Avec tout cela, nous autres amis de la musique, nous sommes à bout de

patience. Nous avons si longtemps fait la meilleure mine au mauvais

jeu de la wagnérie! A l'aide de toutes les vertus et de toutes les

esthétiques nous nous sommes convaincus et persuadés, durant un

interminable jour de pluie, que le plus mauvais temps peut être du beau

temps. «Combien de charme, nous sommes-nous dit, se trouve caché dans

l'orage et dans les noirs nuages menaçants! Comme la pluie s'entend à

tomber sur la _mélodie infinie_! Quel incomparable spectacle est celui

d'un coup de foudre au milieu de l'interminable et grise tristesse! Et

le tonnerre donc!» Mais, enfin, nous voulons voir de nouveau le ciel se

dégager et, pour le moins, le _beau soir_ que nous avons bien mérité,

après une journée si vertueuse, mais si mauvaise!--Vraiment? Est-ce le

soir? Déjà le soir tombe-t-il? Votre meilleur art, la musique, est-il,

lui aussi, à son déclin?... Mes amis, voici quelqu'un qui n'y croit

plus. Nous sommes encore bien éloignés du déclin, et l'art de Wagner

ne correspond ni au midi ni au couchant de notre art; il n'est qu'un

dangereux accident, une exception et un problème par quoi toutes les

sévères consciences d'artistes ont été mises à l'épreuve! Nous avons

appris à dire _non_ au bon moment; tout musicien sincère et profond

dit aujourd'hui _non_ en face de Wagner et de lui-même, dans la mesure

où il «wagnérise» encore,--et il le fera avec d'autant plus d'énergie

qu'il aura été à l'école de Wagner et que Wagner lui aura appris

quelque chose.

7.

Il se peut que les musiciens mal doués, avides d'argent et d'honneur,

soient aujourd'hui en mauvaise posture; précisément pour eux il y a,

dans la façon dont Wagner fait de la musique, un attrait raffiné. Car

il est _facile_ de composer avec les procédés et les artifices de

Wagner; il se peut aussi, étant donné le besoin démagogique d'exciter

les «masses», qui est propre à nos artistes d'aujourd'hui, que cela

soit rémunérateur, c'est-à-dire d'un effet plus considérable, plus

«écrasant», plus «frappant», plus «saisissant» et quelles que soient

les épithètes favorites et traîtresses de la populace théâtrale

et des dilettantes enthousiasmés. Mais, que signifient, en fin de

compte, en matière d'art, le bruit et l'enthousiasme des masses? La

_bonne_ musique n'a jamais de «public»; elle n'est et ne saurait

être «ouverte» à tous, elle appartient aux êtres de choix, elle doit

exister, toujours et exclusivement--pour parler en image--pour la

«_camera_». Les «masses» devinent celui qui s'entend le mieux à les

flatter; elles témoignent, à leur façon, de la reconnaissance à tous

les talents démagogiques et elles leur rendent la pareille aussi bien

qu'elles peuvent. (Comment les «masses» s'entendent à témoigner de

la reconnaissance, et avec quel «esprit», quel «goût», la mort de

Victor Hugo en a fourni un témoignage instructif.) Au cours de tous

les siècles français, a-t-on jamais imprimé et dit en France tant de

sottises qui déshonorent qu'à cette occasion? Mais aux obsèques de

Richard Wagner les flatteries de la reconnaissance s'égarèrent jusqu'à

proférer le «pieux» souhait: «le salut pour le sauveur!»

8.

Il est incontestable que l'art wagnérien agit aujourd'hui sur les

masses. Ne trouvons-nous pas là une indication précisément pour ce qui

concerne cet art? Il y a trois bonnes choses dans l'art, trois choses

dont les masses n'ont jamais eu le sens: la noblesse, la logique et la

beauté--_pulchrum est paucorum hominum_--pour ne point parler d'une

chose meilleure encore, le _grand style_. C'est du grand style que

Wagner se trouve le plus éloigné; ce que ses procédés ont de démesuré

et d'héroïquement fanfaron est l'opposé même de ce qu'il y a dans son

art de tendre séduction, de charmes multiples, d'inquiet, d'incertain,

de captivant, de momentané, de secrète exaltation, de toute cette

mascarade supra-sensible des sens malades et quel que puisse être le

nom que l'on donne à tout ce qui est typiquement «wagnérien». D'abord

et avant tout l'attitude saisissante! Quelque chose qui renverse

et fait frissonner! Qu'importe la «raison suffisante»! Une sorte

d'ambiguïté, même dans le rythme de la phrase, fait partie de ses

procédés favoris, une sorte d'ivresse et de somnambulisme qui ne sait

plus «déduire» logiquement et qui pousse une volonté dangereuse à

obéir et à céder aveuglément. Il y a quelque chose de très séduisant

dans l'illogique, dans le demi-logique--Wagner s'en est rendu compte

à fond,--surtout pour les Allemands qui prennent le manque de clarté

pour de la «profondeur». La virilité et la sévérité d'un développement

logique lui sont restées fermées, mais il trouva quelque chose qui

pourrait faire plus d'effet. «La musique, a-t-il écrit, n'est toujours

qu'un moyen, le but c'est le drame.» Le drame? Au fond, ce n'était

autre chose que l'attitude! C'est ainsi du moins que Wagner le comprit

pour lui-même.

9.

Que l'on observe donc nos _femmes_, quand elles sont «wagnérisées»:

quelle absence de «libre-arbitre»! Quel fatalisme dans le regard

mourant! Quelle soumission! Quelle résignation! Peut-être se

doutent-elles même que, dans cet état de volonté «suspendue», elles ont

un charme et un attrait de plus pour certaines espèces d'hommes! Quelle

autre raison leur faudrait-il encore pour adorer leur Cagliostro, leur

faiseur de miracles? Chez les véritables «ménades» de l'adoration

wagnérienne on peut même conclure sans hésitation à de l'hystérie, à

de la maladie. Il y a quelque chose qui n'est pas normal dans leur

sexualité; ou bien ce sont les enfants qui manquent, ou bien, au

meilleur cas, les hommes.

10.

Il se peut qu'il en soit autrement des jeunes gens wagnériens. C'est

peut-être précisément le libre arbitre, la liberté de la volonté chez

Wagner que ces jeunes gens découvrent dans son art insidieux. D'une

façon générale, ce fut certainement la même chose que, vers 1828,

les disciples passionnés de Victor Hugo vénérèrent chez leur idole.

Ces jeunes gens wagnériens, dont le lustre et les vertus juvéniles

reflètent encore pour le moment l'image de Richard Wagner, vénèrent

en lui le Maître des grands mots et des grandes attitudes--la musique

de Wagner est toujours attitude,--l'avocat de tous les sentiments

enflés, de tous les désirs sublimes; ensuite le novateur et le briseur

d'entraves dans la lutte contre la discipline artistique ancienne,

plus sévère et peut-être plus limitée, le pionnier de nouveaux accès,

de nouveaux points de vue, de nouveaux lointains, de nouvelles

profondeurs, de nouvelles altitudes de l'art; enfin, et ce n'est pas

là l'argument le moins négligeable, ces jeunes Allemands vénèrent en

Wagner un chef, quelqu'un qui est capable de commander, de se reposer

sur lui seul, de renvoyer toujours à lui-même, de s'affirmer avec

opiniâtreté et toujours au nom du «peuple élu», des Allemands! Bref,

ce qui séduit c'est le caractère de tribun populaire et de démagogue

de cet artiste, car Wagner lui aussi fait partie des démagogues de

l'art qui savent agir sur l'instinct des masses et qui, par là même,

subordonnent les instincts de ces jeunes gens dont les désirs vont à la

puissance.

De quel goût abominable est, chez Wagner, cette mise en scène de

soi-même, ces jeunes gens enthousiastes ne s'en sont pas encore

aperçus. La jeunesse a droit au mauvais goût, c'est son droit à elle.

Mais si l'on veut savoir où un vieux preneur de rats roué peut mener

l'innocence et l'empressement inconsidéré des jeunes gens, jusqu'où

va sa séduction, qu'on jette un regard sur ces marécages littéraires

du fond desquels, dans ces dernières années, le maître vieilli, en

compagnie de ces «jeunes», aimait à chanter («chanter» est-ce bien là

le vrai mot?)--je veux parler des _Feuilles de Bayreuth_ si mal famées!

C'est là véritablement un _marécage_: de l'arrogance, du germanisme, et

de la confusion dans les idées, en un triste pêle-mêle, un intolérable

sirop, sucré de compassion, coulé par là-dessus; mêlé à tout cela un

penchant purement théorique pour les légumes verts et une larmoyante

sympathie pour les bêtes; tout à côté une haine sans fard de la

science, une haine véritable et foncière qui n'a rien de théorique et,

en général, le persiflage et la calomnie de tout ce qui bouchait et

bouche encore la route de Wagner (combien le gênaient la nature _noble_

de Mendelssohn et la nature _pure_ de Schumann!); avec cela une habile

recherche des troupes d'appui, des avances faites aux partis puissants,

par exemple le jeu malpropre des regards tournés vers les symboles

_chrétiens_ (Wagner, le vieil athée, l'antinomiste et l'immoraliste,

plein d'onction, fait même une fois appel au «sang du Sauveur»!); dans

l'ensemble l'immodestie d'un pontif encensé lourdement qui profère,

comme des révélations, ses sentiments obscurs au sujet de tous les

domaines imaginables, de pensées qui lui échappent complètement et

lui sont interdites; et tout cela enfin dans un langage qui est

véritablement, par son obscurité et son exagération, un allemand de

marécage, tel que même les disciples les plus anti-allemands de Hegel

n'auraient pu l'écrire.

Mais, pour ce qui est de la musique qu'il faut pour cette langue, la

musique de Wagner «dernière manière», quelques rimes révéleront ce

qu'il y a de dangereux dans cette musique de _Parsifal_.

--Est ce encore allemand?--

C'est des cœurs allemands qu'est venu ce lourd hurlement?

Et ce sont les corps allemands qui se mortifient ainsi?

Allemandes sont ces mains tendues de prêtres bénissants,

Ces excitations des sens à l'odeur d'encens!

Et allemands ces heurts, ces chutes et ces vacillements,

Ces incertains bourdonnements?

Ces œillades de nonnes, ces _Ave_, ces bim-bams!

Ces extases célestes, ces faux ravissements,

--Est-ce encore allemand?--

Songez-y! vous êtes encore à la porte:

Car ce que vous entendez, _c'est Rome_,

_La foi de Rome sans paroles_[3]!

11.

--Ce Wagner, _dernière manière_, est au fond un homme brisé et vaincu,

mais qui poussa à sa dernière limite son grand art de comédien. Ce

Wagner qui finit même encore par parler des «ravissements» qu'il tirait

de sa sainte communion protestante, tandis que, dans le même temps,

avec sa musique de _Parsifal_, il tendait les bras à tout ce qui est

_romain_, ce flatteur de toutes les vanités, de toutes les obscurités,

de toutes les prétentions allemandes qui allait s'offrir partout,--ce

Wagner dernière manière serait-il le dernier et le plus haut sommet de

notre musique et l'expression de la synthèse enfin réalisée de «l'âme

allemande», l'Allemand par excellence?--Ce fut au cours de l'été 1876

qu'à part moi j'ai abjuré cette croyance; et c'est à ce moment que

commença ce mouvement de la conscience allemande dont on découvre

aujourd'hui des signes toujours plus sérieux, toujours plus précis, à

ce moment que commença la _décadence_ de la wagnérie.

12.

POUR LA HIÉRARCHIE.--Peut-être est-il possible de révéler aujourd'hui

déjà à quelle place doit être mis Wagner; je veux dire qu'il

n'appartient pas à la grande lignée des esprits originaux et véritables

du plus haut rang, non à ce «sanctuaire des sanctuaires» olympien,

d'où l'on voit, avec étonnement et avec une froideur sereine, livrer

assaut de pareils plébéiens ambitieux et suants, lesquels semblent

croire que la «bonne volonté» et cette «sueur devant la vertu», dont

a parlé avec un mauvais goût rural le paysan et poète grec Hésiode,

suffisent à renverser l'éternelle et immuable hiérarchie des âmes,

ou bien qu'il n'est même besoin que de «l'esprit mécontent qui vise

sans cesse à du nouveau», dont Wagner a voulu faire son propre démon.

Par contre, à Wagner appartient un tout autre rang et un tout autre

honneur et, de fait, ce n'est ni un rang inférieur ni un mince honneur.

Wagner est un des trois génies de comédiens, en art par qui la foule,

au cours de ce siècle (et ne sommes-nous pas au siècle des «masses»?)

apprit à connaître l'idée de «l'artiste». Je veux parler de ces trois

hommes singuliers et dangereux: Paganini, Liszt et Wagner. Celui-ci

était prédestiné autant à l'«imitation» qu'à l'invention, prédestiné _à

créer dans l'art même de la contrefaçon_; son instinct a deviné tout

ce qui peut être exploité et utilisé en vue de la diction musicale,

de l'expression, de l'effet, de la fascination, de la séduction.

Médiateurs démoniaques et interprètes artistiques, tous trois devinrent

et sont encore aujourd'hui les maîtres de tous les artistes exécutants.

Tous ces artistes sont allés à leur école, c'est donc chez les

comédiens et les musiciens de toute espèce qu'il faudra chercher le

foyer et aussi l'origine du véritable «culte wagnérien». Si l'on fait

cependant abstraction de ces milieux à qui l'on peut concéder un droit

à leur croyance et à leur superstition, et si l'on envisage l'aspect

général de ces trois génies de comédiens et leur signification la plus

secrète, je ne puis m'empêcher de soulever toujours la même question:

Ce qui, chez tous trois, semble s'exprimer sous une forme nouvelle,

n'est-ce pas peut-être simplement le vieil et éternel «Cagliostro»,

sous un déguisement nouveau, mis en scène encore une fois, «mis en

musique», mis en religion,--conformément au goût du nouveau siècle

(du siècle de la foule, comme je l'ai dit)? Ce n'est donc plus le

Cagliostro du siècle passé, séducteur d'une civilisation noble et

fatiguée, c'est le Cagliostro démagogique. Et notre musique, au moyen

de laquelle on fait ici des tours de _magie_, que signifie, je vous

prie de me le dire, cette musique?

II

1.

--«Donc, mon ami, il faut convenir, d'après son jugement, lors même

qu'on ne l'approuverait pas, qu'il a beaucoup aimé Wagner, car un

adversaire ne va jamais aussi profondément au fond de son sujet. Il n'y

a aucun doute, tandis que Wagner le fait souffrir, il souffre aussi

avec Wagner.»

2.

Je me suis longtemps efforcé de mon mieux pour voir en Richard Wagner

une sorte de Cagliostro. Qu'on me pardonne cette idée hasardeuse qui a

du moins l'avantage de ne pas être inspirée par la haine et l'aversion,

mais par la magie que cet homme incomparable a exercée sur moi, comme

sur les autres, sans oublier que, d'après mes observations, «les

génies» véritables, ceux du plus haut rang, quels qu'ils soient, ne

«fascinent» pas au même titre, de sorte que l'idée du _génie_, à elle

seule, ne me semble pas suffire à expliquer cette influence mystérieuse.

3.

Qu'on veuille donc bien avouer combien de traits wagnériens il y a

dans le romantisme français! Ces tendances à l'hystérie érotique chez

la femme que Wagner aimait particulièrement et a mise en musique

se retrouvent surtout à Paris. Qu'on questionne donc à ce sujet

les aliénistes! Nulle part les passes magnétiques et les manœuvres

hypnotiques, au moyen desquelles notre mage musical, notre Cagliostro

pousse et incite ses petites femmes au somnambulisme avec les yeux

ouverts et l'esprit fermé, ne sont aussi bien comprises que parmi

les Parisiennes. Le voisinage des désirs maladifs, l'ardeur des sens

exaspérés, quand le regard est dangereusement voilé par des émanations

du supra-sensible, où donc faut-il placer tout cela si ce n'est dans le

romantisme de l'âme française? Un charme agit ici qui, inévitablement,

convertira un jour les Parisiens à la religion de Wagner.

Or, il faut que Wagner soit à tout prix l'artiste allemand par

excellence. C'est ce que l'on décrète aujourd'hui en Allemagne, c'est

ainsi que l'on vénère Wagner en un temps qui porte de nouveau au

pinacle la vantardise germanique. Ce Wagner «essentiellement allemand»

n'excite pas du tout. Je suppose qu'il est la chimère de très obscurs

jeunes gens et jeunes filles d'Allemagne qui, par ce décret, voudraient

se glorifier eux-mêmes. Qu'il y ait quelque chose d'allemand en Wagner,

c'est probable; mais quoi? Peut-être seulement le degré et non la

qualité de ses dons? Peut-être seulement ceci que, dans son œuvre, tout

est plus fort, plus abondant, plus audacieux, plus dur que n'aurait pu

le faire un Français du dix-neuvième siècle? Qu'il ait été plus sévère

pour lui-même et que durant une grande partie de sa vie, il ait vécu

à sa manière, en athée antinomiste et immoraliste? Qu'il ait inventé

le personnage d'un homme très libre, Siegfried, lequel peut sans doute

paraître trop libre, trop dur, trop joyeux, trop anti-chrétien pour le

goût latin?--Il est vrai qu'il a su réparer en fin de compte ce péché

contre le romantisme français. Le Wagner de la dernière manière, dans

ses vieux jours, avec sa caricature de Siegfried, je veux dire son

Parsifal, est venu au devant non seulement du goût latin, mais encore,

littéralement, du goût catholique-romain, jusqu'à ce qu'il ait fini par

prendre congé en pliant le genou devant la croix, affirmant, non sans

éloquence, la soif qu'il avait du «sang du Sauveur». Il a pris congé

de lui-même aussi! Car c'est chez lus romantiques vieillis une règle

funeste de terminer leur vie en se «reniant» et en se méconnaissant

eux-mêmes de façon à _effacer_ leur vie!

4.

La déduction de l'œuvre à son créateur; la terrible question de savoir

si c'est l'abondance ou les privations, la folie de la privation qui

pousse à créer; la compréhension soudaine que tout idéal romantique est

une fuite devant soi-même, la condamnation de soi et le mépris de soi

chez celui qui l'a inventé...

C'est, en fin de compte, une question de force: cet art romantique tout

entier pourrait être transformé, par un artiste abondant et maître de

sa volonté, en son contraire, en un art anti-romantique, ou bien--pour

employer ma formule--en un art _dionysien_; de même que toute espèce de

pessimisme et de nihilisme, dans la main du plus fort, ne devient qu'un

marteau et un instrument de plus, au moyen desquels s'édifie un nouveau

degré vers le bonheur.

Je reconnais d'un seul regard que Wagner, s'il a atteint son but, l'a

fait de la même façon que Napoléon a atteint Moscou. A chaque étape

il avait perdu tant de choses qui n'étaient pas remplaçables qu'à la

fin de la marche et au moment de la victoire apparente le sort était

déjà décidé. Les derniers vers de Brunehilde (deuxième variante) sont

désastreux[4]. C'est ainsi que Napoléon parvint à Moscou, Richard

Wagner à Bayreuth.

Il ne faut jamais s'allier à une puissance maladive qui est vaincue

d'avance!

Que n'ai-je eu davantage confiance en moi-même!

L'incapacité de Wagner _à marcher_ m'a toujours fait de la peine (plus

encore son incapacité _à danser_--et sans la danse il n'y a pour moi ni

élévation, ni félicité).

La revendication des passions complètes est révélatrice: celui qui

en est capable appelle le charme du contraire, je veux dire du

_scepticisme_.

5.

J'ai aimé et vénéré Richard Wagner plus qu'il ne le fut jamais. S'il

n'avait pas fini par avoir le mauvais goût (ou la triste obligation)

de faire cause commune avec des «esprits» d'une qualité impossible,

avec ses adhérents, les wagnériens, je n'aurais eu aucune raison de

prendre déjà congé de lui de son vivant, de lui, le plus profond

et le plus audacieux et aussi le plus méconnu parmi ceux qui sont

aujourd'hui difficiles à connaître, parmi ceux dont la rencontre a

contribué, plus que toute autre, à développer chez moi la Connaissance,

en faisant cependant la réserve que sa cause et ma cause ne voulaient

pas être confondues et qu'il a fallu une bonne dose de maîtrise de

soi avant que j'apprisse à séparer le _sien_ et le _mien_ par le

sectionnement qui convenait. Que j'aie pris conscience des problèmes

du comédien (un problème qui est peut-être plus loin de moi que tout

autre, et cela pour une raison difficile à exprimer), que j'aie

découvert et reconnu le comédien au fond de chaque artiste, le type

spécifiquement artistique, c'est au contact avec cet homme que j'en

suis redevable. Il me semble que j'ai des artistes et des comédiens

une idée pire que celle que se faisaient les philosophes qui m'ont

précédé. L'amélioration du théâtre m'importe peu, encore moins sa

«cléricalisation»; la véritable musique wagnérienne ne m'appartient pas

assez; pour mon bonheur et pour ma santé je pourrais même m'en passer

(_quod erat demonstrandum et demonstratum_).

6.

Une époque de démocratie fait monter le comédien au pinacle, à Athènes

comme aujourd'hui chez nous. En cela Wagner a dépassé jusqu'à présent

tout ce que l'on peut imaginer et il a fait naître une conception

supérieure du comédien qui peut faire frémir. Musique, poésie,

religion, culture, littérature, famille, patrie, relations--tout cela

cède le pas à l'_art_, je veux dire aux attitudes de théâtre.

7.

La peinture en lieu et place de la logique, l'observation de détail,

le canevas, la prédominance du premier plan et de mille détails--tout

cela répond aux besoins des hommes nerveux, chez Wagner comme chez les

Goncourt. Richard Wagner appartient au mouvement français: des héros et

des monstres, des passions poussées à l'extrême et, avec cela, rien que

des détails, un _frisson_ momentané.

8.

Voici les deux formules qui me font comprendre le phénomène Wagner.

L'une d'elles est la suivante:

Les principes et les pratiques de Wagner, dans leur ensemble, se

réduisent à des calamités physiologiques dont ils sont l'expression

(«l'hystérisme» sous forme de musique).

L'autre se présente ainsi:

L'effet nocif de l'art wagnérien est la preuve de sa _corruption_. Ce

qui est parfait guérit, ce qui est morbide rend malade. Les calamités

physiologiques que Wagner provoque chez ses auditeurs (respiration

irrégulière, troubles de la circulation, irritabilité extrême avec

brusque coma) sont la réfutation de son art.

Avec ces deux formules je ne fais que tirer la conséquence de ce

principe général qui m'apparaît comme le fondement de toute esthétique:

à savoir que les valeurs esthétiques reposent sur des valeurs

biologiques, que les sensations de bien-être esthétique sont des

sensations de bien-être biologique.

9.

Wagner, sous la contrainte d'une incroyable sexualité maladive, ne

savait que trop bien ce que perd un artiste en perdant la liberté

et l'_estime_ de soi-même. Il est condamné a être comédien. Son art

lui-même devient pour lui une perpétuelle tentation de fuite, un moyen

de s'oublier, de se _stupéfier_. Ce moyen transforme et détermine, en

fin de compte, le caractère de son art. Celui qui, à ce point, n'est

«pas libre» a besoin d'un monde de haschich, de vapeurs étranges,

lourdes et enveloppantes, de toute espèce d'exotisme et de symbolisme

de l'idéal, ne fût-ce que pour se débarrasser une fois de sa réalité...

Il a besoin de la musique wagnérienne... Une certaine catholicité de

l'idéal est, avant tout, chez un artiste, presque la preuve certaine

du mépris de soi, du «marécage»: le cas de Baudelaire en France, le

cas d'Edgar Allan Poë en Amérique, le cas de Wagner en Allemagne.--Me

faut-il encore dire que Wagner doit aussi son _succès_ à sa sensualité?

que la musique convertit à soi, à Wagner, les instincts les plus

bas? que cette atmosphère d'idéal sacré, de catholicisme aux trois

huitièmes, est un art de séduction de plus? (Il permet d'une façon

ignorante, innocente, _chrétienne_ de laisser agir «l'enchantement»

sur soi...) Qui donc hasardera le terme, le terme véritable, pour les

_ardeurs_[5] de la musique de _Tristan_? Je mets des gants quand je lis

la partition de _Tristan_... La wagnérie qui étend ses ravages est une

légère épidémie de sensualité qui «s'ignore»; à l'égard de la musique

de Wagner, toutes les précautions s'imposent.

10.

La femme hystérico-héroïque que Richard Wagner a inventée et mise

en musique est une hybride d'un goût douteux. Que ce type n'ait

pas complètement dégoûté, même en Allemagne, cela tient à ceci (et

nullement à bon droit) qu'un poète infiniment plus grand que Wagner, le

noble Henri de Kleist, a fait en sa faveur le plaidoyer du génie. Je

suis bien éloigné de croire que Wagner s'est inspiré de Kleist. Elsa,

Senta, Isolde, Brunehilde, Kundry sont, au contraire, les enfants du

romantisme français.

11.

Les héros de Wagner sont les types tout à fait modernes de la

dégénérescence: ses héroïnes sont des phénomènes hystéro-hypnotiques.

Wagner peint ici sur le vif, il se conforme à la nature jusqu'à la

minutie. La musique est avant tout l'analyse psycho-physiologique

d'états morbides et, pour les psychologues de l'avenir, elle peut être

plus intéressante au point de vue clinique qu'au point de vue musical.

Que ces braves Allemands, en l'écoutant, se plaisent à divaguer sur les

sentiments primitifs de la vertu et de la force germanique, c'est là

un des indices les plus douloureux de l'état inférieur de la culture

psychologique en Allemagne. Nous autres, quand nous entendons de la

musique de Wagner, nous sommes à l'hôpital, et, pour le dire encore une

fois, cela nous intéresse beaucoup.

12.

De cette musique, qui est la plus mauvaise de toutes les mauvaises

musiques, avec son inquiétude et son chaos qui s'avance à l'aventure,

de mesure en mesure, de cette musique qui veut signifier la passion et

qui est en vérité au degré le plus bas de la dépravation esthétique, je

n'ai nulle pitié. Ici il faut faire une fin.

13.

Considérations inactuelles, deuxième série Schopenhauer éducateur, Richard Wagner à Bayreuth · 第 18 / 19 段