Passons à l'État de Gênes, de Gênes, jadis la seule et belliqueuse
rivale de Venise.
La république maritime de Gênes fut fondée municipalement par les
Liguriens, habitants de ses montagnes et de ses anses, après le
reflux d'Attila hors de l'Italie. Elle imita Rome dans ses premières
lois: elle eut son peuple, son aristocratie, ses deux consuls, ses
censeurs; ses comices, composés de tout le peuple convoqué, se
tenant sur la place publique. La noblesse donnait les consuls au
peuple, le peuple reconnaissait ces consuls pour les tuteurs de ses
droits contre la noblesse. Ainsi se balançaient, comme à Rome,
l'autorité et la popularité, ces deux nécessités des républiques.
C'est cette popularité des consuls tribuns du peuple qui créa, dès
ces temps-là, la renommée des grandes familles de Gênes, les Doria,
les Spinola, les Fornaro, les Negri, les Serra, familles héroïques
dont la guerre et le commerce perpétuèrent l'ascendant jusqu'à nos
jours.
Devenus puissance navale, incapables par leur petit nombre de s'étendre
sur terre, les Génois portèrent, comme Venise, toute leur ambition vers
la mer. Leurs galères, empruntées par les différentes croisades pour les
expéditions en Orient, y conquirent pour Gênes elle-même les places
fortes de la côte de Syrie, telles que Laodicée et Césarée; un de leurs
consuls monta le premier à l'assaut de cette place réputée inexpugnable;
après la prise de Constantinople par les Latins, les Génois disputèrent
aux Vénitiens les dépouilles de l'empire; ils colonisèrent militairement
les côtes du Péloponèse, Coron et Modon.
La rivalité des grandes familles et l'insubordination des matelots
sur les flottes firent sentir à Gênes l'insuffisance du gouvernement
populaire et aristocratique tour à tour. Le peuple insurgé contre la
noblesse se nomma, à l'exemple de Venise, un doge dictateur, arbitre
entre les plébéiens et les nobles; cette institution ne suffit pas à
prévenir les guerres civiles entre les _Doria_ et les _Spinola_,
chefs des partis contraires. Les Visconti, tyrans de la Lombardie et
du Piémont, en profitèrent pour assiéger Gênes. Le roi de Naples,
Robert, vint la défendre. Les Génois abdiquèrent un moment leur
souveraineté entre les mains de leur libérateur. Les plébéiens,
encouragés par lui, incendièrent les palais des nobles; le roi
Robert s'éloigna aux lueurs de ce bûcher de Gênes.