est assez courte, si l'on considère la longueur réelle des chemins
qu'elle a parcourus, et qu'on ne tient pas compte de ses arrêts,
de ses reculs, de ses hésitations, de ses détours. L'hellénisation
du monde, et, pour rendre celle-ci possible, l'orientalisation de
l'hellénisme--cette double mission du grand Alexandre--constitue
toujours encore le dernier événement d'importance; et la vieille
question de savoir si une civilisation étrangère est réellement
transmissible constitue toujours encore le problème que les modernes
s'efforcent en vain de résoudre. L'action alternative et combinée de
ces deux facteurs a particulièrement influencé le cours de l'histoire.
Ainsi le christianisme se présente par exemple comme un fragment
d'antiquité orientale que l'humanité a complété par la pensée et
réalisé dans ses actes jusqu'aux détails les plus minutieux. Lorsque
son influence fut en train de diminuer, la puissance de la culture
hellénique se mit de nouveau à augmenter. Nous assistons à des
événements si étranges qu'ils seraient inexplicables et résolument
dépourvus de fondements si l'on ne pouvait les rattacher, en
franchissant un immense espace de temps, à des phénomènes similaires
qui ont eu la Grèce pour théâtre. C'est ainsi qu'il y a entre Kant et
les Eléates, entre Schopenhauer et Empédocle, entre Eschyle et Richard
Wagner, de telles similitudes, de telles parentés, qu'on y eût presque
touché du doigt le caractère relatif de toutes les notions de temps;
il semble presque que certaines choses sont de même ordre et que le
temps qui les sépare en apparence n'est au fond qu'un nuage qui nous
empêche de distinguer les lois de ce rapport. L'histoire des sciences
exactes surtout éveille en nous le sentiment que nous pourrions bien
nous trouver, précisément aujourd'hui, aussi rapprochés que possible
du monde alexandrin grec, et que le pendule de l'histoire pourrait
bien osciller de nouveau vers le point d'où il prit autrefois son élan
vers des espaces mystérieux et infinis. L'image de notre monde actuel
n'offre rien de nouveau: celui qui connaît l'histoire a l'impression
qu'il y retrouve toujours à nouveau les traits familiers d'un visage
connu. L'esprit de la culture hellénique se retrouve en une dispersion
infinie dans notre époque; tandis que des forces variées se pressent
côte à côte et que les résultats des sciences et des aptitudes
modernes deviennent des matières d'échange, on voit reparaître,
comme une pâle vision dans un crépuscule lointain, la noble image de
l'hellénisme. Le monde qui, jusqu'à présent, a été suffisamment saturé
d'orientalisme, aspire de nouveau à être hellénisé; celui qui voudrait
l'y aider devrait, à vrai dire, se hâter, d'un pied ailé, pour réunir
les fragments si divers et si dispersés des sciences, les domaines
éloignés des talents, pour parcourir et dominer le champ démesuré qui
s'offre à son activité. Il est donc besoin maintenant d'une série
d'_anti-Alexandre_, lesquels devront être doués d'une puissance suprême
de concentration, pour relier et attirer à soi les fils isolés du
tissu, afin d'empêcher qu'ils soient dispersés à tous les vents. Il
ne s'agit plus maintenant de trancher le nœud gordien de la culture
grecque, comme le fit Alexandre, de telle sorte que les fragments en
fussent dispersés dans toutes les directions; il s'agit de _renouer ce
qui a été tranché_. Je reconnais dans la personne de Wagner un de ces
anti-Alexandre. Il possède le don de savoir réunir ce qui était isolé,
débile et inactif; on peut dire qu'il possède, si je puis employer une
expression médicale, le pouvoir _astringent_: sous ce rapport il fait
partie des plus grandes puissances civilisatrices de son temps. Il
domine les arts, les religions, les différentes branches de l'histoire
universelle, et il n'en est pas moins tout l'opposé d'un polymathe,
d'un esprit qui ne sait que rassembler et classer des matériaux: car il
est l'artiste puissant qui les transforme et leur donne la vie; il est
un _simplificateur du monde_. On ne se laissera pas détourner de cette
idée en comparant cette mission générale que lui a dictée son génie
avec l'autre tâche plus rapprochée et plus limitée à laquelle on songe
maintenant avant tout lorsque l'on prononce le nom de Wagner. On attend
de lui une réforme du théâtre; mais, en admettant qu'il réussisse dans
cette voie, quel en serait le résultat pour sa tâche plus haute et plus
lointaine?
Par là l'homme moderne serait modifié et réformé; tant il est vrai
que, dans notre monde moderne, les choses se tiennent au point que,
si l'on vient à en enlever une pierre, tout l'édifice s'ébranle et
s'écroule. Et ce que nous énonçons ici avec une apparence d'exagération
de la réforme de Wagner, on pourrait l'attendre également de toute
autre réforme véritable. Il n'est pas possible de rétablir l'art
théâtral dans son effet le plus noble et le plus pur, sans rénover
en même temps sur tous les domaines, dans les mœurs et dans l'Etat,
dans l'éducation et dans les rapports sociaux. L'amour et la justice,
devenus puissants sur un point qui serait ici le royaume de l'art,
doivent se développer selon une loi intérieure et ne peuvent revenir à
l'immobilité de leur précédent état de chrysalide. Ne fût-ce que pour
comprendre jusqu'à quel point le rapport de nos arts avec la vie est
un symbole de la dégénérescence de cette vie même, jusqu'à quel point
nos théâtres sont une honte pour ceux qui les construisent et s'y
rendent, il faudrait déjà modifier complètement son jugement et pouvoir
regarder ce qui est habituel et coutumier comme quelque chose de très
exceptionnel et de très compliqué. Un singulier manque de lucidité
dans le jugement, un besoin mal déguisé d'amusement et de distraction
à tout prix, des scrupules d'apparence savante, une affectation du
côté des exécutants, qui cherchent à faire croire qu'ils prennent
l'art au sérieux, une soif brutale du gain chez les entrepreneurs,
platitude et légèreté dans une société qui ne pense au peuple que tant
qu'il est pour elle utile et redoutable, qui recherche les spectacles
et les concerts sans que ceux-ci éveillent jamais en elle la pensée
d'un devoir--tels sont aujourd'hui les éléments de l'atmosphère lourde
et pernicieuse de nos institutions artistiques. Dès que l'on a fini
par s'y habituer (c'est le cas de notre société bien élevée), on
peut facilement se figurer que cette atmosphère est indispensable à
la santé, et se trouver ensuite mal à son aise lorsqu'une contrainte
quelconque nous en prive pour un certain temps.
Il n'existe véritablement qu'un seul moyen pour arriver à la
conviction que nos institutions théâtrales sont vulgaires, et vulgaires
au point de paraître étranges et bizarres. Qu'on y oppose seulement
la réalité passée de l'ancien théâtre grec! En admettant que nous ne
sachions rien des Grecs, nous serions probablement incapables de nous
en prendre aux conditions actuelles, et les critiques, telles qu'elles
ont été formulées pour la première fois par Wagner avec la largeur
d'esprit qui lui était propre, seraient tenues pour des chimères, dont
seules sont capables des gens qui vivent dans les nuages. On dira
peut-être que, pour les hommes tels qu'ils sont, un art semblable est
suffisant et convenable, et, à vrai dire, les hommes n'ont jamais été
faits autrement. Mais, bien au contraire, il est certain qu'autrefois
les hommes étaient différents et, maintenant encore, il y en a auxquels
les institutions actuelles ne suffisent pas.
C'est précisément ce que démontre l'institution de Bayreuth. Vous
trouvez là des spectateurs préparés et pleins de recueillement, là
encore l'émotion d'hommes qui se sentent transportés de joie et qui
concentrent dans ce bonheur leur nature tout entière pour y puiser la
force de s'élever vers une impulsion plus vaste. Enfin, vous y verrez
chez les artistes l'abandon le plus désintéressé, le spectacle de tous
les spectacles, le créateur victorieux d'une œuvre qui est elle-même
la synthèse de tous les triomphes artistiques. Ne vous semble-t-il pas
assister à une opération magique, quand vous avez le bonheur de pouvoir
assister de nos jours à une pareille manifestation? Ceux qui sont
appelés à y concourir, artistes et spectateurs, ne doivent-ils pas déjà
être transformés et renouvelés, afin de pouvoir, à l'avenir et dans
d'autres sphères, transformer et renouveler à leur tour? Ne semble-t-il
pas que l'on aperçoit un port, après l'immense désert de l'Océan?
N'est-ce pas ici le calme qui s'étend sur la nappe des eaux?
Celui qui, pour retourner aux plaines et aux bas-fonds de la vie,
d'aspect si différent, abandonne cet état d'âme plein de profondeur et
de solitude qui règne ici, ne doit-il pas se demander sans cesse comme
Iseult: «Comment ai-je pu le supporter? Comment puis-je le supporter
encore?» Et s'il ne peut plus supporter de cacher égoïstement au fond
de lui-même son bonheur et son malheur, il profitera dès lors de chaque
occasion pour en rendre témoignage par ses actes. Où sont ceux que les
institutions actuelles font souffrir? se demandera-t-il. Où sont nos
alliés naturels, ceux aux côtés desquels nous pouvons lutter contre
l'extension et les empiètements déprimants de l'actuelle prétention
à la culture? Car jusqu'à présent--jusqu'à présent au moins!--nous
n'avons qu'un seul ennemi, ces esprits soi-disant «cultivés», pour
lesquels le nom de «Bayreuth» signifie une des défaites les plus
sensibles. Ils n'ont point concouru à cette œuvre, ils la combattaient
avec fureur ou faisaient preuve de cette surdité plus efficace qui
est devenue maintenant l'arme habituelle des adversaires les plus
réfléchis. Mais ceci nous prouve que leur malice et leur animosité
furent impuissantes à détruire l'esprit même de Wagner et à entraver
l'accomplissement de son œuvre. Mieux encore, ils ont trahi leur propre
faiblesse et démontré que la puissance des dominateurs actuels ne
résistera plus à ses attaques répétées.
Le moment est venu pour ceux qui veulent vaincre et conquérir; les
royaumes les plus vastes leur sont ouverts; si loin qu'il y a des
domaines à défendre, un point d'interrogation fatal s'attache comme
une menace au nom des possesseurs. Tout l'édifice de l'éducation,
entre autres, est notoirement vermoulu et partout nous rencontrons des
individus qui ont quitté en silence l'édifice menaçant. Que ne peut-on
pousser ceux qui sont déjà profondément mécontents de l'édifice à se
déclarer ouvertement en révolte! Que ne peut-on les délivrer de la
timidité qu'ils gardent dans leur mécontentement! Je suis sûr que si
l'on déduisait de l'ensemble de notre corps enseignant le contingent
de ces natures silencieusement désapprobatrices, ce serait, certes, la
perte la plus sensible que l'on pourrait lui faire éprouver. Parmi les
savants, par exemple, ceux-là seuls resteraient fidèles à l'ancien état
de choses qui ont déjà respiré la contagion de la déraison politique et
tous les hommes entachés de littérature. L'engeance désagréable qui ne
se soutient qu'en s'appuyant sur la violence et sur l'injustice, sur
l'Etat et la Société, et qui trouve un avantage à les rendre toujours
plus méchants et plus brutaux, cette engeance, privée de cet appui,
n'est que faiblesse et lassitude: on n'a qu'à la bien mépriser pour
la voir s'évanouir aussitôt. Celui qui combat pour l'avancement de la
justice et de l'amour parmi les hommes n'a pas besoin de s'effrayer
devant elle, car il ne se verra en face de ses véritables ennemis
que le jour où il aura mené à bonne fin le combat engagé contre leur
avant-garde, la culture d'aujourd'hui.
Pour nous, Bayreuth signifie la consécration au matin du combat.
Jamais on ne pourrait nous faire plus de tort qu'en supposant que,
dans toute cette affaire, l'art seul nous intéresse; comme si l'art
pouvait passer pour un remède ou un stupéfiant au moyen desquels on
se débarrasserait de tous les maux de l'existence. Dans l'image que
nous présente le tragique chef-d'œuvre qu'est Bayreuth nous voyons au
contraire la lutte des individus contre tout ce qui s'oppose à eux sous
la forme d'une invincible nécessité. La lutte contre la puissance,
la loi, la coutume, la convention, contre des séries entières qui
constituent l'ordre des choses. Pour les individus il ne saurait y
avoir d'existence plus belle que de mûrir pour mourir au combat, en
vue du sacrifice pour la justice et l'amour. Le regard chargé de
mystère que la tragédie nous jette n'est pas un enchantement qui
énerve et qui paralyse. Cependant, tant qu'elle nous regarde, elle
exige de notre part le calme. Car l'art ne nous est pas donné pour le
moment même du combat, mais pour les moments de repos qui précèdent
ou interrompent le combat, pour ces instants fugitifs où, évoquant le
passé, pressentant l'avenir, nous comprenons ce qui est symbolique,
où, sous l'impression d'une légère fatigue, un rêve rafraîchissant
s'abaisse sur nous. Le jour se lève et la lutte va commencer, les
ombres sacrées s'évanouissent et l'art est de nouveau loin de nous,
mais la consolation qu'il a apportée est restée répandue sur l'homme
comme une rosée du matin. Partout ailleurs l'individu se trouve en
présence de son insuffisance personnelle, de sa médiocrité et de son
impuissance; comment trouverait-il le courage de combattre, s'il
n'avait été d'abord sanctifié par quelque chose d'impersonnel! Les plus
grandes souffrances que l'individu peut éprouver--le manque d'accord
sur la vérité parmi les hommes, l'incertitude concernant les derniers
résultats de la science, l'inégalité des facultés--tout cela fait qu'il
a besoin de l'art. Nous ne saurions être heureux tant qu'autour de
nous tout souffre et se crée des souffrances; nous ne saurions être
vertueux, tant que le cours des choses humaines est déterminé par
la violence, le mensonge et l'injustice; nous ne saurions même être
sages tant que l'humanité tout entière n'a pas rivalisé d'ardeur pour
acquérir la sagesse et n'a pas introduit l'individu, de la façon la
plus sage, dans la vie et dans les sciences. Comment serait-il donc
possible de supporter ce sentiment de triple insuffisance, si l'on
n'était pas capable de discerner ce qu'il y a de sublime et d'important
dans la nécessité qui s'impose d'aspirer, de combattre et de succomber,
si l'on n'apprenait par la tragédie à prendre plaisir au rythme de la
grande passion et au sacrifice qu'occasionne cette passion. L'art,
à vrai dire, ne saurait nous servir de guide et d'éducateur dans
l'action immédiate; dans cet ordre d'idées l'artiste n'est jamais
un mentor et un conseiller. Les objets auxquels aspirent les héros
tragiques ne sont pas indistinctement et par excellence les buts les
plus dignes d'aspiration. Tant que l'art nous tient sous son charme,
notre évaluation des choses apparaît déformée comme dans un rêve. Ce
que nous trouvons désirable, tant que dure ce charme, au point que nous
applaudissons au héros qui choisit la mort plutôt que d'y renoncer,
possède rarement, dans la vie réelle, la même valeur et nous paraît
rarement digne des mêmes efforts. Cette disproportion tient précisément
à ceci que l'art est l'activité de l'homme qui se repose.
Les luttes figurées par l'art apparaissent comme des simplifications
des luttes réelles de la vie; les problèmes évoqués par l'art sont
des raccourcis du problème infiniment compliqué de l'action et de la
volonté humaine. Mais c'est précisément en ceci que réside la grandeur
et la nécessité absolue de l'art, qu'il fait naître l'_apparence_ d'un
monde simplifié, le _mirage_ d'une solution plus rapide du problème
de la vie. Aucun de ceux que la vie fait souffrir ne peut se passer
de cette apparence, comme personne ne peut se passer de sommeil. Plus
la science des lois qui régissent la vie devient difficile, plus nous
aspirons à l'apparence de cette simplification, ne dût-elle durer
que quelques instants; plus forte devient aussi la tension entre la
connaissance générale des choses et les facultés morales de l'individu.
C'est pour _empêcher que l'arc ne se brise_ que l'art existe.
L'individu doit être transformé en un être impersonnel, supérieur à
la personne. Voilà ce que se propose la tragédie. Par elle, il doit
désapprendre l'épouvante qu'inspire à chacun la mort et le temps.
Car déjà dans le moment le plus fugitif de son existence il peut
rencontrer quelque chose de sacré qui l'emporte surabondamment sur
toutes les luttes et toutes les misères qu'il a eu à subir. C'est là
ce qui s'appelle _avoir des sentiments tragiques_. Et si l'humanité
tout entière devait mourir un jour--qui donc voudrait douter de cette
mort?--sa mission suprême pour les temps à venir consisterait à s'unir,
à se fondre dans la Totalité, de telle sorte qu'elle pourrait marcher
au devant de sa ruine imminente, comme si elle ne formait qu'_une seule
âme animée de sentiments tragiques_. Dans cette mission suprême est
incluse toute aspiration à l'anoblissement de l'homme; sa répudiation
définitive apparaîtrait, pour l'ami de l'humanité, comme une des images
les plus funestes qu'il puisse voir. Tel est du moins mon sentiment!
Il n'y a qu'un seul espoir et une seule garantie pour l'avenir de ce
qui est humain, _c'est que le sentiment tragique ne meure pas_. Si les
hommes devaient un jour perdre complètement ce sentiment, il faudrait
faire retentir sur la terre des lamentations comme on n'en a jamais
entendu; et, d'autre part, il n'existe pas de joie plus enivrante que
celle de savoir ce que nous savons, de savoir que la pensée tragique a
de nouveau fait son apparition dans le monde. Car cette joie est bien
une joie entièrement supra-personnelle et générale, une jubilation de
l'humanité en présence du lien qui relie à tout jamais tout ce qui est
humain.
5.
Wagner plaça la vie présente et passée sous le rayon lumineux
d'une connaissance assez puissante pour atteindre des distances
considérables. C'est pourquoi il apparaît comme un simplificateur
du monde. La simplification du monde consiste toujours en ceci, que
le regard de celui qui possède la connaissance domine de nouveau
la masse immense et inculte d'un chaos apparent et réunit par des
liens puissants ce qui paraissait auparavant dispersé d'une manière
irréconciliable. Wagner atteignit ce but en découvrant un rapport
entre deux objets qui semblaient mener une existence séparée, chacun
restant dans sa sphère: entre _la musique et la vie_, ainsi qu'entre
_la musique et le drame_. Non point qu'il ait inventé ces rapports ou
qu'il les ait créés; ils existent et se trouvent pour ainsi dire sous
les pas de chacun; car tout grand problème est semblable à la pierre
précieuse que foulent en passant des milliers d'indifférents avant que
quelqu'un se baisse pour la ramasser. Comment se fait-il, se demande
Wagner, que dans la vie des hommes modernes un art comme la musique se
soit développé avec une puissance si incomparable? Point n'est besoin
d'avoir médiocre opinion de cette vie moderne, pour s'apercevoir qu'il
y a ici un problème. Au contraire, lorsque l'on considère toutes les
forces qui sont le propre de celle-ci, lorsque l'on se représente une
existence aux aspirations puissantes luttant pour la _conscience de
la liberté_ et pour l'_indépendance de la pensée_, la présence de la
musique n'en paraît que plus énigmatique. N'est-on pas forcé d'avouer
qu'il était impossible que la musique naquît d'une pareille époque?
A quoi doit-elle alors son existence? Peut-être à un hasard? Certes
l'apparition d'un grand artiste isolé pourrait être le résultat d'un
hasard, mais celle d'une série de grands artistes, telle que nous la
révèle l'histoire de la musique moderne et tel qu'il ne s'en produit
de semblable qu'une seule fois, à l'époque des Grecs, l'apparition de
cette série donne à penser qu'ici ce n'est pas le hasard, mais bien
une nécessité absolue qui impose sa loi. Cette nécessité constitue
précisément le problème dont Wagner offre la solution.
Tout d'abord il sut reconnaître un état de crise qui s'étend
aujourd'hui aussi loin que va la civilisation, ce lien des peuples.
Partout ici le langage se trouve en défaut, et l'oppression de cette
effroyable maladie se fait sentir sur tout le développement humain.
S'éloignant toujours davantage des fortes manifestations du sentiment
qu'il avait exprimées à l'origine dans toute leur simplicité, le
langage fut sans cesse contraint de gravir le dernier degré qu'il
fût capable d'atteindre, afin d'embrasser le monde de la pensée,
c'est-à-dire tout ce qu'il y a de plus opposé au sentiment. Cette
extension démesurée eut pour résultat d'épuiser ses forces, au cours
de la période relativement brève qu'occupe la civilisation nouvelle,
de sorte que le langage n'est plus capable de remplir la tâche en
vue de laquelle il s'est formé: permettre à ceux qui souffrent de
se communiquer les uns aux autres les sujets de tristesse les plus
ordinaires de la vie. Dans sa misère, l'homme ne peut plus se faire
comprendre au moyen du langage; il ne peut donc plus véritablement
se communiquer. Cette condition obscurément sentie a fait partout du
langage un pouvoir indépendant, qui maintenant étreint les hommes
de ses bras de fantôme et les presse à aller où ils ne veulent pas.
Dès qu'ils cherchent à s'expliquer entre eux et à s'associer en vue
d'une œuvre commune, la folie des idées générales, le vertige des mots
sonores s'empare d'eux. Incapables de se comprendre véritablement,
ils exécutent en commun ces œuvres qui toutes portent l'empreinte de
ce manque d'entente, en ce sens qu'elles ne sont pas l'expression des
véritables besoins qui les ont fait naître, mais ne correspondent qu'à
un impérieux et creux verbalisme. Ainsi, à toutes ses souffrances
l'humanité ajoute encore la souffrance de la _convention_, c'est-à-dire
de la conformité dans les paroles et les actions sans la conformité du
sentiment. De même que, dans la période décroissante de chaque art,
il arrive un moment où l'exubérance maladive des moyens et des formes
acquiert une influence tyrannique sur l'âme des jeunes artistes et
fait d'eux ses esclaves, de même on se trouve être aujourd'hui, alors
que le langage est en décadence, l'esclave du verbe. Cette contrainte
ne permet plus à personne de se montrer tel qu'il est, de parler
naïvement; et il en est peu qui, d'une façon générale, réussissent
à conserver leur individualité dans la lutte avec une culture qui
croit pouvoir démontrer son succès, non point en exerçant son action
bienfaisante sur des sentiments et des aspirations nettement affirmés,
mais en saisissant l'individu dans un réseau d'«idées bien définies»,
pour lui apprendre à bien penser. Comme s'il y avait un intérêt
quelconque à faire d'un individu un être qui pense bien et qui sait
conclure logiquement, si l'on n'est parvenu, au préalable, à faire de
lui un être qui sait sentir juste. Si donc la musique de nos maîtres
allemands résonne, au milieu d'une humanité à tel point malade,
qu'entend-on résonner au juste? Rien autre chose qu'un _sentiment
exact_, l'ennemi de toute convention, de toute aliénation factice, de
toute incompréhension d'homme à homme. Cette musique équivaut à la fois
à un retour à la nature, à une purification et à une transformation de
la nature; car c'est dans l'âme des hommes les plus aimants qu'est né
le besoin de ce retour et c'est dans leur art que résonne _la nature
transformée en amour_.
Prenons cet exposé comme une réponse de Wagner à la question de
savoir ce que signifie la musique de notre temps. Mais il tient
encore en réserve une seconde réponse. Le rapport entre la musique et
la vie n'est pas seulement le rapport d'une espèce de langage à une
autre espèce; c'est aussi le rapport du monde parfait de l'audition
au monde complet de la vision. Considérée comme un phénomène visuel
et comparée aux phénomènes antérieurs de la vie, l'existence des
hommes actuels offre cependant le spectacle d'une pauvreté et d'un
épuisement indicibles, malgré son ineffable variété, dont seul le
regard superficiel peut se satisfaire. Qu'on aille donc y regarder
de plus près pour analyser l'impression que produit cette multiple
bigarrure. Ne croirait-on pas voir le scintillement d'une mosaïque
dont les innombrables parcelles mouvantes sont toutes empruntées à
des civilisations passées? Ici tout n'est-il pas fastes déplacés,
agitation simulée, dehors trompeurs? Un vêtement dérisoire fait de
loques bariolées pour celui qui souffre d'être nu et d'avoir froid?
Une mensongère danse de joie imposée à celui qui pleure? L'expression
d'une fierté exubérante affichée par quelqu'un qui est blessé au cœur?
Puis, au milieu de tout cela, masquées et dissimulées seulement par
la hâte du tourbillon incessant, une grise impuissance, une discorde
qui ronge, une morne désolation, une honteuse misère! L'aspect sous
lequel se manifeste l'homme moderne n'est plus qu'apparence; ce que
l'homme moderne représente sert bien plutôt à le dissimuler qu'à le
rendre visible et le reste d'invention et d'activité artistique qui
s'est conservé chez quelques peuples, comme chez les Français et les
Italiens, n'est plus employé qu'à l'art de ce jeu de cache-cache.
Partout où l'on demande maintenant la «forme», dans la société et dans
la conversation, dans l'expression littéraire et dans les rapports
entre nations, partout on entend involontairement par là une apparence
plaisante, c'est-à-dire le contraire de l'idée véritable de la forme,
la forme étant l'expression adéquate et nécessaire, laquelle n'a pas à
s'occuper de ce qui est «plaisant» et «déplaisant», précisément parce
qu'elle est le résultat d'une nécessité et non pas du bon plaisir.
Mais, lors même que, parmi les peuples civilisés, on n'exige pas
catégoriquement la forme, on ne possède pas davantage cette figuration
expressive; tout en étant aussi zélé dans la recherche de l'apparence
agréable, on est seulement moins heureux dans les résultats. A quel
point l'apparence est agréable, ici et là, et pourquoi chacun doit
trouver son agrément à ce que l'homme moderne s'efforce au moins
de paraître, c'est ce que chacun comprend dans la mesure où il est
lui-même un homme moderne. «Les galériens seuls se connaissent, dit le
Tasse; quant à nous, nous _méconnaissons_ les autres par politesse,
afin qu'ils nous méconnaissent à leur tour.»