Wagner est une nature dominante. Il ne se trouve dans son élément

que lorsqu'il peut dominer, alors seulement il est modéré et solide.

L'entrave mise à son instinct de domination le rend excessif,

excentrique et rébarbatif.

31 _bis_.

Wagner est trop immodeste pour un Allemand; que l'on songe donc à

Luther, notre chef de file.

32.

L'homme qui se sent capable de ces extases démesurées, de ces

formidables aliénations de soi conserve rarement sa modestie, car seul

celui qui sait se sent poussé à la modestie; l'enthousiaste qui ignore

est sans limites. Il faut ajouter à cela le culte du génie nourri par

Schopenhauer.

33.

Wagner est homme moderne et ne sait pas se donner du courage et

s'affermir par la foi en Dieu. Il ne croit pas être dans la main d'un

être de bonté, mais il croit en lui-même. Personne n'est plus tout à

fait honnête vis-à-vis de soi-même quand il n'a foi qu'en soi. Wagner

met de côté toutes ses faiblesses par le fait qu'il les met au compte

de notre époque et de ses adversaires.

34.

Il se décharge de ses faiblesses par le fait qu'il les met au compte

des temps modernes. Il a une foi naturelle en la bonté de la nature

lorsque celle-ci agit librement.

Il évalue tout, l'Etat, la société, la vertu à la mesure de son art,

et, se trouvant dans un état de mécontentement, il souhaite que le

monde soit anéanti.

Se débarrassant des remords et des torts, parce qu'il se sent grandir,

sans cesse, il oublie vite l'injustice; élevé sur un degré nouveau,

celle-ci lui apparaît déjà de mince importance, comme si elle était

cicatrisée. Il sait se consoler de tout, comme Schopenhauer.

35.

La faculté artistique ennoblit l'instinct effréné et lui impose

des limites, le concentre (vers le désir de rendre l'œuvre aussi

parfaite). C'est ce pouvoir qui ennoblit toute la nature de Wagner.

Toujours il se dresse vers des buts plus élevés, aussi élevés qu'il

peut les apercevoir; ces buts deviennent toujours meilleurs et enfin

ils apparaissent de plus en plus déterminés et par cela même plus près.

C'est ainsi que le Wagner actuel ne semble plus correspondre au Wagner

d'_Opéra et Drame_, socialiste; le but d'autrefois paraît plus noble,

mais il est seulement plus lointain et plus indéterminé. Sa conception

actuelle de l'univers, de l'Allemagne, etc., est plus profonde, bien

qu'elle soit d'essence plus conservatrice.

36.

Il est heureux que Wagner ne soit pas né dans une classe plus élevée de

l'échelle sociale, qu'il ne soit pas né noble et que son activité ne se

soit pas exercée dans une sphère politique.

Il ne s'est pas abstenu de réfléchir à des possibilités politiques;

pour son malheur il ne l'a pas fait en présence du roi de Bavière,

lequel, tout d'abord, ne lui a pas représenté son œuvre; en second

lieu, l'a à moitié sacrifié par des représentations provisoires et,

enfin, qui lui a fait une réputation très impopulaire, parce que c'est

à l'influence de Wagner que l'on attribuait les excentricités de ce

prince.

Il s'est tout aussi malheureusement compromis avec la révolution;

il perdit les protecteurs fortunés, éveilla la crainte et apparut

finalement aux partis socialistes comme renégat; tout cela sans aucun

avantage pour son art et sans aucune nécessité supérieure. C'est

enfin un indice de sa maladresse, car il ne sut nullement deviner la

situation de 1848.

En dernier lieu, il offensa les Juifs, qui ont maintenant le plus

d'argent en Allemagne et qui détiennent la presse. Lorsqu'il le fit, ce

ne fut pas parce qu'une vocation l'y pressait, plus tard ce fut de la

vengeance.

S'il a eu raison avec la confiance extrême qu'il place en Bismarck, un

avenir qui n'est pas très éloigné nous l'apprendra.

37.

La jeunesse de Wagner est celle d'un dilettante avec des talents

multiples qui n'arrive à rien.

38.

Il se sauva de son emploi parce qu'il ne voulait plus servir.

39.

J'ai souvent absurdement douté du don musical chez Wagner.

40.

Aucun de nos grands musiciens n'a été un aussi mauvais musicien que

Wagner l'était encore dans sa vingt-huitième année.

41.

Sa nature se divise peu à peu: à côté de Siegfried-Walther-Tannhæuser

se place Hans Sachs-Wotan. Il apprend très tard à comprendre l'homme.

Tannhæuser et Lohengrin sont les chimères d'un adolescent.

42.

Wagner s'est tellement habitué à sentir en même temps dans des arts

différents qu'il est devenu complètement insensible à la musique

nouvelle, cela au point qu'il la rejette théoriquement. Il en est de

même pour les œuvres poétiques. De là ses nombreux différends avec des

contemporains.

43.

Aucune piété ne vient au-devant de lui, le musicien le considère comme

un intrus, comme illégitime.

44.

La «fausse toute-puissance» développe chez Wagner quelque chose de

«tyrannique». Il a le sentiment qu'il est _sans héritiers_--c'est

pourquoi il cherche à donner à ses idées réformatrices une base aussi

large que possible pour les transmettre en quelque sorte par adoption.

L'aspiration à la légitimité.

Le tyran ne permet à aucune individualité de subsister à côté de la

sienne et celle de ses confidents. Le danger pour Wagner est grand s'il

n'accorde pas leur place à Brahms, etc.; ou bien aux Juifs.

45.

Ses dons de comédien s'affirment en ceci qu'il n'est _jamais_ comédien

dans sa propre vie. En tant qu'écrivain il est rhéteur, sans la force

de persuader.

46.

Dans son évaluation des grands musiciens, il emploie des expressions

trop fortes, c'est ainsi qu'il appelle par exemple Beethoven un saint.

Présenter l'adjonction des paroles dans la Neuvième Symphonie comme

une action capitale, il faut avouer que c'est un peu fort! Il éveille

la méfiance par ses éloges aussi bien que par ses critiques. Le

gracieux et l'agréable aussi bien que la beauté pure, le reflet d'une

âme parfaitement équilibrée lui échappent, aussi cherche-t-il à les

déprécier.

47.

Placer Shakespeare et Beethoven côte à côte, c'est là l'idée la plus

audacieuse, la plus folle que l'on puisse imaginer.

48.

Wagner, en tant qu'écrivain, ne reproduit pas l'image fidèle de ce

qu'il est véritablement. Il ne sait pas composer: l'ensemble ne prend

pas de relief, dans les détails il fait des digressions, il est obscur,

il n'est pas insouciant et supérieur. Il est dépourvu d'une sereine

arrogance. Tout ce qui est agréable et gracieux lui fait défaut et

aussi la précision dialectique.

49.

Une forme particulière de l'orgueil de Wagner ce fut de se comparer

aux grands hommes du passé: à Schiller, à Gœthe, à Beethoven, à Luther,

à la tragédie grecque, à Shakespeare, à Bismarck. C'est seulement

avec l'époque de la Renaissance qu'il n'a pas trouvé de terme de

comparaison; mais il a inventé l'esprit allemand par opposition avec

l'esprit latin. Il y aurait une intéressante caractéristique de

l'esprit allemand à faire d'après son modèle.

50.

Wagner est certainement l'homme qui goûte actuellement avec le moins de

préventions les petites vertus allemandes et l'étroitesse d'esprit, car

il les voit succomber et il conspire avec elles contre ce qui triomphe

maintenant.

51.

Comment Wagner a-t-il recruté ses adhérents? Des chanteurs qui, en tant

qu'acteurs du drame, devenaient intéressants et auxquels il offrait

une nouvelle possibilité d'agir, peut-être avec une voix médiocre.

Des musiciens qui se faisaient instruire par le maître de la diction

musicale; la diction musicale doit être si géniale que l'on ne saurait

arriver à la conscience de l'œuvre elle-même. Des musiciens d'orchestre

qui autrefois s'ennuyaient au théâtre. Des musiciens qui s'appliquaient

à enivrer et à fasciner le public par des moyens directs et qui

apprirent les effets du coloris de l'orchestration wagnérienne. Toutes

les catégories de mécontents, qui de n'importe quel bouleversement

espéraient gagner quelque chose pour eux-mêmes. Des hommes qui prennent

feu et flamme pour toute espèce de «progrès». Ceux qui s'ennuyaient en

écoutant la musique que l'on faisait jusqu'à présent et qui trouvaient

maintenant que leurs nerfs étaient plus vigoureusement secoués. Des

hommes qui se laissent entraîner par tout ce qui est téméraire et

audacieux.--Il eut bientôt pour lui les virtuoses, bientôt une partie

des compositeurs; à peine si l'un ou l'autre peut se passer de lui. Des

littérateurs avec tous les obscurs besoins de réforme. Des artistes qui

admirent sa façon de vivre indépendant.

52.

Wagner, en tant que penseur, est au même niveau que Wagner en tant que

musicien et poète.

53.

L'art rassemble une fois toutes les qualités excitantes qu'il possède

encore pour agir sur les Allemands modernes... Le caractère, le

savoir, tout est réuni. Un formidable effort pour se maintenir et

dominer, et cela dans une époque qui est rébarbative à l'art. Poison

contre poison. Toutes les exaltations se tournent, en utilisant la

polémique, contre des forces considérables rébarbatives à l'art. On

attire à soi des éléments religieux et philosophiques, l'aspiration

vers l'idylle, tout, tout!

54.

Il faut songer quelle est l'époque qui ici se crée un art: une époque

déchaînée, haletante, sans pitié, avide de gain, informe, incertaine

dans ses fondements, presque désespérée, dépourvue de naïveté,

consciente de part en part, sans noblesse, violente, lâche.

55.

Par l'échec il ne faudrait pas irriter Wagner davantage, on finirait

par le rendre trop furibond.

56.

Une sorte de contre-réformation; la contemplation transcendantale a

été affaiblie à l'extrême; la beauté, l'art, l'amour de la vie ont

été fortement vulgarisés, sous le contre-coup de l'esprit protestant.

Christianisme idéalisé d'essence catholique.

57.

L'art de Wagner plane au-dessus des sommets, il est transcendantal;

que doit en faire notre pauvre bassesse allemande? Il vous a un

aspect de fuite hors de ce monde; il est la négation de ce monde, il

ne transfigure pas. C'est pourquoi il n'agit pas directement comme

moralisateur, indirectement d'une façon quiétiste. Nous ne voyons

Wagner préoccupé que d'une chose, procurer à son art un asile en

ce monde; mais que nous importe un _Tannhæuser_, un _Lohengrin_,

un _Tristan_, un _Siegfried_! Il semble pourtant que ce soit la

destinée de l'art, à une époque comme la nôtre, d'enlever à la

religion agonisante une partie de sa force. De là l'alliance de Wagner

avec Schopenhauer. On devine que peut-être bientôt la civilisation

n'existera plus que sous forme de sectes, menant une existence

claustrale et se séparant du monde qui les entoure. Le vouloir-vivre

de Schopenhauer trouve ici son expression artistique: quelle sourde

agitation sans but! quelles extases! quels désespoirs! quels accents de

souffrance et de désir! quels cris d'amour et d'ardeur! Rarement un gai

rayon de soleil mais beaucoup de fantasmagories dans les éclairages!

Dans une semblable position réside pour l'art sa force et sa faiblesse;

il est bien difficile de revenir de là-bas vers la vie simple. Ce

n'est plus de rendre la réalité meilleure qui est le but, mais de

l'anéantir, de la faire s'évanouir sous le charme. La force réside

dans le caractère sectaire: cet art est extrême et exige de l'homme

une acceptation absolue.--Un homme est-il capable de devenir meilleur

sous l'influence de cet art et de la philosophie de Schopenhauer?

Certainement, pour ce qui est de la véracité. Si, du moins, à une

époque où le mensonge et les conventions sont si ennuyeux et si

dépourvus d'intérêt, la véracité n'était pas si intéressante! Si

divertissante! Si pleine de charme esthétique!

58.

Ne pas oublier que c'est une langue de théâtre que parle l'art

wagnérien; il n'a pas sa place au foyer familial, dans la _camera_.

Cette langue ressemble à celle d'un discours populaire qu'on ne saurait

imaginer sans une forte exagération même de ses passages les plus

nobles. Elle doit exercer son action dans le lointain et donner une

forme au chaos populaire, par exemple le _Kaisermarsch_.

Beaucoup d'erreurs naissent du fait que celui qui juge prend pour point

de départ un art partiel (l'art du foyer).

59.

Il est très possible que Wagner fasse perdre aux Allemands le goût

de s'occuper des arts distincts. Peut-être même pourrait-on tirer de

l'influence qu'il exercera plus tard l'image d'une culture unitaire

qu'on ne saurait réaliser en additionnant des aptitudes et des

connaissances spéciales.

60.

Il possède le sentiment de l'utilité dans la diversité, c'est pourquoi

je le tiens pour un représentant de la culture.

NOTES POUR LE «CAS WAGNER»

(1885-1888)

Le «problème Wagner» ne cessa d'intéresser Nietzsche pendant

les dernières années de sa vie intellectuelle. Il le confondait

avec le «problème de la modernité», un de ceux auxquels il a le

plus réfléchi, et comme son amitié pour le génial compositeur

resta, malgré la séparation, l'événement important de toute son

existence, ce fut sur la personne de l'œuvre et sur Wagner qu'il

exerça le plus volontiers ses facultés critiques. Nous l'avons

vu juger sévèrement le musicien, avant même que d'écrire son

apologie. Séparé de Wagner, quand la publication d'_Humain, trop

humain_ eut rendu toute communion impossible, il n'en resta pas

moins préoccupé sans cesse de ce qui touchait aux idées du maître.

N'appartenaient-ils pas tous deux à la même sphère intellectuelle,

n'avaient-ils pas les mêmes amis, les mêmes disciples? Ce fut,

entre les deux hommes, pendant quelques années, une véritable lutte

d'influences, où celle de Wagner devait finir par triompher.

Par toutes les fibres de son cœur, nonobstant les réserves que lui

commandait son intelligence, Nietzsche tenait à Bayreuth. Il avait

trop sacrifié au culte qu'il poursuivait maintenant de sa haine

pour n'en pas conserver une profonde, une inguérissable blessure.

Le romantisme, le christianisme, ces deux maladies dont souffre

l'homme moderne, il avait pu en faire le diagnostic en s'étudiant

lui-même, avant d'étudier Wagner. Dans la fureur qu'il mit à les

combattre, on devine une secrète affinité dont sa négation même

affirme la puissance. Nietzsche avait pu renier Wagner, mais le

«problème Wagner» resta pour lui le plus intéressant des problèmes.

_Zarathoustra_ fourmille de passages où le philosophe chante sa

libération, et dans tous les volumes d'aphorismes on retrouvera des

allusions à Wagner. Quand _Parsifal_ fut exécuté pour la première

fois à Bayreuth en 1882, Nietzsche séjournait non loin de là, à

Trautenburg. Fut-il tenté de refaire le pèlerinage qui en 1876

lui avait procuré une si amère désillusion? En tous les cas, il

s'intéressa à la représentation et trouva tout naturel que sa sœur

voulût y assister. Le 25 juillet il écrivait à son ami le musicien

Peter Gast: «Dimanche j'ai été à Nauenbourg pour préparer un peu

ma sœur à l'audition de _Parsifal_....» Et, tandis qu'il travaille

la partition, des réminiscences lui viennent. «J'avoue qu'avec une

véritable terreur je me suis de nouveau rendu compte à quel point

je suis parent de Wagner... Vous entendez bien, cher ami, que, par

là je ne veux pas louer _Parsifal_! Quelle soudaine décadence!

Quels tours à la Cagliostro!»

* * * * *

Mais Nietzsche ne pouvait se dérober complètement au charme de la

musique wagnérienne. Adversaire par principe des idées de Wagner,

il reste l'admirateur du grand artiste qu'il avait aimé. Il échappe

aux séductions de Kundry, mais le magicien Wagner captive encore

ses sens.

Une curieuse lettre écrite de Nice, en date du 21 janvier 1887, au

même Peter Gast, enregistre cette impression:

Dernièrement j'ai entendu pour la première fois (à Monte-Carlo)

le prélude de _Parsifal_. Quand je vous reverrai je veux vous

dire exactement ce que j'ai _compris_. En faisant abstraction

de toutes les questions déplacées (à quoi peut servir une

pareille musique, à quoi elle _doit_ servir), et si l'on se

place à un point de vue purement esthétique, on ne peut se

demander si Wagner a jamais fait quelque chose de meilleur. La

plus haute conscience psychologique, par rapport à ce qui doit

être dit, se trouve exprimée et _communiquée_ ici; la forme

la plus brève et la plus directe de cette conception; chaque

nuance du sentiment poussée jusqu'à l'épigramme; une précision

de la musique, en tant qu'art descriptif, qui fait songer à un

écusson travaillé en relief; et, en fin de compte, un sentiment

sublime et extraordinaire, un événement de l'âme placé au fond

de la musique dont Wagner peut tirer le plus grand honneur; une

synthèse d'émotions qui pour beaucoup d'hommes, même d'«hommes

supérieurs», pourraient sembler incompatibles; une sévérité

justiciaire, une «élévation» au sens effrayant du mot, une

compréhension et une pénétration qui sectionne l'âme comme avec

un couteau--et encore: de la compassion avec ce que l'artiste

aperçoit et juge. Il y a des choses semblables chez _le Dante_

et nulle part ailleurs. Un peintre a-t-il jamais peint un regard

d'amour aussi mélancolique que Wagner, avec les derniers accents

de son prélude[2]?

Les deux fragments dont nous donnons plus loin la traduction sont

des notes préparatoires pour _le Cas Wagner_, mais leur texte n'a

pas été utilisé pour la rédaction définitive de cet opuscule. Ils

serviront en tous cas à préciser davantage les relations entre deux

hommes dont les «univers intellectuels» se confondent si souvent

pour aboutir à des voies différentes.

En condamnant Wagner, Nietzsche lui a rendu le plus magnifique

hommage. Il a tenu à préciser cet hommage dans un chapitre d'_Ecce

homo_: «Je crois que je sais mieux que n'importe qui de quels

prodiges Wagner est capable: l'évocation de cinquante univers

de ravissements étranges que personne d'autre que lui ne peut

atteindre à tire d'ailes. Et, tel que je suis, assez fort pour

faire tourner à mon avantage ce qu'il y a de plus problématique

et de plus dangereux afin de devenir plus fort encore, j'appelle

Wagner le plus grand bienfait de ma vie. Ce qui nous nuit, c'est

que nous avons profondément souffert, aussi l'un par l'autre, plus

que les hommes de ce siècle seraient capables de souffrir. Cette

alliance associe éternellement nos noms dans l'avenir.»--H. A.

I

1.

Aujourd'hui, en Allemagne, le malentendu au sujet de Richard Wagner est

énorme, et comme j'ai contribué à l'augmenter, je veux payer ma dette

en essayant de l'amoindrir...

2.

Ce que j'ai écrit moi-même, autrefois, dans mes «jeunes années», au

sujet de Schopenhauer et de Wagner--et, plutôt que de l'écrire, je l'ai

_peint_, peut-être en fresques trop audacieuses, exubérantes, trop

juvéniles,--je ne veux du moins pas l'examiner ici, dans ses détails,

pour déterminer jusqu'à quel point ce fut vrai ou faux. En admettant

cependant que je me fusse alors trompé, mon erreur ne constituerait

un déshonneur ni pour ceux que j'ai nommés, ni pour moi-même. C'est

quelque chose de se tromper ainsi; c'est quelque chose aussi d'induire

à ce point en erreur quelqu'un de mon espèce; ce fut, de toute façon,

pour moi un inappréciable bienfait, lorsque je décidai de peindre

«le philosophe» et «l'artiste», qui sont en quelque sorte mon propre

«impératif catégorique», de ne pas utiliser mes couleurs nouvelles

pour quelque chose d'imaginaire, mais de pouvoir poser mes touches

en quelque sorte sur un dessin préparé d'avance. Sans le savoir, je

ne parlai que pour moi et au fond seulement de moi-même. Cependant,

tout ce que j'ai alors vécu, j'y vis pour une catégorie particulière

d'hommes des expériences typiques qu'il me parut être mon devoir

d'exprimer. Et celui qui lit ces écrits, d'une âme jeune et fougueuse,

devinera peut-être les vœux difficiles par lesquels je m'engageai alors

pour la vie, par lesquels je me décidai à vivre ma vie; puisse-t-il

être du petit nombre de ceux qui ont le droit de s'engager dans une

voie semblable et de faire des vœux identiques!

3.

Il y eut une époque où, secrètement, je commençai à rire de Richard

Wagner; ce fut au moment où il se préparait à jouer son dernier

rôle pour se présenter devant ces bons Allemands avec les attitudes

d'un faiseur de miracles, d'un sauveur, d'un prophète et même d'un

philosophe. Et comme je n'avais pas encore cessé de l'aimer, mon

propre rire me mordit au cœur, ainsi qu'il arrive à chacun de ceux qui

se séparent de leur maître pour trouver enfin, leur propre chemin.

C'est vers cette époque que fut écrite l'étude un peu vive qu'on lira

plus loin et dont il me semble que bien des jeunes Allemands pourront

encore tirer profit. Moi-même, tel que je suis disposé aujourd'hui, je

souhaiterais que tout cela fût dit d'une façon plus patiente et aussi

plus cordiale et plus délicate. Dans l'intervalle, j'ai trop deviné la

douloureuse et épouvantable tragédie cachée derrière la vie de l'homme

qu'était Richard Wagner.

4.

Négligeons momentanément la question de savoir quelle valeur Richard

Wagner peut avoir et aura encore pour celui qui n'est pas musicien.

Incontestablement Wagner a donné aux Allemands de cette époque l'idée

la plus large de ce que _pourrait_ être un artiste: le respect que l'on

doit à l'artiste a grandi soudain jusqu'à des proportions démesurées;

partout il a soulevé de nouvelles évaluations, de nouveaux désirs,

de nouveaux espoirs; le caractère même de son œuvre d'art, seulement

promis, incomplète et imparfaite, n'y eut peut-être pas la moindre

part. Qui donc n'a pas appris à son école? Non pas directement, ainsi

qu'ont fait les exécutants et les hommes à attitudes, de toutes

espèces, mais indirectement, «à l'occasion de Richard Wagner», comme on

pourrait dire. Même les problèmes de la connaissance philosophique ont

été puissamment influencés par son œuvre, il n'y a à cela aucun doute.

Il y a aujourd'hui une foule de questions esthétiques dont avant Wagner

même les gens les plus subtils n'avaient pas le flair--avant tout le

problème du comédien et des rapports de celui-ci avec les différents

arts, pour ne point parler des problèmes psychologiques, tels que le

caractère et l'art de Wagner les font naître en quantité. Il faut

concéder cependant que, pour autant qu'il s'aventure lui-même sur le

terrain de la connaissance, loin de mériter des éloges, il est digne

de la réprobation la plus absolue; c'est en intrus aussi immodeste et

maladroit qu'il pénètre dans les jardins de la science, et la façon

dont Wagner se met à «philosopher» apparaît comme du dilettantisme

de l'ordre le plus répréhensible; qu'on n'ait même pas su en rire,

cela peut paraître foncièrement allemand et fait partie du vieil et

très germanique «culte de l'obscurité». Mais si l'on veut à tout

prix lui rendre aussi des honneurs et lui élever des statues comme

à un «Penseur»--la bonne volonté, la soumission de ses partisans ne

sauraient y manquer--eh bien, je préconiserais de le représenter comme

le _génie de l'obscurité allemande en personne_, tenant un flambeau

d'où se dégagerait une épaisse fumée, enthousiasmé et trébuchant

par-dessus une pierre. Quand Wagner pense, il trébuche!...

5.

Mais le musicien Richard Wagner?--Wagner et encore Wagner, c'est

aujourd'hui la devise...

6.

Considérations inactuelles, deuxième série Schopenhauer éducateur, Richard Wagner à Bayreuth · 第 17 / 19 段