ridicule--et qui donc ne l'admettra pas?--dans quelle mesure
peuvent-ils aussi être considérés comme _dangereux_? Pour le dire
en deux mots: par le fait qu'ils font de la philosophie _une chose
ridicule_. Tant que subsistera la caste des faux penseurs reconnus par
l'Etat, toute action en grand d'une philosophie véritable sera rendue
vaine ou du moins entravée, et cela simplement par la malédiction du
ridicule que se sont attiré les représentants de cette grande cause,
et qui touche la cause elle-même. Une des revendications de la culture
consiste précisément à soustraire la philosophie à tout contrôle de
l'Etat et de l'Université et d'éviter à ceux-ci la tâche insoluble de
distinguer entre la philosophie vraie et la philosophie apparente.
Laissez donc les philosophes penser en liberté, refusez-leur toute
perspective d'une situation, tout espoir de prendre rang dans une
position sociale, ne les stimulez pas par un traitement; mieux encore:
persécutez-les, regardez-les avec défaveur et vous assisterez à des
choses miraculeuses! Alors ils se disputeront pour trouver asile çà
et là, les pauvres philosophes apparents! L'un trouvera une cure
pastorale, l'autre un poste d'instituteur; celui-là ira se fourrer
dans la rédaction d'un journal, un autre écrira des livres classiques
pour pensionnats de jeunes filles. Le plus raisonnable s'attelle à la
charrue, le plus vaniteux ira à la cour. La place s'est ainsi vidée
comme par enchantement, les oiseaux ont quitté leur nid, car il est
facile de se débarrasser des mauvais philosophes, il suffit de ne pas
leur accorder de faveurs. En tous les cas, il vaut mieux suivre cette
vie-là que de patronner une philosophie quelconque, _quelle qu'elle
soit_, en lui donnant publiquement le patronage de l'Etat.
L'Etat s'est toujours peu soucié de la vérité, ce qui lui importe,
c'est la vérité utile, plus exactement toute espèce d'utilité, que ce
soit la vérité, la demi-vérité ou l'erreur. Une alliance entre l'Etat
et la philosophie n'a donc un sens que lorsque la philosophie peut
promettre qu'elle sera directement utile à l'Etat, c'est-à-dire qu'elle
place la raison d'Etat plus haut que la vérité. Il est vrai que si
l'Etat pouvait également mettre a son service et à sa solde la vérité,
ce serait pour lui chose merveilleuse. Mais il sait fort bien que c'est
l'essence même de la vérité de ne jamais rendre de service, de ne
jamais accepter de solde. Dans ce qu'il possède, il ne possède donc que
la fausse «vérité», une personne affublée d'un masque, et celle-ci ne
peut malheureusement pas lui rendre le service qu'il attendrait de la
vérité vraie, à savoir une sanction et une sanctification.
Quand un prince du moyen-âge voulait être nommé par le pape et qu'il
n'y réussissait pas, il nommait un anti-pape, qui lui rendait alors
ce service. Cela pouvait réussir jusqu'à un certain point; mais pour
l'Etat moderne, il n'y a pas moyen d'instituer une anti-philosophie
qui le légitimerait; car, avant comme après, il aurait contre lui la
vraie philosophie et il l'aurait maintenant plus que jamais. Je crois
sérieusement qu'il vaut mieux pour l'Etat ne pas s'occuper du tout
de philosophie, ne rien lui demander et, tant qu'il est possible,
la laisser tranquille, comme s'il s'agissait de quelque chose que
lui est indifférent. Tant que les rapports n'en restent pas à cette
indifférence, si la philosophie devient pour l'Etat dangereuse et
agressive, qu'il la persécute...
Le seul intérêt que puisse avoir l'Etat au maintien de l'Université,
c'est de dresser, par son canal, des citoyens dévoués et utiles. Ils
devraient donc y réfléchir à deux fois avant de mettre en question ce
dévouement et cette utilité par ce fait qu'il exige des jeunes gens un
examen de philosophie. Pour les cerveaux paresseux et incapables c'est
peut-être le véritable moyen de rebuter ceux-ci de leurs études que de
faire de la philosophie la terreur des examens. Mais cet avantage ne
saurait compenser le préjudice qu'occasionne à une jeunesse téméraire
et turbulente une pareille occupation forcée. Les élèves apprennent à
connaître des livres défendus, ils commencent à critiquer leurs maîtres
et finissent par s'apercevoir du but que poursuit la philosophie
d'université ainsi que les examens qu'elle nécessite, pour ne point
parler des scrupules qui peuvent naître à cette occasion chez les
jeunes théologiens, et dont le résultat est de faire disparaître peu à
peu ceux-ci en Allemagne, comme dans le Tyrol les bouquetins.
Je connais fort bien les objections que l'Etat aurait pu faire à
toutes ces considérations tant que la vaste philosophie hégélienne
croissait encore dans toutes les campagnes. Mais maintenant que la
grêle a détruit cette moisson et que de toutes les promesses que l'on
s'en faisait naguère il ne reste plus rien que des greniers vides, on
préfère ne plus rien objecter et l'on se détourne de la philosophie.
On tient maintenant la puissance. Du temps de Hegel on se contentait
d'aspirer à l'avoir. C'est là une grande différence. L'Etat n'a plus
besoin de la sanction par la philosophie, c'est pourquoi celle-ci est
devenue pour lui inutile. Lorsqu'il n'entretiendra plus des chaires
aux Universités, ou lorsqu'il se contentera, ce que je prévois pour
les temps prochains, de les entretenir seulement en apparence et avec
mollesse, il ne pourra qu'en tirer profit. Mais ce qui me paraît plus
important, c'est que l'Université, elle aussi, y verra un avantage.
J'estime du moins qu'un sanctuaire de science véritable doit trouver
avantage à être libéré de toute communauté avec la demi-science
et les quarts de science. Au reste, l'estime où l'on tient les
Universités est trop singulière pour que l'on ne doive pas souhaiter
par principe l'élimination de disciplines que les universitaires
eux-mêmes estiment peu. Ceux qui n'appartiennent pas aux milieux
académiques ont des raisons suffisantes pour tenir les Universités en
assez médiocre estime. Ils leur reprochent leur lâcheté et constatent
que les petites Universités ont peur des grandes et que les grandes
craignent l'opinion publique. Ils les blâment encore de ne pas être
au premier rang dans toutes les questions de haute culture, mais de
suivre seulement péniblement et d'une façon tardive. Elles n'observent
pas les véritables courants fondamentaux des sciences notoires.
C'est ainsi qu'on se livre par exemple aux études linguistiques avec
plus d'ardeur que jamais, sans estimer nécessaire pour soi-même une
discipline rigoureuse du style et du discours. L'antiquité indienne
ouvre ses portes et les spécialistes qui l'ont étudiée possèdent à
peine pour l'œuvre incomparable des Hindous, pour leur philosophie,
une compréhension supérieure à celle que peut avoir un animal en face
d'une lyre. Et pourtant Schopenhauer affirme que la connaissance de la
philosophie hindoue est le plus grand avantage que notre siècle ait
sur les précédents. L'antiquité classique est devenue une antiquité
quelconque et n'a plus rien de classique et de digne de servir
d'exemple. Ses disciples le démontrent. Ils ne peuvent vraiment pas
passer pour des hommes dont l'exemple doit être suivi.
Où donc a passé l'esprit de Frédéric-Auguste Wolf, dont Franz
Passow pouvait dire qu'il apparaissait comme un esprit vraiment
patriotique, vraiment humain, qui aurait au besoin la force de mettre
en effervescence et d'incendier toute une partie du monde? Où un pareil
esprit a-t-il passé? Par contre l'esprit des journalistes s'introduit
de plus en plus dans les Universités et il n'est pas rare qu'il prenne
le masque de la philosophie. Un débit plat et fardé; _Faust_ et _Nathan
le Sage_ sans cesse sur les lèvres; le langage et les opinions de
nos répugnantes gazettes littéraires; ajoutez à cela, dans ces temps
derniers, des bavardages sur notre sainte musique allemande et la
revendication de chaires magistrales pour Schiller et Gœthe: de pareils
indices suffisent à faire penser que l'esprit universitaire commence
à se confondre avec l'esprit du temps. Dans ces conditions, il me
paraît extrêmement important qu'en dehors des Universités il se crée
un tribunal supérieur qui surveille et juge aussi ces institutions
par rapport à la culture qu'elles prétendent répandre. Aussitôt que
la philosophie sera éliminée des Universités et que de la sorte elle
se purifiera de tous les égards et de tous les malentendus indignes
d'elle, elle ne pourra pas être autre chose qu'un pareil tribunal.
Sans pouvoirs conférés par l'Etat, sans rétributions et honneurs, elle
saura faire son service, libérée de l'esprit du temps aussi bien que
de la crainte inspirée par le temps, en un mot, vivre comme a vécu
Schopenhauer, en juge de la prétendue culture qui l'entoure. De cette
façon le philosophe est capable d'être également utile à l'Université,
à condition qu'il ne s'amalgame pas avec elle, mais qu'il la considère
en se tenant fièrement à distance.
Mais, en fin de compte, que nous importe l'existence d'un Etat,
l'encouragement des Universités, quand il s'agit avant tout de
l'existence de la philosophie sur la terre! Ou bien encore, pour ne
laisser aucun doute sur mon sentiment, quand il importe infiniment plus
qu'un philosophe naisse sur la terre, que si un Etat ou une Université
continuaient à subsister! Dans la mesure où la servilité devant
l'opinion publique et les dangers que court la liberté augmentent, la
dignité de la philosophie peut se relever. Elle était à son niveau le
plus élevé, quand la République romaine sombrait dans des cataclysmes,
et à l'époque impériale, où le nom de la philosophie et celui de
l'histoire devenaient _ingrata principibus nomina_. Brutus offre une
meilleure preuve de sa noblesse que Platon; c'était à l'époque où
l'éthique cessait d'avoir des lieux communs. Si l'on constate que
la philosophie n'est plus très estimée aujourd'hui, il suffit de se
demander pourquoi il n'y a plus de grands capitaines, de grands hommes
d'Etat qui s'en disent les disciples. C'est parce que, au moment où
ceux-ci cherchaient une philosophie, ils ne rencontraient sous son nom
qu'un faible fantôme, une sagesse de professeur, à l'allure savante,
une circonspection de professeur, en un mot, parce que la philosophie
a vite fait de devenir pour eux une chose ridicule. Et pourtant, elle
devrait être pour eux une chose terrible et les hommes qui sont appelés
à chercher la puissance devraient savoir quelle source d'héroïsme coule
en elle.
Qu'un Américain leur dise quelle est l'importance d'un grand
penseur qui vient sur cette terre comme un centre nouveau de forces
formidables. «Prenez vos précautions, dit Emerson, quand le grand Dieu
fait venir un penseur sur notre planète, tout est alors en danger.
C'est comme si un incendie éclate dans une grande ville et que tout le
monde ignore ce qui se trouve encore en sécurité et où le cataclysme
prendra fin. Il n'y a rien alors, dans les sciences, qui le lendemain
ne pourrait être tourné en son contraire; il n'y a plus ni réputation
littéraire ni célébrité bien assise; toutes les choses qui, à cette
heure, sont chères et précieuses pour l'homme ne le sont qu'au bénéfice
de l'idée qui s'est levée à leur horizon intellectuel et qui sont
conditionnées dans l'ordre des choses actuel, comme l'arbre porte son
fruit. _Un nouveau degré de culture soumettrait instantanément à un
bouleversement tout le système des aspirations humaines._» Or, si de
pareils penseurs sont dangereux, il apparaît clairement pourquoi nos
penseurs académiques ne le sont pas, car leurs idées se développent
paisiblement dans la routine, de la même façon que jamais arbre porta
ses fruits. Ils n'effrayent point, ils ne font rien sortir de ses gonds
et, de toute leur activité on pourrait dire ce qu'objecta Diogène
lorsqu'on loua un philosophe devant lui: «Qu'a-t-il donc à montrer de
grand, lui qui s'est si longtemps adonné à la philosophie sans jamais
_attrister_ personne?» En effet, il faudrait mettre en épitaphe sur la
tombe de la philosophie d'Université: «Elle n'a attristé personne.»
Mais c'est là plutôt la louange d'une vieille femme que d'une déesse de
la sagesse et il ne faut pas s'étonner si ceux qui ne connaissent cette
déesse que sous les traits d'une vieille femme sont très peu hommes
eux-mêmes et si, comme de juste, les hommes puissants ne tiennent plus
compte d'eux.
S'il en est cependant ainsi de nos jours, la vertu de la philosophie
est foulée aux pieds. Il semble bien qu'elle soit elle-même devenue
quelque chose de ridicule et d'indifférent, de sorte que tous ses
vrais amis ont le devoir de témoigner contre une pareille méprise
et de montrer du moins que ce sont seulement ces faux serviteurs et
ces indignes dignitaires de la philosophie qui sont ridicules et
indifférents. Mieux encore, qu'ils fassent eux-mêmes la preuve par
l'action que l'amour de la vérité est quelque chose de terrible et de
formidable.
Ceci et cela Schopenhauer l'a démontré et il le démontrera mieux de
jour en jour.
NOTES:
[1] Nietzsche cite d'après une traduction. Voici le passage exact de
Montaigne: «Il me fait défaut d'être si fort exposé au pillage de ceux
qui le hantent [Plutarque]; je ne le puis si peu raccointer, que je ne
tire cuisse ou aile.» Voir les _Essais_, livre III, chapitre V (_Sur
des vers de Virgile_). Edition Charpentier, tome III, page 446.
RICHARD WAGNER A BAYREUTH
1.
Pour qu'un événement ait un caractère de grandeur, deux conditions
doivent se trouver réunies: l'élévation du sentiment chez ceux qui
l'accomplissent et l'élévation du sentiment chez ceux qui en sont les
témoins. Par lui-même aucun événement n'est grand. Lors même que des
constellations entières disparaîtraient, que des guerres dévastatrices
absorberaient des forces immenses, toujours le vent de l'histoire
passerait là-dessus, pour tout disperser comme de légers flocons.
Mais il arrive aussi qu'un homme puissant frappe un coup qui tombe sur
une roche sans y laisser de trace. On perçoit un écho bref et sonore,
puis plus rien. Aussi l'histoire ne sait-elle presque rien dire au
sujet de pareils événements, dont l'effort a été pour ainsi dire brisé.
Celui qui est capable de prévenir un événement se demande donc avec
inquiétude si ceux qui vont y assister en seront véritablement dignes.
Dès que l'on agit, aussi bien dans les grandes que dans les petites
choses, on compte toujours que la réceptivité correspondra à l'action.
Que celui qui veut donner veille à trouver des preneurs qui soient
capables de comprendre quel est le sens de ses dons. L'acte isolé,
fut-il même celui d'un grand homme, est dépourvu de grandeur, lorsqu'il
est bref, émoussé et stérile; car, au moment même où cet homme l'a
accompli, il ne possédait certainement pas la conviction profonde
qu'il était nécessaire. Il n'avait pas visé avec assez de justesse; il
n'avait pas assez reconnu ni choisi son heure. Le hasard s'était rendu
maître de lui, alors qu'au contraire, être grand et savoir distinguer
ce qui est nécessaire sont deux qualités inséparables.
Or, ce qui se déroule actuellement à Bayreuth est-il opportun et
nécessaire? Nous laissons volontiers le soin de résoudre cette question
à ceux qui s'aviseraient de mettre en doute, chez Wagner, l'instinct
de l'opportunité. Pour nous, qui sommes animés d'une plus grande
confiance, il paraît évident que Wagner a foi en la grandeur de son
œuvre, autant qu'il croit à l'élévation de sentiment de ceux qui vont
y assister. Il faut se sentir fier d'être l'objet de cette foi, car
Wagner ne s'adresse pas à tous, il ne place pas son espoir dans toute
la génération actuelle, dans tout le peuple allemand d'aujourd'hui. Il
l'a dit lui-même dans son discours d'inauguration du 22 mai 1872 et il
n'y a personne parmi nous qui ait pu soulever une objection, dans un
sens plus optimiste.
«Je n'avais que vous, disait alors Wagner, vous les amis de mon art
particulier, de mon travail et de mon activité les plus personnels. A
vous seuls je pouvais m'adresser pour que mon œuvre fût accueillie avec
sympathie. Je pouvais vous demander de m'aider dans mon entreprise,
afin de pouvoir présenter celle-ci pure et sous son aspect véritable à
ceux qui faisaient preuve d'un penchant sérieux pour mon art, bien que
cet art ne pût leur être présenté jusqu'à présent que sous une forme
impure et défigurée.»
Sans doute qu'à Bayreuth le spectateur lui-même est un spectacle digne
d'être contemplé. Un esprit observateur et sage qui passerait d'un
siècle dans un autre pour comparer entre elles les manifestations
notoires de la civilisation y trouverait maint sujet d'observation.
Il se sentirait nécessairement transporté soudain dans un courant
plus chaud, tel un nageur qui s'ébat dans un lac et qui entre dans
le jaillissement d'une source d'eau chaude. Il se dit qu'elle a son
origine dans les bas-fonds. L'élément qui l'environne ne suffit pas
à en expliquer l'origine, car il est tout de surface. De même, tous
ceux qui prennent part aux fêtes de Bayreuth seront considérés comme
n'appartenant pas à une époque. Ils se sont créé une patrie ailleurs
que dans le temps et ils trouvent ailleurs leur raison d'être et leur
justification. Pour ma part, j'ai toujours mieux compris que l'homme
«cultivé», pour autant qu'il est en toutes choses le produit des temps
présents, ne peut s'approcher que par la parodie de tout ce que Wagner
fait et pense--et tout ceci a été en effet parodié--et que, de même
pour tout ce qui touche à l'événement de Bayreuth, ils ne vont le
regarder qu'à la lueur de la lanterne fort peu magique de nos mauvais
railleurs du journalisme. Encore faut-il s'estimer heureux quand ils
s'en tiennent à la parodie. Celle-ci dégage un esprit d'éloignement
et d'animosité, qui serait capable d'avoir recours à des façons et
à des voies bien autrement dangereuses et qui s'en est déjà servi à
l'occasion. Cette accentuation et cette tension extraordinaire des
contrastes n'échapperaient pas non plus à cet observateur de la culture
dont nous parlons plus haut. Qu'un individu isolé au cours d'une vie
ordinaire puisse créer quelque chose d'absolument nouveau, ce fait
pourrait bien révolter tous ceux qui tablent, comme sur une espèce de
loi morale, sur la nécessité régulière de toute évolution. Ils sont
lents eux-mêmes et exigent la lenteur chez les autres. Or, ici, ils se
trouvent en présence d'un homme qui progresse très rapidement; ils ne
savent pas comment il s'y prend et ils lui en veulent à cause de cela.
Pour une entreprise comme celle de Bayreuth il n'y eut jamais ni signes
précurseurs, ni transitions, ni intermédiaires; Wagner seul connaissait
le but et le long chemin qui pouvait y conduire. Cette entreprise est
comme le premier voyage autour du monde dans le royaume de l'art et
il semble bien que non seulement un art nouveau fut découvert, mais
l'art lui-même. Par là tous les arts modernes connus jusqu'à ce jour
apparaissent comme étiolés dans leur solitude, ou comme des arts de
luxe à moitié démonétisés. Même les souvenirs incertains et décousus
d'un art véritable que nous autres modernes nous tenions des Grecs
peuvent s'effacer maintenant, dans la mesure où ils ne sont pas à même
de rayonner sous l'empire d'une nouvelle interprétation. Pour un grand
nombre de choses le moment est venu de mourir, car cet art nouveau est
un art visionnaire, qui prévoit une ruine dont les arts seuls ne seront
pas atteints. Son geste avertisseur doit troubler profondément toute
notre civilisation actuelle, dès l'instant que se taisent les rires
ironiques qu'il avait soulevés par ses parodies. Laissons-le donc jouir
du peu de temps qui lui reste encore pour le rire et la joie.
Quant à nous, disciples de l'art ressuscité, nous aurons le temps et
la volonté d'être sérieux, profondément sérieux! Tout le bavardage et
tout le bruit que la civilisation a fait entendre jusqu'à présent au
sujet de l'art doivent nous faire maintenant l'effet d'un empressement
impudent. Nous devons nous faire un devoir du silence, du silence dont
les Pythagoriciens faisaient vœu pour cinq ans. Qui de nous n'aurait
pas souillé ses mains et son cœur au contact de l'idolâtrie honteuse
de la culture moderne. Qui n'aurait besoin des eaux lustrales? Qui
pourrait ne pas entendre la voix qui lui crie: tais-toi et sois pur!
Se taire et être pur! Ce n'est qu'en tant que nous sommes de ceux qui
entendent cette voix que nous sera accordé le _regard souverain_ dont
nous avons besoin pour contempler l'événement de Bayreuth. Et c'est de
ce regard seul que dépend le _grand_ avenir de cet événement.
Lorsqu'en ce jour de mai de l'année 1872 la première pierre eut été
posée sur la colline de Bayreuth, alors que le ciel était sombre
et que la pluie tombait à torrents, Wagner monta en voiture avec
quelques-uns d'entre nous, pour regagner la ville; il se taisait
et le long regard qui semblait plonger en lui-même lui donnait une
expression que les paroles ne sauraient rendre. Ce jour-là il entrait
dans sa soixantième année. Tout ce qui lui était arrivé jusque-là
n'était que la préparation de ce moment. On sait qu'en face d'un grand
danger ou d'une décision importante pour leur existence, certains
hommes peuvent, au moyen d'une vision intérieure infiniment accélérée,
faire repasser devant leurs yeux leur existence tout entière, et en
reconnaître, avec une rare précision, les détails les plus éloignés,
comme les plus rapprochés. Qui pourra nous dire ce qui se déroula dans
l'imagination d'Alexandre lorsqu'il fit boire l'Europe et l'Asie dans
la même coupe? Mais ce que Wagner contempla ce jour-là de son regard
intérieur--comment il choisit, ce qu'il est et ce qu'il sera,--nous,
ses plus proches, nous pouvons en une certaine mesure le revoir une
seconde fois; et ce n'est qu'en voyant avec l'œil de Wagner que nous
pourrons comprendre nous-mêmes sa grande action, _pour nous porter
garants de sa fécondité, à l'aide de cette compréhension_.
2.
Si ce que quelqu'un sait le mieux et fait le plus volontiers ne
laissait une empreinte visible sur toute l'orientation de sa vie,
ce serait là un phénomène bien singulier. Tout au contraire, chez
les hommes remarquablement doués, la vie ne présentera pas seulement
l'image du caractère, comme c'est le cas chez tout le monde, mais
avant tout l'image de l'intelligence et de ses aptitudes les plus
personnelles. L'existence du poète épique tiendra de l'épopée, comme
c'est le cas de Gœthe,--soit dit en passant de Gœthe, chez qui les
Allemands se sont habitués, bien à tort, à voir surtout le poète
lyrique;--l'existence du poète dramatique tiendra du drame.