L'élément dramatique ne peut être méconnu dans le développement

de Wagner, dès le moment où sa passion dominante prend conscience

d'elle-même et s'empare de son être tout entier. A partir de là il se

débarrasse des tâtonnements, des errements, il étouffe l'exubérance

parasitaire des rejetons; et partout, dans ses voies et ses évolutions

les plus compliquées, dans les courbes les plus aventureuses de ses

projets, règne une loi, une volonté unique et intime, qui suffit à

les expliquer, quelque singulières que sembleront ses explications.

Cependant, il y eut dans l'existence de Wagner une période que l'on

peut appeler prédramatique: son enfance, sa jeunesse, dont on ne peut

parler sans rencontrer de nombreux problèmes. Rien ne fait encore

présager qu'il se trouvera un jour _lui-même_; et tout ce que l'on

pourrait interpréter aujourd'hui rétrospectivement comme un présage

apparaît à première vue comme une coexistence de qualités qui sont

de nature à inspirer plutôt la crainte que l'espérance; un esprit

d'inquiétude, d'irritation, une hâte nerveuse à saisir mille choses,

un plaisir passionné suscité par des états d'âme presque maladifs

et tendus à l'excès, un retour subit, après des moments de sérénité

et de calme absolu, vers ce qui est brutal et tapageur. Il n'était

limité par aucune discipline rigoureuse dans l'art qu'il eût pu tenir

de famille: la peinture, la poésie, l'art du comédien, la musique le

touchaient d'aussi près que les études et la carrière d'un savant;

tout était à sa portée; à n'y regarder qu'à la surface on eût pu

croire qu'il était né pour le dilettantisme. Le monde restreint dans

les limites duquel il grandit n'était pas composé de telle sorte qu'on

eût pu souhaiter à un artiste de vivre sous un pareil horizon. Il lui

fut difficile d'échapper au plaisir dangereux qu'éprouve un esprit

qui veut goûter de toutes choses, d'échapper à la présomption qui

naît du savoir multiple, telle qu'on la rencontre dans les villes de

savants. Chez lui la sensibilité n'était éveillée que légèrement et

imparfaitement satisfaite. Aussi loin que s'étendaient les regards du

jeune homme, il se voyait entouré d'esprits singulièrement vieillots,

mais sans cesse en activité, formant un contraste ridicule avec l'éclat

du théâtre et avec l'allure entraînante de la musique, un contraste

incompréhensible. Or, celui qui sait comparer s'étonne toujours qu'il

soit si rare que l'homme moderne, lorsqu'il est doué de talents

remarquables, possède, durant son enfance et sa jeunesse, des qualités

de naïveté, d'originalité sans apprêt, et combien il lui est difficile

de les posséder. Tout au contraire, des hommes rares, tels que Gœthe

et Wagner, qui s'élèvent à la naïveté, la possèdent maintenant plutôt

à l'âge mûr que lorsqu'ils sont enfants et adolescents. L'artiste

surtout, doué en naissant d'une forte mesure de puissance d'imitation,

sera forcé de subir l'émouvante diversité de la vie moderne, comme

on subit de violentes maladies infantiles. Comme enfant et comme

adolescent, il ressemblera plutôt à un vieillard qu'à lui-même. Le

type si merveilleusement fidèle du jeune homme, tel qu'il est réalisé

dans le personnage de Siegfried de l'_Anneau du Niebelung_, ne pouvait

être aperçu que par un homme et même seulement par un homme qui n'a vu

s'épanouir que tardivement sa propre jeunesse. L'âge mûr de Wagner fut

tardif comme sa jeunesse, de sorte que, en ceci du moins, il est le

contraire d'une nature qui a tout anticipé.

Avec l'apparition de sa virilité intellectuelle et morale commence

aussi le drame de sa vie. Et comme le spectacle nous en semble

changé! Sa nature paraît simplifiée d'une façon effrayante, déchirée

en deux instincts contraires, deux sphères dissemblables. En bas

bouillonne une volonté ardente, avide de domination, faite de brusques

jaillissements, qui cherche à se faire jour par toutes les voies,

toutes les crevasses, toutes les cavités. Seule une force absolument

pure et libre était capable de désigner à cette volonté la voie qui

mène à tout ce qui est bon et bienfaisant. Associés à un esprit étroit,

les désirs tyranniques et illimités d'une telle volonté auraient pu

devenir néfastes; il était nécessaire, en tous cas, qu'une issue libre

fût promptement trouvée, que l'air clair et le soleil vinssent la

baigner. Une puissante aspiration qui chaque jour se rend compte de

son impuissance tourne à la méchanceté. L'insuffisance des efforts

peut parfois tenir aux circonstances, à l'inflexibilité du sort,

et non au manque de force; mais celui qui ne peut renoncer à son

aspiration, malgré l'insuffisance de ces efforts, s'ulcère en quelque

sorte et devient par conséquent irritable et injuste. Il lui arrivera

peut-être de chercher chez les autres les causes de son insuccès ou

même, dans un accès de haine passionnée, d'accabler de reproches le

monde tout entier; peut-être aussi sa fierté blessée choisira-t-elle

des chemins isolés ou s'adonnera-t-elle à la violence. Et c'est ainsi

que des natures animées de bonnes intention peuvent se corrompre sur le

chemin même du bien. Parmi ceux-là mêmes qui ne recherchaient que leur

propre purification morale, parmi les ermites et les moines, on trouve

de ces malheureux qui, pour avoir échoué dans leurs efforts, sont

devenus des êtres corrompus, profondément malades, minés et rongés par

l'insuccès. C'était un esprit plein d'amour, débordant de bonté et de

douceur, ennemi de toute violence, de toute immolation de soi, avide de

liberté, que celui qui parla à Wagner. Cet esprit descendit sur lui et

l'enveloppa de ses ailes tutélaires, lui montra le chemin. Nous voici

prêts à jeter un regard sur l'autre sphère de la nature de Wagner. Mais

comment la décrire?

Les créations d'un artiste ne sont pas sa propre image, mais l'ordre,

dans lequel se succèdent les créations qu'il fit vivre avec tout

son ardent amour, donne partout quelques indications sur l'artiste

lui-même. Qu'on se représente en esprit Rienzi, le Hollandais volant

et Senta, Tannhæuser et Elisabeth, Lohengrin et Elsa, Tristan et le

roi Marke, Hans Sachs, Wotan et Brunhilde; toutes ces figures sont

reliées entre elles par un même courant souterrain de perfectionnement

et d'accroissement moral, dont les eaux s'épurent toujours davantage

en avançant; c'est ici que nous nous trouvons, pleins d'une réserve

respectueuse, en présence de l'âme même de Wagner, alors qu'elle

accomplit un de ses plus mystérieux développements. Chez quel artiste

percevons-nous quelque chose de semblable, dans des proportions aussi

vastes? Les créations de Schiller, depuis les _Brigands_ jusqu'à

_Wallenstein_ et _Guillaume Tell_, suivent une voie semblable de

perfectionnement successif et nous éclairent également, en une certaine

mesure, sur le développement de leur auteur; mais chez Wagner, la

proportion est plus grandiose, la carrière parcourue plus étendue.

Tout participe à cette épuration et sert à l'exprimer, le mythe aussi

bien que la musique; dans l'_Anneau du Niebelung_ je trouve la musique

la plus morale que je connaisse, par exemple à la scène où Brunhilde

est réveillée par Siegfried. Là, Wagner s'élève à une hauteur et à une

sainteté d'aspiration telles qu'il nous faut penser au reflet ardent

du soleil couchant sur la neige immaculée des cimes alpestres, tant la

nature qui s'y révèle est pure, solitaire, inaccessible, exempte de

passion, inondée d'amour; les nuées et les orages, le sublime même sont

au-dessous d'elle. Si de cette hauteur nous regardons en arrière, vers

le point de départ, _Tannhæuser_ et le _Hollandais_ nous comprenons

comment, dans Wagner, se développa l'homme; comment ses commencements

furent obscurs et inquiets, avec quelle impétuosité il rechercha la

satisfaction de ses goûts, la puissance, l'ivresse du plaisir et

comment il les fuyait souvent avec dégoût, comment il aspirait à jeter

loin de lui son fardeau, voulant oublier, nier, renoncer--le fleuve

de son activité se précipitait tantôt dans une vallée, tantôt dans

une autre, et s'enfonçait dans les plus sombres ravins. Dans la nuit

de cette agitation souterraine apparut alors, bien au-dessus de lui,

une étoile à l'éclat mélancolique; dès qu'il la reconnut il la nomma:

_Fidélité, oubli de soi par fidélité_.

Pourquoi sa lumière lui parut-elle plus claire et plus pure que

tout au monde? Quel sens mystérieux uniforme pour son être tout

entier renferme le mot _fidélité_? Car, sur tout ce qu'il a imaginé

et composé, il a gravé le symbole et le problème de la fidélité; il

y a dans son œuvre une série presque complète de ses manifestations

les plus belles et les plus rares: la fidélité du frère pour la

sœur, de l'ami pour l'ami, du serviteur pour son maître, d'Elisabeth

pour Tannhæuser, de Senta pour le Hollandais, d'Elsa pour Lohengrin,

d'Isolde, de Kurvenal et de Marke pour Tristan, de Brunhilde pour les

vœux les plus secrets de Wotan--pour ne donner que quelques exemples

de la série. C'est l'expérience la plus primitive, la plus personnelle

que Wagner revit en lui-même et qu'il vénère comme un saint mystère;

c'est elle qu'il cherche à exprimer par le mot _fidélité_, elle qu'il

ne se lasse point de personnifier, de vivifier de cent manières, lui

consacrant, dans la plénitude de sa reconnaissance, ses meilleurs

trésors et la plus pure essence de son art; c'est enfin cette

merveilleuse conviction que l'une des sphères de sa nature est restée

fidèle à l'autre, que la sphère créatrice, innocente, lumineuse, a

conservé la foi d'un amour libre des plus désintéressés à celle qui

était obscure, indomptable et tyrannique.

3.

Dans l'équilibre entre les deux forces constituantes, dans l'abandon

de l'une à l'autre résidait l'impérieuse nécessité qui seule rendait

Wagner capable de rester pleinement lui-même. C'était en même temps la

seule chose qui ne fût point en son pouvoir, qu'il devait se contenter

d'observer et d'accepter, tandis que les sollicitations à l'infidélité

et les terribles dangers dont elle le menaçait l'environnaient d'une

manière de plus en plus pressante. Et l'incertitude est une source

abondante de souffrances pour celui qui est en voie de développement?

Chacun de ses instincts tendait à outre-passer toutes les bornes;

chacune de ses aptitudes à jouir de l'existence voulait se satisfaire

séparément; plus elles étaient nombreuses et plus le tumulte était

grand, plus leur rencontre était hostile. Le hasard et la vie

contribuaient, à leur tour, à l'irritation; de même, le goût du pouvoir

et des fastes, le désir ardent du gain; plus souvent encore c'était la

cruelle nécessité qui l'oppressait, la nécessité de vivre d'une manière

ou d'une autre; partout des entraves et des pièges. Comment serait-il

possible, dans de pareilles circonstances, de rester fidèle à soi-même,

de se conserver tout entier?

Ce doute l'accablait souvent et il l'exprimait alors comme un

artiste exprime ses doutes, par des créations artistiques. Elisabeth

ne peut que souffrir, prier et mourir pour Tannhæuser; elle sauve

l'inconstant vagabond par sa fidélité, mais sa tâche n'est pas de ce

monde. Les dangers et les désespoirs abondent dans la carrière de

tout artiste véritable jeté dans l'arène des temps modernes. Il peut

arriver aux honneurs et au pouvoir de mille manières différentes,

le repos et le contentement sont souvent à sa portée, mais leur

forme est toujours celle que connaît l'homme moderne et qui, pour

l'artiste sincère, se transformera en une lourde contrainte. Dans la

tentation de s'abandonner et dans la résistance à cette tentation il

y a aussi des périls pour lui: péril dans la répugnance qu'il éprouve

pour les moyens modernes de se procurer à la fois des jouissances et

de la considération; péril dans la colère qui se tourne contre les

satisfactions égoïstes qui sont le propre des hommes d'aujourd'hui.

Qu'on s'imagine Wagner remplissant un emploi,--tel celui de chef

d'orchestre, qu'il exerça à différents théâtres de ville et de cour.

Qu'on essaie de comprendre ce qu'éprouve l'artiste le plus convaincu,

qui s'efforce d'introduire la conviction, là où les institutions

modernes s'élèvent sur des principes de légèreté et exigent de la

légèreté. Qu'on essaie de comprendre ce qu'il éprouve lorsqu'il réussit

en partie, tout en échouant toujours dans l'ensemble, lorsque le dégoût

s'empare de lui et qu'il cherche à fuir, lorsqu'il ne trouve point de

refuge et se voit toujours contraint à retourner, comme s'il était l'un

des leurs, vers les bohèmes et les bannis de votre société civilisée.

Lorsqu'il brise les liens qui le retenaient à une condition sociale,

il en trouve rarement une meilleure; quelquefois même il tombe dans la

plus profonde détresse. C'est ainsi que Wagner changea de villes, de

compagnons, de pays, et l'on peut à peine imaginer quels furent les

sollicitations et les milieux qu'il eut à supporter temporairement

La plus longue moitié de sa vie fut oppressée sous le poids d'une

atmosphère pesante; il semble qu'il dût renoncer à toute espérance

pour ne plus vivre et espérer qu'au jour le jour, de telle sorte que,

s'il ne désespéra point, il n'eut cependant plus la foi. Wagner dut

souvent s'apparaître à lui-même tel un voyageur qui marche à travers

la nuit, chargé d'un lourd fardeau, brisé de fatigue et qui néanmoins

se soutient par la fièvre; l'idée d'une mort subite n'était plus alors

à ses yeux quelque chose d'épouvantable, mais miroitait devant lui

comme un fantôme séduisant, désirable. Voir disparaître à la fois le

fardeau, le chemin et la nuit! Quelle puissante séduction! Maintes

fois il se jeta dans la vie avec cette espérance brève et trompeuse,

laissant derrière lui tous les fantômes. Mais la manière dont il le

faisait dépassait presque toujours les bornes, ce qui laisse supposer

que sa foi en cette espérance n'était ni ferme ni profonde, mais

qu'elle n'était pour lui qu'un moyen de s'étourdir. La disproportion

entre ses aspirations et son impuissance partielle ou complète à les

satisfaire se changeait pour lui en un aiguillon douloureux; énervée

par des privations continuelles, son imagination s'égarait dans des

excès, aussitôt que diminuait l'état d'indigence. Sa vie devenait

de plus en plus compliquée, mais les moyens et les détours qu'il

découvrait dans son art, lui l'auteur dramatique, semblaient aussi

de plus en plus hardis et fertiles en inventions, tout en n'étant

au fond que des pis-aller scéniques, des motifs mis en avant, qui

trompent un moment et ne sont inventés que pour un moment. Il les met

brusquement en jeu, mais ils sont tout aussi vite usés. Envisagée de

près et sans affectation, la vie de Wagner, pour rappeler une pensée

de Schopenhauer, tient beaucoup de la comédie et même d'une comédie

singulièrement grotesque. Comment le sentiment de tout cela, comment

la conscience d'un grotesque manque de dignité, qui s'est affirmée

durant plusieurs périodes de sa vie, devaient agir sur la personnalité

d'un artiste qui, plus que tout autre, ne pouvait respirer librement

que dans le sublime et l'ultra-sublime,--c'est ce qui donne beaucoup à

penser à celui qui sait penser.

Au milieu de cette activité pour laquelle seule une description

détaillée pourrait inspirer le degré de pitié, de frayeur et

d'admiration qu'elle mérite, se développe _une aptitude à apprendre_

telle qu'elle paraît tout à fait extraordinaire, même parmi les

Allemands, qui sont par excellence le peuple qui veut s'instruire;

et de ce don devait naître encore un nouveau danger, plus grand même

que celui d'une existence qui semblait déracinée et errante, jetée

au hasard par une folie inquiète. D'un novice qui s'essayait encore,

Wagner devint un maître universel de la musique et du théâtre, un

inventeur fécond dans les préparations techniques. Personne ne lui

contestera plus la gloire d'avoir fourni le modèle le plus parfait pour

l'art de la grande déclamation. Mais il devint davantage encore et pour

devenir ceci et cela il ne put, pas plus que d'autres, se dispenser

de s'assimiler par l'étude le plus haut degré de la culture. Et comme

il le fit bien! C'est une jouissance de l'observer. De tous côtés

les matériaux s'amoncellent autour de lui et il les fait siens; plus

l'édifice devient imposant, plus s'élargit et s'élève la voûte de sa

pensée dominante et régulatrice. Peu d'hommes cependant eurent à lutter

contre tant de difficultés pour parvenir jusqu'aux avenues des sciences

et des arts spéciaux; souvent même il fut forcé d'improviser ces

avenues. Le rénovateur du drame simple, l'inventeur du rang que doivent

occuper les arts dans la vraie société humaine, l'interprète inspiré

des conceptions du passé, le philosophe, l'historien, l'esthéticien

et le critique Wagner, le maître de la langue, le mythologiste et le

poète mystique, qui le premier fondit en un seul anneau, sur lequel

il grava les runes de sa pensée, les magnifiques figures, primitives

et formidables--quelle abondance de savoir ne dut-il pas rassembler

et embrasser d'une seule étreinte pour devenir tout cela! Et pourtant

cet ensemble étouffa aussi peu sa volonté d'action que les détails

les plus attrayants ne réussirent à l'en distraire. Pour mesurer

l'originalité d'une pareille attitude prenons Gœthe comme point de

comparaison, Gœthe, ce grand antipode de Wagner, qui, au double point

de vue de l'étudiant et du savant, peut être comparé à un fleuve riche

en affluents qui ne porte point toutes ses eaux à la mer, mais en

perd au moins la moitié dans les méandres de son cours. Il est vrai

qu'une nature comme celle de Gœthe recueille plus de satisfaction et

en procure davantage; il y a autour d'elle de la douceur et une noble

prodigalité, tandis que le cours puissant du fleuve incarné par Wagner

pourrait bien effrayer et rebuter. Mais que d'autres s'effrayent s'ils

veulent! Quant à nous, nous serons d'autant plus courageux qu'il nous a

été donné de voir de nos yeux un héros qui, même pour ce qui est de la

culture moderne, «n'a pas appris la peur».

Il n'a pas davantage appris à trouver le repos dans des études

historiques et philosophiques et à s'approprier ce que les effets de

ces sciences ont de merveilleusement calmant et de contraire à toute

action. L'étude et la culture ne détournèrent l'artiste ni du travail

ni de la lutte. Dès que la force créatrice s'empare de lui, l'histoire

se transforme pour lui en une argile mobile. Sa position vis-à-vis

d'elle devient alors toute différente de celle des autres savants, et

ressemble bien plutôt à l'attitude qu'occupaient les Grecs vis-à-vis

de leurs mythes, ceux-ci étant devenus des objets que l'on façonne et

réalise avec amour, saisi d'une sorte de crainte pieuse, mais pourtant

conscient du droit souverain que possède le créateur. Et précisément

parce que l'histoire est pour lui plus simple et plus changeante

qu'un rêve, il lui est possible de concentrer poétiquement, dans un

événement particulier, le type caractéristique d'une époque entière

et d'atteindre ainsi à un degré de vérité dans l'exposition auquel

l'historien ne peut jamais atteindre. Où le moyen âge chevaleresque

a-t-il passé si complètement dans une composition qui l'incarnait en

chair et en esprit, que le fit Wagner dans _Lohengrin_? Et les _Maîtres

chanteurs_ ne parleront-ils pas encore de l'esprit allemand dans les

temps les plus éloignés, ne feront-ils pas plus que d'en parler, ne

seront-ils pas bien plutôt un des fruits les plus mûrs de cet esprit

qui veut toujours réformer, et non pas révolutionner, et qui n'a

pas oublié, au sein des faciles jouissances, de pratiquer ce noble

mécontentement, source de toute action régénératrice?

C'est précisément vers cette espèce de mécontentement que Wagner

se sentit toujours davantage porté par ses études historiques et

philosophiques. Il sut non seulement y trouver des armes et une

armure, mais il y perçut avant tout le souffle inspirateur qui plane

sur le tombeau des grands lutteurs, des grands penseurs et des grands

affligés. On ne peut mieux se différencier de toute notre époque que

par l'usage que l'on fait de l'histoire et de la philosophie. Telle

qu'on la conçoit aujourd'hui le plus souvent, l'histoire semble avoir

reçu la mission de laisser respirer l'homme moderne, lequel court

à son but haletant et avec peine, de telle sorte qu'il se sente en

quelque sorte, mais seulement pour un moment, débarrassé de son

harnais. Ce que signifie Montaigne, considéré individuellement, dans

la fluctuante agitation de l'esprit de Réforme, un repos provoqué

par le reploiement sur soi-même, une paisible retraite en soi-même,

un temps de répit pour reprendre haleine--et c'est bien ainsi que le

comprit certainement Shakespeare, son meilleur lecteur,--voilà ce que

signifient maintenant les études historiques pour l'esprit moderne.

Si, depuis un siècle, les Allemands se sont particulièrement occupés

des études historiques, cela prouve que, dans le mouvement du monde

moderne, ils sont la puissance retardatrice, ralentissante, calmante.

Ce fait sera peut être interprété par quelques-uns comme une louange

en leur faveur. Mais c'est, en somme, un indice dangereux, quand on

voit les efforts intellectuels d'un peuple se tourner de préférence

vers le passé, c'est un signe d'amollissement, de régression et

d'infirmité, de telle sorte que ce peuple se voit exposé de la façon la

plus dangereuse à toutes les fièvres contagieuses, comme par exemple

la fièvre politique. Dans l'histoire de l'esprit moderne, nos savants

sont les représentants d'un pareil état de faiblesse, par opposition à

tous les mouvements réformateurs et révolutionnaires; ils ne se sont

pas imposé la plus noble des missions, mais ils se sont assuré une

espèce particulière de paisible bonheur. A vrai dire, chaque démarche

plus indépendante et plus virile passe à côté d'eux, bien entendu sans

passer à côté de l'histoire proprement dite. Celle-ci tient en réserve,

au fond d'elle-même, bien d'autres forces, ainsi que l'ont deviné des

natures telles que Wagner; mais elle a besoin d'être écrite une fois

dans un sens beaucoup plus sérieux et plus sévère par une âme vraiment

puissante et non plus d'une manière optimiste, comme par le passé, tout

autrement donc que les savants allemands l'ont traitée jusqu'à présent.

Il y a dans tous leurs travaux quelque chose de palliateur, de soumis,

de satisfait et le cours des choses a leur pleine approbation. C'est

beaucoup déjà quand l'un d'eux donne à entendre qu'il est satisfait

parce que les choses auraient pu tourner plus mal; la plupart d'entre

eux voient involontairement que tout s'est passé pour le mieux dans le

meilleur des mondes. Si l'étude de l'histoire n'était pas toujours une

théodicée chrétienne déguisée, si l'histoire était écrite avec plus

de justice et plus d'ardeur sympathique, elle serait vraiment apte à

rendre les services auxquels on l'emploie maintenant: comme narcotique

contre toutes les tendances révolutionnaires et novatrices.

Il en est de même de la philosophie, dont la plupart des gens ne

veulent se servir que pour apprendre à concevoir les choses à peu

près--très à peu près--pour en prendre ensuite leur parti. Ses

représentants les plus nobles mettent si bien en relief son influence

calmante et consolante que les paresseux et ceux qui sont avides de

repos peuvent se bercer de l'illusion qu'ils recherchent la même chose

que les philosophes. Pour moi, par contre, la question essentielle de

toute philosophie me paraît être celle de savoir jusqu'à quel point les

choses ont une forme et un caractère immuable, pour pouvoir ensuite,

lorsque cette question aura été résolue, poursuivre avec une bravoure

à toute épreuve _l'amélioration de ce qui dans ce monde sera reconnu

susceptible de changement_. C'est ce qu'enseignent aussi les vrais

philosophes par leurs propres actions, en travaillant à améliorer les

idées changeantes des hommes et en ne gardant pas pour eux seuls la

sagesse qu'ils ont acquise. C'est ce qu'enseignent aussi les vrais

disciples des vraies philosophies qui, comme Wagner, savent extraire

de ces philosophies non point des narcotiques, mais une décision

renforcée et une volonté inflexible. Wagner est le plus philosophe

là où son activité est la plus puissante et la plus héroïque. Et

c'est précisément en qualité de philosophe qu'il trouva sans peur non

seulement la fournaise ardente de différents systèmes philosophiques,

mais encore les vapeurs de la science et de l'érudition; il resta

fidèle à la plus noble moitié de lui-même, qui exigeait _de sa nature

multiple des action d'ensemble_ et qui lui enseignait à souffrir et à

s'instruire, pour pouvoir accomplir ces actions.

4.

Considérations inactuelles, deuxième série Schopenhauer éducateur, Richard Wagner à Bayreuth · 第 9 / 19 段