Par là, j'ai nommé quelques-unes des modifications nécessaires à la

formation du génie philosophique, malgré les pernicieuses influences

contraires, lorsqu'il naît à notre époque. Ce sont la virilité du

caractère, la connaissance précoce de l'homme, l'absence d'éducation

savante et d'étroitesse patriotique, la libération de toute contrainte

en vue de gagner son pain et de tout rapport avec l'Etat, bref, la

liberté et toujours la liberté. Les philosophes grecs purent grandir

dans ce même élément merveilleux et dangereux. Que celui qui veut

reprocher au philosophe ce que Niebuhr reprocha à Platon, d'avoir été

un mauvais citoyen, le fasse tranquillement et se contente d'être

lui-même un bon citoyen. Ainsi il suivra sa vie et Platon fera de même.

Un autre interprétera cette grande liberté comme de la présomption. Lui

aussi a raison, parce qu'il lui serait impossible de faire quoi que

ce soit de cette liberté et que ce serait en effet, de sa part, une

grande preuve de présomption s'il la réclamait pour lui-même. Cette

liberté est véritablement une lourde faute qui ne peut se racheter que

par des actes héroïques. En vérité, le commun des mortels a le droit

de jeter un regard de colère sur ceux qui sont ainsi favorisés, mais

que les dieux les protègent de jouir eux aussi de pareilles faveurs,

c'est-à-dire d'avoir d'aussi terribles devoirs. Leur liberté et leur

solitude les feraient périr, l'ennui ferait d'eux des fous, des fous

méchants.

De ce qui a été dit jusqu'à présent un père de famille pourrait

peut-être apprendre quelque chose et faire pour l'éducation

particulière de son fils une utile application, bien qu'il ne faille

vraiment pas s'attendre à ce que les pères ne désirent pour fils que

des philosophes. Il est plus probable que les pères auront résisté

de tout temps, plus que contre tout autre chose, contre la vocation

philosophique de leurs fils, considérant celle-ci comme la plus grande

toquade. On sait que Socrate fut victime de la colère des pères contre

la «subornation de la jeunesse» et, pour la même raison, Platon crut

qu'il était nécessaire de créer un Etat tout nouveau, pour ne pas faire

dépendre la création des philosophes de la déraison des pères. Dès

lors, il semble presque que Platon ait véritablement atteint quelque

chose, car l'Etat moderne considère maintenant que c'est sa tâche

d'encourager les philosophes et il cherche maintenant sans cesse à

rendre heureux un certain nombre d'hommes au moyen de cette «liberté»,

par quoi nous entendons les conditions essentielles pour la genèse

des philosophes. Or, Platon a rencontré dans l'histoire un singulier

malheur: chaque fois que naissait une institution qui correspondait à

peu près à ses propositions, c'était toujours, à y regarder de plus

près, l'enfant supposé d'un lutin, un vilain petit démon. Il en fut

ainsi de l'Etat sacerdotal du moyen âge quand on le comparait au règne

des «fils des dieux» qu'il avait rêvé. A vrai dire, l'Etat moderne est

aussi éloigné que possible du règne des philosophes. Grâce à Dieu! dira

le chrétien. Mais l'encouragement des philosophes, tel que l'entend

l'Etat moderne, devrait être examiné une fois de telle sorte que l'on

puisse se rendre compte si cet encouragement doit être entendu au sens

_platonicien_. Je veux dire qu'il faudrait savoir si l'Etat prend sa

tâche tellement au sérieux que c'est son dessein de faire naître de

nouveaux Platon. Si, généralement, la présence du philosophe dans

son temps apparaît comme fortuite, l'Etat s'impose-t-il aujourd'hui

véritablement le devoir de transformer consciemment ce caractère

fortuit en une nécessité et d'aider ici aussi la nature?

L'expérience, malheureusement, nous a ouvert les yeux et nous a fait

voir qu'il en est tout autrement. Elle nous apprend que, pour ce qui

est des grands philosophes auxquels la nature a accordé ses dons,

rien ne s'oppose plus à leur création et à leur développement que

les mauvais philosophes qui sont philosophes par grâce d'Etat. Sujet

pénible, à vrai dire. C'est, comme on sait, le même que celui dont

Schopenhauer aborda d'abord l'étude dans son célèbre traité consacré

à la philosophie des universités. Je reviens à ce sujet, car il faut

contraindre les hommes à le prendre au sérieux, c'est-à-dire à se

laisser par lui pousser à un acte; et je considérerais toute parole

écrite inutilement qui ne contiendrait pas une pareille incitation à

l'action. En tous les cas, il n'est pas mauvais de démontrer encore

une fois les affirmations toujours valables de Schopenhauer, en les

rapportant directement à nos contemporains les plus proches, car des

personnes trop bien disposées pourraient croire que depuis sa sévère

accusation tout en Allemagne est entré dans une meilleure voie. L'œuvre

qu'il a entreprise, même sur ce point, si médiocre fut-il, n'a pas

encore donné de résultat.

A y regarder de plus près, cette «liberté», dont l'Etat a gratifié

certains hommes au bénéfice de la philosophie, n'est pas du tout

une liberté, mais seulement un métier qui nourrit son homme.

L'encouragement à la philosophie consiste donc simplement en ceci

qu'il existe du moins un certain nombre d'hommes qui, par le moyen

de l'Etat, sont mis en mesure de _vivre_ de leur philosophie en

faisant de celle-ci leur gagne-pain. Les sages anciens de la Grèce,

par contre, n'étaient pas appointés par l'Etat. Tout au plus leur

rendait-on parfois honneur, comme à Zénon, par l'attribution d'une

couronne d'or et d'un tombeau en céramique. Je ne saurais dire, d'une

façon générale, si l'on sert la vérité en montrant la route qu'il faut

suivre pour vivre à ses dépens, car tout dépend de l'espèce et de la

qualité de l'individu que l'on invite à s'engager sur cette route. Je

pourrais parfaitement imaginer un degré de fierté et d'estime de soi

qui pousserait un homme à dire à ses prochains: prenez soin de moi;

pour ma part, j'ai mieux à faire, car j'ai à prendre soin de vous. Chez

Platon et chez Schopenhauer une pareille générosité de sentiment et

l'expression de cette générosité n'étonneraient pas, c'est pourquoi,

eux, du moins, pourraient être philosophes d'Université, comme Platon

fut à l'occasion philosophe de cour, sans pour cela abaisser la dignité

de la philosophie. Mais Kant fut déjà, comme nous autres savants avons

coutume d'être, plein d'égards et de soumission dans ses rapports

avec l'Etat. La grandeur lui faisait défaut. A telle enseigne que si

la philosophie d'Université était une fois attaquée, il ne saurait

la justifier. S'il existait des natures qui, elles, soient capables

de la justifier--des natures telles que Platon et Schopenhauer,--je

craindrais pourtant une chose, c'est qu'elles n'en eussent jamais

l'occasion, parce que jamais un Etat n'oserait favoriser de pareils

hommes et les placer dans de telles situations. Pourquoi donc? Parce

que tous les Etats les craignent et qu'ils ne favoriseront jamais que

les philosophes dont ils n'ont pas besoin d'avoir peur. Car il arrive

parfois que l'Etat ait peur des philosophes d'une façon générale et

c'est précisément lorsqu'il en est ainsi qu'il cherche à attirer à

lui d'autant plus de philosophes qui peuvent faire croire qu'il a la

philosophie de son côté. Car alors il aura de son côté ces hommes qui

portent le nom de la philosophie et qui pourtant n'inspirent nullement

la peur.

Si pourtant il se présentait quelqu'un qui fasse mine de mettre à

la gorge de tout le monde, même de l'Etat, le couteau de la vérité,

l'Etat, qui tient avant tout à affirmer son existence, serait en droit

de l'exclure et de le traiter en ennemi, de même qu'il exclut et

combat une religion qui se place au-dessus de lui et veut être juge de

ses actes. Quand quelqu'un supporte donc d'être philosophe par grâce

d'Etat, il lui faudra tolérer aussi d'être considéré par l'Etat comme

quelqu'un qui a renoncé à poursuivre la vérité dans tous les recoins.

Du moins jusqu'au moment où il se trouvera favorisé et définitivement

casé devra-t-il reconnaître qu'au-dessus de la vérité il y a encore

autre chose, je veux dire l'État. Et non seulement l'Etat, mais tout

l'ensemble de ce que l'Etat exige pour son bien-être: par exemple

une forme déterminée de la religion, l'ordre social, la constitution

de l'armée, toutes choses au-dessus desquelles se trouve écrit un

_Noli me tangere_. Un philosophe d'Université s'est-il jamais rendu

compte de toute l'étendue de ses obligations et des restrictions qu'il

doit s'imposer? Je n'en sais rien. Si quelqu'un l'a fait et s'il est

néanmoins resté fonctionnaire de l'Etat, il a certainement été un

mauvais ami de la vérité; s'il ne l'a pas fait, eh bien! alors il me

semble qu'il n'a pas non plus été un ami de la vérité.

Ce sont là des scrupules de l'ordre le plus général. Pour les hommes

tels qu'ils sont maintenant, à vrai dire, ces scrupules seront de peu

de poids et paraîtront assez indifférents. La plupart d'entre eux

se contenteront de hausser les épaules et de dire: «Comme si jamais

quelque chose de grand et de pur avait pu séjourner et se maintenir

sur cette terre sans faire de concessions à la bassesse humaine!

Voulez-vous donc que l'Etat persécute le philosophe plutôt que de le

prendre à son service en le rétribuant?» Sans répondre dès à présent à

cette dernière question, j'ajoute seulement que ces concessions de la

philosophie à l'Etat vont actuellement déjà très loin. Premièrement,

l'Etat choisit des serviteurs philosophiques selon le nombre qui lui

est nécessaire pour ses établissements; il se donne donc l'apparence

d'être capable de distinguer entre les bons et les mauvais philosophes;

mieux encore, il admet que les _bons_ sont en nombre suffisant pour

occuper les chaires dont il dispose. Il devient dès lors l'autorité

compétente pour juger non seulement la qualité, mais encore pour fixer

le chiffre nécessaire de ceux qui sont bons philosophes. Deuxièmement,

il oblige ceux qu'il a choisis au séjour dans un lieu déterminé, parmi

des hommes déterminés; il les force à une activité déterminée; il leur

faut instruire tout jeune étudiant qui en manifeste le goût, et cela

quotidiennement, à une heure fixée d'avance.

Me voilà amené à poser les questions suivantes: Un philosophe

peut-il donc s'engager, en bonne conscience, à avoir tous les jours

quelque chose à enseigner? A l'enseigner devant tous ceux qui veulent

l'écouter? Ne doit-il pas faire semblant d'en savoir plus qu'il n'en

sait? N'est-il pas forcé de parler devant un public d'inconnus de

choses dont il ne devrait s'entretenir sans danger qu'avec ses amis

les plus proches? Et, d'une façon générale, ne se prive-t-il pas

de la magnifique liberté qui lui permet de suivre son génie quand

son génie l'appelle et où il l'appelle, quand il se voit astreint à

penser publiquement, à une heure déterminée, en choisissant des sujets

déterminés d'avance? Et, cela, devant des jeunes gens! Un pareil envol

de pensers n'est-il pas, de prime abord, en quelque sorte mutilé

d'avance? Que serait-ce si, un jour, il se disait qu'il n'est capable

de rien penser, qu'il ne lui vient rien d'intelligent et qu'il serait

néanmoins forcé de se placer devant son public et de faire semblant de

penser?

Mais, objectera-t-on, ce philosophe ne doit pas du tout être un

penseur, il doit se contenter tout au plus de réfléchir et d'exposer;

avant tout il sera un connaisseur savant de tous les penseurs des temps

écoulés; de ceux-là il pourra toujours raconter quelque chose que ses

élèves ne savent pas. C'est là précisément la troisième concession

extrêmement dangereuse que la philosophie fait à l'Etat, quand elle

s'engage vis-à-vis de celui-ci à être avant tout et principalement de

l'érudition. Elle est alors, avant tout, la connaissance de l'histoire

de la philosophie, tandis que, pour le génie qui, semblable au poète,

regarde les choses naturellement et avec amour et ne sait jamais

s'identifier à elles, le farfouillage dans d'innombrables opinions

étrangères et plus ou moins absurdes apparaît peut-être comme la tâche

la plus ingrate et la plus fâcheuse. L'étude de l'histoire du passé

ne fut jamais l'affaire du véritable philosophe, ni aux Indes, ni en

Grèce. Un professeur de philosophie qui s'occupe de semblables travaux

doit accepter que l'on dise de lui, au meilleur cas, c'est un bon

philologue, un bon antiquaire, un bon polyglotte, un bon historien,

mais jamais: c'est un philosophe. D'ailleurs, comme je viens de le

dire, au meilleur cas seulement, car devant la plupart des travaux

savants faits par des philosophes d'Université, le philologue a

l'impression qu'ils sont mal faits, que la rigueur scientifique leur

fait défaut et qu'il s'en dégage le plus souvent un détestable ennui.

Qui donc, pour ne prendre qu'un exemple, débarrassera de nouveau

l'histoire des philosophes grecs de la brume endormante qu'y

ont répandu les travaux savants, mais à peine scientifiques et

malheureusement fort ennuyeux de Ritter, de Brandis et de Zeller? Pour

mon compte, je préfère lire Diogène Laërce que Zeller, parce qu'en

celui-là revit du moins l'esprit des philosophes anciens, tandis qu'en

celui-ci on ne sent rien, ni cet esprit, ni aucun autre. Et, en fin

de compte, qu'importe à nos jeunes gens l'histoire de la philosophie?

La confession des opinions doit-elle les décourager d'avoir, eux

aussi, des opinions? Doivent-ils être instruits à prendre part aux

jubilations provoquées par le chemin magnifique que nous avons

parcouru? Doivent-ils peut-être même apprendre à haïr et à mépriser

les philosophes? On serait presque tenté de croire qu'il en est ainsi,

lorsque l'on sait quels supplices sont pour les étudiants les examens

de philosophie en vue desquels ils leur faut introduire dans leur

malheureux cerveau toutes les inventions folles et absurdes de l'esprit

humain, à côté des idées grandioses et difficiles à saisir. La seule

critique d'une philosophie qui soit possible et qui démontre quelque

chose, celle qui consiste à essayer si l'on peut vivre conformément

à cette philosophie, n'a jamais été enseignée dans les universités,

où l'on se contente de faire une critique des paroles en paroles.

Qu'on s'imagine donc un jeune cerveau, sans grande expérience de la

vie, qui devra emmagasiner pêle-mêle cinquante systèmes réduits à

un certain nombre de mots et cinquante critiques de ces systèmes.

Quel désert! quel chaos! quelle insulte à l'éducation en vue de la

philosophie! de fait, l'on avoue que l'on n'entend nullement éduquer

en vue de la philosophie, mais simplement en vue d'un examen sur des

matières philosophiques. Le résultat de cet examen, c'est généralement,

comme on le sait, l'aveu du candidat soumis à l'épreuve--et quelle

épreuve!--qui, quand il est au bout de ses peines, s'écrie: Dieu soit

loué que je ne sois pas philosophe, mais chrétien et citoyen de mon

pays!

Qu'est-ce à dire? Ce soupir de soulagement ne serait-il pas voulu par

l'Etat, et l'éducation philosophique n'aurait-elle d'autre but que de

détourner de la philosophie? Qu'on se demande donc s'il n'en est pas

ainsi. Si c'était le cas, il n'y aurait qu'une chose à craindre, c'est

que la jeunesse s'aperçoive un jour du mauvais usage que l'on fait de

la philosophie. Le but élevé que l'on prétend poursuivre, la création

du génie philosophique, ne serait-il qu'un prétexte? Le but véritable

ne serait-il pas, au contraire, d'empêcher cette création? Le sens de

l'étude tournerait en son contre-sens? Alors, malheur à l'échafaudage

dressé par la sagesse de l'Etat et la sagesse des professeurs!

Tout cela aurait-il déjà fini par s'ébruiter? Je n'en sais rien,

mais, ce qui est certain, c'est que la philosophie d'Université est

tombée dans un discrédit général. Cela tient en partie à ce fait

qu'actuellement les chaires universitaires sont occupées par une

génération débile, et Schopenhauer, s'il avait à écrire aujourd'hui

son traité sur la _Philosophie universitaire_, n'aurait pas eu besoin

d'une massue, mais, pour vaincre, une baguette lui eût suffi. Cette

génération est composée des héritiers et des descendants de ces

faux-penseurs dont les têtes à l'envers reçurent ses coups. Ils ont

assez l'air de nourrissons et de nains pour faire penser à ce verset

de l'Inde: «C'est d'après leurs actes que naissent les hommes, sots,

muets, sourds, difformes.» Ces pères méritent une pareille descendance,

conformément à leurs «actes», comme dit le verset. Il faut donc croire

que la jeunesse académique se tirera certainement bientôt d'affaire

sans la philosophie que l'on enseigne à ses universités et que les

gens qui n'appartiennent pas aux milieux universitaires s'en passent

déjà aisément. Que chacun songe donc à ses propres années d'étudiant.

Pour moi, par exemple, les philosophes académiques étaient des

hommes parfaitement indifférents, je les tenais pour des gens qui

accommodaient à leur usage les résultats des autres sciences, qui,

durant leurs heures de loisirs, lisaient les journaux et fréquentaient

les concerts et que leurs collègues académiques traitaient du reste

avec un mépris agréablement masqué. On les supposait très ignorants,

toujours prêts à se tirer d'embarras par une tournure de phrase qui

obscurcissait leur pensée, de façon à faire illusion sur leur savoir.

Ils se tenaient donc de préférence dans ces endroits crépusculaires,

où un homme au regard limpide ne saurait séjourner longtemps. L'un

soulève contre les sciences naturelles l'objection qu'aucune n'est

capable d'expliquer complètement le problème élémentaire de la vie et

en conclut qu'elles lui sont toutes indifférentes. Un autre prétend que

l'histoire n'apporte rien de nouveau à celui qui a des idées. Bref,

ils trouvent toujours des raisons qui leur font estimer qu'il est

plus philosophique de ne rien savoir que d'apprendre quelque chose.

Mais, quand ils se résîgnent à apprendre, ils ont toujours la tendance

secrète d'échapper aux sciences pour fonder un domaine obscur dans

une de ses lacunes ou de ses régions inexplorées. C'est ainsi qu'ils

précèdent la science seulement à la façon du gibier qui est toujours

devant le chasseur qui court après lui.

Dans ces derniers temps, ils se plaisent à affirmer qu'ils ne sont

en somme que les garde-frontières et les guetteurs de la science.

Ils s'appuient en particulier sur la doctrine de Kant, dont ils

s'appliquent à faire un oiseux scepticisme qui n'intéressera bientôt

plus personne. Çà et là, l'un d'entre eux s'élève encore jusqu'à un

petit système métaphysique, mais le seul résultat qu'il en tire c'est

qu'il est pris de vertige, de maux de tête et de saignements de nez.

Après avoir si souvent manqué le voyage dans la brume et les nuages,

après avoir été à chaque instant pris par les cheveux et ramené aux

réalités par un rude disciple à tête dure de la vraie science, il

ne reste plus sur son visage que l'expression habituelle de l'homme

timoré et du chien battu. Ils ont complètement perdu la joyeuse

espérance, au point qu'aucun d'eux ne fait plus un pas pour complaire

à sa philosophie. Autrefois, quelques-uns pensaient pouvoir inventer

de nouvelles religions ou remplacer des systèmes anciens par le leur.

Maintenant une pareille présomption s'est éloignée d'eux; ils sont

généralement gens pieux, timides et obscurs, on ne les trouve jamais

braves comme Lucrèce, ni indignés de l'oppression qui a pesé sur les

hommes. On n'apprend plus non plus chez eux à penser logiquement et,

dans une juste appréciation de leurs forces, ils ont cessé leurs

habituelles disputations.

Sans doute, du côté des sciences spéciales est-on maintenant plus

logique, plus prudent, plus modeste et plus inventif; bref, tout

s'y passe d'une façon plus philosophique que chez les prétendus

philosophes. Tout le monde approuvera donc Bagehot, cet Anglais sans

préjugés, quand il dit des constructeurs actuels de systèmes: «Qui

donc n'est pas convaincu d'avance que leurs prémisses contiennent

un singulier mélange de vérité et d'erreur et que cela ne vaut

pas la peine de réfléchir aux conséquences qu'ils présentent? Ce

que ces systèmes ont de complet attirera peut-être la jeunesse et

impressionnera les gens sans expérience, mais les hommes faits ne s'en

laisseront point éblouir. Ceux-ci sont toujours prêts à accueillir

favorablement les indications et les conjectures et la plus petite

vérité trouve chez eux bon accueil. Mais un gros livre rempli de

philosophie déductive appelle la méfiance. D'innombrables principes

abstraits, et dont la démonstration fait défaut, sont hâtivement

rassemblés par des gens à l'imagination vive et mobile et soigneusement

tirés en longueur dans des livres et des théories qui doivent servir

à expliquer le monde entier. Mais le monde ne se préoccupe pas de ces

abstractions, ce qui n'est pas étonnant, vu qu'elles se contredisent

les unes les autres.» Si, autrefois, les philosophes, surtout en

Allemagne, étaient plongés dans une si profonde méditation qu'ils

couraient sans cesse le danger de donner de la tête contre une poutre,

il n'en est plus de même aujourd'hui. On les fait accompagner, comme

Swift le raconte des Liliputiens, d'une bande de joueurs de crécelle,

capable de leur asséner de temps en temps un coup léger sur les yeux ou

ailleurs. Il se peut que ces coups soient parfois trop rudes; alors les

extatiques s'oublient jusqu'à les rendre, ce qui finit toujours à leur

plus grande honte. «Ne vois-tu donc pas la poutre, imbécile!» s'écrie

le joueur de crécelle. Et, de fait, le philosophe s'aperçoit du danger

qui le menace et, aussitôt, il s'adoucit.

Ces joueurs de crécelle, ce sont les sciences naturelles et les

études historiques. Ils ont peu à peu intimidé la rêvasserie allemande

et les personnes du métier que l'on a si souvent confondus avec la

philosophie, au point que ces rêvasseurs ne demanderaient pas mieux

maintenant que d'abandonner la tentation de marcher tout seuls. Mais,

quand ils se jettent à l'improviste dans les bras des joueurs de

crécelle ou qu'ils essayent une mise en tutelle qui consiste à se

mettre eux-mêmes à la remorque, ceux-ci font aussitôt autant de bruit

que possible, comme s'ils voulaient dire: «Il ne manquerait plus que

cela! Un pareil rêvasseur veut nous salir les sciences naturelles et

les études historiques. Enlevez-le!» Alors ils s'en vont de nouveau,

trébuchant en arrière, vers leur propre perplexité et leur propre

incertitude. A tout prix ils veulent avoir entre les mains un peu

de science naturelle, un peu de psychologie empirique, comme les

partisans d'Herbart, à tout prix aussi un peu d'histoire. Alors ils

peuvent au moins faire semblant publiquement de s'occuper d'une façon

scientifique, bien que dans leur for intérieur ils envoient au diable

toute philosophie et toute science.

Considérations inactuelles, deuxième série Schopenhauer éducateur, Richard Wagner à Bayreuth · 第 7 / 19 段