c'est moins correct.
Inutile de dire que, pour ces grands dîners rarement donnés dans la
classe bourgeoise, toutes les élégances, tous les raffinements de la
table, du confort, de la bonne chère doivent être réunis; qu'il faut
beaucoup de lumières (des bougies), beaucoup de fleurs, les
étincellements d'une cristallerie et d'une argenterie de premier ordre
et le satin damassé du plus beau linge _blanc_.
Le linge très fantaisie n'est pas encore admis dans les dîners de
cérémonie.
Une gerbe de lilas ou de roses dans une coupe de cristal est
extrêmement jolie; un groupe de Saxe entouré d'un cordon de fleurs
fait merveille.
Voici quelques menus des dîners de cérémonie.
Il est à remarquer qu'il faut _toujours_ des primeurs aux grands
dîners. (A ce sujet, la _Cuisine du siècle_ qu'a fait paraître
dernièrement mon amie, Catherine de Bonnechère, contient des
indications précieuses.)
On a beau savoir que ces fruits, ces légumes poussés en serre chaude
n'ont ni le goût, ni le suc des fruits et des légumes venus en leur
temps, il n'y a pas à se rebeller: le savoir-vivre le veut ainsi.
MENU D'UN GRAND DINER
Potage Bagration, Bisque aux écrevisses
Truite saumonée sauce crevettes et sauce Hollandaise
Canetons à l'orange
Jambon au vin de Champagne
Faisan truffé rôti
Salade laitue
Asperges en branche, sauce mousseline
Plombière
Gaufrettes
Fruits, desserts.
On doit surtout recommander aux domestiques de ne pas mettre les
assiettes grasses les unes sur les autres et de ne pas distribuer les
assiettes blanches empilées; cela sent le restaurant.
Comme on peut le voir, il faut deux potages et deux sauces au poisson.
Dans les dîners de grande cérémonie, le potage qui, à l'ordinaire, est
versé au préalable dans les assiettes, est présenté par le serveur qui
vous en dit les deux noms à voix basse; de même pour les deux sauces
du poisson.
Du reste, tous les mets, tous les vins doivent être offerts de cette
manière.
Voici l'ordre du service des vins:
Après le potage: Madère ou Xérès sec.
Avec les huîtres ou hors-d'œuvre: vins blancs de Graves, Barsac,
Sauterne; des vins de Bourgogne: les Chablis, Meursault, Montrachet.
Premier service: les Saint-Émilion et Bas-Médoc.
Deuxième service: les Bourgogne et Médoc grands bourgeois.
Aux entremets: les vins blancs de Château-Yquem et les vins du Rhin.
Au rôti: les Saint-Estèphe, Saint-Julien, Pauillac.
Au pâté de foie gras, les grands crus bordelais: Château-Laffitte,
Margaux, Latour, Haut-Brion; ou, en vins de Bourgogne, les
Clos-Vougeot, Pomard, Romanée-Conti; Côtes du Rhône, Ermitage ou
Côte-Rôtie.
A la fin du repas: Champagne frappé, marque Moët, Cliquot, Rœderer ou
Pommery, vins de Banyuls ou d'Espagne. Liqueurs.
MENU D'UN TRÈS GRAND DINER
Potage printanier aux œufs pochés. Potage à la Reine
Bouchées aux crevettes
Barbue à la Mornay. Saumon sauce genevoise
Ris de veau à la financière
Noisettes d'agneau à la Maintenon
Poularde truffée
Aspic de foie gras
Truffes au vin de Champagne
Salade russe
Asperges d'Argenteuil, Aubergines à la provençale
Glace _Tutti frutti_
Ananas glacé au champagne rose
Gâteaux, petits fours, fruits, etc.
Certaines personnes ont le tort de croire que «grand dîner» veut dire
«dîner où il y a beaucoup de choses».
C'est une erreur; car, sauf les dîners officiels des ambassades, les
dîners de quarante à cinquante couverts qui sont, entre nous soit dit,
assommants pour la maîtresse de la maison et ennuyeux pour les trois
quarts des convives, le vrai grand dîner se recommande surtout par
l'excellence, le choix des mets, la bonne organisation, etc.
[Illustration]
_Dîners de demi-cérémonie._
La toilette des hommes est l'habit ou la redingote, les décorations,
mais jamais les plaques et le grand cordon.
Il est à remarquer qu'à partir de six heures, les hommes qui vont
beaucoup dans le monde endossent l'habit, même pour se rendre à un
dîner tout intime ou dans un petit théâtre.
Je trouve cette mode excellente, elle est même très utile aux jeunes
gens. L'habit lorsqu'il n'est pas souvent porté donne l'air sinon très
emprunté, du moins l'air gêné. Pour les femmes, la toilette
demi-décolletée avec manches au coude; pas de rivière de brillants ni
d'aigrettes.
Les soieries de teintes claires et douces sont fort jolies; les
brocarts Louis XV, Louis XVI.
[Illustration]
_Dîners intimes._
Ce n'est pas une raison parce qu'ils sont intimes pour y aller en
tenue négligée.
Lorsque, leurs occupations terminées, les invités s'aperçoivent d'une
moucheture sur leurs chaussures, ils feront bien, s'ils ne rentrent
pas chez eux, de se faire donner un coup par le décrotteur; toujours
les gants.
Pour les dames, une toilette de ville qu'on élégantisera d'un devant
fantaisie, d'un nœud de ruban, d'une dentelle.
Une attention gentille est d'apporter à son amphitryon un bouquet des
fleurs de saison.
Pour les menus de ce genre, je renverrai encore à la _Cuisine du
siècle_.
_Dîners costumés._
Les dîners costumés ou travestis sont fort en vogue maintenant, même
pour les dîners d'une dizaine de couverts.
Cela jette dans la réunion une note de gaieté et en somme est peu
coûteux.
Lorsque vous avez un dîner fantaisiste, faites parvenir vos
invitations une quinzaine à l'avance; vos convives peuvent avoir des
dispositions à prendre.
Votre carte ou votre lettre doit alors porter cette mention:
«On sera costumé.»
Ou: «Prière de se faire une tête.»
Ou encore: «Tout le monde sera en Normands», ou en chiens et chats.
Enfin toutes les «imaginations» sont permises; les plus laides sont
quelquefois les plus drôles.
[Illustration]
_Les coulisses du ménage._
La veille d'un dîner, qu'il soit de cérémonie ou non, la maîtresse de
maison doit passer la revue de son matériel; tel un général, la veille
d'une bataille, passe la revue de ses troupes.
Répétons-le, le menu peut être simple sans manquer au savoir-vivre,
mais les mets doivent toujours être préparés avec la plus méticuleuse
attention et coquettement présentés; de plus, aussi variés que
possible.
La nappe et les serviettes doivent être examinées avec soin.
Le napperon n'est plus de mise; on fait maintenant de ravissants
«chemins de table»; la nappe et les serviettes doivent être
«cylindrées» (je parle pour les dîners de cérémonie); on doit placer
un molleton _blanc_ sous la nappe, cela adoucit le choc des verres,
rend le service plus mœlleux.
La place attribuée aux convives est de 50 centimètres, espace exigu:
lorsqu'on a des dames avec les robes aux manches monstrueuses qu'on
porte maintenant, il faut au moins un mètre.
Le savoir-vivre veut qu'on s'occupe du plaisir et du bien-être de
l'invité tant qu'il est sous notre toit, et l'on aurait tort, désirant
réunir plus de personnes à la fois, d'imposer à un malheureux le
supplice de dîner, tourné de trois quarts, pour ne pas froisser la
toilette de sa voisine.
Les dîners d'apparat de quarante à soixante couverts exigent un
maître d'hôtel, deux aides pour découper, et un serveur par quatre
convives.
Les assiettes pleines sont apportées à gauche, le serveur nomme le
mets à voix basse; on refuse ou on accepte d'un geste.
Surtout ne nous avisons jamais de dire: «Merci, monsieur».
Les vins s'offrent à droite, on refuse en disant merci. Lorsqu'on dit:
«assez», le serveur doit s'arrêter de verser et tourner le goulot de
la bouteille afin qu'une goutte de vin ne macule pas la nappe.
Les domestiques doivent être chaussés de souliers fins et gantés de
coton blanc; la livrée n'est pas admise: seul, l'habit noir.
Lorsqu'il y a des femmes pour servir, je ne parle pas, bien entendu,
des dîners d'apparat, elles ont les mains nues, un tablier blanc; ce
tablier est souvent arrondi et garni de dentelles; c'est peu coûteux
et fort joli.
Pour les dîners de cérémonie ordinaires, un maître d'hôtel, deux
serveurs sont suffisants, si le nombre des convives ne dépasse pas
vingt personnes.
Pour les dîners dans les maisons où il y a une cuisinière et une femme
de chambre, la première reste à ses fourneaux et on adjoint un serveur
à la seconde. Nécessairement, dans les dîners intimes, quand on ne
dispose que d'une seule bonne, le rôle de la maîtresse de maison est
bien épineux.
Rappelons les principes généraux de la mise de la table.
_Le couvert._
L'assiette est placée entre la cuiller et le couteau, _à droite_, la
fourchette _à gauche_. Devant est placé le verre, les deux petits
verres, ou la série de cinq, rangés en tuyaux d'orgue ou groupés en
bouquet. On peut remplacer la flûte par la coupe à champagne; c'est
plus élégant.
Pour les vins du Rhin, le verre vert est obligatoire.
La mode est maintenant de placer une petite salière entre chaque
convive et une carafe, vin et eau alternés: la carafe de vin à portée
du convive qui a la charge de s'occuper de sa voisine.
Il doit lui offrir de l'eau; certaines personnes croient que c'est un
manque de savoir-vivre, et c'est tout le contraire.
Dans les dîners de cérémonie, on change les assiettes, les couverts,
les couteaux après chaque plat.
Dans les autres dîners, le changement de fourchette n'est obligatoire
qu'après le poisson; dans ce cas, on met des porte-couteau. Les
porte-carafe ne s'emploient plus dans les dîners de gala.
La serviette, pliée coquettement, mais n'affectant pas des formes
extravagantes qui sont de mauvais goût et qui font un torchon de la
serviette déployée, est placée, avec un petit pain au côté gauche de
l'assiette; ne la mettons jamais dans le grand verre; outre que cela
fait «restaurant», il arrive souvent des bris fâcheux. Si le potage
n'est pas servi, la serviette est sur l'assiette; dans ses plis,
visiblement, la petite carte qui porte le nom du convive; au-dessous
de huit personnes, cet usage n'est pas forcé.
Les hors-d'œuvre ne paraissent plus aux dîners; depuis quelque temps
on essaie bien de leur rendre leur place, mais je crois que ce sera en
vain; ils compliquaient le service et enlevaient l'appétit.
[Illustration]
_Le service._
Le potage--à moins qu'il n'y en ait deux, pour l'agréable choix des
convives--doit être versé d'avance dans les assiettes; en quantité
_médiocre_, plutôt moins que plus.
En hiver, la salle à manger ne doit jamais être chauffée d'avance;
sans quoi, l'atmosphère ambiante serait étouffante; l'été, il faut
avoir soin de fermer les persiennes dès le matin de manière à ce que
la chaleur ne puisse pénétrer.
Il faut allumer les bougies une dizaine de minutes avant que les
convives passent dans la salle à manger; rien de plus laid que des
lumignons clignotants.
Si un grand dîner a lieu en été, fermez hermétiquement les rideaux de
manière à dîner aux lumières.
Si on a des chaises cannées dans sa salle à manger, il faut mettre un
coussin pour les dames; sinon les étoffes de velours se trouveraient
désagréablement froissées.
Dans les grands dîners, le dessert est placé d'avance sur la table: je
ne trouve pourtant pas que voir les sucreries du dessert soit un
apéritif pour les plats solides.
Il faut passer les assiettes à l'eau chaude de manière à ce qu'elles
soient tièdes et que les sauces ne se congèlent pas immédiatement.
Les assiettes à dessert doivent être préparées d'avance avec la petite
serviette, ornée de dentelle ou non, ronde ou carrée (les rondes sont
plus nouvelles), avec le couteau à lame d'argent, la petite cuiller,
la cuiller à entremets.
Les vins fins ne se mettent pas en carafes, ils cachent leurs
vénérables moisissures, qui sont pour eux les titres de noblesse, dans
de petits chariots en argent ou tout simplement en osier.
Dans les repas sans cérémonie, la bouteille de derrière les fagots est
apportée devant le maître de la maison, qui verse lui-même le liquide,
avec précaution.
Les vins de Bourgogne et de Bordeaux gagnent à séjourner quelques
heures dans un endroit chaud.
On peut servir des repas entiers au champagne frappé; cela est très
grand genre et coûte moins cher que la diversité des vins.
Le rince-bouche se sert encore... sans le gobelet; de cette façon on
évite ces gargarismes répugnants dont on était souvent témoin à la fin
d'un repas.
Après les écrevisses et le homard à l'américaine, choses qu'il faut
forcément toucher avec les doigts, malgré le savoir-vivre le plus
raffiné, on passe les rince-bouche ou une cuvette et une aiguière avec
de petits carrés en papier buvard, remplissant l'office de serviettes.
Cela rappelle la coutume du vieux temps où des pages, aiguière en
main, versaient de l'eau parfumée sur les doigts des convives.
Au reste, cette coutume remonte encore plus loin, et dans les festins
peu orthodoxes des empereurs romains, un esclave noir présentait le
bassin aux convives, qui séchaient leurs mains à travers les blondes
chevelures de belles esclaves gauloises.
L'usage veut qu'on présente une pièce à table avant de la porter à
découper; c'est la règle, inobservée cependant par beaucoup.
La première dame servie est celle qui est à la droite du maître de la
maison, ensuite celle de gauche, puis les autres dames, en suivant
l'ordre des places; la maîtresse de maison est servie la dernière;
ensuite les convives masculins, enfin le maître de la maison.
Au dessert, on enlève les salières, les bouts de table, on brosse la
table.
[Illustration]
_L'heure de la faim._
Après avoir passé une dernière inspection, donné les ordres de la
dernière heure, ou mieux encore les avoir écrits sur une ardoise
accrochée dans la cuisine (chose très commode, que je ne manque jamais
de faire); après s'être assuré que les dames auront des coussins sous
les pieds, la maîtresse de maison procède à sa toilette, puis va
s'installer au salon, attendant la venue des convives.
Son mari peut être près d'elle ou, s'il est dans les affaires, venir
lui-même comme un simple invité.
Les convives doivent se présenter dix minutes avant l'heure fixée;
arrivant longtemps avant, ils pourraient gêner la maîtresse de maison
dans ses derniers agencements. Plus tard ils seraient inconvenants, et
si le retard se prolongeait trop, je puis les assurer que des
réflexions désagréables seraient faites sur leur compte; peu
indulgents sont les estomacs criant famine.
Le quart d'heure de grâce doit être accordé, pas plus, car «un dîner
réchauffé ne valut jamais rien», chacun sait cela.
Si on est en retard pour une raison ou pour une autre, qu'on la donne
simplement, à voix basse, aux maîtres de céans; ou si on est en petit
comité, à haute voix; surtout ne vous excusez pas par des mensonges
trop visibles qui vous feraient nommer «Tartarin».
Rien n'est plus sot que d'inventer des aventures extraordinaires.
On n'annonce _jamais_ les invités à un dîner; après s'être débarrassés
de leurs cannes, parapluies, cache-nez, foulards, pardessus, manteaux,
chapeaux, voilettes, caoutchoucs (il est bon pour les personnes venant
à pied de garantir leurs chaussures, afin qu'elles soient
irréprochables), après avoir donné le dernier coup d'œil à la glace
pour voir si les frisettes sont bien alignées ou si la moustache a le
pli vainqueur, on effectue son entrée au salon, on salue la maîtresse
de la maison, le maître, les personnes qu'on peut connaître, puis on
fait un salut général pour les inconnus.
De suite, il est du devoir de l'amphitryon de faire les présentations,
en ajoutant, si possible, des mots aimables et explicatifs.
Cela empêche tant de _gaffes_, de savoir un peu sur quel terrain on
est!
Ainsi, on dira: «Madame, je vous présente monsieur X., le fils du
médecin si connu»; ou encore: «Madame J., la femme du journaliste,
dont vous appréciez si fort le beau talent»; ou bien, avant l'arrivée
de la jeune fille que vous destinez comme voisine à un jeune homme
rêvant un riche établissement: «Vous aurez comme voisine une bien
charmante personne, mademoiselle X., qui rachète son peu de fortune
par des qualités charmantes.»
Ainsi prévenu, le jeune _struggleforlifer_ ne s'embarquera pas dans
des attentions qui pourraient faire naître chez la jeune fille des
projets irréalisables.
De même, en avertissant des professions des convives, on évite les
_racontars_ ou les anecdotes peu charitables sur lesdites professions.
Disons que, dans les dîners tout intimes, la maîtresse de maison
n'ayant qu'une bonne peut fort bien délaisser le salon deux minutes
pour aller aider ses convives aux menus arrangements de l'arrivée;
elle doit préparer sur une pelote des épingles noires et blanches, et
des aiguilles enfilées de fil de ces deux couleurs; même un petit
peigne.
Un militaire, quel que soit son grade, n'est jamais ridicule en venant
dîner en uniforme; aussitôt entré, la maîtresse de la maison doit lui
dire: «Désarmez-vous donc, monsieur», car l'usage veut qu'il ne quitte
_jamais_ son sabre pour entrer dans un salon; si on oublie de lui dire
cette phrase, il doit, au bout de quelques instants, s'éclipser
discrètement et aller déposer ledit sabre dans l'antichambre.
On ne donne le titre, en parlant aux militaires, qu'à partir du grade
de capitaine; ainsi ne dites pas: «Votre bras, lieutenant», ou:
«Désarmez-vous, sous-lieutenant». Ce serait une faute de goût.
Après quelques instants de conversation, qui débute généralement par
«cette bonne pluie et ce bon beau temps», les parlottes particulières
s'organisent et... on annonce:
«Madame est servie.»
Ces mots sacramentels doivent être prononcés ni trop haut, ni trop
bas, sans emphase, par le maître d'hôtel, le valet de chambre, ou
simplement la bonne, qui ouvre la porte de communication à deux
battants.
Il faut bien recommander aux domestiques de ne pas dire cette phrase
sur le ton d'un maître de cérémonie disant: «Messieurs de la famille,
quand il vous fera plaisir», ou sur un mode enchanté qui a l'air de
dire: «Enfin, ils vont manger!»
Lorsque les amphitryons sont titrés, on annonce, par exemple «Madame
la marquise est servie.»
Il faut surtout styler les jeunes bonnes arrivant de province et leur
bien répéter ces mots, afin que, perdant la tête, elles ne disent pas:
«Madame, la soupe est servie», comme je l'ai entendu dire.
[Illustration]
_L'ananas._
Savez-vous ce que c'est qu'un «ananas»?
Certes, me répondez-vous, c'est un fruit exquis, à telle enseigne que,
dans le langage des emblèmes, il représente la perfection.
Eh bien! c'est d'un autre ananas qu'il s'agit.
En argot mondain, _ananas_ signifie le monsieur ou la dame en vedette,
avec qui l'on est bien aise de dîner afin de dire: «M. un tel,
l'explorateur, je dînais avec lui hier»; ou bien: «Madame X.,
l'_authoress_, femme charmante.... J'ai déjeuné avec elle chez les
Durand!»
Donc, si vous avez un «ananas», prévenez-en vos convives: ils vous en
seront gré. Mettez sur l'invitation: «Monsieur un tel, ou madame une
telle, sera des invités.»
Si ledit «ananas» est un voyageur (le voyageur fait prime depuis la
vogue de la Société de géographie), mettez-le bien entendu sur son
chapitre.
Lorsqu'on est «ananas», cela équivaut à être «en représentation», et
si vous l'êtes, observez-vous, car l'explorateur lui-même est très
épluché et la plus petite bévue ferait dire aux convives, en général
peu charitables: «On voit bien qu'il revient de chez les Canaques», ou
toute autre phrase désobligeante.
[Illustration]
_La question du bras,_
_à droite ou à gauche?_
A été, est, et sera encore débattue.
Comme en toutes les choses humaines, il y a le pour et le contre.
Le bras gauche a ses partisans et le droit aussi.
Il est nécessaire que les hommes aient la main droite libre pour
écarter de la table la chaise que doit occuper la dame qu'ils
conduisent.
Pour les militaires, c'est le bras droit qu'ils offrent, à cause de
l'arme, et les femmes aiment assez cela parce que leur main droite est
libre pour tenir l'éventail ou tout autre objet.
On obéit, en somme, à une habitude et on ne manque nullement aux
règles de la bienséance en offrant indifféremment le bras droit ou le
bras gauche.
Je recommande aux dames d'accepter sans hésitation le bras qui leur
est offert; de même aux messieurs de donner le bras qui leur est
habituel, de façon à ne pas avoir l'air, en avançant et reculant tour
à tour, d'agiter les ailes d'un pigeon tentant de vains efforts pour
s'envoler.
Lorsqu'il y a un prêtre dans une société, c'est lui que la dame de la
maison prie de passer à table avec elle; mais elle ne lui donne pas le
bras; l'usage le défend en France. Pourtant, si, comme en Italie, où
les monsignori se conduisent comme de simples civils, le prêtre
esquissait le geste de donner le bras, la dame serait mal avisée en le
lui refusant.
Au siècle dernier, on offrait la main pour passer à table.
Était-ce moins bien?
Autre question qui a été tournée, retournée sans jamais d'ailleurs
avoir été résolue, comme presque toutes les questions.
Est-ce le maître ou la maîtresse de maison qui doit entrer en premier
dans la salle à manger?
Est-ce le maître ou la maîtresse de maison qui, après le dîner, doit
rentrer en premier au salon?
«On ne peut contenter tout le monde et son père», dit le fabuliste.
Citons donc les anciens:
_Opinions de différents traités de savoir-vivre._
POUR LA MAITRESSE.
La maîtresse de la maison demande le bras à l'invité qu'elle veut
honorer et passe la première à table; c'est son droit, le mari
n'étant considéré que comme un invité, il n'a pas d'initiative à
prendre.
La dame du logis passe la première à table; souvent, Monsieur,
absorbé par une conversation, oublierait de donner le signal
malgré l'annonce du dîner; voyant le mouvement, il est rappelé à
son devoir, qui est d'offrir le bras à la dame la plus qualifiée.
A la fin du repas, c'est la maîtresse de la maison qui donne le
signal du départ en posant sa serviette sur la table, en se
levant, en poussant légèrement sa chaise et en se tournant vers
son voisin de droite.
Le maître de maison imite son exemple et passe le premier au
salon; Madame doit passer la toute dernière.
Quel que soit l'ordre d'arrivée, Madame rentre toujours la
première au salon.
POUR LE MAITRE.
Le maître du logis s'est dirigé vers la dame qu'il doit mener et
il passe avec elle, le premier, dans la salle à manger.
Il n'y a pas à s'y tromper: de même qu'à table on sert la
maîtresse de la maison en dernier, de même elle doit passer la
dernière; pourtant elle passe avant les jeunes filles et les
jeunes gens et les personnes seules.
_Autre opinion._
1º Monsieur, avec la dame la plus importante.
2º Tous les couples ensuite sans aucune règle spéciale.
3º Les dames isolées s'il y en a.
4º Madame, au bras du cavalier le plus important.
5º Les hommes isolés s'il y en a.
_Exception._--Seules les princesses _de sang_ ouvrent la marche,
auquel cas, l'annonce du dîner a dû être ainsi faite: «Son
Altesse madame la princesse est servie».
Maintenant choisissez. Pour moi, je passe toujours la première à la
salle à manger. J'engage seulement les _isolés_, quel que soit leur
sexe, à marcher deux par deux et non à la queue leu leu.
[Illustration]
_A table._
C'est à table qu'on manque le plus au savoir-vivre; là se trouve
l'éprouvette qui permet de constater l'éducation première. Tel
candidat à un mariage, qui avait l'air d'un parfait gentleman, fut
évincé dans l'esprit de la future, dès le potage.
Enlevons nos gants lorsque nous sommes assises, ne les déposons pas
sur la table et ne faisons pas ce qu'indique une vieille «civilité»:
mettre les gants dans son verre à champagne!
Étendons notre serviette sur nos genoux, sans la déplier, ne
l'attachons pas au cou comme un baby, ne la passons pas dans
l'échancrure de notre corsage ou de notre gilet: nous devons savoir
manger!
Le menu, placé auprès de vous, doit être retourné aussitôt que vous y
aurez jeté un coup d'œil.
Le potage doit se manger sans bruit. On ne doit pas rester penché sur
son assiette, ni pencher son assiette pour recueillir jusqu'à la
dernière goutte de liquide, ou bien pour la faire tomber dans sa
cuiller.
Ne pas écarter soigneusement les pâtes, le pain ou les légumes afin de
ne prendre que le jus.
On passe le pain; gardez-vous d'en faire une provision; vous en
redemanderez au fur et à mesure de vos besoins; ne mordez pas dedans,
ne le cassez pas d'avance en petits morceaux, ne le coupez pas avec
votre couteau, rompez-le simplement, bouchée par bouchée.