Si donc une des nationalités qui composent l'Italie, justement
jalouse de constituer son indépendance fédérale, si la maison de
Savoie, par exemple, jusqu'ici restreinte au rôle de gardienne des
Alpes et de puissance neutre interposée entre l'Autriche et la
France; si cette puissance venait à s'annexer par les armes vingt ou
trente millions de sujets en Italie, et à former ainsi une
puissance militaire de trois ou quatre cent mille hommes,
l'équilibre du midi de l'Europe serait rompu, la sécurité de la
France serait éventuellement compromise, l'indépendance même de
l'Italie serait perdue. L'Allemagne et la France, sans cesse
provoquées à des luttes incessantes par une puissance si forte et si
active que le Piémont, n'auraient plus une heure de paix; la guerre
entre la France et l'Allemagne aurait deux champs de bataille au
lieu d'un, et le Rhin ne roulerait pas moins de sang que le Pô et
l'Adige.
Comment la France, puissance déjà entourée d'une ceinture de grandes
puissances souvent hostiles, telles que l'Autriche, la Prusse,
l'Angleterre, la Russie; comment la France, qui n'a de sécurité que
du côté de l'Italie et de la Suisse, qui ne peut respirer
tranquillement que par ce vaste espace ouvert du côté des Alpes,
comment la France laisserait-elle river impunément autour d'elle
cette ceinture de grandes puissances dont elle est déjà trop
resserrée? Comment créerait-elle de ses propres mains une cinquième
grande puissance militaire qui, en cas de coalition, la forcerait
de faire face aux quatre vents au lieu de trois?
Elle prendrait, direz-vous, la Savoie et le comté de Nice, et elle
ferait bien; mais l'annexion de ces deux parcelles de peuple
suffirait-elle réellement à la sécurité de la France contre une
maison de Savoie possédant demain trente millions d'hommes en
Italie? contre une maison de Savoie, puissance très-virile et
très-héroïque sur les champs de bataille, mais qui n'a jamais eu de
fidélité qu'à sa propre grandeur?