Que s'ensuit-il? Que les États romains, comme tous les États du
monde moderne, peuvent, s'ils le jugent à propos, se constituer
dans l'intérieur de leur limite, sous telle forme de gouvernement
qui réunira l'assentiment de la majorité des citoyens.
Que s'ensuit-il encore? C'est qu'aucune nation étrangère,
autrichienne, française ou piémontaise, n'a le droit de s'ingérer,
les armes à la main, dans les volontés libres du peuple romain, soit
pour imposer le gouvernement temporel des papes à ce peuple, soit
pour l'abolir.
Que s'ensuit-il enfin? Qu'en 1859 le Piémont a eu tort d'intervenir
à main armée dans les États italiens, et de s'annexer arbitrairement
des souverainetés neutres sur lesquelles il n'a aucun droit, telles
que la Toscane ou les Romagnes.
Le droit public moderne reconnaît parfaitement le droit à tout
peuple de faire des révolutions chez lui et d'y changer, selon ses
volontés libres, la forme de son gouvernement intérieur: c'est ce
qu'on appelle liberté, souveraineté du peuple, gouvernement de
soi-même; mais aucun droit public, ni antique ni moderne, ne
reconnaît à un peuple constitué dans ses limites par les traités,
par les congrès, par les conventions avec les autres États de
l'Europe, le droit d'envahir, sans être en guerre, d'autres États
voisins, de les ravir à leur souveraineté propre, théocratique,
monarchique ou républicaine, et de se les annexer sans le
consentement du souverain, du peuple, de l'Europe entière,
rassemblée en congrès pour veiller à la constitution générale des
sociétés.
Le droit public européen, qui reconnaît toute souveraineté du peuple
dans l'intérieur de ses limites nationales, ne reconnaît pas de même
au peuple le droit de changer sa condition nationale à l'extérieur,
c'est-à-dire le droit de se détacher du groupe national dont il fait
partie pour aller accroître par une annexion, fût-elle volontaire ou
capricieuse, le poids et la force d'une autre souveraineté voisine
dont elle change ainsi la constitution européenne au détriment de
l'Europe entière et au grand danger des nations limitrophes.
La géographie des peuples n'est point arbitraire, elle est et elle
fut toujours réglée par les diètes européennes, qui sont les grands
congrès constituants de l'Europe, tels que les congrès d'Utrecht,
d'Aix-la-Chapelle, et le but de ces diètes constituantes de l'Europe
après les grandes perturbations du monde politique fut toujours de
constituer, autant que possible, deux choses pour que l'Europe
rentrât dans l'ordre et dans la paix des nations civilisées:
Premièrement, la sécurité relative de chaque puissance, en ne
plaçant à côté d'elle qu'une puissance secondaire et inoffensive qui
ne puisse jamais menacer sa sûreté, ou des puissances intermédiaires
plastiques qui, par leur interposition entre les grandes nations
telles que la France et l'Autriche, fussent de nature à prévenir ou
à amortir le choc de ces grandes puissances entre elles...
Tel était, par exemple, le Piémont avant qu'il fût ce qu'il devient
aujourd'hui, une menace à la fois pour l'Autriche, pour la France et
pour l'indépendance de l'Italie méridionale elle-même.
Secondement, le but de ces diètes européennes fut toujours d'assurer
l'équilibre approximatif de l'Europe, car ce mot d'équilibre, dont
les hommes à courte vue se sont tant joué, est une vérité politique
des plus incontestables. Là où cesse l'équilibre européen cesse
l'indépendance des nations et commence la tyrannie.
La tyrannie en Europe n'est que l'équilibre rompu entre les
nationalités qui constituent l'Europe.
Que dirait le monde, par exemple, si la Suisse prenait tout à coup
le caprice de s'annexer à la France ou de s'annexer à l'Autriche?
Cette liberté prise par la Suisse renverserait un des plateaux de la
balance; l'Europe pencherait.