Mais, avant tout, quand on voudra méditer sur Wagner poète et

réformateur de la langue, il ne faudra pas oublier qu'aucun des drames

de Wagner n'est destiné à être lu et qu'on ne peut, en conséquence,

exiger ce que l'on serait en droit d'attendre d'une œuvre purement

littéraire. Celle-ci n'entend agir sur le sentiment que par le seul

moyen des idées et des mots; cette destination la soumet aux lois

de la rhétorique. Mais, dans la vie réelle, la passion est rarement

éloquente; dans le drame littéraire, il faut qu'elle le soit, car elle

ne dispose pas d'autres moyens pour se manifester. Quand le langage

d'un peuple est déjà tombé à l'état de décadence et d'usure, l'auteur

dramatique éprouve le besoin de colorer et de façonner la langue par

des procédés extraordinaires; il veut relever la langue, pour qu'à son

tour elle fasse ressortir l'élévation du sentiment, et il s'expose

ainsi à ne pas être compris du tout. Il cherche de même à rehausser

la passion par des sentences et des inventions sublimes, et tombe par

là dans un autre travers, il paraît invraisemblable et artificiel.

Car dans la vie réelle la passion véritable ne s'exprime pas par des

sentences et, quand la passion s'étale dans la poésie, on doute de sa

sincérité, dès qu'elle s'éloigne de la réalité. Par contre, Wagner,

qui fut le premier à reconnaître les défauts du drame parlé, rend

chaque action dramatique intelligible de trois manières différentes:

par la parole, le geste et la musique; de telle sorte que la musique

fait passer immédiatement les sentiments qui animent les acteurs du

drame dans l'âme des auditeurs, lesquels voient alors dans les gestes

de ces comédiens la première manifestation visible de ces phénomènes

intérieurs. Dans les paroles ils en perçoivent en outre une seconde

image plus affaiblie, traduite en une volonté réfléchie. Tous ces

effets se produisent simultanément et sans se nuire réciproquement.

Ils forcent celui devant lequel un pareil drame est représenté à une

compréhension toute nouvelle, à une vivante sympathie, de telle sorte

que ses sens apparaissent spiritualisés et que son esprit devient

plus sensible, comme si tout ce qui cherche à s'épancher au dehors de

l'homme, tout ce qui est avide de la connaissance se sentait maintenant

heureux et libre dans une allégresse de perception. Chaque péripétie

d'un drame de Wagner se communiquant au spectateur avec une clarté

parfaite, illuminée et transfigurée par la musique comme par un feu

intérieur, l'auteur put se passer de tous les expédients dont le

poète qui ne se sert que de moyens verbaux a besoin pour prêter à ses

épisodes la chaleur et l'éclat nécessaires. Toute l'économie du drame

put de nouveau affirmer son goût pour la mesure dans les proportions

grandioses de l'édifice, car il ne lui restait plus aucun prétexte

pour recourir à ces complications préméditées, à cette multiplicité

déroutante dans le style de l'édifice, au moyen desquels le poète

dramatique cherche à soulever en faveur de son œuvre un vif sentiment

d'intérêt et d'étonnement, sentiment qui se hausse ensuite jusqu'à une

stupéfaction bienheureuse. L'impression de lointain et d'élévation

idéale ne devait pas être obtenue à l'aide des procédés artificiels. La

langue, se dépouillant de l'ampleur rhétorique, revenait à la concision

expressive du sentiment. Bien que l'interprète parlât beaucoup moins

qu'autrefois de tout ce qu'il faisait et éprouvait pendant les

péripéties du drame, des circonstances intimes, que le poète dramatique

avait jusqu'alors exclues de la scène comme peu dramatiques, forcèrent

maintenant le spectateur à une participation passionnée, alors que le

langage des gestes peut être réduit aux plus délicates modulations.

Or, la passion chantée a généralement besoin de plus de temps pour

s'exprimer que la passion parlée; la musique produit, si l'on peut

ainsi parler, une extension du sentiment; il s'en suit généralement

que l'interprète qui est en même temps chanteur se voit contraint de

maîtriser l'animation trop peu plastique des mouvements, laquelle

constitue une des difficultés du drame parlé. L'artiste se sent

d'autant plus entraîné à donner plus de noblesse à tous ses gestes que

la musique a plongé son émotion dans une atmosphère plus pure et plus

éthérée, et l'a de la sorte rapprochée de l'idéal de la beauté.

La tâche peu commune que Wagner a imposée aux comédiens et aux

chanteurs ne manquera pas de susciter parmi eux, et cela pour des

générations entières, une noble émulation, de telle sorte qu'ils

devront arriver enfin à personnifier l'image du héros wagnérien avec

une vivante perfection, la musique du drame offrant déjà le prototype

de cette incarnation parfaite. Guidé par un tel maître, l'œil de

l'artiste plastique finira par percevoir les merveilles d'un nouveau

monde des phénomènes, telles qu'avant lui seul le créateur d'œuvres

comme l'_Anneau du Niebelung_ aura pu les contempler pour la première

fois, car il est un _formateur_ de la plus haute espèce, qui, pareil

à Eschyle, montre la voie à un art futur. L'émulation ne fera-t-elle

pas forcément naître de grands talents si l'artiste plastique compare

l'effet produit par son art avec celui d'une musique semblable à celle

de Wagner? C'est une musique qui provoque un bonheur lumineux et

sans mélange, si bien qu'il semble à celui qui l'écoute que presque

toute la musique précédente n'ait parlé qu'un langage embarrassé,

contraint et tout extérieur, comme si jusqu'alors elle n'avait

servi qu'à jouer devant ceux qui n'étaient pas dignes du sérieux,

ou encore d'enseignement et de démonstration pour ceux qui ne sont

pas même dignes du jeu. Cette musique antérieure ne vous pénètre que

pendant quelques heures fugitives de ce bonheur que nous éprouvons

toujours quand nous écoutons la musique wagnérienne; on la dirait sous

l'influence de quelques rares moments d'oubli, durant lesquels elle se

parle à elle-même et, comme la Sainte-Cécile de Raphaël, tourne son

regard vers le ciel, loin de ceux qui écoutent et qui lui demandent de

les distraire, de les amuser ou de les instruire.

De Wagner, _le musicien_, on pourrait dire d'une façon générale qu'il

a prêté des accents à tout ce qui jusqu'à présent ne savait s'exprimer

dans la nature; il ne croit pas qu'il doive exister nécessairement

quelque chose de muet. Son génie pénètre l'aurore, la forêt, la brume,

l'abîme aussi bien que le sommet, l'horreur obscure, aussi bien que la

sérénité lunaire de la nuit, et partout il pénètre leur désir secret:

eux aussi veulent faire entendre leur voix dans le concert universel.

Quand le philosophe dit qu'il existe une Volonté qui, dans la nature

animée, comme dans la nature inanimée, a soif de l'être, le musicien

ajoute que cette Volonté veut, à tous les degrés, une existence dans le

domaine des sons.

Avant Wagner, la musique se mouvait dans des limites généralement

étroites. Elle s'appliquait à des états permanents de l'homme, à ce

que les Grecs appelaient _éthos_; ce n'est qu'avec Beethoven qu'elle

avait commencé à essayer le langage du _pathos_, c'est-à-dire de la

volonté passionnée, des phénomènes dramatiques qui se succèdent dans le

cœur de l'homme. Précédemment, c'était un état d'âme, une disposition

particulière, soit au calme, soit à la gaîté, soit au recueillement,

soit au repentir qui devaient être exprimés par les sons; à l'aide d'un

certain accord dans la forme et de la durée de cet accord, on voulait

frapper l'auditeur, le contraindre à interpréter la signification de

cette musique, et enfin le placer dans un état d'âme semblable. Pour

représenter toutes ces dispositions et ces états d'âme, certaines

formes particulières étaient nécessaires; d'autres furent introduites

par la convention. Quant à la longueur des compositions, elle fut fixée

par la prudence du musicien, qui voulait bien faire naître certains

sentiments chez son auditeur, mais non le fatiguer par la durée

prolongée de cette sensation. On fit un pas de plus lorsqu'on esquissa

successivement les images de sentiments opposés et qu'on découvrit le

charme des contrastes; on fit un autre pas en avant en réunissant dans

le même morceau le contraire de l'éthos, opposant, par exemple, l'un

à l'autre un thème masculin et un thème féminin. Mais ce ne sont là

que des stades encore grossiers et primitifs de la musique. La peur

de la passion dictait une partie de ces règles, la peur de l'ennui

faisait naître les autres. Toute recherche dans le sentiment, tous les

excès étaient considérés comme «contraires aux règles de l'éthique».

Mais, après que l'art de l'éthos eut représenté ces dispositions et

ces états d'âme habituels dans des répliques innombrables et toujours

pareilles, il tomba dans une sorte d'épuisement, malgré la merveilleuse

imagination de ses maîtres. Beethoven, le premier, fit parler à la

musique un langage nouveau, interdit jusque-là, le langage de la

passion. Mais son art étant sorti des lois et des conventions de

l'art tel que l'avait créé l'_éthos_, il fut en quelque sorte obligé

de tenter une justification vis-à-vis de celui-ci. C'est pourquoi

son développement artistique conserva des traces des difficultés

particulières qu'il rencontra et il résulta de ce fait une singulière

confusion. Une action dramatique intime--et toute passion se développe

sous une forme dramatique--cherchait péniblement à revêtir un aspect

nouveau, mais le plan rationnel de la musique de sentiment s'y opposait

et prenait presque l'air et le ton de la moralité offensée vis-à-vis

d'une innovation immorale. Il semble parfois que Beethoven se soit

imposé la tâche si pleine de contradictions de faire parler le _pathos_

avec les seules ressources de l'_éthos_. Mais cette supposition ne

suffirait pas à expliquer les dernières œuvres de Beethoven, les plus

considérables. Et véritablement, pour décrire la grande courbe de la

passion, il trouva un moyen nouveau; il choisit sur l'ensemble du

tracé certains points déterminés qu'il accentua avec une minutieuse

précision, de telle sorte qu'ils puissent servir de points de repère

à l'auditeur, pour _deviner_ la direction générale de la ligne. A

première vue, cette nouvelle forme faisait l'effet d'un assemblage

de plusieurs pièces de musique, dont chacune, prise isolément,

représentait, en apparence, un état d'âme constant, mais qui n'était,

en réalité, qu'un moment passager dans le cours dramatique de la

passion. L'auditeur pouvait s'imaginer qu'il n'entendait que d'ancienne

musique, exprimant des états d'âme, avec la seule différence que le

rapport entre les diverses parties constituantes était devenu pour lui

incompréhensible, et ne pouvait plus s'exprimer que par la loi des

contrastes.

Les musiciens de second ordre eux-mêmes commencèrent à mépriser

l'obligation de faire de toute composition artistique un édifice

complet; dans leurs œuvres, la succession des différentes parties prit

un caractère arbitraire. L'invention d'une expression large de la

passion fut si mal comprise qu'elle ramena le compositeur à l'ancienne

phrase musicale détachée de l'ensemble et évoquant un sujet quelconque,

et la tension réciproque des différentes parties disparut complètement.

Voilà pourquoi la symphonie ne fut plus, après Beethoven, qu'une

création si singulièrement confuse, surtout lorsqu'elle s'efforçait

encore par moments de bégayer le langage pathétique de Beethoven. Les

moyens ne sont pas en rapport avec l'intention, et l'intention, à tout

prendre, n'est pas claire pour l'auditeur, parce qu'elle a toujours

été dépourvue de clarté pour le cerveau même où elle a pris naissance.

Cependant, plus un genre de composition est élevé, difficile et plein

d'exigences, plus il est indispensable que l'on ait à dire quelque

chose de bien déterminé et qu'on l'exprime de la façon la plus claire.

C'est pour cette raison que les efforts constants de Wagner

tendaient à découvrir tous les moyens capables de favoriser la

_clarté_. Il lui fallait avant tout se détacher des contraintes et des

prétentions de l'ancienne musique des états d'âme et faire parler à sa

musique, processus mélodieux du sentiment et de la passion, un langage

qui ne pût donner lieu à aucune équivoque. Si nous considérons ce qu'il

est parvenu à accomplir, il nous semble que ce qu'il a réalisé dans

le domaine de la musique correspond à ce qu'a fait dans le domaine

de l'art plastique l'inventeur du groupe détaché. Comparée à celle

de Wagner, toute la musique antérieure paraît contrainte et timide,

comme si elle ne pouvait se montrer sous toutes ses faces et qu'elle

fût prise d'une sorte de honte. Wagner saisit chaque degré et chaque

nuance du sentiment avec la plus sûre précision. Sans crainte qu'elle

lui échappe, il prend en main l'émotion la plus délicate, la plus

lointaine et la plus subtile et il sait la retenir, comme si elle avait

pris corps, tandis que tout autre que lui n'y verrait qu'un éphémère

papillon que flétrit le moindre attouchement. Sa musique n'est jamais

indéterminée, jamais fugace; tout ce qui parle par sa voix, que ce

soit l'homme ou la nature, est animé d'une passion rigoureusement

individualisée; la tempête et la flamme elles-mêmes revêtent chez lui

la force irrésistible d'une volonté personnelle. Au-dessus de ces êtres

qui font entendre leur voix, au-dessus de la lutte des passions qui

les agitent, au-dessus du tourbillon des contradictions, plane une

puissante intelligence symphonique, inspirée par une raison supérieure,

qui, du sein de la guerre, fait naître sans cesse la concorde. La

musique de Wagner, dans son ensemble, est une image du monde tel que

le concevait le grand philosophe d'Ephèse, harmonie engendrée par la

lutte, union de la justice et de l'inimitié. J'admire la faculté de

calculer la ligne majeure de passions individuelles qui toutes suivent

une courbe différente; et je vois la preuve de cette faculté dans

chaque acte des drames de Wagner, qui raconte côte à côte l'histoire

particulière d'individus différents et celle qui leur est commune à

tous. Dès le début nous sentons que nous sommes en présence de courants

opposés, mais aussi d'un fleuve puissant qui les domine tous. Ce

fleuve coule tout d'abord irrégulièrement sur des écueils invisibles;

parfois ses ondes semblent vouloir se séparer violemment et suivre

des directions différentes. Peu à peu nous voyons leur mouvement

devenir plus fort et plus rapide; l'agitation tumultueuse a passé au

calme imposant d'un large mouvement vers un but encore inconnu; et

soudain, lorsque le dénouement est proche, le flot se précipite de

toute sa masse vers l'abîme, avec un désir fatal du gouffre et de

ses fureurs. Jamais Wagner n'est davantage lui-même que lorsque les

difficultés s'accumulent et qu'il peut agir dans des conditions tout

à fait grandioses avec l'allégresse du législateur. Transformer en

rythmes d'une grande simplicité des éléments déréglés et rebelles,

réaliser une volonté unique au milieu d'une multiplicité déroutante de

prétentions et d'exigences--tels sont les devoirs pour lesquels il se

sent né, dans l'exercice desquels il a la conscience de sa liberté.

Pour ces devoirs jamais les forces ne lui manquent, jamais il ne perd

le souffle avant d'arriver à son but. Il s'est efforcé de s'imposer

les règles les plus rigoureuses avec la même persévérance que d'autres

mettent à alléger leur fardeau. La vie et l'art lui pèsent, lorsqu'il

ne peut pas jouer à loisir avec leurs problèmes les plus ardus. Qu'on

considère seulement le rapport de la mélodie chantée avec la mélodie

de la langue parlée et comme Wagner considère l'élévation, la force

et la mesure du langage humain, lorsque l'homme parle avec passion,

comme le modèle naturel qu'il s'applique à transformer en art. Qu'on

considère ensuite l'adaptation d'une telle passion mélodieuse à

l'ensemble symphonique de la musique et l'on pourra se rendre compte

des difficultés extraordinaires que Wagner a dû vaincre. Sa fertilité

d'invention dans les grandes et les petites choses, l'omniprésence de

son intelligence et de son application sont telles que l'on pourrait

croire, en parcourant une partition de Wagner, qu'il n'y avait jamais

eu, avant lui, de vrai travail et de véritable effort. Il semble que,

pour le dramaturge, la vertu par excellence est le renoncement à

soi-même. Mais il pourra probablement objecter que ceux-là seuls sont

affligés de peines qui ne sont pas encore libérés. La vertu et le bien

sont faciles.

Considéré dans son ensemble comme artiste, Wagner, si l'on veut le

rapprocher d'un type connu, a quelque chose de Démosthène. Le terrible

sérieux qu'il met au service de sa cause, la sûreté avec laquelle il

s'empare chaque fois de cette cause, alors que sa main s'en saisit

et la retient comme si elle était de fer, voilà des qualités de

Démosthène! Et comme Démosthène encore, Wagner cache son art ou le fait

oublier, en nous contraignant à penser à la cause qu'il défend; et

pourtant il est, lui aussi, la dernière et la plus haute manifestation

mettant fin à toute une série de puissants génies artistiques et

il aurait par conséquent plus à cacher que ceux qui sont venus les

premiers dans la série. Son art agit comme la nature, comme s'il était

la nature restaurée et retrouvée. Il n'y a chez lui rien de pompeux,

alors que tous les musiciens qui l'ont précédé aimaient à l'occasion

à jouer de leur art et à faire parade de leur virtuosité. En face

de l'œuvre wagnérienne, on ne songe ni à ce qui est intéressant,

ni à ce qui est divertissant, ni à Wagner lui-même, ni à l'art en

général; on sent seulement ce que cet art a de _nécessaire_. Personne

ne pourra jamais calculer de quelle abnégation, de quelle rigueur,

de quelle unité de volonté l'artiste eut besoin au moment où son

génie était encore en plein développement, pour être à même de faire

ensuite, à l'époque de sa pleine maturité, ce qui était nécessaire

qu'il fît, et de le faire avec une joyeuse liberté, à chaque moment

de son inspiration. Il suffit que nous sentions, dans certains cas

particuliers, combien sa musique se soumet, avec une résolution presque

impitoyable, aux péripéties du drame, qui apparaissent elles-mêmes

inflexibles comme le destin, tandis que l'âme ardente qui remplit ce

drame brûle du désir d'errer parfois sans entrave dans le chaos et dans

le libre espace.

10.

Un artiste qui possède un tel empire sur lui-même se soumet, sans le

vouloir, tous les autres artistes. Pour lui seul aussi ceux qu'il a

soumis, ses amis et ses partisans, ne constituent ni un danger, ni un

obstacle, tandis que des caractères plus faibles perdent généralement

leur indépendance en cherchant à s'appuyer sur leurs amis. Il est

singulier de pouvoir constater à quel point, durant toute sa vie,

Wagner s'est tenu à l'écart de toute organisation de parti, mais chaque

phase nouvelle de son art lui constituait un cercle de partisans, qui

semblait n'avoir d'autre but que de le retenir dans cette phase. Mais

il passa toujours au milieu de ses partisans sans se laisser retenir;

de plus, sa carrière fut trop longue pour que quelqu'un d'autre que

lui ait pu la suivre dès le début, elle fut aussi trop extraordinaire

et trop hérissée d'obstacles pour que, même le plus fidèle, perdant le

souffle, ne restât en route. Presque à toutes les époques de sa vie,

Wagner se trouva en présence d'amis qui l'eussent volontiers érigé en

dogme; il en fut de même, pour d'autres raisons, de ses ennemis. Pour

peu que la pureté de son caractère artistique eût été moins prononcée,

rien n'eût été plus facile pour lui que de devenir plus tôt l'arbitre

des questions littéraires et artistiques de notre époque--ce qu'il a

fini par devenir aujourd'hui, mais dans un sens beaucoup plus élevé, au

point que tout ce qui se passe, dans un domaine quelconque de l'art,

se voit involontairement traduit devant le tribunal de ses conceptions

artistiques et de sa probité intellectuelle. Il a subjugué les volontés

les plus antipathiques; il n'y a plus un seul musicien de talent qui

ne lui prête l'oreille dans son for intérieur et qui ne le juge plus

digne d'être écouté que lui-même et tout le reste de ce qui s'appelle

musique. Quelques-uns de ceux qui veulent à tout prix signifier quelque

chose par eux-mêmes luttent vraiment contre ce charme intérieur qui

les subjugue; ils se retranchent avec une application anxieuse dans le

camp des anciens maîtres et préfèrent appuyer leur «indépendance» sur

Schubert ou sur Hændel que sur Wagner. Vain effort! En s'élevant contre

leurs sentiments les plus forts ils s'amoindrissent et se rapetissent

en tant qu'artistes; contraints d'accepter de mauvais alliés et de

mauvais amis, ils altèrent leur propre caractère. Quand ils sont au

bout de tous ces sacrifices, il leur arrive malgré tout, peut-être dans

un rêve, de tourner leur oreille vers Wagner. Ces adversaires sont à

plaindre; ils s'imaginent qu'ils perdent beaucoup quand ils renoncent à

eux-mêmes et ils sont dans l'erreur.

Or, il est certain que Wagner se soucie peu de savoir si les musiciens

vont se mettre à composer dans sa manière, ou s'ils composent en

général: il fait même tout ce qu'il peut pour détruire la fâcheuse

opinion qu'une nouvelle école de compositeurs devrait se rattacher à

lui. Pour autant qu'il exerce une influence directe sur les musiciens,

il cherche à les instruire dans la science de la grande déclamation;

il estime que, dans l'évolution de l'art, le moment est venu où le

désir sincère de passer maître dans l'exécution est beaucoup plus

estimable que le désir de «produire» soi-même à tout prix. Car, au

point où en est l'art aujourd'hui, la conséquence fatale de cette

production est d'aplatir les effets de ce qui est véritablement grand,

en produisant tant bien que mal, le plus possible et en émoussant par

un usage journalier les moyens et les procédés du génie. Même ce qui

est simplement bien en art est superflu et nuisible, quand ce n'est que

le résultat de l'imitation de ce qu'il y a de meilleur. Les buts et les

moyens de Wagner ne font qu'un; pour s'en rendre compte, il ne faut que

de la loyauté artistique; et c'est être déloyal que de s'approprier ses

moyens et de les faire servir à des buts diminués et différents.

Si Wagner se refuse donc à être confondu avec une foule de musiciens

qui composent en s'inspirant de sa manière, il impose avec d'autant

plus d'insistance à tous les talents la tâche nouvelle de découvrir,

d'un commun accord avec lui, _les lois du style pour la diction

dramatique_. Il est poussé par la nécessité pressante de fonder, pour

son art, la _tradition d'un style_, une tradition au moyen de laquelle

son œuvre pourrait passer, d'une époque à l'autre, sans que sa forme en

soit altérée, jusqu'à ce qu'elle ait atteint cet _avenir_ en vue duquel

son créateur l'avait imaginée.

Wagner est animé d'une ardeur infatigable pour communiquer autour

de lui tout ce qui se rapporte à cette fondation du style et, par

conséquent, à la pérennité de son art. Faire de son œuvre, véritable

dépôt sacré--pour parler avec Schopenhauer,--fruit essentiel de son

existence, une propriété commune de toute l'humanité, la mettre à part

pour une postérité qui la jugera mieux, tel fut pour lui le but _qui

passe avant tous les autres buts_, et pour lequel il porte la couronne

d'épines qui reverdira plus tard en couronne de lauriers. Il voulut

aussi prendre des dispositions efficaces pour assurer la sécurité

future de son œuvre, imitant ainsi la prévoyance de l'insecte à sa

dernière métamorphose, qui met à l'abri ses œufs pour se préparer une

progéniture qu'il ne verra jamais naître. L'insecte dépose ses œufs en

un endroit où ils trouveront, un jour, vie et subsistance, et il meurt

rassuré sur l'avenir.

Ce but, qui passe avant tous les autres, le pousse à des innovations

toujours nouvelles; il en puise d'autant plus à la source de sa

communicativité surhumaine, qu'il se sent en lutte avec le siècle qui

se détourne de lui, faisant preuve de tant de mauvaise volonté à son

égard. Cependant, peu à peu, ce siècle lui-même commence à céder à ses

infatigables tentatives, à ses souples assauts, et il prête l'oreille.

Chaque fois que se montrait de loin une occasion plus ou moins

importante d'expliquer ses idées par un exemple, Wagner était prêt à le

faire; il remaniait ses idées en les adaptant aux circonstances et il

trouvait moyen de les faire entendre à travers l'interprétation la plus

insuffisante. Chaque fois qu'une âme à demi capable de le comprendre

s'ouvrait à lui, il y laissait tomber la semence de sa pensée. Il

rattache des espérances là où l'observateur de sang-froid ne fait que

hausser les épaules; il se trompe cent fois pour l'emporter une seule

fois sur cet observateur. De même que le sage n'a coutume de fréquenter

les hommes vivants qu'autant qu'il croit pouvoir augmenter par eux le

trésor de son expérience, de même il semble que l'artiste ne puisse

plus avoir de rapports avec les hommes de son temps, lorsqu'ils ne

concourent pas à immortaliser son œuvre. On ne peut l'aimer lui-même

qu'en aimant cette immortalisation, de même que, parmi les haines

qu'on lui témoigne, il n'en ressent qu'une seule espèce: la haine, qui

voudrait rompre les ponts menant à cet avenir de son art. Les disciples

que Wagner a éduqués, les musiciens et les interprètes auxquels il

fit une seule observation, auxquels il enseigna un seul geste, les

orchestres petits et grands qu'il dirigea, les villes qui le virent

dans toute l'ardeur de son activité, les princes et les femmes qui

prirent part à ses projets, moitié avec crainte, moitié avec amour, les

différents pays de l'Europe auxquels il appartint temporairement et où

il fut pour les arts un juge et une conscience: tout cela se transforma

peu à peu en un écho de sa pensée et de ses efforts incessants vers

une production future. Et quoique cet échec lui revînt souvent sous

une forme confuse et dénaturée, la force prépondérante de la voix

formidable qu'il fit résonner tant de fois dans le monde doit pourtant

finir par provoquer un retentissement d'une puissance égale, de telle

sorte qu'il ne sera bientôt plus possible de ne pas l'entendre ou

de le mal comprendre. Maintenant déjà ce retentissement ébranle les

fondements des institutions artistiques de la société moderne; chaque

fois que le souffle de son esprit passait sur ces plantations, tout

était ébranlé de ce qui était desséché et ne pouvait résister au vent.

Mais il y a quelque chose qui parle un langage encore plus éloquent

que cette inquiétude, c'est le doute qui commence à naître partout:

personne ne saurait dire ni où ni quand l'influence de Wagner pourra

inopinément se faire jour.

Wagner est tout à fait incapable de considérer le salut de l'art en le

détachant de toute autre circonstance, en bien ou en mal; partout où

l'esprit moderne recèle un danger quelconque, sa clairvoyante méfiance

y découvre aussi un danger pour l'art. Son imagination décompose pièce

par pièce l'édifice de notre civilisation et rien ne lui échappe de ce

qui est vermoulu ou construit à la légère; si, ce faisant, il découvre

des murs solides ou s'il tombe sur des fondations durables, il songe

aussitôt à en tirer parti pour son art, les utilisant comme bastions ou

comme abris protecteurs. Pareil à un réfugié, il cherche à préserver,

non pas lui-même, mais un secret précieux, comme une femme malheureuse

qui veut sauver la vie de l'enfant qu'elle porte dans son sein et non

pas la sienne propre; semblable à Sieglinde, il vit «pour l'amour de

l'Amour».

Considérations inactuelles, deuxième série Schopenhauer éducateur, Richard Wagner à Bayreuth · 第 14 / 19 段