Toute souveraineté suppose une responsabilité.
Or, les papes ayant eu jusqu'ici une espèce de _cosouveraineté_
spirituelle avec les souverains temporels des États catholiques, et
les limites de cette cosouveraineté ayant été fixées par les
_concordats_, ces traités mixtes qui règlent l'immixtion du pontife
dans les affaires ecclésiastiquement temporelles des princes ou des
républiques de l'Europe, ces princes et ces républiques ont dû
chercher dans les pontifes romains une responsabilité réelle pour
contenir cette cosouveraineté des papes dans leurs États.
Qui ne sent, en effet, quel trouble, quelle anarchie, quelles
factions, quelles révoltes pourrait jeter dans un État un pontife
turbulent et cosouverain qui y lancerait sans cesse et impunément,
au nom de sa cosouveraineté spirituelle, des manifestes appelés
bulles, ferments de désaffection, de résistance, de soulèvements des
populations contre ces républiques ou contre ce prince temporel?
Le véritable souverain serait évidemment celui qui pourrait à son
gré, et sans répression, incendier l'empire temporel au nom de
l'omnipotence spirituelle.
Le danger d'un tel état de choses a dû frapper de bonne heure les
princes et les peuples: quel remède? se sont-ils dit. Un seul: c'est
de donner à ce pontife irresponsable, s'il n'est que pontife, à ce
tribun inviolable, universel et impalpable des consciences dans nos
États, c'est de lui donner une responsabilité temporelle, un gage
humain dans une possession territoriale quelconque, responsabilité
et gage par lesquels nous puissions le modérer, le saisir et le
punir temporellement comme prince, s'il viole envers nous les
limites de son droit comme pontife.
Or, cette responsabilité réelle, ce gage saisissable, ce corps
palpable, qui répondent aux rois de la mesure et de l'inoffensivité
du tribun sacré appelé pape, qu'est-ce autre chose que sa
souveraineté temporelle?
Par son droit divin sur les consciences, il nous domine, il nous
intimide, il nous tient sous ses bulles et sous ses foudres.
Par sa souveraineté temporelle, nous le modérons, nous l'intimidons,
nous le tenons en respect devant nos armes et devant nos
diplomaties. C'est son cautionnement.
Tournez et retournez tant que vous voudrez la question de la
souveraineté temporelle des papes, vous n'y trouverez à faire valoir
politiquement que cela; c'est la meilleure raison, parce que c'est
la vraie raison, et c'est la dernière que les partisans de cette
souveraineté mystérieuse avaient pensé à faire valoir en faveur de
cette possession d'un coin de terre par les maîtres du ciel.
Nous la donnons ici, cette raison, pour la première fois en
explication du passé: elle est irréfutable pour ceux qui admettent
les concordats; elle est sans valeur pour ceux plus religieux qui
n'admettent comme nous d'autres concordats entre les gouvernements
et les pontifes que le respect mutuel et la liberté absolue des
consciences. Cette liberté absolue des consciences est la dignité
vraie de la religion; elle est plus que la liberté humaine, car
c'est Dieu qu'elle émancipe des lois de l'homme. Qu'est-ce que
l'uniformité de foi par la force? qu'est-ce que la tranquillité des
empires auprès de la liberté de Dieu dans les consciences?