Versez-vous du vin et de l'eau si vous en prenez, mais jamais à plein

bord; si vous buvez seulement du vin, ne remplissez votre verre qu'à

demi.

L'homme bien élevé s'occupe de sa voisine; mais sans obséquiosité.

Comme, après le poisson, on change toujours la fourchette, il faut

laisser cet ustensile sur son assiette; cela évite au desserveur la

peine de la prendre sur la table; de même, si on change de couteau et

de fourchette après chaque plat.

En thèse générale, le chapitre indispositions doit être banni, et on

devrait imiter les anciens qui se couronnaient de roses et laissaient

les noirs soucis à la porte de la salle du festin.

Cela vaudrait mieux pour l'agrément et pour l'estomac.

Lorsqu'on vous passe un plat, n'opérez pas des fouilles avec la

cuiller pour extraire le morceau que vous convoitez. Il n'est pas non

plus correct de choisir le plus vilain morceau; c'est trop d'humilité,

servez-vous simplement de ce qui est à votre portée.

On ne doit jamais revenir plus de deux fois au même plat, si ce n'est

dans la grande intimité.

Les morceaux qu'on pique avec sa fourchette (éviter de la faire sonner

contre l'assiette) se trempent dans la sauce, mais jamais le pain;

celui qui sauce et qui nettoie son assiette est marqué d'une mauvaise

note.

Les asperges ne se mangent pas comme on suce un sucre d'orge; on

tranche les bouts et on les mange à la fourchette. Si on prend du

beurre, on ne l'étale pas en tartines, sauf pour le premier déjeuner,

mais on beurre l'extrémité de petits morceaux de pain au fur et à

mesure.

En dégustant du vin, ne pas faire claquer sa langue.

Il faut donc tâcher d'être aussi élégant que possible.

La poire ne se pèle pas en spirales, on la coupe en quatre et on

l'épluche longitudinalement; on coupe ensuite par quartiers qu'on

mange avec sa fourchette. S'il n'y avait pas de fourchette de dessert,

mangez les fruits avec les doigts et non à la pointe du couteau.

Mais là-dessus on disserte encore.

Vous ne devez pas offrir à une dame de partager un fruit avec elle;

pourtant, si les fruits sont rares, on peut faire abstraction à cette

règle et offrir le quartier auquel est attaché la queue.

Lorsque vous tendez votre verre, il faut le tenir non à pleine main,

mais avec le pouce et les deux premiers doigts, les deux autres

écartés, le petit doigt un peu en l'air.

Lorsque vous vous trouvez forcé de rejeter sur l'assiette une arête ou

un petit os, reprenez-les entre les lèvres, avec les doigts, aussi

délicatement que possible.

J'ai lu, de mes yeux lu, dans un vieux traité de civilité, qu'on ne

devait pas se moucher à table!

Pourtant, si on en a besoin!

Eh bien! il faut le faire furtivement, sans bruit, de manière à ne pas

éveiller chez autrui des idées peu poétiques.

J'ai lu également dans le même traité que, si on s'était mouché, il ne

fallait pas faire sécher son mouchoir sur le dos de sa chaise!

Puis, cette autre perle, que je transcris textuellement:

«S'il arrivait à un convive un de ces petits accidents inhérents à la

misère de la nature humaine, n'ayez pas l'air de vous en apercevoir,

et surtout ne vous avisez pas de demander une prise de tabac à votre

voisin.

«Autrefois, dans le bon vieux temps, nos pères avaient toujours un

chien sous la table, et lorsque pareille petite misère arrivait, on

avait soin de pourchasser le chien ou d'en faire le semblant. Mais, il

s'est trouvé tant de convives qui abusaient de cette prévoyance de

l'amphitryon, que la mode des chiens lévriers et des danois est tout à

fait tombée; c'est tout au plus si on admet à présent sous la table

des riches un bichon ou une petite levrette. C'est moins commode pour

certains tempéraments»!!!!

Est-ce assez joli? Et ce dernier paragraphe est-il assez délicat?

C'est le cas de dire que nos pères avaient la science des nuances!

nous n'en sommes plus là, Dieu merci!

La civilité dit à l'hôte de remplir le verre de son convive chaque

fois qu'il est vide, la civilité (je parle toujours de l'ancienne, la

nouvelle est plus dans «le train») voulait qu'il fût malséant de

laisser du liquide dans son verre. Alors... alors, à propos de verre

on disait:

Quand mon verre est vide, je le plains;

Quand mon verre est plein, je le vide.

On obvie à cet inconvénient en laissant une petite partie de liquide,

lorsqu'on ne veut plus boire; ce n'est qu'à la fin du repas, qu'on

doit vider entièrement son verre.

Lorsqu'une maîtresse de maison vous offre d'un plat, en disant que

c'est elle qui l'a confectionné de ses blanches mains, l'usage veut

qu'on s'extasie sur la bonté du mets.

Sans basse flagornerie, vous pouvez offrir un petit tribut d'éloge au

cordon bleu qui vous regarde généralement avec des yeux inquiets.

Si nous avons une voisine ou un voisin peu agréable, ne nous

renfermons pas pour cela dans un mutisme complet; prenons notre mal en

patience.

L'entrée en conversation étant assez épineuse, il faut se raccrocher à

la première branche venue en l'entamant: et pour l'homme et la femme

d'esprit tout est bon, depuis le beurre qu'on passe jusqu'au dernier

livre paru, depuis le poisson monstre jusqu'à la pièce en vogue (pièce

de théâtre s'entend et non montée).

Si vous êtes une personnalité artistique, littéraire, ne pontifiez

pas.

De même n'essayez pas d'étonner la multitude.

Ne soyez pas, vous artiste ou écrivain, de la nombreuse et assommante

cohorte des «Mastuvu» et des «Mastulu»; ne parlez pas de vous, si vous

voulez qu'on pense quelque bien de votre personne.

Si vous êtes femme de lettres (ce dont Dieu vous garde), ne faites pas

du _bas-bleuisme_.

Evitons les discussions politiques et religieuses; les sujets de

conversations sont assez variés pour qu'on puisse éloigner ces deux

brandons de discorde.

Lorsque la maîtresse de la maison voit le repas terminé, elle profite

d'un moment d'accalmie dans la conversation pour donner le signal du

départ, en posant sa serviette, _non repliée_, près de son assiette,

en repoussant légèrement sa chaise et en prenant le bras du cavalier

qui l'a menée à table, ou, si elle veut égaliser les honneurs, le bras

de son voisin de gauche, mais généralement c'est la même personne qui

la reconduit au salon.

Le maître de la maison l'imite ainsi que tous les convives.

Les serviettes ne se laissent pas en bouchons, ni sur les chaises, ni

déployées; on leur fait tenir le plus petit espace possible, sur la

table.

Les nappes trop longues ne doivent pas être raccourcies en faisant des

nœuds, mais bien repliées avec des épingles; les nappes trop courtes

laissant voir les pieds de la table ne doivent jamais se mettre.

Les gants sont repris par les dames aussitôt après le dîner ou après

le café; les hommes ne les remettent qu'en revenant du fumoir.

Dans les dîners sans cérémonie, on ne les remet pas du tout, et moi je

dis «hosannah» pour cette licence.

_Celui qui découpe et qui sert._

A bien du mérite, car c'est fort ennuyeux, mais pas à la portée de

tout le monde.

Enfin, puisqu'il a accepté la mission, il doit s'en acquitter le plus

galamment possible.

Il serait alors, sans cela, assommant et de vous regarder et de vous

ouïr, si vous vous plaigniez.

Le poisson se découpe à l'aide de la truelle; ne jamais y toucher avec

le couteau, pas plus en le servant qu'en le mangeant; on pose les

morceaux sur une assiette et on la passe à la dame placée à sa droite,

qui la fait circuler; on lui passe ensuite la saucière, qui fait le

même trajet.

J'engage vivement, pour les dîners intimes, à se servir tout

simplement à la ronde.

On m'objectera que la dame placée à gauche est ainsi servie la

dernière et que, au contraire, la maîtresse de la maison, placée au

milieu de la table, est servie longtemps avant son invitée, ce qui est

contraire aux règles du savoir-vivre.

Possible; mais, quand on en use avec cette liberté grande envers ses

convives, c'est qu'on n'est pas plus de six à table, auquel cas,

l'attente n'est pas longue, et puis il y a une façon bien simple

d'obvier à cet inconvénient, c'est de continuer à découper pendant que

l'assiette circule et de faire passer une deuxième assiette, en

commençant par la gauche.

Les grands poissons se servent sur une planche habillée de linge et

recouverte d'une serviette garnie de dentelle; tout autour du persil

frisé en grande quantité. Une jolie mode est de piquer des fleurs sous

cette verdure; roses, dahlias, camelias, chrysanthèmes, roses de Noël,

bouquets de violettes, selon les saisons.

Pour découper le poisson, on tire d'abord une ligne qui va de la tête

à la queue.

Le saumon se coupe en tranches, le long de l'épine dorsale.

Les gros poissons plats se découpent ainsi:

Une ligne de la tête à la queue, une seconde si le poisson est très

gros, et on divise par d'autres lignes transversales qui vont

jusqu'aux bords, puis on lève les morceaux avec la truelle; on sert

d'abord le ventre qui est plus délicat; puis on lève l'arête et l'on

sert le dos, de la même manière.

Les poissons ronds se servent également par le ventre; on procède de

même pour le découpage. Une remarque à faire est que chaque morceau de

brochet doit avoir du ventre et du dos; on doit d'abord retirer

l'épine.

Pour les poulets, faisans, perdreaux, oies, dindes, on les découpe en

commençant par l'aile la plus près de soi; on la saisit de la main

gauche avec une fourchette, et, avec la main droite, on coupe la

jointure de l'aile; on tire alors à soi, de la main gauche, l'aile qui

vient très facilement, en tenant ferme. On lève ensuite la cuisse du

même côté en donnant un coup dans les nerfs de la jointure et en

tirant à soi, ainsi qu'on l'a fait à l'aile; on opère de la même façon

pour l'autre côté, en retournant la volaille vers soi; l'estomac, la

carcasse se découpent un peu comme on veut.

L'aile et le blanc sont les morceaux les plus délicats, ceux qu'on

offre aux dames, sauf pour les perdreaux; on sépare la cuisse de

l'avant-cuisse et, dans les grosses pièces, on enlève toujours un

morceau de chair de la cuisse et de l'avant-cuisse; lorsqu'il n'y a

pas assez de blanc pour toutes les dames, on fait les parts plus

petites et on y adjoint un morceau de carcasse.

Le pigeon se sert comme le poulet: s'il est gros ou moyen, on le coupe

en quatre; petit, en deux.

Le canard, les oiseaux de rivière, la grouse, se coupent en

aiguillettes aussi minces que possible.

Je n'engage pourtant pas à faire des fioritures en servant; on aurait

un peu l'air d'un major de table d'hôte.

Le bonnet d'évêque ne se fait plus que dans l'intimité.

Le bout des pattes des volailles doit avoir de petites manchettes en

papier soit blanc, soit de couleur, finement découpées, frisées; c'est

joli.

On n'offre jamais ni le foie, ni le gésier, ni le cou; ils restent sur

le plat.

Dans les lapins et dans les lièvres, le râble est le morceau de choix.

On fend ce râble en filets en commençant par le cou, le long du dos;

après l'avoir levé, on le coupe en tranches; le restant se dissèque

comme on l'entend.

La sauce se sert à côté ou sur les morceaux; je préfère à côté.

Le filet de bœuf se découpe comme le râble de lièvre.

L'aloyau se découpe en enlevant d'abord le filet, qu'on coupe par

tranches un peu obliques et transversales.

La longe de veau se coupe de même.

Le gigot se découpe à l'anglaise ou à la française.

A l'anglaise, les tranches se font dans l'épaisseur, verticalement; à

la française, les tranches horizontalement et parallèlement à l'os; il

y a ainsi des tranches cuites et des tranches saignantes.

Le gigot, qu'il soit de chevreuil, de mouton, d'agneau, doit être

servi de manière à ce que le manche soit à gauche du découpeur.

Le jambon se coupe très mince; de même la galantine, la hure.

La terrine de foie gras se sert à la _cuiller_.

En servant, mieux vaut donner deux petites cuillerées d'une chose

qu'une grosse; c'est plus élégant.

On place la salade assaisonnée, mais non retournée, devant la personne

qui sert dans les dîners sans cérémonie: lorsqu'elle est «fatiguée»,

l'amphitryon la passe à droite; c'est la _seule_ chose qu'on ne doit

_jamais_ servir soi-même à ses convives.

Le melon se sert, selon les goûts, au commencement ou à la fin d'un

repas.

La glace se coupe au couteau ou avec une truelle spéciale.

[Illustration]

_Après le dîner._

On est de retour au salon.

Pendant le repas d'hiver j'engage fort les maîtresses de maison à

faire pousser fortement le feu du salon afin qu'il n'y ait pas de

brusque changement de température.

Le café est servi au salon par la dame de céans; on ne le prend jamais

à table, à moins d'une grande intimité; évitez de remplir trop la

tasse, il arriverait un «bain de pied»; on sert généralement du rhum,

du cognac, et une autre liqueur avec le café.

Si l'on désire se retirer après le dîner, on doit avoir averti la

maîtresse de la maison en faisant la réponse d'acceptation, ou, si le

cas a été de la dernière heure, on doit la prévenir en arrivant.

On part à l'anglaise, sans rien dire. Le maître ou la maîtresse du

logis vous excuse auprès des autres convives.

En Angleterre, l'usage veut qu'on parte de suite après le dîner; je

trouve cela un peu sans gêne.

Le café pris, le maître de maison fera bien d'inviter ses convives

mâles à passer avec lui dans le fumoir, le petit salon, le cabinet de

travail ou tout simplement la salle à manger, qui doit avoir été

promptement desservie, aérée, pendant qu'on prenait le café.

Pendant ce temps, la maîtresse de maison prévient tous les désirs de

ses invitées.

La séparation des deux sexes ne doit pas être prolongée; au bout d'un

quart d'heure, vingt minutes, le maître de maison doit dire à ses

convives, auxquels il a offert cigares et cigarettes d'excellente

qualité: «Si nous allions retrouver ces dames...»

La fin de la soirée se passe à causer, faire de la musique, jouer aux

cartes, aux petits jeux, etc., etc.

Vers onze heures, on passe des verres de sirop, de punch, du thé, du

chocolat, un verre d'eau sucrée, petits fours, brioches, sandwichs ou

même croquignoles.

_Pour s'en aller._

C'est souvent assez difficile.

Lorsqu'on voit que le temps passe, que tout le monde meurt d'envie de

s'en aller, il faut que quelqu'un se décide à dire: «Tiens, il est

déjà près de minuit! Comme le temps passe! Je n'avais pas la mesure de

l'heure!» etc., etc.; enfin, une phrase qui autorise la retraite.

Alors tout le monde se récrie; les maîtres du logis ne protestent pas,

et on peut s'en aller.

Si quelqu'un est parti à l'anglaise, on peut dire: «Comment M. X. est

parti! Allons, il est temps de faire comme lui.»

Les maîtres de maison peuvent faciliter la sortie aux timides et dire

des phrases dans le genre de celles-ci:

«Ne vous gênez pas pour partir, docteur; je sais que vous vous levez

de bon matin.»

«N'allez pas manquer votre train, votre omnibus.»

«Je ne vais pas vous retenir plus longtemps, vous venez d'être

souffrante.»

Enfin, le bon goût suggère toujours non la «scène à faire», mais le

mot à dire.

[Illustration]

_Les repas exceptionnels._

_Les Rois._

Le dîner des Rois est un de ceux qui mettent en liesse la gent

enfantine.

En effet, quoi de plus charmant que de voir des paires de beaux petits

yeux s'attacher ardemment à la croûte dorée sous laquelle repose

l'espoir d'une royauté éphémère et joyeuse!

On découpe la galette en autant de parts qu'il y a de convives plus

une, «dénommée la part du Bon Dieu»; on pose une serviette blanche

dessus et la personne la plus jeune de la société tire les parts au

hasard, en désignant la personne à laquelle cette part est destinée.

La bienséance et la prudence veulent qu'on tâte soigneusement son

morceau pour découvrir si la fève, le haricot ou le bébé de

porcelaine, en vogue depuis quelques années, ne se trouve pas dedans,

avant de le porter aux lèvres.

Un ou une invitée doit envoyer la fève sur une assiette (et non la

mettre dans le verre, comme cela se pratique trop souvent), au maître

de maison ou au plus jeune fils, à la maîtresse ou à la plus jeune

fille; les maîtres et maîtresses de maison choisissent dans leurs

convives la personne à laquelle ils veulent faire honneur.

On crie: «Vive le roi! vive la reine!» chaque fois que l'un des deux

porte le verre à ses lèvres; le roi n'est nullement tenu de «relever»

sa royauté.

Dans certaines familles charitables, le roi met une petite somme

d'argent sur la part du Bon Dieu et le tout est donné à un pauvre.

Le tirage de la fève est une charmante coutume qu'on ne doit pas

laisser tomber en désuétude; si ce n'est pas la tranquillité des

parents, c'est au moins la joie des enfants.

On peut leur offrir cette satisfaction pendant tout le mois de

janvier; après la première fête, la galette n'est plus obligatoire,

n'importe quel gâteau peut la remplacer.

_Le réveillon._

Est un repas bien gai qui peu à peu est passé dans nos mœurs, et

maintenant presque tout le monde réveillonne peu ou prou.

Qu'on serve le classique boudin, avec la non moins classique dinde aux

marrons, ou qu'on bourre ses convives de truffes et de foie gras, on

doit toujours débuter par un consommé chaud qui a remplacé le

traditionnel potage bouillie, parfumé et servi avec des gaufrettes.

Les seuls vins admis sont le vin rouge et le vin de Champagne.

On sert des pièces de charcuterie, principalement un jambon, entouré

de houx, si ravissant avec son feuillage luisant et ses baies

coralines.

La toilette des femmes est une jolie tenue de ville; de même pour les

hommes.

On ne danse jamais à un réveillon.

Un bouquet de roses de Noël fait joli sur la nappe blanche.

Modèle d'invitation pour un réveillon:

On ajoute sur sa carte de visite: «attendra Monsieur et Madame X. pour

faire réveillon, ou pour fêter Noël». Souvent on va à la messe de

minuit avant le réveillon. Les profanes vont au théâtre.

_Repas de Pâques._

Au déjeuner, on sert des œufs durs teints de différentes couleurs; on

les illustre quelquefois de dessins, de devinettes ou de devises qui

amusent petits et grands.

Au dîner, l'agneau pascal rôti, orné d'une guirlande des premières

fleurs de printemps; des œufs en surprise ne font pas mal (voir la

_Cuisine du siècle_).

[Illustration]

«_Five o'clock tea_».

Qui veut dire «thé de cinq heures» est entré dans nos mœurs depuis

que la mode veut qu'on dîne à huit heures.

Toutes les personnes qui ont leur jour ne sont pas tenues d'offrir

quelque chose à leurs visiteurs; on peut, sans manquer au

savoir-vivre, recevoir les visites, causer, sans plus, mais bien rares

sont les maisons où les dames ne «grignotent» pas quelque chose.

Du reste, tout est facultatif pour ce repas très accessoire.

Le «grand five o'clock» est préparé d'avance dans la salle à manger,

sur une table longue et étroite, recouverte d'une nappe aussi

fantaisiste que vous voulez: nappe écrue brodée de fleurs vives, nappe

rouge encadrée de dentelles, nappe de soie de Chine où sont brodés en

or et argent des fruits, des fleurs irréels; la vaisselle est

arlequinée; une coupe en vieux japon contient des bonbons; le samovar

d'argent chantonne doucement son hymne au thé; les tasses de Sèvres à

médaillons entourés d'or et de bleu turquoise, aux têtes de marquises

poudrées, font bon ménage à côté des tasses de Chine où des mandarins

ventrus esquissent des grâces de poussah, et même se glisse la petite

tasse à café turque en filigrane d'argent; la cafetière, le seau à

glace en cristal rose où baigne une bouteille casquée, des flacons en

verre de Venise aux teintes doucement irisées, les coupes de cristal

aux facettes scintillantes, des flacons en verre de Bohême où

transparaît la blondeur du Madère, le rouge généreux du Bourgogne, ou

l'ambre des vins d'Espagne; des seaux à biscuits, des pinces à

bonbons, des coupes Bernard Palissy, des assiettes de tous genres,

depuis le vieux Sèvres jusqu'à l'assiette à devinettes, à devises

mirlitonesques; la chocolatière ventrue, le petit flacon de menthe

verte, les petits couteaux d'or, les tridents à fruits confits, les

piles de tartines au caviar, les sandwichs au foie gras, jambon,

saumon, homard, les bouchées chaudes aux crevettes, posées sur un

petit réchaud, les brioches, les plombs, les biscuits, les petites

serviettes en batiste, en soie, en papier, enfin le disparate joli

d'un five o'clock «fin de siècle» servi par des laquais. Je préfère

cependant celui sans façon où, glissant simplement entre les meubles

d'un salon encombré, selon la mode, la maîtresse de maison va

elle-même quérir sur une petite table ce qu'elle veut offrir à ses

hôtes.

Le five o'clock peut être composé de thé et de menues tartines de pain

beurrées, agrémentées d'une pointe de sel; quelquefois aussi on passe

une brioche et du chocolat. Dans certaines maisons où il vient

beaucoup d'hommes, on a des boissons américaines. Dans la bourgeoisie,

le vin de Madère, de Malaga avec des biscuits, des petits gâteaux

secs, est ce qui s'offre le plus; en plein cœur d'hiver, un grog ou

du vin chaud conviendrait fort aux personnes qui bravent le froid pour

vous venir voir; de même, en été, une citronade, une limonade glacée,

présentée dans un broc de cristal, sera fort agréable; le café et le

chocolat glacé, ainsi que les glaces aux fruits sont aussi appréciés.

On peut passer des bonbons pendant le mois de janvier; retirez-les du

sac et présentez-les dans une coupe de cristal, de bronze, un plat de

Chine, une bonbonnière chinoise.

Lorsqu'il y a une jeune fille dans la maison, c'est elle qui «fait le

ménage».

Les premiers arrivés sont servis d'abord, les hommes toujours en

dernier.

La maîtresse de maison ou sa représentante offre un verre sur un petit

plateau, elle tient la bouteille à la main et verse devant la

personne; puis, elle passe l'assiette de gâteaux. Les visiteurs vont

reporter leurs verres sur un endroit du plateau laissé vide à cet

effet.

Si on offre du thé, n'ayez que du lait non bouilli.

Lorsqu'il y a des enfants, on peut offrir des tartines de confitures,

des tablettes de chocolat, des carrés de pain d'épice; mais là

s'arrête ce qu'on peut présenter.

Les oranges _épluchées_ et les grappes de raisins sont les seuls

fruits offrables.

Comme souvent on ne donne pas de serviettes pour le lunch, j'engagerai

les dames à placer leur mouchoir commodément dans leur ridicule, leur

manchon, afin de ne pas être contraintes de se livrer à cette

gymnastique particulière qui vous fait lever et fouiller désespérément

dans les plis de votre jupe avant de trouver la poche, maintenant

qu'on a l'ingénieuse idée de la cacher à un endroit quelconque.

Pour les hommes, ils ont la facilité de mettre le mouchoir dans la

poche de poitrine ou dans l'entre-bâillement du gilet.

Les femmes relèvent leur voilette, ne la quittent pas et ne se

dégantent pas; pourtant le gant droit peut être enlevé ou, si on a des

gants longs, on passe la main dans l'ouverture du gant; les hommes les

enlèvent carrément.

Répétons que le five o'clock est facultatif, qu'on ne manque en rien

aux bonnes manières en le supprimant ou en le faisant aussi simple que

possible.

[Illustration]

_Les repas de chasse._

Doivent être surtout copieux et plantureux: l'ordonnance du repas doit

céder la place à la quantité de grosses pièces nécessaires pour

restaurer des affamés qui ont marché durant plusieurs heures.

Comme potage, bouillon aux pâtes, ou la vulgaire, mais tant appréciée

soupe à l'oignon qui, dit-on, «ravigote» sûrement les disciples de

saint Hubert.

Les pâtés de gibier, les pièces de venaison, les fromages, les fruits;

pas ou peu de chatteries; un bon plum-pudding flambant clair, arrosé

de rhum, réjouit les convives par ses flammes bleuâtres; des vins

vieux, pas de champagne, une bonne tasse de café, de la fine champagne

vénérable, la table garnie de verdures automnales pourprées par

l'automne. Médor ou Diane, auxquels on offre un os--dame, ils ont été

à la peine, ils peuvent bien être au plaisir--une bonne pipe, quelques

histoires gauloises, une poignée de main aux amis--et même, si vous

n'avez tué qu'une alouette ou envoyé un grain de plomb à un rabatteur,

vous déclarerez, en enfonçant fièrement votre chapeau de feutre,

quelquefois orné d'une plume de faisan par la maîtresse de la maison,

que «vous avez fait une bien belle chasse».

A propos de chasse, messieurs, nous vous en prions, pas de costumes de

brigands d'opéra-comique; un complet en velours côtelé, de bons gros

souliers bien larges, un chapeau de feutre, chemise de flanelle,

cravate molle, et en route!

Les Usages du Siècle : lettres, conseils pratiques, le Savoir-vivre · 第 6 / 17 段