Pendant ces troubles sur le continent et dans la ville, Gênes
poursuivait ses conquêtes sur la mer. La colonie génoise de
Constantinople s'immisçait dans les affaires de l'empire grec,
délivrait des princes de captivité, en inaugurait d'autres,
fortifiait un quartier et un port de Byzance, y élevait la tour
génoise, de Galata, qui subsiste encore comme une colonne rostrale
de cette puissance maritime; on lui cédait l'île de Ténédos, qui
leur livrait les Dardanelles, leur ouvrait la mer Noire; ils
disputaient en même temps le royaume opulent de Chypre aux
Vénitiens: des Vêpres siciliennes de Chypre les y exterminèrent
tous, excepté un seul, pour en porter la nouvelle à Constantinople.
Revenus plus irrités et plus forts pour y venger leurs compatriotes
massacrés, ils s'emparèrent de _Nicosie_, capitale de Chypre, et ils
épargnèrent généreusement les femmes et les filles des Cypriotes
tombées dans leurs mains. Bravant Venise jusque sous ses murs dans
des établissements génois à l'Adriatique, ils étaient devenus, à
force de courage et d'audace sur les deux mers, arbitres de
l'Italie; leurs discordes civiles les empêchèrent de jouir longtemps
de cette prospérité. Les _Adorni_ et les _Fregosi_, deux factions
qui empruntaient leurs noms à leurs chefs, déchiraient les villes et
les campagnes; le peuple, insurgé par des tribuns plébéiens des
métiers les plus pauvres, chassait du pouvoir les patriciens; dix
révolutions en dix ans faisaient passer le gouvernement d'une
faction à une autre. Les nobles, proscrits, mais puissants par leurs
vassaux des campagnes, s'étaient retirés dans leurs châteaux
fortifiés, d'où ils insultaient leur patrie; les Visconti, de Milan,
menaçant de plus en plus l'indépendance de Gênes par leurs intrigues
dans la ville, par leurs troupes dehors, les Génois résolurent de se
livrer au protectorat de la France: c'était sous Charles VI, leur
allié, prince dont la faiblesse d'esprit ne ferait jamais un tyran.
Le doge Adorno proposa au peuple de remettre au roi de France le
gouvernement de sa patrie à des conditions viagères qui ne
menaçaient pas son indépendance et qui assuraient sa sécurité. Le
traité fut signé de confiance. Le peuple se calma; mais sa
turbulence ne tarda pas à éclater en séditions nouvelles; elles
furent apaisées par la présence à Gênes d'un vice-roi français.
Le duc de Milan devint plus tard protecteur et tyran de Gênes. Le
plus grand exploit de leurs flottes signala cette époque pour Gênes:
leur amiral Spinola anéantit dans le golfe de Gaëte la flotte des
Espagnols, et fit prisonnier le roi Alfonse le Magnanime d'Aragon,
ses deux frères, l'aîné roi de Navarre, l'autre grand maître de
l'ordre militaire de Saint-Jacques, cinq mille marins et toute la
noblesse d'Aragon. Cette victoire ranima dans Gênes l'orgueil de la
liberté; le protectorat des Visconti lui pesait; elle se souleva
avec la mobilité de ses flots et redevint entièrement indépendante;
l'énergie de cette race ne pouvait supporter longtemps aucun joug,
même le sien propre.