteuse, et ce sans affectation.
Du reste, les places marquées hiérarchiquement ne sont plus de mode,
sauf dans les grandes réceptions; lorsqu'il y a plusieurs visiteuses,
la femme qui a du tact sait discrètement changer de place.
Une personne âgée sera toujours placée près du feu et dans un
fauteuil.
A un vieillard ou à un prêtre, on offre son fauteuil.
A l'entrée d'une dame dans son salon, la maîtresse de maison se lève
et va au-devant de la visiteuse, la nomme aux personnes inconnues et
les lui nomme.
Une dame reconduit une autre dame jusqu'à la porte donnant sur le
palier si elle habite un appartement, ou jusqu'à la porte de sortie,
si elle habite une maison. A la campagne, on fait quelques pas de
conduite. Les hommes se lèvent simplement.
Ayons soin d'avoir pour tous accueil égal et de ne pas faire à
certains de trop vives démonstrations.
Excepté dans les grandes réceptions, la maîtresse de maison n'est pas
gantée.
Quand on possède une nombreuse famille, on ne fait pas une visite «en
masse». La mère de quatre filles doit n'emmener avec elle que l'aînée
ou les deux aînées à la rigueur.
Les enfants ne devraient _jamais_ être emmenés en visite, si ce n'est
dans les maisons où il y a d'autres enfants qu'ils peuvent rejoindre
au dehors, pour jouer.
Lorsqu'il y a des invités au salon, l'enfant rentrant de la pension
vient dire bonjour à sa mère, salue les visiteurs et se retire
immédiatement.
Lors même qu'un très jeune homme ou qu'une très jeune fille ne prend
pas part à la conversation, comme c'est son devoir, il ou elle ne doit
pas lire ou s'occuper d'un travail quelconque.
C'est la maîtresse de maison qui place les coussins sous les pieds des
visiteuses et qui leur offre les écrans.
Si elle a sœur, mère ou fille pour lui aider à faire les honneurs de
son «home», c'est l'adjointe qui se charge de ces petits soins.
En visite, les _a parte_ sont prohibés.
Lorsqu'on arrive dans un salon, on fait un salut circulaire, avant de
serrer la main de la maîtresse de maison.
Si l'on ne reçoit que jusqu'à une certaine époque de l'année, on doit
prévenir ses amis.
Lorsqu'on est malade le jour de la réception, on défend sa porte et
même les plus intimes amis ne pénètrent pas dans votre chambre. Ceux
qui vous aiment en sont quittes pour revenir le soir ou le lendemain.
Dans les réceptions ordinaires, on se place un peu comme on veut; le
demi-cercle devant le feu n'est obligatoire que dans les grandes
réceptions.
Un homme ne se place pas sur un canapé auprès d'une jeune fille.
Lorsque la maîtresse de maison est seule et qu'un homme arrive, elle
peut, sans manquer au savoir-vivre, l'engager à se mettre près d'elle;
jamais le visiteur n'y prendra place de son propre chef.
En principe, les visites devraient être rendues dans la quinzaine au
plus tard, mais avec les jours de réception il y a une certaine
latitude et six semaines ne sont pas un délai excessif.
S'il arrive une lettre pendant que l'on reçoit des visites, le
domestique vous l'apporte sur le petit plateau d'argent affecté à cet
usage dans les grandes maisons, à la main, tout bonnement, dans les
maisons modestes; on demande la permission de l'ouvrir.
Parcourons-la rapidement, sans nous mettre à l'écart, et faisons part
en quelques mots de son contenu.
A propos de visites, lorsque, entre temps, il en vient une, ayons soin
d'indiquer au préalable à notre domestique les noms des personnes
qu'on reçoit en tout temps et celles pour lesquelles «madame est
visible le mardi», afin que ladite domestique, ne sachant si elle doit
dire oui ou non, n'ait pas un air effaré.
Ajoutons que les ordres doivent être précis, la réponse faite sans
hésitation et que la phrase: «Je vais voir si madame est là», ne
trompe personne, car on sait fort bien si vous êtes présente ou non.
Il serait vraiment incivil de faire attendre une personne pour lui
faire dire, au bout d'un quart d'heure, que l'on n'est pas là.
Incivil aussi serait le visiteur qui, en ce cas, remettrait en
descendant sa carte au concierge en le chargeant de faire tous ses
compliments.
Une visite ne doit guère dépasser trois quarts d'heure; on profite de
l'arrivée d'une nouvelle personne pour s'en aller; on n'est pas forcé
de se retirer avant que les nouveaux venus prennent congé.
Dans les réceptions ordinaires, on ne cède pas sa place près de la
maîtresse de la maison à un nouvel arrivant; cependant une jeune femme
peut faire cette politesse à une dame âgée.
En se retirant, on serre la main de la maîtresse de maison et celle
des personnes connues, puis on fait un salut circulaire; on ne se lève
pas pour vous répondre. Vous ne vous retirez à l'anglaise que dans les
grandes réceptions.
Une maîtresse de maison qui recevrait froidement une personne pour
plaire à une autre agirait mal.
Lorsque nous nous rencontrons en visite avec une personne que nous
n'aimons pas, ne faisons mine de rien; les rapports que vous avez avec
elle doivent être ceux que vous avez avec un inconnu.
La personne arrivée la première doit se lever quelques minutes après
et prendre congé, sans précipitation toutefois, pour ne pas avoir
l'air de fuir devant l'ennemi.
Celle qui reste manquerait de savoir-vivre, si elle raillait la
personne aussitôt après son départ.
Lorsqu'il n'y a plus qu'un visiteur, le mari et la femme, ou la mère
ou la fille l'accompagnent ensemble jusqu'à la porte d'entrée.
Si l'on n'a point de salon, on reçoit dans la pièce où on se tient
habituellement: chambre à coucher, salle à manger, bureau.
Lorsque nous apportons un présent à une maîtresse de maison,
remettons-le à une domestique et n'entrons pas au salon, notre petit
paquet à la main; exception faite pour les friandises, les bonbons.
A moins de se sentir gravement indisposé, ne demandons jamais rien,
fût-ce un verre d'eau: mieux vaut s'éclipser discrètement.
On doit toujours recevoir au salon, lorsqu'on en a un. Les artistes
peintres et sculpteurs reçoivent dans leur atelier; mais cet atelier
est généralement garni de meubles rares, de curiosités et c'est une
sorte de salon.
Les médecins, les magistrats, les avocats, ne reçoivent dans leur
cabinet que des visites d'affaires.
Les intimes sont reçus à n'importe quelle heure; ils doivent cependant
éviter celle des repas.
Lorsqu'une personne entre pendant que vous déjeunez ou que vous dînez,
le savoir-vivre veut qu'on lui offre quelque chose: un fruit, un
biscuit, un petit gâteau, un verre de vin ou de liqueur, une tasse de
café, de thé.
Une maîtresse de maison ne doit jamais regarder la pendule.
Il serait inconvenant de parler une langue étrangère.
Un mot sur les grandes réceptions.
J'appelle ainsi le jour de la préfète, de la générale, enfin de toute
dame qui a toujours beaucoup de monde par le fait de la situation de
son mari, et qui voit fréquemment dans son salon cinquante à soixante
personnes.
La maîtresse de maison, dans ce cas, est toujours gantée.
Pour ces réceptions, les hommes ont la redingote, les gants clairs;
les femmes, la grande toilette de ville.
L'on ne reste guère qu'un quart d'heure.
Aux réceptions du soir, les hommes endossent l'habit, la plaque et la
brochette; toujours des gants clairs.
Les femmes en toilette de ville très élégante, mais sans chapeau;
elles mettent une mantille ou un capuchon qu'elles laissent dans
l'antichambre.
On peut faire un peu de musique aux réceptions du soir.
On ne passe pas de rafraîchissements; ce n'est pas une soirée, c'est
une visite nocturne.
Dans quelques maisons, on organise un petit buffet où le maître de
maison conduit les dames au moment du départ.
On peut rester jusqu'à une heure dans ces réceptions.
Les sièges rangés en demi-cercle sont espacés afin que la maîtresse
de maison puisse aller au-devant de la nouvelle visiteuse.
On devrait rétablir l'usage d'annoncer, car, dans ces vastes salons,
où toutes les portes sont ouvertes, où il y a d'épais tapis, les pas
s'étouffent et si la maîtresse de la maison n'a pas constamment l'œil
au guet, il peut en résulter un moment de gêne pour le visiteur qui se
trouve tout à coup près d'un cercle livré à une conversation animée;
il ne peut pourtant dire: «Me voilà».
On ne dit pas adieu, on s'incline et on s'en va dans une accalmie de
la conversation.
[Illustration]
_Le salut._
A existé de tous temps et chez tous les peuples, mais cette
manifestation du primordial savoir-vivre est différente selon les
latitudes et les pays.
Le salut a eu son apogée sous Louis XIV et sous Louis XV, alors que
les gentilshommes, l'échine courbée, balayaient le sol de
l'empanachement de leurs chapeaux et que les marquises poudrées
élargissaient d'un geste mignard, du bout de leurs doigts roses, les
tant jolis paniers qui leur faisaient taille fine et gorge divine, en
exécutant la grande révérence de cour à trois pliés.
Le salut océanien consiste en un frottement de nez entre les deux
parties; ce n'est pas à recommander.
Le salut chinois se fait avec une profonde inclinaison et les deux
index levés en l'air, faisant cornes au-dessus de la tête du
_Céleste_.
Le salut oriental, plein de poésie, consiste à porter la main droite à
son cœur, à ses lèvres et à sa bouche, ce qui signifie dans le
langage métaphorique du peuple qui envoie si volontiers les bouquets
emblématiques appelés «Sélam»: «Je suis avec vous de cœur, de bouche
et de pensée».
Le salut européen consiste, lui, en un mouvement sec et gênant pour
les hommes et pour les femmes.
Les hommes, les bras tombant à la hauteur des genoux, plient le corps
en deux: c'est le salut de grande cérémonie.
Pour le salut tout courant, ils enlèvent leurs chapeaux d'un coup de
main et inclinent un peu la tête d'un coup de cou. Les femmes font un
petit signe de tête et voilà.
Je sais fort bien que les mœurs, le costume moderne, ne permettent
plus le salut à grands falbalas, mais un peu de moelleux dans
l'attitude, de part et d'autre, ne nous irait pas mal.
Avec notre genre de salut, adieu l'ondulation charmante d'une taille
souple; le salut moderne est tout bonnement affreux. Je ne veux pas
reculer de plusieurs siècles en arrière, mais je voudrais voir les
femmes et les hommes _nuancer_ leurs saluts et ne pas avoir le même
geste pour un camarade ou pour un vieillard, pour un inconnu comme
pour un ami.
Les hommes devraient saluer les femmes en fléchissant légèrement la
tête et le buste.
De même les jeunes dames devraient mettre une nuance de déférence dans
les saluts adressés aux femmes âgées.
Le salut est dû par les hommes en entrant dans un restaurant, un café,
un omnibus, un wagon, enfin dans tous les lieux publics.
Un récent ouvrage de savoir-vivre voudrait qu'on répondît à ce salut;
je ne suis pas de cet avis et ne vois nullement une vingtaine de têtes
s'inclinant devant un seul homme.
Lorsqu'une femme est croisée dans l'escalier, et saluée, elle doit
répondre par une légère inclinaison de tête.
De même, en quittant un wagon, on a droit au rendu de son salut.
La salutation de la main, familière et de mauvais ton, tend à
remplacer peu à peu chez nous le «bonjour, cher», qui est d'une
suprême impertinence.
Encore très mal vu le salut qui consiste à porter deux doigts à son
couvre-chef.
Une femme passant devant une autre dans un escalier, lui doit un salut
et un «pardon, madame»; surtout, ne disons pas «excusez». La dame
saluée ne doit rien répondre, elle se contente de refaire un salut.
_La femme de bon ton._
Grâce, aisance, telle devrait être la devise de la femme.
Possédant l'aisance, elle n'aura ni assurance déplacée, ni timidité
gênante.
Avec la grâce, elle aura une tenue irréprochable, des gestes
séduisants, qui la rendront sympathique à tous.
Elle doit éviter de parler haut, de rire bruyamment.
Si elle fait de la bicyclette, des armes, du cheval, si elle va à la
chasse, si elle conduit, elle ne doit ni en parler, ni s'en vanter.
En aucun cas la femme bien élevée ne doit fumer.
La femme bien élevée, riche, est dispensée chez elle de certains
travaux manuels, mais elle doit s'occuper de tout, avoir l'œil à
tout.
Les bas clairs ou blancs avec des souliers découverts sont un peu
démodés.
Lorsqu'une femme va seule dans le monde, elle doit éviter d'être
reconduite, même par le maître de la maison; qu'elle se fasse chercher
par un domestique ou qu'elle se retire à l'anglaise et prenne une
voiture.
Pour aller à un enterrement, il faut être, sinon tout en noir, du
moins habillée de couleurs très sombres.
La femme bien élevée ne sortira jamais de chez elle nu-tête; même
pour faire une visite dans sa maison, elle mettra un chapeau.
Bien tenir son ménage, ses enfants, donner au mari tout le confortable
possible, être soi-même élégante et parée, doit être la règle de
conduite de toute femme vraiment digne de ce nom.
Je dirai même plus, on doit veiller aux infiniment petits du ménage,
mettre la main à la pâte.
Une femme qui réserve ses belles toilettes pour les sorties et qui ne
se présente aux yeux de son seigneur et maître qu'avec de vieilles
toilettes gâche peut-être son bonheur, pour ménager ses robes.
On doit éviter, sitôt le mari arrivé, de le mettre au courant des
menues tracasseries qu'on a pu avoir dans son ménage; il a souvent de
graves soucis et lui parler d'une assiette cassée, d'une serviette
égarée, d'un plat manqué, c'est le contrarier presque toujours.
[Illustration]
_L'homme bien élevé._
L'homme peut se montrer bien élevé, correct, sans grands efforts.
Mais, malheureusement, dès que nos fils endossent l'uniforme de
collégiens, ils jugent bon d'adopter un langage trivial et les allures
sans façons qu'ils gardent en entrant dans le monde. Ils traînent les
pieds en marchant, balancent les bras, se vautrent dans les fauteuils
et, s'ils cessent de parler d'eux, ils n'ont dans la bouche que des
récits de chasses, de jeux, de sports, etc.
C'est une erreur de ranger dans la catégorie des petits-maîtres,
l'homme élégant et soigné de sa personne; un brin de coquetterie ne
lui messied pas et on est mieux accueilli partout, quand on flatte
l'amour-propre des gens.
L'homme bien élevé peut avoir les ongles abîmés par certains travaux,
mais il les a toujours propres; il ne doit pas abuser de bijoux;
rarement des épingles de cravate ornées de brillants. Sous prétexte de
sans-façon, certains hommes sortent dans des négligés peu convenables.
Ils ont bien tort quoique nous ne préférions pas à ces personnages le
petit-maître musqué qui fait tous les jours des pauses d'une heure
chez le coiffeur et qui mire sa frimousse dans toutes les glaces des
devantures.
Il est de mauvais ton de se rendre à son travail habillé comme un
notaire qui va faire signer un contrat ou d'aller à la campagne en
costume noir de cérémonie.
Si, dans la rue, l'homme bien élevé rencontre une femme qu'il connaît
et que ses relations avec elle soient assez intimes pour qu'il se
croie autorisé à lui parler, il doit tenir le chapeau à la main
jusqu'au moment où la dame lui dit «couvrez-vous donc», ce qu'elle ne
manque jamais de faire à l'instant.
L'homme offre le bras gauche à une femme; le militaire, le bras droit,
à cause de l'épée.
La mode de se donner le bras est pour ainsi dire tombée en désuétude,
on se contente presque toujours de marcher l'un à côté de l'autre.
En cas de pluie, le monsieur qui est avec une dame doit l'abriter avec
précaution sous son parapluie, quitte à mouiller son couvre-chef.
Il est des hommes qui, sans scrupule et sans distinction du sexe,
bousculent les passants, même si ces passants ont, selon l'usage qu'on
devrait observer rigoureusement, pris «leur droite». Ces hommes sont
des maladroits et je range dans la même catégorie celui qui lance une
bouffée de fumée au nez d'une femme, au lieu de retirer cigare et
cigarette en passant près d'elle. Je ne parle pas bien entendu de la
pipe, dont l'usage est exclusivement réservé à l'intérieur en petit
comité.
Puisque nous voilà sur le chapitre _fumer_, il ne faut pas oublier que
même un mendiant en haillons demandant du feu dans la rue au plus
correct gentleman, doit être accueilli avec la politesse d'usage qui
consiste à enlever de ses lèvres le cigare ou la cigarette après en
avoir préalablement secoué la cendre, et à lui présenter ledit cigare
ou ladite cigarette; un soulèvement de chapeau est le remerciement.
Ne vous avisez pas, messieurs, de donner du feu bouche à bouche, c'est
une posture peu gracieuse.
Lorsqu'une femme laisse tomber un objet, soit dans un salon, soit dans
la rue, le devoir de tout homme bien élevé est de lui ramasser; de
même le devoir de la femme bien élevée est de ne pas se baisser, de
laisser ramasser l'objet et de ne pas se confondre en remerciements
pour une action si simple.
Lorsqu'un homme et une femme vont en visite ensemble, père et fille,
mari et femme, fils et mère, ami et amie, qu'importe le lieu, l'homme
doit monter devant la femme et descendre derrière.
Lorsqu'un fumeur va dîner en ville ou en visite, il devrait toujours
avoir sur lui des pastilles de cachou qui enlèvent toute trace de
tabac.
[Illustration]
_Le jeune homme._
A notre époque, malheureusement, les jeunes gens ne sont plus jeunes
ou ne veulent plus l'être.
Ils affectent un dédain profond pour la danse, les amusements
discrets, les salons et se tiennent comme des misanthropes, dans les
coins.
Il faut que ce soient les patriarches qui fassent sauter la jeunesse,
et les jeunes gens (qui, entre nous, s'amuseraient fort bien s'ils
dansaient et quelquefois même en grillent d'envie) regardent avec un
sourire, qu'ils veulent rendre amer et qui n'est que ridicule, les
gracieux enchevêtrements d'un quadrille ou la charmante valse; ayant
l'air de dire: Dieu! comme nous sommes supérieurs à tout ce monde!
Le jeune homme de nos jours est pris entièrement par les sports de
tous genres; c'est malheureux, car s'il détient le record de la
bicyclette, s'il nage comme un poisson et monte à cheval comme un
centaure, il ne sait plus baiser la main d'une dame, rendre sa
conversation agréable, se mettre à la portée des enfants et des
vieillards.
Je ne veux certes pas que le jeune homme soit mignard, mièvre, mais il
doit être «le jeune homme» avec la fougue, les illusions de ses vingt
ans, une pointe de gaieté; cette qualité toute française ne lui
messied pas et il est vraiment fâcheux de voir nos fils se montrer
«des petits vieux».
Le respect de la femme est trop souvent lettre close pour eux; ils
apportent au salon des conversations d'écurie, et les termes sportifs,
incompréhensibles pour beaucoup, émaillent leur conversation; heureux
encore s'ils ne commettent pas de calembours et ne répètent pas, se
croyant infiniment spirituels, les bons mots des échotiers.
Le jeune homme doit respecter non seulement sa mère, sa sœur, mais
encore _la femme_ dans la grande et noble acception du mot.
[Illustration]
_La jeune fille._
Elle doit, sans jouer un rôle effacé, se tenir dans une certaine
réserve.
Il lui faut éviter les airs cavaliers, aussi bien que les airs
timides.
Une jeune fille n'adresse jamais la première la parole à un homme.
Si, étant sortie, accompagnée d'une femme de chambre, elle rencontre
un homme de sa connaissance, elle ne doit pas s'arrêter à lui parler
dans la rue, à moins qu'il ne soit très âgé.
La jeune fille doit être déférente pour les dames âgées et s'abstenir
de ces causeries à voix basse, dans les petits coins, de ces rires
étouffés qu'ont trop souvent les jeunes filles entre elles et qui ne
manquent pas d'étonner les autres personnes.
Une jeune fille dirigeant la maison de son père veuf commettrait un
manque de savoir-vivre en disant «monsieur» parlant de son père aux
domestiques; elle doit dire «mon père».
Les domestiques ne doivent pas dire «votre père», mais bien
«monsieur».