XXXVIII

La révolution imprévue de 1848 à Paris donne une secousse à Milan.

Les Autrichiens en sont chassés par des Vêpres milanaises.

Venise imite patriotiquement Milan.

Le Piémont reste immobile, le pape recule, la conscience du pontife

universel retient le souverain.

Charles-Albert n'a aucun prétexte pour déclarer la guerre à son

alliée l'Autriche; il voudrait au moins une impulsion, une

autorisation, une connivence secrète de la république française.

Tous les jours, et plusieurs fois par jour, ses ambassadeurs ou ses

affidés viennent solliciter de moi un mot, une insinuation, un

consentement, un signe, un geste qui soit un engagement officiel ou

confidentiel de le soutenir dans son impatience d'invasion

piémontaise en Lombardie.

La république française, qui n'est que la loyauté nationale d'un

peuple fort, mais modéré dans sa force, n'a pas deux paroles, une

parole publique, une parole à demi-voix. Elle a écrit le manifeste

de la paix, elle s'est interdit à elle-même la propagande sourde ou

la propagande armée.

Je réponds imperturbablement à Charles-Albert: «Non, vous n'aurez de

moi ni un mot ni un geste qui vous encourage à une guerre offensive

contre l'Autriche en Lombardie; la guerre en Lombardie avec

complicité de la France, c'est le tocsin de la guerre universelle en

Europe. Nous sommes en paix avec l'Allemagne, nous avons déclaré

inviolabilité et respect aux Allemands au delà du Rhin; nous voulons

d'abord, par une éclatante répudiation de l'esprit de conquête,

effacer du coeur des peuples germaniques ces ressentiments funestes

laissés en Allemagne par les conquêtes, les ravages, les

humiliations du premier empire. Ce que nous voulons tout haut, nous

le voulons tout bas; ce ne serait pas une diplomatie sincère de la

France vis-à-vis de l'Allemagne, qu'une diplomatie qui se

proclamerait pacifique sur le Rhin, et qui vous pousserait à

déclarer sous notre garantie une guerre d'agression sur le Pô. Votre

cause est italienne, que vos inspirations soient italiennes aussi.

Rien ne viendra de nous, ni conseils, ni garantie, ni intervention

prématurée dans vos affaires; à vous seuls votre responsabilité. Si

vous attaquez et que vous soyez vainqueur, si l'Italie assujettie

par vous change la condition secondaire et non menaçante pour nous

de votre monarchie de second ordre en un vaste empire italien pesant

trop fort contre nous sur les Alpes, nous prendrons nos sûretés,

nous vous en prévenons, en nous fortifiant nous-mêmes de la Savoie,

du comté de Nice et au delà peut-être. Le poids du monde ne doit pas

être déplacé du bassin du Midi par la main des ducs de Savoie;

votre agrandissement nous diminuerait de tout ce que vous ajouteriez

à votre poids. Nous connaissons l'infidélité de votre alliance,

l'histoire nous l'atteste; en un siècle, quatre-vingt-quinze ans

d'alliance austro-sarde contre cinq ans d'alliance austro-française:

voilà votre histoire. Elle est instructive pour nous. Que serait-ce

si vous possédiez seul l'Italie? Que serait-ce si vous vous placiez

seul sous le patronage politique, maritime de l'Angleterre? Que

serait-ce si vous lui livriez les deux mers qui baignent votre

péninsule, Méditerranée et Adriatique? Que serait-ce si vous

l'aidiez à faire de vos ports, Gênes, Villefranche, la Spezia,

Livourne, Ancône, Naples, Venise, des Gibraltars italiens pour

pendants à son Gibraltar espagnol? Que serait-ce si, dans une guerre

européenne contre nous, vous vous réunissiez, ce qui ne manquerait

pas d'arriver, à une coalition du Nord et de l'Angleterre contre

nous? Votre agrandissement sans mesure ne serait-il pas une

véritable trahison de la France d'aujourd'hui envers la France de

demain? Encore une fois: Non. Si vous vous agrandissez, nous nous

fortifierons de vous et contre vous!

«Cependant si, comme nous le craignons, vous êtes vaincu dans votre

guerre d'agression contre l'Autriche; si vous êtes refoulé en

Piémont et menacé jusque dans Turin en expiation de votre témérité

et de votre impatience, alors nous descendrons en Italie pour vous

couvrir contre la conséquence extrême de votre agression, nous nous

placerons non comme ennemis, mais comme médiateurs armés entre

l'Autriche et vous; nous ne permettrons pas aux armées de

l'Allemagne de vous effacer du sol italien; nous vous laisserons

petite puissance gardienne des Alpes; ce ne sera qu'une question de

frontière pour nous. Un pays a le droit de veiller sur ses voisins,

car de son voisinage dépend sa sécurité.

«Quant au reste de l'Italie, si nous intervenons une fois

légitimement dans ses affaires, nous n'interviendrons que pour la

couvrir contre toute intervention étrangère; nous ne la laisserons

absorber ni par l'Autriche ni par vous-même; nous n'exproprierons

pas une ou plusieurs des glorieuses nationalités plus italiennes que

vous qui composent la péninsule. Nous n'annexerons ni par ruse ni

par violence les Vénitiens aux Génois, les Napolitains aux Lombards,

les Romains aux Piémontais, les Toscans aux Allobroges; nous dirons

à tous: Soyez vous-mêmes! soyez délivrés et non annexés, mettez

l'indépendance sous la garde de la liberté républicaine, ou

monarchique, ou représentative, et groupez-vous en fédération

italique, confédération mille fois plus conforme à vos natures que

l'unité piémontaise qui se disloquera au premier choc après vous

avoir dénationalisés.»

Voilà ma réponse à Charles-Albert et ma pensée sur l'Italie annexée

au Piémont. Quand le Piémont succomba et qu'il lui fallait un

secours et non des conseils, nous n'étions plus au gouvernement.

Cours familier de Littérature - Volume 09 · 第 181 / 215 题