La révolution imprévue de 1848 à Paris donne une secousse à Milan.
Les Autrichiens en sont chassés par des Vêpres milanaises.
Venise imite patriotiquement Milan.
Le Piémont reste immobile, le pape recule, la conscience du pontife
universel retient le souverain.
Charles-Albert n'a aucun prétexte pour déclarer la guerre à son
alliée l'Autriche; il voudrait au moins une impulsion, une
autorisation, une connivence secrète de la république française.
Tous les jours, et plusieurs fois par jour, ses ambassadeurs ou ses
affidés viennent solliciter de moi un mot, une insinuation, un
consentement, un signe, un geste qui soit un engagement officiel ou
confidentiel de le soutenir dans son impatience d'invasion
piémontaise en Lombardie.
La république française, qui n'est que la loyauté nationale d'un
peuple fort, mais modéré dans sa force, n'a pas deux paroles, une
parole publique, une parole à demi-voix. Elle a écrit le manifeste
de la paix, elle s'est interdit à elle-même la propagande sourde ou
la propagande armée.
Je réponds imperturbablement à Charles-Albert: «Non, vous n'aurez de
moi ni un mot ni un geste qui vous encourage à une guerre offensive
contre l'Autriche en Lombardie; la guerre en Lombardie avec
complicité de la France, c'est le tocsin de la guerre universelle en
Europe. Nous sommes en paix avec l'Allemagne, nous avons déclaré
inviolabilité et respect aux Allemands au delà du Rhin; nous voulons
d'abord, par une éclatante répudiation de l'esprit de conquête,
effacer du coeur des peuples germaniques ces ressentiments funestes
laissés en Allemagne par les conquêtes, les ravages, les
humiliations du premier empire. Ce que nous voulons tout haut, nous
le voulons tout bas; ce ne serait pas une diplomatie sincère de la
France vis-à-vis de l'Allemagne, qu'une diplomatie qui se
proclamerait pacifique sur le Rhin, et qui vous pousserait à
déclarer sous notre garantie une guerre d'agression sur le Pô. Votre
cause est italienne, que vos inspirations soient italiennes aussi.
Rien ne viendra de nous, ni conseils, ni garantie, ni intervention
prématurée dans vos affaires; à vous seuls votre responsabilité. Si
vous attaquez et que vous soyez vainqueur, si l'Italie assujettie
par vous change la condition secondaire et non menaçante pour nous
de votre monarchie de second ordre en un vaste empire italien pesant
trop fort contre nous sur les Alpes, nous prendrons nos sûretés,
nous vous en prévenons, en nous fortifiant nous-mêmes de la Savoie,
du comté de Nice et au delà peut-être. Le poids du monde ne doit pas
être déplacé du bassin du Midi par la main des ducs de Savoie;
votre agrandissement nous diminuerait de tout ce que vous ajouteriez
à votre poids. Nous connaissons l'infidélité de votre alliance,
l'histoire nous l'atteste; en un siècle, quatre-vingt-quinze ans
d'alliance austro-sarde contre cinq ans d'alliance austro-française:
voilà votre histoire. Elle est instructive pour nous. Que serait-ce
si vous possédiez seul l'Italie? Que serait-ce si vous vous placiez
seul sous le patronage politique, maritime de l'Angleterre? Que
serait-ce si vous lui livriez les deux mers qui baignent votre
péninsule, Méditerranée et Adriatique? Que serait-ce si vous
l'aidiez à faire de vos ports, Gênes, Villefranche, la Spezia,
Livourne, Ancône, Naples, Venise, des Gibraltars italiens pour
pendants à son Gibraltar espagnol? Que serait-ce si, dans une guerre
européenne contre nous, vous vous réunissiez, ce qui ne manquerait
pas d'arriver, à une coalition du Nord et de l'Angleterre contre
nous? Votre agrandissement sans mesure ne serait-il pas une
véritable trahison de la France d'aujourd'hui envers la France de
demain? Encore une fois: Non. Si vous vous agrandissez, nous nous
fortifierons de vous et contre vous!
«Cependant si, comme nous le craignons, vous êtes vaincu dans votre
guerre d'agression contre l'Autriche; si vous êtes refoulé en
Piémont et menacé jusque dans Turin en expiation de votre témérité
et de votre impatience, alors nous descendrons en Italie pour vous
couvrir contre la conséquence extrême de votre agression, nous nous
placerons non comme ennemis, mais comme médiateurs armés entre
l'Autriche et vous; nous ne permettrons pas aux armées de
l'Allemagne de vous effacer du sol italien; nous vous laisserons
petite puissance gardienne des Alpes; ce ne sera qu'une question de
frontière pour nous. Un pays a le droit de veiller sur ses voisins,
car de son voisinage dépend sa sécurité.
«Quant au reste de l'Italie, si nous intervenons une fois
légitimement dans ses affaires, nous n'interviendrons que pour la
couvrir contre toute intervention étrangère; nous ne la laisserons
absorber ni par l'Autriche ni par vous-même; nous n'exproprierons
pas une ou plusieurs des glorieuses nationalités plus italiennes que
vous qui composent la péninsule. Nous n'annexerons ni par ruse ni
par violence les Vénitiens aux Génois, les Napolitains aux Lombards,
les Romains aux Piémontais, les Toscans aux Allobroges; nous dirons
à tous: Soyez vous-mêmes! soyez délivrés et non annexés, mettez
l'indépendance sous la garde de la liberté républicaine, ou
monarchique, ou représentative, et groupez-vous en fédération
italique, confédération mille fois plus conforme à vos natures que
l'unité piémontaise qui se disloquera au premier choc après vous
avoir dénationalisés.»
Voilà ma réponse à Charles-Albert et ma pensée sur l'Italie annexée
au Piémont. Quand le Piémont succomba et qu'il lui fallait un
secours et non des conseils, nous n'étions plus au gouvernement.