de Wagner, dès le moment où sa passion dominante prend conscience
d'elle-même et s'empare de son être tout entier. A partir de là il se
débarrasse des tâtonnements, des errements, il étouffe l'exubérance
parasitaire des rejetons; et partout, dans ses voies et ses évolutions
les plus compliquées, dans les courbes les plus aventureuses de ses
projets, règne une loi, une volonté unique et intime, qui suffit à
les expliquer, quelque singulières que sembleront ses explications.
Cependant, il y eut dans l'existence de Wagner une période que l'on
peut appeler prédramatique: son enfance, sa jeunesse, dont on ne peut
parler sans rencontrer de nombreux problèmes. Rien ne fait encore
présager qu'il se trouvera un jour _lui-même_; et tout ce que l'on
pourrait interpréter aujourd'hui rétrospectivement comme un présage
apparaît à première vue comme une coexistence de qualités qui sont
de nature à inspirer plutôt la crainte que l'espérance; un esprit
d'inquiétude, d'irritation, une hâte nerveuse à saisir mille choses,
un plaisir passionné suscité par des états d'âme presque maladifs
et tendus à l'excès, un retour subit, après des moments de sérénité
et de calme absolu, vers ce qui est brutal et tapageur. Il n'était
limité par aucune discipline rigoureuse dans l'art qu'il eût pu tenir
de famille: la peinture, la poésie, l'art du comédien, la musique le
touchaient d'aussi près que les études et la carrière d'un savant;
tout était à sa portée; à n'y regarder qu'à la surface on eût pu
croire qu'il était né pour le dilettantisme. Le monde restreint dans
les limites duquel il grandit n'était pas composé de telle sorte qu'on
eût pu souhaiter à un artiste de vivre sous un pareil horizon. Il lui
fut difficile d'échapper au plaisir dangereux qu'éprouve un esprit
qui veut goûter de toutes choses, d'échapper à la présomption qui
naît du savoir multiple, telle qu'on la rencontre dans les villes de
savants. Chez lui la sensibilité n'était éveillée que légèrement et
imparfaitement satisfaite. Aussi loin que s'étendaient les regards du
jeune homme, il se voyait entouré d'esprits singulièrement vieillots,
mais sans cesse en activité, formant un contraste ridicule avec l'éclat
du théâtre et avec l'allure entraînante de la musique, un contraste
incompréhensible. Or, celui qui sait comparer s'étonne toujours qu'il
soit si rare que l'homme moderne, lorsqu'il est doué de talents
remarquables, possède, durant son enfance et sa jeunesse, des qualités
de naïveté, d'originalité sans apprêt, et combien il lui est difficile
de les posséder. Tout au contraire, des hommes rares, tels que Gœthe
et Wagner, qui s'élèvent à la naïveté, la possèdent maintenant plutôt
à l'âge mûr que lorsqu'ils sont enfants et adolescents. L'artiste
surtout, doué en naissant d'une forte mesure de puissance d'imitation,
sera forcé de subir l'émouvante diversité de la vie moderne, comme
on subit de violentes maladies infantiles. Comme enfant et comme
adolescent, il ressemblera plutôt à un vieillard qu'à lui-même. Le
type si merveilleusement fidèle du jeune homme, tel qu'il est réalisé
dans le personnage de Siegfried de l'_Anneau du Niebelung_, ne pouvait
être aperçu que par un homme et même seulement par un homme qui n'a vu
s'épanouir que tardivement sa propre jeunesse. L'âge mûr de Wagner fut
tardif comme sa jeunesse, de sorte que, en ceci du moins, il est le
contraire d'une nature qui a tout anticipé.
Avec l'apparition de sa virilité intellectuelle et morale commence
aussi le drame de sa vie. Et comme le spectacle nous en semble
changé! Sa nature paraît simplifiée d'une façon effrayante, déchirée
en deux instincts contraires, deux sphères dissemblables. En bas
bouillonne une volonté ardente, avide de domination, faite de brusques
jaillissements, qui cherche à se faire jour par toutes les voies,
toutes les crevasses, toutes les cavités. Seule une force absolument
pure et libre était capable de désigner à cette volonté la voie qui
mène à tout ce qui est bon et bienfaisant. Associés à un esprit étroit,
les désirs tyranniques et illimités d'une telle volonté auraient pu
devenir néfastes; il était nécessaire, en tous cas, qu'une issue libre
fût promptement trouvée, que l'air clair et le soleil vinssent la
baigner. Une puissante aspiration qui chaque jour se rend compte de
son impuissance tourne à la méchanceté. L'insuffisance des efforts
peut parfois tenir aux circonstances, à l'inflexibilité du sort,
et non au manque de force; mais celui qui ne peut renoncer à son
aspiration, malgré l'insuffisance de ces efforts, s'ulcère en quelque
sorte et devient par conséquent irritable et injuste. Il lui arrivera
peut-être de chercher chez les autres les causes de son insuccès ou
même, dans un accès de haine passionnée, d'accabler de reproches le
monde tout entier; peut-être aussi sa fierté blessée choisira-t-elle
des chemins isolés ou s'adonnera-t-elle à la violence. Et c'est ainsi
que des natures animées de bonnes intention peuvent se corrompre sur le
chemin même du bien. Parmi ceux-là mêmes qui ne recherchaient que leur
propre purification morale, parmi les ermites et les moines, on trouve
de ces malheureux qui, pour avoir échoué dans leurs efforts, sont
devenus des êtres corrompus, profondément malades, minés et rongés par
l'insuccès. C'était un esprit plein d'amour, débordant de bonté et de
douceur, ennemi de toute violence, de toute immolation de soi, avide de
liberté, que celui qui parla à Wagner. Cet esprit descendit sur lui et
l'enveloppa de ses ailes tutélaires, lui montra le chemin. Nous voici
prêts à jeter un regard sur l'autre sphère de la nature de Wagner. Mais
comment la décrire?
Les créations d'un artiste ne sont pas sa propre image, mais l'ordre,
dans lequel se succèdent les créations qu'il fit vivre avec tout
son ardent amour, donne partout quelques indications sur l'artiste
lui-même. Qu'on se représente en esprit Rienzi, le Hollandais volant
et Senta, Tannhæuser et Elisabeth, Lohengrin et Elsa, Tristan et le
roi Marke, Hans Sachs, Wotan et Brunhilde; toutes ces figures sont
reliées entre elles par un même courant souterrain de perfectionnement
et d'accroissement moral, dont les eaux s'épurent toujours davantage
en avançant; c'est ici que nous nous trouvons, pleins d'une réserve
respectueuse, en présence de l'âme même de Wagner, alors qu'elle
accomplit un de ses plus mystérieux développements. Chez quel artiste
percevons-nous quelque chose de semblable, dans des proportions aussi
vastes? Les créations de Schiller, depuis les _Brigands_ jusqu'à
_Wallenstein_ et _Guillaume Tell_, suivent une voie semblable de
perfectionnement successif et nous éclairent également, en une certaine
mesure, sur le développement de leur auteur; mais chez Wagner, la
proportion est plus grandiose, la carrière parcourue plus étendue.
Tout participe à cette épuration et sert à l'exprimer, le mythe aussi
bien que la musique; dans l'_Anneau du Niebelung_ je trouve la musique
la plus morale que je connaisse, par exemple à la scène où Brunhilde
est réveillée par Siegfried. Là, Wagner s'élève à une hauteur et à une
sainteté d'aspiration telles qu'il nous faut penser au reflet ardent
du soleil couchant sur la neige immaculée des cimes alpestres, tant la
nature qui s'y révèle est pure, solitaire, inaccessible, exempte de
passion, inondée d'amour; les nuées et les orages, le sublime même sont
au-dessous d'elle. Si de cette hauteur nous regardons en arrière, vers
le point de départ, _Tannhæuser_ et le _Hollandais_ nous comprenons
comment, dans Wagner, se développa l'homme; comment ses commencements
furent obscurs et inquiets, avec quelle impétuosité il rechercha la
satisfaction de ses goûts, la puissance, l'ivresse du plaisir et
comment il les fuyait souvent avec dégoût, comment il aspirait à jeter
loin de lui son fardeau, voulant oublier, nier, renoncer--le fleuve
de son activité se précipitait tantôt dans une vallée, tantôt dans
une autre, et s'enfonçait dans les plus sombres ravins. Dans la nuit
de cette agitation souterraine apparut alors, bien au-dessus de lui,
une étoile à l'éclat mélancolique; dès qu'il la reconnut il la nomma:
_Fidélité, oubli de soi par fidélité_.
Pourquoi sa lumière lui parut-elle plus claire et plus pure que
tout au monde? Quel sens mystérieux uniforme pour son être tout
entier renferme le mot _fidélité_? Car, sur tout ce qu'il a imaginé
et composé, il a gravé le symbole et le problème de la fidélité; il
y a dans son œuvre une série presque complète de ses manifestations
les plus belles et les plus rares: la fidélité du frère pour la
sœur, de l'ami pour l'ami, du serviteur pour son maître, d'Elisabeth
pour Tannhæuser, de Senta pour le Hollandais, d'Elsa pour Lohengrin,
d'Isolde, de Kurvenal et de Marke pour Tristan, de Brunhilde pour les
vœux les plus secrets de Wotan--pour ne donner que quelques exemples
de la série. C'est l'expérience la plus primitive, la plus personnelle
que Wagner revit en lui-même et qu'il vénère comme un saint mystère;
c'est elle qu'il cherche à exprimer par le mot _fidélité_, elle qu'il
ne se lasse point de personnifier, de vivifier de cent manières, lui
consacrant, dans la plénitude de sa reconnaissance, ses meilleurs
trésors et la plus pure essence de son art; c'est enfin cette
merveilleuse conviction que l'une des sphères de sa nature est restée
fidèle à l'autre, que la sphère créatrice, innocente, lumineuse, a
conservé la foi d'un amour libre des plus désintéressés à celle qui
était obscure, indomptable et tyrannique.
3.
Dans l'équilibre entre les deux forces constituantes, dans l'abandon
de l'une à l'autre résidait l'impérieuse nécessité qui seule rendait
Wagner capable de rester pleinement lui-même. C'était en même temps la
seule chose qui ne fût point en son pouvoir, qu'il devait se contenter
d'observer et d'accepter, tandis que les sollicitations à l'infidélité
et les terribles dangers dont elle le menaçait l'environnaient d'une
manière de plus en plus pressante. Et l'incertitude est une source
abondante de souffrances pour celui qui est en voie de développement?
Chacun de ses instincts tendait à outre-passer toutes les bornes;
chacune de ses aptitudes à jouir de l'existence voulait se satisfaire
séparément; plus elles étaient nombreuses et plus le tumulte était
grand, plus leur rencontre était hostile. Le hasard et la vie
contribuaient, à leur tour, à l'irritation; de même, le goût du pouvoir
et des fastes, le désir ardent du gain; plus souvent encore c'était la
cruelle nécessité qui l'oppressait, la nécessité de vivre d'une manière
ou d'une autre; partout des entraves et des pièges. Comment serait-il
possible, dans de pareilles circonstances, de rester fidèle à soi-même,
de se conserver tout entier?
Ce doute l'accablait souvent et il l'exprimait alors comme un
artiste exprime ses doutes, par des créations artistiques. Elisabeth
ne peut que souffrir, prier et mourir pour Tannhæuser; elle sauve
l'inconstant vagabond par sa fidélité, mais sa tâche n'est pas de ce
monde. Les dangers et les désespoirs abondent dans la carrière de
tout artiste véritable jeté dans l'arène des temps modernes. Il peut
arriver aux honneurs et au pouvoir de mille manières différentes,
le repos et le contentement sont souvent à sa portée, mais leur
forme est toujours celle que connaît l'homme moderne et qui, pour
l'artiste sincère, se transformera en une lourde contrainte. Dans la
tentation de s'abandonner et dans la résistance à cette tentation il
y a aussi des périls pour lui: péril dans la répugnance qu'il éprouve
pour les moyens modernes de se procurer à la fois des jouissances et
de la considération; péril dans la colère qui se tourne contre les
satisfactions égoïstes qui sont le propre des hommes d'aujourd'hui.
Qu'on s'imagine Wagner remplissant un emploi,--tel celui de chef
d'orchestre, qu'il exerça à différents théâtres de ville et de cour.
Qu'on essaie de comprendre ce qu'éprouve l'artiste le plus convaincu,
qui s'efforce d'introduire la conviction, là où les institutions
modernes s'élèvent sur des principes de légèreté et exigent de la
légèreté. Qu'on essaie de comprendre ce qu'il éprouve lorsqu'il réussit
en partie, tout en échouant toujours dans l'ensemble, lorsque le dégoût
s'empare de lui et qu'il cherche à fuir, lorsqu'il ne trouve point de
refuge et se voit toujours contraint à retourner, comme s'il était l'un
des leurs, vers les bohèmes et les bannis de votre société civilisée.
Lorsqu'il brise les liens qui le retenaient à une condition sociale,
il en trouve rarement une meilleure; quelquefois même il tombe dans la
plus profonde détresse. C'est ainsi que Wagner changea de villes, de
compagnons, de pays, et l'on peut à peine imaginer quels furent les
sollicitations et les milieux qu'il eut à supporter temporairement
La plus longue moitié de sa vie fut oppressée sous le poids d'une
atmosphère pesante; il semble qu'il dût renoncer à toute espérance
pour ne plus vivre et espérer qu'au jour le jour, de telle sorte que,
s'il ne désespéra point, il n'eut cependant plus la foi. Wagner dut
souvent s'apparaître à lui-même tel un voyageur qui marche à travers
la nuit, chargé d'un lourd fardeau, brisé de fatigue et qui néanmoins
se soutient par la fièvre; l'idée d'une mort subite n'était plus alors
à ses yeux quelque chose d'épouvantable, mais miroitait devant lui
comme un fantôme séduisant, désirable. Voir disparaître à la fois le
fardeau, le chemin et la nuit! Quelle puissante séduction! Maintes
fois il se jeta dans la vie avec cette espérance brève et trompeuse,
laissant derrière lui tous les fantômes. Mais la manière dont il le
faisait dépassait presque toujours les bornes, ce qui laisse supposer
que sa foi en cette espérance n'était ni ferme ni profonde, mais
qu'elle n'était pour lui qu'un moyen de s'étourdir. La disproportion
entre ses aspirations et son impuissance partielle ou complète à les
satisfaire se changeait pour lui en un aiguillon douloureux; énervée
par des privations continuelles, son imagination s'égarait dans des
excès, aussitôt que diminuait l'état d'indigence. Sa vie devenait
de plus en plus compliquée, mais les moyens et les détours qu'il
découvrait dans son art, lui l'auteur dramatique, semblaient aussi
de plus en plus hardis et fertiles en inventions, tout en n'étant
au fond que des pis-aller scéniques, des motifs mis en avant, qui
trompent un moment et ne sont inventés que pour un moment. Il les met
brusquement en jeu, mais ils sont tout aussi vite usés. Envisagée de
près et sans affectation, la vie de Wagner, pour rappeler une pensée
de Schopenhauer, tient beaucoup de la comédie et même d'une comédie
singulièrement grotesque. Comment le sentiment de tout cela, comment
la conscience d'un grotesque manque de dignité, qui s'est affirmée
durant plusieurs périodes de sa vie, devaient agir sur la personnalité
d'un artiste qui, plus que tout autre, ne pouvait respirer librement
que dans le sublime et l'ultra-sublime,--c'est ce qui donne beaucoup à
penser à celui qui sait penser.
Au milieu de cette activité pour laquelle seule une description
détaillée pourrait inspirer le degré de pitié, de frayeur et
d'admiration qu'elle mérite, se développe _une aptitude à apprendre_
telle qu'elle paraît tout à fait extraordinaire, même parmi les
Allemands, qui sont par excellence le peuple qui veut s'instruire;
et de ce don devait naître encore un nouveau danger, plus grand même
que celui d'une existence qui semblait déracinée et errante, jetée
au hasard par une folie inquiète. D'un novice qui s'essayait encore,
Wagner devint un maître universel de la musique et du théâtre, un
inventeur fécond dans les préparations techniques. Personne ne lui
contestera plus la gloire d'avoir fourni le modèle le plus parfait pour
l'art de la grande déclamation. Mais il devint davantage encore et pour
devenir ceci et cela il ne put, pas plus que d'autres, se dispenser
de s'assimiler par l'étude le plus haut degré de la culture. Et comme
il le fit bien! C'est une jouissance de l'observer. De tous côtés
les matériaux s'amoncellent autour de lui et il les fait siens; plus
l'édifice devient imposant, plus s'élargit et s'élève la voûte de sa
pensée dominante et régulatrice. Peu d'hommes cependant eurent à lutter
contre tant de difficultés pour parvenir jusqu'aux avenues des sciences
et des arts spéciaux; souvent même il fut forcé d'improviser ces
avenues. Le rénovateur du drame simple, l'inventeur du rang que doivent
occuper les arts dans la vraie société humaine, l'interprète inspiré
des conceptions du passé, le philosophe, l'historien, l'esthéticien
et le critique Wagner, le maître de la langue, le mythologiste et le
poète mystique, qui le premier fondit en un seul anneau, sur lequel
il grava les runes de sa pensée, les magnifiques figures, primitives
et formidables--quelle abondance de savoir ne dut-il pas rassembler
et embrasser d'une seule étreinte pour devenir tout cela! Et pourtant
cet ensemble étouffa aussi peu sa volonté d'action que les détails
les plus attrayants ne réussirent à l'en distraire. Pour mesurer
l'originalité d'une pareille attitude prenons Gœthe comme point de
comparaison, Gœthe, ce grand antipode de Wagner, qui, au double point
de vue de l'étudiant et du savant, peut être comparé à un fleuve riche
en affluents qui ne porte point toutes ses eaux à la mer, mais en
perd au moins la moitié dans les méandres de son cours. Il est vrai
qu'une nature comme celle de Gœthe recueille plus de satisfaction et
en procure davantage; il y a autour d'elle de la douceur et une noble
prodigalité, tandis que le cours puissant du fleuve incarné par Wagner
pourrait bien effrayer et rebuter. Mais que d'autres s'effrayent s'ils
veulent! Quant à nous, nous serons d'autant plus courageux qu'il nous a
été donné de voir de nos yeux un héros qui, même pour ce qui est de la
culture moderne, «n'a pas appris la peur».
Il n'a pas davantage appris à trouver le repos dans des études
historiques et philosophiques et à s'approprier ce que les effets de
ces sciences ont de merveilleusement calmant et de contraire à toute
action. L'étude et la culture ne détournèrent l'artiste ni du travail
ni de la lutte. Dès que la force créatrice s'empare de lui, l'histoire
se transforme pour lui en une argile mobile. Sa position vis-à-vis
d'elle devient alors toute différente de celle des autres savants, et
ressemble bien plutôt à l'attitude qu'occupaient les Grecs vis-à-vis
de leurs mythes, ceux-ci étant devenus des objets que l'on façonne et
réalise avec amour, saisi d'une sorte de crainte pieuse, mais pourtant
conscient du droit souverain que possède le créateur. Et précisément
parce que l'histoire est pour lui plus simple et plus changeante
qu'un rêve, il lui est possible de concentrer poétiquement, dans un
événement particulier, le type caractéristique d'une époque entière
et d'atteindre ainsi à un degré de vérité dans l'exposition auquel
l'historien ne peut jamais atteindre. Où le moyen âge chevaleresque
a-t-il passé si complètement dans une composition qui l'incarnait en
chair et en esprit, que le fit Wagner dans _Lohengrin_? Et les _Maîtres
chanteurs_ ne parleront-ils pas encore de l'esprit allemand dans les
temps les plus éloignés, ne feront-ils pas plus que d'en parler, ne
seront-ils pas bien plutôt un des fruits les plus mûrs de cet esprit
qui veut toujours réformer, et non pas révolutionner, et qui n'a
pas oublié, au sein des faciles jouissances, de pratiquer ce noble
mécontentement, source de toute action régénératrice?
C'est précisément vers cette espèce de mécontentement que Wagner
se sentit toujours davantage porté par ses études historiques et
philosophiques. Il sut non seulement y trouver des armes et une
armure, mais il y perçut avant tout le souffle inspirateur qui plane
sur le tombeau des grands lutteurs, des grands penseurs et des grands
affligés. On ne peut mieux se différencier de toute notre époque que
par l'usage que l'on fait de l'histoire et de la philosophie. Telle
qu'on la conçoit aujourd'hui le plus souvent, l'histoire semble avoir
reçu la mission de laisser respirer l'homme moderne, lequel court
à son but haletant et avec peine, de telle sorte qu'il se sente en
quelque sorte, mais seulement pour un moment, débarrassé de son
harnais. Ce que signifie Montaigne, considéré individuellement, dans
la fluctuante agitation de l'esprit de Réforme, un repos provoqué
par le reploiement sur soi-même, une paisible retraite en soi-même,
un temps de répit pour reprendre haleine--et c'est bien ainsi que le
comprit certainement Shakespeare, son meilleur lecteur,--voilà ce que
signifient maintenant les études historiques pour l'esprit moderne.
Si, depuis un siècle, les Allemands se sont particulièrement occupés
des études historiques, cela prouve que, dans le mouvement du monde
moderne, ils sont la puissance retardatrice, ralentissante, calmante.
Ce fait sera peut être interprété par quelques-uns comme une louange
en leur faveur. Mais c'est, en somme, un indice dangereux, quand on
voit les efforts intellectuels d'un peuple se tourner de préférence
vers le passé, c'est un signe d'amollissement, de régression et
d'infirmité, de telle sorte que ce peuple se voit exposé de la façon la
plus dangereuse à toutes les fièvres contagieuses, comme par exemple
la fièvre politique. Dans l'histoire de l'esprit moderne, nos savants
sont les représentants d'un pareil état de faiblesse, par opposition à
tous les mouvements réformateurs et révolutionnaires; ils ne se sont
pas imposé la plus noble des missions, mais ils se sont assuré une
espèce particulière de paisible bonheur. A vrai dire, chaque démarche
plus indépendante et plus virile passe à côté d'eux, bien entendu sans
passer à côté de l'histoire proprement dite. Celle-ci tient en réserve,
au fond d'elle-même, bien d'autres forces, ainsi que l'ont deviné des
natures telles que Wagner; mais elle a besoin d'être écrite une fois
dans un sens beaucoup plus sérieux et plus sévère par une âme vraiment
puissante et non plus d'une manière optimiste, comme par le passé, tout
autrement donc que les savants allemands l'ont traitée jusqu'à présent.
Il y a dans tous leurs travaux quelque chose de palliateur, de soumis,
de satisfait et le cours des choses a leur pleine approbation. C'est
beaucoup déjà quand l'un d'eux donne à entendre qu'il est satisfait
parce que les choses auraient pu tourner plus mal; la plupart d'entre
eux voient involontairement que tout s'est passé pour le mieux dans le
meilleur des mondes. Si l'étude de l'histoire n'était pas toujours une
théodicée chrétienne déguisée, si l'histoire était écrite avec plus
de justice et plus d'ardeur sympathique, elle serait vraiment apte à
rendre les services auxquels on l'emploie maintenant: comme narcotique
contre toutes les tendances révolutionnaires et novatrices.
Il en est de même de la philosophie, dont la plupart des gens ne
veulent se servir que pour apprendre à concevoir les choses à peu
près--très à peu près--pour en prendre ensuite leur parti. Ses
représentants les plus nobles mettent si bien en relief son influence
calmante et consolante que les paresseux et ceux qui sont avides de
repos peuvent se bercer de l'illusion qu'ils recherchent la même chose
que les philosophes. Pour moi, par contre, la question essentielle de
toute philosophie me paraît être celle de savoir jusqu'à quel point les
choses ont une forme et un caractère immuable, pour pouvoir ensuite,
lorsque cette question aura été résolue, poursuivre avec une bravoure
à toute épreuve _l'amélioration de ce qui dans ce monde sera reconnu
susceptible de changement_. C'est ce qu'enseignent aussi les vrais
philosophes par leurs propres actions, en travaillant à améliorer les
idées changeantes des hommes et en ne gardant pas pour eux seuls la
sagesse qu'ils ont acquise. C'est ce qu'enseignent aussi les vrais
disciples des vraies philosophies qui, comme Wagner, savent extraire
de ces philosophies non point des narcotiques, mais une décision
renforcée et une volonté inflexible. Wagner est le plus philosophe
là où son activité est la plus puissante et la plus héroïque. Et
c'est précisément en qualité de philosophe qu'il trouva sans peur non
seulement la fournaise ardente de différents systèmes philosophiques,
mais encore les vapeurs de la science et de l'érudition; il resta
fidèle à la plus noble moitié de lui-même, qui exigeait _de sa nature
multiple des action d'ensemble_ et qui lui enseignait à souffrir et à
s'instruire, pour pouvoir accomplir ces actions.
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