Un homme fait bien de déposer sa carte, lui-même, à domicile,

lorsqu'il veut qu'elle arrive sûrement, car avec l'encombrement postal

des premiers jours de l'année, il y a souvent des retards et même des

pertes.

Dans les grandes maisons, les domestiques vont porter les cartes dans

le quartier.

Un homme peut très bien déposer lui-même des jouets et des bonbons

avec sa carte et revenir faire sa visite plus tard.

Les femmes ne font pas de visites le jour de l'an, excepté aux amies

intimes.

_Le jour de réception._

Il est d'usage maintenant qu'on ait un jour de réception par semaine;

cette coutume est des plus pratiques, elle permet d'arranger ses

affaires pour être toute à ses amis et, aussi, d'avoir l'appartement

et soi-même en tenue convenable, au lieu d'être surprise dans les

occupations ménagères utiles, mais peu poétiques, et de recevoir en

négligé, comme il arrivait lorsqu'on n'avait pas de jour. On a de la

sorte la liberté des autres jours de la semaine et les visiteurs sont

certains de trouver leurs hôtes.

Certaines personnes ayant des visites à rendre tous les jours de la

semaine choisissent le jour le moins chargé et ne prennent que les

1er, 2e et 3e vendredis du mois, par exemple, se réservant le dernier

pour les personnes ayant le même jour qu'elle; ou encore 1er et 3e

samedis, se gardant ainsi deux jours de libres.

Quelques dames reçoivent tous les jours de 5 à 7 ou deux fois par

semaine; d'autres reçoivent de trois à six et même après 9 heures le

même jour.

Toutes ces heures doivent être indiquées sur la carte, écrites à la

main ou imprimées.

Le jour des Morts, le Jeudi et le Vendredi Saints, le Mercredi des

Cendres, les jours de grandes fêtes religieuses, on ne reçoit pas.

On prend rarement le Dimanche pour jour de réception.

On ne se présente jamais avant trois heures; maintenant que le bon ton

est de dîner très tard, on peut encore arriver en visite à six heures

et demie; en tous cas, sept heures un quart est l'heure extrême

jusqu'à laquelle on peut rester.

Il serait regrettable d'arriver à deux heures; la maîtresse de maison

pourrait fort bien faire répondre qu'elle n'est pas encore visible ou

laisser attendre le visiteur jusqu'à l'heure officielle.

Le matin on garnit ses vases de fleurs; à ce propos, pas de fleurs

dont le parfum trop fort pourrait «entêter» nos visiteurs: les lampes

préparées, les bougies éméchées, les coussins de pied en rang, les

fauteuils et les chaises un peu tourmentés, afin que notre salon ait

l'air «vivant»: les meubles symétriquement alignés contre le mur ont

un aspect un peu glacial.

Pour deux heures, la maîtresse de maison doit être parée; la fantaisie

est parfois admise dans ces toilettes d'intérieur et une pointe

d'excentricité ne messied pas toujours.

Une des robes les plus en vogue est la robe brochée de teintes claires

et douces; robe vieux rose avec bouquets de marguerites; robe citron,

avec jonchée de violettes de Parme, la forme Watteau, les manches

courtes falbalatées de dentelles. Dans les grandes maisons, le

domestique, en livrée ou en habit noir et cravate blanche, se tient

dans l'antichambre.

Il serait bon de convenir d'un système de sonnerie pour les ordres à

donner; par exemple, un coup pour arranger le feu, deux pour apporter

la lumière, trois pour ouvrir au visiteur qui s'en va, quatre pour

recevoir un ordre quelconque, etc.

Dans les simples maisons, c'est la bonne en bonnet et en tablier blanc

qui ouvre la porte.

Il est commode pour le jour de réception de louer un concierge du

voisinage, qui a un habit et qui n'est pas fâché de gagner facilement

quelque chose; cela permet à l'unique domestique de s'occuper du

dîner et de ne pas être dérangée à chaque instant.

On peut encore avoir ce jour-là une raccommodeuse, qui ouvre la porte

et a des allures de femme de chambre.

Il est des maisons où il n'y a pas de bonne; la maîtresse de la maison

va ouvrir tout simplement elle-même, sans s'excuser et sans témoigner

d'embarras; elle n'a pas de bonne, soit; en vaut-elle moins pour cela?

De même, lorsque la domestique est sortie, madame doit aller ouvrir

elle-même, n'a pas d'explications à donner au visiteur et celui-ci pas

d'étonnement à témoigner.

La maîtresse de maison occupe le fauteuil placé près de la cheminée, à

contre-jour.

La maîtresse de maison n'est pas forcée d'attendre au salon l'arrivée

de ses visiteurs, mais si un cas de force majeure la retenait quelques

instants, elle devrait faire dire par la domestique qu'elle vient de

suite, ou si elle a un membre de sa famille chez elle, fût-ce un

enfant, l'envoyer tenir sa place.

S'il n'y a que deux fauteuils, la maîtresse de maison doit céder le

sien à la seconde visiteuse, et ce sans affectation.

Du reste, les places marquées hiérarchiquement ne sont plus de mode,

sauf dans les grandes réceptions; lorsqu'il y a plusieurs visiteuses,

la femme qui a du tact sait discrètement changer de place.

Une personne âgée sera toujours placée près du feu et dans un

fauteuil.

A un vieillard ou à un prêtre, on offre son fauteuil.

A l'entrée d'une dame dans son salon, la maîtresse de maison se lève

et va au-devant de la visiteuse, la nomme aux personnes inconnues et

les lui nomme.

Une dame reconduit une autre dame jusqu'à la porte donnant sur le

palier si elle habite un appartement, ou jusqu'à la porte de sortie,

si elle habite une maison. A la campagne, on fait quelques pas de

conduite. Les hommes se lèvent simplement.

Ayons soin d'avoir pour tous accueil égal et de ne pas faire à

certains de trop vives démonstrations.

Excepté dans les grandes réceptions, la maîtresse de maison n'est pas

gantée.

Quand on possède une nombreuse famille, on ne fait pas une visite «en

masse». La mère de quatre filles doit n'emmener avec elle que l'aînée

ou les deux aînées à la rigueur.

Les enfants ne devraient _jamais_ être emmenés en visite, si ce n'est

dans les maisons où il y a d'autres enfants qu'ils peuvent rejoindre

au dehors, pour jouer.

Lorsqu'il y a des invités au salon, l'enfant rentrant de la pension

vient dire bonjour à sa mère, salue les visiteurs et se retire

immédiatement.

Lors même qu'un très jeune homme ou qu'une très jeune fille ne prend

pas part à la conversation, comme c'est son devoir, il ou elle ne doit

pas lire ou s'occuper d'un travail quelconque.

C'est la maîtresse de maison qui place les coussins sous les pieds des

visiteuses et qui leur offre les écrans.

Si elle a sœur, mère ou fille pour lui aider à faire les honneurs de

son «home», c'est l'adjointe qui se charge de ces petits soins.

En visite, les _a parte_ sont prohibés.

Lorsqu'on arrive dans un salon, on fait un salut circulaire, avant de

serrer la main de la maîtresse de maison.

Si l'on ne reçoit que jusqu'à une certaine époque de l'année, on doit

prévenir ses amis.

Lorsqu'on est malade le jour de la réception, on défend sa porte et

même les plus intimes amis ne pénètrent pas dans votre chambre. Ceux

qui vous aiment en sont quittes pour revenir le soir ou le lendemain.

Dans les réceptions ordinaires, on se place un peu comme on veut; le

demi-cercle devant le feu n'est obligatoire que dans les grandes

réceptions.

Un homme ne se place pas sur un canapé auprès d'une jeune fille.

Lorsque la maîtresse de maison est seule et qu'un homme arrive, elle

peut, sans manquer au savoir-vivre, l'engager à se mettre près d'elle;

jamais le visiteur n'y prendra place de son propre chef.

En principe, les visites devraient être rendues dans la quinzaine au

plus tard, mais avec les jours de réception il y a une certaine

latitude et six semaines ne sont pas un délai excessif.

S'il arrive une lettre pendant que l'on reçoit des visites, le

domestique vous l'apporte sur le petit plateau d'argent affecté à cet

usage dans les grandes maisons, à la main, tout bonnement, dans les

maisons modestes; on demande la permission de l'ouvrir.

Parcourons-la rapidement, sans nous mettre à l'écart, et faisons part

en quelques mots de son contenu.

A propos de visites, lorsque, entre temps, il en vient une, ayons soin

d'indiquer au préalable à notre domestique les noms des personnes

qu'on reçoit en tout temps et celles pour lesquelles «madame est

visible le mardi», afin que ladite domestique, ne sachant si elle doit

dire oui ou non, n'ait pas un air effaré.

Ajoutons que les ordres doivent être précis, la réponse faite sans

hésitation et que la phrase: «Je vais voir si madame est là», ne

trompe personne, car on sait fort bien si vous êtes présente ou non.

Il serait vraiment incivil de faire attendre une personne pour lui

faire dire, au bout d'un quart d'heure, que l'on n'est pas là.

Incivil aussi serait le visiteur qui, en ce cas, remettrait en

descendant sa carte au concierge en le chargeant de faire tous ses

compliments.

Une visite ne doit guère dépasser trois quarts d'heure; on profite de

l'arrivée d'une nouvelle personne pour s'en aller; on n'est pas forcé

de se retirer avant que les nouveaux venus prennent congé.

Dans les réceptions ordinaires, on ne cède pas sa place près de la

maîtresse de la maison à un nouvel arrivant; cependant une jeune femme

peut faire cette politesse à une dame âgée.

En se retirant, on serre la main de la maîtresse de maison et celle

des personnes connues, puis on fait un salut circulaire; on ne se lève

pas pour vous répondre. Vous ne vous retirez à l'anglaise que dans les

grandes réceptions.

Une maîtresse de maison qui recevrait froidement une personne pour

plaire à une autre agirait mal.

Lorsque nous nous rencontrons en visite avec une personne que nous

n'aimons pas, ne faisons mine de rien; les rapports que vous avez avec

elle doivent être ceux que vous avez avec un inconnu.

La personne arrivée la première doit se lever quelques minutes après

et prendre congé, sans précipitation toutefois, pour ne pas avoir

l'air de fuir devant l'ennemi.

Celle qui reste manquerait de savoir-vivre, si elle raillait la

personne aussitôt après son départ.

Lorsqu'il n'y a plus qu'un visiteur, le mari et la femme, ou la mère

ou la fille l'accompagnent ensemble jusqu'à la porte d'entrée.

Si l'on n'a point de salon, on reçoit dans la pièce où on se tient

habituellement: chambre à coucher, salle à manger, bureau.

Lorsque nous apportons un présent à une maîtresse de maison,

remettons-le à une domestique et n'entrons pas au salon, notre petit

paquet à la main; exception faite pour les friandises, les bonbons.

A moins de se sentir gravement indisposé, ne demandons jamais rien,

fût-ce un verre d'eau: mieux vaut s'éclipser discrètement.

On doit toujours recevoir au salon, lorsqu'on en a un. Les artistes

peintres et sculpteurs reçoivent dans leur atelier; mais cet atelier

est généralement garni de meubles rares, de curiosités et c'est une

sorte de salon.

Les médecins, les magistrats, les avocats, ne reçoivent dans leur

cabinet que des visites d'affaires.

Les intimes sont reçus à n'importe quelle heure; ils doivent cependant

éviter celle des repas.

Lorsqu'une personne entre pendant que vous déjeunez ou que vous dînez,

le savoir-vivre veut qu'on lui offre quelque chose: un fruit, un

biscuit, un petit gâteau, un verre de vin ou de liqueur, une tasse de

café, de thé.

Une maîtresse de maison ne doit jamais regarder la pendule.

Il serait inconvenant de parler une langue étrangère.

Un mot sur les grandes réceptions.

J'appelle ainsi le jour de la préfète, de la générale, enfin de toute

dame qui a toujours beaucoup de monde par le fait de la situation de

son mari, et qui voit fréquemment dans son salon cinquante à soixante

personnes.

La maîtresse de maison, dans ce cas, est toujours gantée.

Pour ces réceptions, les hommes ont la redingote, les gants clairs;

les femmes, la grande toilette de ville.

L'on ne reste guère qu'un quart d'heure.

Aux réceptions du soir, les hommes endossent l'habit, la plaque et la

brochette; toujours des gants clairs.

Les femmes en toilette de ville très élégante, mais sans chapeau;

elles mettent une mantille ou un capuchon qu'elles laissent dans

l'antichambre.

On peut faire un peu de musique aux réceptions du soir.

On ne passe pas de rafraîchissements; ce n'est pas une soirée, c'est

une visite nocturne.

Dans quelques maisons, on organise un petit buffet où le maître de

maison conduit les dames au moment du départ.

On peut rester jusqu'à une heure dans ces réceptions.

Les sièges rangés en demi-cercle sont espacés afin que la maîtresse

de maison puisse aller au-devant de la nouvelle visiteuse.

On devrait rétablir l'usage d'annoncer, car, dans ces vastes salons,

où toutes les portes sont ouvertes, où il y a d'épais tapis, les pas

s'étouffent et si la maîtresse de la maison n'a pas constamment l'œil

au guet, il peut en résulter un moment de gêne pour le visiteur qui se

trouve tout à coup près d'un cercle livré à une conversation animée;

il ne peut pourtant dire: «Me voilà».

On ne dit pas adieu, on s'incline et on s'en va dans une accalmie de

la conversation.

[Illustration]

_Le salut._

A existé de tous temps et chez tous les peuples, mais cette

manifestation du primordial savoir-vivre est différente selon les

latitudes et les pays.

Le salut a eu son apogée sous Louis XIV et sous Louis XV, alors que

les gentilshommes, l'échine courbée, balayaient le sol de

l'empanachement de leurs chapeaux et que les marquises poudrées

élargissaient d'un geste mignard, du bout de leurs doigts roses, les

tant jolis paniers qui leur faisaient taille fine et gorge divine, en

exécutant la grande révérence de cour à trois pliés.

Le salut océanien consiste en un frottement de nez entre les deux

parties; ce n'est pas à recommander.

Le salut chinois se fait avec une profonde inclinaison et les deux

index levés en l'air, faisant cornes au-dessus de la tête du

_Céleste_.

Le salut oriental, plein de poésie, consiste à porter la main droite à

son cœur, à ses lèvres et à sa bouche, ce qui signifie dans le

langage métaphorique du peuple qui envoie si volontiers les bouquets

emblématiques appelés «Sélam»: «Je suis avec vous de cœur, de bouche

et de pensée».

Le salut européen consiste, lui, en un mouvement sec et gênant pour

les hommes et pour les femmes.

Les hommes, les bras tombant à la hauteur des genoux, plient le corps

en deux: c'est le salut de grande cérémonie.

Pour le salut tout courant, ils enlèvent leurs chapeaux d'un coup de

main et inclinent un peu la tête d'un coup de cou. Les femmes font un

petit signe de tête et voilà.

Je sais fort bien que les mœurs, le costume moderne, ne permettent

plus le salut à grands falbalas, mais un peu de moelleux dans

l'attitude, de part et d'autre, ne nous irait pas mal.

Avec notre genre de salut, adieu l'ondulation charmante d'une taille

souple; le salut moderne est tout bonnement affreux. Je ne veux pas

reculer de plusieurs siècles en arrière, mais je voudrais voir les

femmes et les hommes _nuancer_ leurs saluts et ne pas avoir le même

geste pour un camarade ou pour un vieillard, pour un inconnu comme

pour un ami.

Les hommes devraient saluer les femmes en fléchissant légèrement la

tête et le buste.

De même les jeunes dames devraient mettre une nuance de déférence dans

les saluts adressés aux femmes âgées.

Le salut est dû par les hommes en entrant dans un restaurant, un café,

un omnibus, un wagon, enfin dans tous les lieux publics.

Un récent ouvrage de savoir-vivre voudrait qu'on répondît à ce salut;

je ne suis pas de cet avis et ne vois nullement une vingtaine de têtes

s'inclinant devant un seul homme.

Lorsqu'une femme est croisée dans l'escalier, et saluée, elle doit

répondre par une légère inclinaison de tête.

De même, en quittant un wagon, on a droit au rendu de son salut.

La salutation de la main, familière et de mauvais ton, tend à

remplacer peu à peu chez nous le «bonjour, cher», qui est d'une

suprême impertinence.

Encore très mal vu le salut qui consiste à porter deux doigts à son

couvre-chef.

Une femme passant devant une autre dans un escalier, lui doit un salut

et un «pardon, madame»; surtout, ne disons pas «excusez». La dame

saluée ne doit rien répondre, elle se contente de refaire un salut.

_La femme de bon ton._

Grâce, aisance, telle devrait être la devise de la femme.

Possédant l'aisance, elle n'aura ni assurance déplacée, ni timidité

gênante.

Avec la grâce, elle aura une tenue irréprochable, des gestes

séduisants, qui la rendront sympathique à tous.

Elle doit éviter de parler haut, de rire bruyamment.

Si elle fait de la bicyclette, des armes, du cheval, si elle va à la

chasse, si elle conduit, elle ne doit ni en parler, ni s'en vanter.

En aucun cas la femme bien élevée ne doit fumer.

La femme bien élevée, riche, est dispensée chez elle de certains

travaux manuels, mais elle doit s'occuper de tout, avoir l'œil à

tout.

Les bas clairs ou blancs avec des souliers découverts sont un peu

démodés.

Lorsqu'une femme va seule dans le monde, elle doit éviter d'être

reconduite, même par le maître de la maison; qu'elle se fasse chercher

par un domestique ou qu'elle se retire à l'anglaise et prenne une

voiture.

Pour aller à un enterrement, il faut être, sinon tout en noir, du

moins habillée de couleurs très sombres.

La femme bien élevée ne sortira jamais de chez elle nu-tête; même

pour faire une visite dans sa maison, elle mettra un chapeau.

Bien tenir son ménage, ses enfants, donner au mari tout le confortable

possible, être soi-même élégante et parée, doit être la règle de

conduite de toute femme vraiment digne de ce nom.

Je dirai même plus, on doit veiller aux infiniment petits du ménage,

mettre la main à la pâte.

Une femme qui réserve ses belles toilettes pour les sorties et qui ne

se présente aux yeux de son seigneur et maître qu'avec de vieilles

toilettes gâche peut-être son bonheur, pour ménager ses robes.

On doit éviter, sitôt le mari arrivé, de le mettre au courant des

menues tracasseries qu'on a pu avoir dans son ménage; il a souvent de

graves soucis et lui parler d'une assiette cassée, d'une serviette

égarée, d'un plat manqué, c'est le contrarier presque toujours.

[Illustration]

_L'homme bien élevé._

L'homme peut se montrer bien élevé, correct, sans grands efforts.

Mais, malheureusement, dès que nos fils endossent l'uniforme de

collégiens, ils jugent bon d'adopter un langage trivial et les allures

sans façons qu'ils gardent en entrant dans le monde. Ils traînent les

pieds en marchant, balancent les bras, se vautrent dans les fauteuils

et, s'ils cessent de parler d'eux, ils n'ont dans la bouche que des

récits de chasses, de jeux, de sports, etc.

C'est une erreur de ranger dans la catégorie des petits-maîtres,

l'homme élégant et soigné de sa personne; un brin de coquetterie ne

lui messied pas et on est mieux accueilli partout, quand on flatte

l'amour-propre des gens.

L'homme bien élevé peut avoir les ongles abîmés par certains travaux,

mais il les a toujours propres; il ne doit pas abuser de bijoux;

rarement des épingles de cravate ornées de brillants. Sous prétexte de

sans-façon, certains hommes sortent dans des négligés peu convenables.

Ils ont bien tort quoique nous ne préférions pas à ces personnages le

petit-maître musqué qui fait tous les jours des pauses d'une heure

chez le coiffeur et qui mire sa frimousse dans toutes les glaces des

devantures.

Il est de mauvais ton de se rendre à son travail habillé comme un

notaire qui va faire signer un contrat ou d'aller à la campagne en

costume noir de cérémonie.

Si, dans la rue, l'homme bien élevé rencontre une femme qu'il connaît

et que ses relations avec elle soient assez intimes pour qu'il se

croie autorisé à lui parler, il doit tenir le chapeau à la main

jusqu'au moment où la dame lui dit «couvrez-vous donc», ce qu'elle ne

manque jamais de faire à l'instant.

L'homme offre le bras gauche à une femme; le militaire, le bras droit,

à cause de l'épée.

La mode de se donner le bras est pour ainsi dire tombée en désuétude,

on se contente presque toujours de marcher l'un à côté de l'autre.

En cas de pluie, le monsieur qui est avec une dame doit l'abriter avec

précaution sous son parapluie, quitte à mouiller son couvre-chef.

Il est des hommes qui, sans scrupule et sans distinction du sexe,

bousculent les passants, même si ces passants ont, selon l'usage qu'on

devrait observer rigoureusement, pris «leur droite». Ces hommes sont

des maladroits et je range dans la même catégorie celui qui lance une

bouffée de fumée au nez d'une femme, au lieu de retirer cigare et

cigarette en passant près d'elle. Je ne parle pas bien entendu de la

pipe, dont l'usage est exclusivement réservé à l'intérieur en petit

comité.

Puisque nous voilà sur le chapitre _fumer_, il ne faut pas oublier que

même un mendiant en haillons demandant du feu dans la rue au plus

correct gentleman, doit être accueilli avec la politesse d'usage qui

consiste à enlever de ses lèvres le cigare ou la cigarette après en

avoir préalablement secoué la cendre, et à lui présenter ledit cigare

ou ladite cigarette; un soulèvement de chapeau est le remerciement.

Ne vous avisez pas, messieurs, de donner du feu bouche à bouche, c'est

une posture peu gracieuse.

Lorsqu'une femme laisse tomber un objet, soit dans un salon, soit dans

la rue, le devoir de tout homme bien élevé est de lui ramasser; de

même le devoir de la femme bien élevée est de ne pas se baisser, de

laisser ramasser l'objet et de ne pas se confondre en remerciements

pour une action si simple.

Lorsqu'un homme et une femme vont en visite ensemble, père et fille,

mari et femme, fils et mère, ami et amie, qu'importe le lieu, l'homme

doit monter devant la femme et descendre derrière.

Lorsqu'un fumeur va dîner en ville ou en visite, il devrait toujours

avoir sur lui des pastilles de cachou qui enlèvent toute trace de

tabac.

[Illustration]

_Le jeune homme._

A notre époque, malheureusement, les jeunes gens ne sont plus jeunes

ou ne veulent plus l'être.

Ils affectent un dédain profond pour la danse, les amusements

discrets, les salons et se tiennent comme des misanthropes, dans les

coins.

Il faut que ce soient les patriarches qui fassent sauter la jeunesse,

et les jeunes gens (qui, entre nous, s'amuseraient fort bien s'ils

dansaient et quelquefois même en grillent d'envie) regardent avec un

sourire, qu'ils veulent rendre amer et qui n'est que ridicule, les

gracieux enchevêtrements d'un quadrille ou la charmante valse; ayant

l'air de dire: Dieu! comme nous sommes supérieurs à tout ce monde!

Le jeune homme de nos jours est pris entièrement par les sports de

tous genres; c'est malheureux, car s'il détient le record de la

bicyclette, s'il nage comme un poisson et monte à cheval comme un

centaure, il ne sait plus baiser la main d'une dame, rendre sa

conversation agréable, se mettre à la portée des enfants et des

vieillards.

Je ne veux certes pas que le jeune homme soit mignard, mièvre, mais il

doit être «le jeune homme» avec la fougue, les illusions de ses vingt

ans, une pointe de gaieté; cette qualité toute française ne lui

messied pas et il est vraiment fâcheux de voir nos fils se montrer

«des petits vieux».

Le respect de la femme est trop souvent lettre close pour eux; ils

apportent au salon des conversations d'écurie, et les termes sportifs,

incompréhensibles pour beaucoup, émaillent leur conversation; heureux

encore s'ils ne commettent pas de calembours et ne répètent pas, se

croyant infiniment spirituels, les bons mots des échotiers.

Le jeune homme doit respecter non seulement sa mère, sa sœur, mais

encore _la femme_ dans la grande et noble acception du mot.

[Illustration]

_La jeune fille._

Elle doit, sans jouer un rôle effacé, se tenir dans une certaine

réserve.

Il lui faut éviter les airs cavaliers, aussi bien que les airs

timides.

Une jeune fille n'adresse jamais la première la parole à un homme.

Si, étant sortie, accompagnée d'une femme de chambre, elle rencontre

un homme de sa connaissance, elle ne doit pas s'arrêter à lui parler

dans la rue, à moins qu'il ne soit très âgé.

La jeune fille doit être déférente pour les dames âgées et s'abstenir

de ces causeries à voix basse, dans les petits coins, de ces rires

étouffés qu'ont trop souvent les jeunes filles entre elles et qui ne

manquent pas d'étonner les autres personnes.

Une jeune fille dirigeant la maison de son père veuf commettrait un

manque de savoir-vivre en disant «monsieur» parlant de son père aux

domestiques; elle doit dire «mon père».

Les domestiques ne doivent pas dire «votre père», mais bien

«monsieur».

Les Usages du Siècle : lettres, conseils pratiques, le Savoir-vivre · 第 9 / 17 段