C'était l'occasion pour la maison de Savoie de demander sa part des
dépouilles, puisqu'elle avait concouru à la déchéance de la France.
J'eus alors connaissance personnelle des efforts faits par les
envoyés piémontais et savoyards à Paris pour obtenir de l'Europe la
partie de la Savoie que 1814 nous avait laissée.
Un diplomate de premier ordre, le marquis de Gabriac, longtemps
ambassadeur à Turin, et aujourd'hui sénateur, atteste, dans un écrit
récent et très-informé, les insistances de la maison de Savoie
auprès des puissances coalisées, pour obtenir d'elles le
démembrement du Dauphiné à son profit. «Heureusement,» dit
l'écrivain diplomatique, «l'empereur de Russie, aussi généreux dans
la victoire que courageux dans les revers, s'opposa énergiquement à
ce démembrement de la France, et son veto fit renoncer à ce projet;
mais il consentit à la restitution à la maison de Savoie de ce qui
avait été alloué l'année précédente à la sécurité des frontières
françaises en Savoie.»
Mais le gouvernement piémontais, en revendiquant contre nous les
influences protectrices de la Russie, n'en reçut pas des influences
libérales. L'esprit de ce gouvernement, tout rétrograde alors, fut
l'esprit théocratique du fameux comte Joseph de Maistre, paradoxe
éloquent, mais paradoxe vivant du monde ramené par la force, et au
besoin par l'inquisition, au moyen âge.
Un vernis de chevalerie antique et d'allégeance féodale décorait ce
gouvernement, plus semblable à une cour de l'Escurial qu'à une cour
italienne de Turin. La noblesse, presque toute militaire, lui
donnait quelque chose de martial qui plaît aux habitudes de ce
peuple brave et guerrier; la bourgeoisie, émancipée par le
gouvernement de la France pendant vingt ans, était rentrée dans sa
subalternité antique; elle se pliait avec une résignation
doucereuse, mais amère, à la supériorité de l'aristocratie. Les
ordres monastiques, qui renaissent en Italie comme en Espagne de
l'esprit contemplatif et de l'oisiveté endémique de ces beaux
climats, reprenaient leur ascendant sur le peuple; le gouvernement
n'admettait dans les sujets aucune liberté des cultes. Les
sacrements étaient redevenus loi obligatoire de l'État; les billets
de confession étaient requis des sujets avec autant de rigueur que
des acquits de contribution. La douceur paternelle des deux premiers
rois, vieillis dans l'exil de la Sardaigne, princes d'un naturel
patriarcal, adoucissait ce régime et le faisait presque aimer. Ces
rois se bornaient à faire rentrer tout doucement le troupeau dans le
bercail des anciennes routines. L'extrême modicité des impôts, la
fécondité du sol, le bonheur de la paix recouvrée et de la petite
patrie agrandie, faisaient le reste; on était un peu humilié, mais
on était heureux. Voilà ce que j'ai vu moi-même à Turin, à
Chambéry, à Alexandrie, jusqu'en 1820.