Padoue devint une seconde Venise continentale; le conseil des Dix
fut aussi implacable et aussi cruel envers les princes lombards de
la Scala. Leur héritage, comme celui des Carrare, devint possession
vénitienne, ainsi que les marches de Trévise, Vérone, Vicence,
Feltre et Padoue.
Par une juste vengeance du ciel, la république, devenue conquérante
en terre ferme, commença à décroître en puissance sur la mer.
L'aventure et le mouvement étant dans sa nature, la stabilité la
corrompit. Les flots semblent inspirer plus d'héroïsme que la terre
aux peuples nés au sein des mers.
Le conseil des Dix devient ombrageux, et dépose et persécute jusqu'à
la mort le plus glorieux de ses doges, Foscari; cependant les
Vénitiens reconquièrent le royaume de Chypre sur les Turcs devenus
maîtres de la Grèce et des îles; mais les Turcs se vengent bientôt
après leur victoire dans l'Épire, le doge Contavrini y périt en
combattant. Pendant la servitude alternative de l'Italie aux
Français et aux Allemands, les Vénitiens continuent à rester libres
et à triompher tantôt de la France, tantôt de l'Allemagne, sans
s'avilir jamais jusqu'à la neutralité, cet égoïsme honteux des
nations inertes; on les voit partout où il y a un équilibre à
rétablir en Italie, de la tyrannie étrangère à combattre, de la
gloire navale ou militaire à conquérir au nom de Venise; leur trésor
paye les Suisses, qui pèsent la justice des causes au poids de leur
solde; la victoire de Marignan laisse les Vénitiens inébranlables
dans leur patriotisme italien.
Charles-Quint et Léon X ne triomphent pas plus que les Français de
leur indépendance; mais les Turcs triomphent graduellement de leur
puissance navale et coloniale en Orient; Chypre et la Grèce leur
échappent; leur époque héroïque finit avec leur ascendant sur la
mer.
D'autres États européens se créent des marines et leur disputent le
commerce de l'Orient; les Vénitiens cherchent à se fortifier par une
alliance avec la Hollande; ils penchent vers le protestantisme.
Les Vénitiens, comme les Toscans, restent les alliés de coeur de la
France pendant les guerres de la révolution française en Italie.
Bonaparte, après les victoires de la première campagne, veut
rapporter en France la popularité d'un citoyen pacificateur avec le
prestige d'un général victorieux réunis dans sa personne; pour
atteindre ce but, il lui faut deux choses, la paix avec le pape et
la paix avec l'Autriche: par la paix avec le pape, il réconcilie le
sentiment catholique de la France et de l'Italie avec son propre
nom, il apaise les consciences inquiètes, il se prépare un
consécrateur futur de son diadème dans un pontife qui lui devra sa
tiare. Par la paix avec l'Autriche, il fixe ses victoires en les
bornant, il annexe une partie de l'Italie, le Piémont, la Savoie, la
Lombardie à la France; il montre en lui à sa patrie fatiguée de
guerres une ère de paix républicaine, un Washington de vingt-sept
ans, maître de lui, plus fort de modération que d'élan, plus
glorieux que sa gloire!
Mais, pour obtenir cette paix de l'Autriche battue et jamais
vaincue, il fallait lui offrir une indemnité territoriale capable de
compenser la perte de la Lombardie et d'honorer au moins sa défaite.
Bonaparte n'avait pas cette indemnité sous la main; il fallait la
trouver; il ne pouvait la trouver que dans Venise.
Venise cependant ne donnait aucun prétexte à la conquête. Quelques
insurrections des paysans de terre ferme contre les troupes
françaises qui empruntaient illégalement le territoire de la
république, servirent de grief au général Bonaparte. En vain le
gouvernement de Venise lui envoya des satisfactions; il feignit une
colère bruyante et implacable, qui ne pouvait être apaisée que par
l'effacement du nom de Venise de la liste des nations.
Il l'effaça en effet, et la donna à l'Autriche comme dédaignant de
la garder pour lui-même. L'Autriche eut la honte d'accepter ce
qu'elle n'avait pas même conquis; le gouvernement encore républicain
de la France eut l'immoralité et l'impudeur de revendre à l'Autriche
la liberté d'une république avec laquelle la France n'était pas
même en guerre. Venise, après avoir tyrannisé ses propres citoyens,
subit la tyrannie de l'étranger; restée autrichienne pendant
quelques années, elle redevint un proconsulat de la France sous le
gouvernement militaire français, comme si Bonaparte, devenu
Napoléon, eût dédaigné de la gouverner par lui-même. Elle retomba de
ses mains avec le monde, en 1815, et rentra sous le joug de
l'Autriche.
Les traités de Vienne, qui rétablissaient tout, oublièrent de la
rétablir.
En 1848 elle s'insurgea, comme Milan, à la voix de Charles-Albert,
qui s'avançait avec une armée insurrectionnelle en Lombardie.
Après la défaite de Charles-Albert, Venise essaya de résister au
reflux des Autrichiens, et de revendiquer sa liberté par son
héroïsme.
Un homme, digne par son caractère du nom de Washington vénitien,
_Manin_, la gouverna pendant cette tempête par la seule autorité
morale d'une âme plus grande que sa destinée. Le général napolitain
Gabriel _Pepe_ se jeta patriotiquement dans Venise avec un lambeau
de l'armée d'Italie. Le dictateur et le général inspirèrent leur âme
aux Vénitiens; ils combattaient pour l'honneur de la liberté plus
que pour la victoire. Leur longue résistance et leur capitulation
glorieuse honorèrent en effet le malheur de Venise; Pepe et Manin
trouvèrent un asile en France.
Le dictateur Manin y vécut dans une pauvreté fière et volontaire, il
y vécut de son travail quotidien de professeur de langue italienne.
Il en fixait lui-même le salaire au niveau des plus modiques
rétributions des maîtres de langue. Sa fille adorée mourut de
l'exil, du climat et de sollicitude pour son père, entre ses bras.
Il faut rendre hommage à la France: elle offrait tout à Manin, il
refusa tout; il ne voulait du ciel qu'une patrie. Je l'ai connu
intimement, et je n'ai rien vu d'humain en lui que la forme
mortelle: c'était un de ces caractères où la vertu est si naturelle
et si modeste qu'elle n'a besoin d'aucun effort et d'aucune
ostentation pour se tenir debout dans toutes les fortunes. Ce nom de
Manin sera à jamais un de ces bas-reliefs retrouvés dans les
décombres de l'antique Italie.
Il eut un seul tort de jugement, à mes yeux, sur la fin de sa vie,
ce fut d'abdiquer la république vénitienne dans une lettre aux
Italiens pour leur conseiller de se monarchiser sous le sceptre du
roi de Piémont. Il n'y a de coalition digne et sûre que celle qui
laisse leur nom, leur nationalité et leur nature aux coalisés: la
république vénitienne, s'enrôlant sous la monarchie ambitieuse de
Turin, se perd en s'abdiquant; les abnégations, qui font la vertu
des individus, font la dégradation des peuples. Ce tort de Manin,
que nous lui avons reproché alors et qui rompit nos relations, ne
fut pas le tort de son esprit, ce fut le tort de son patriotisme;
impatience d'exilé qui redemande une patrie, même à l'épée qui va
lui ravir son indépendance, son gouvernement républicain et son nom.
On sait comment la paix inexpliquée mais, selon moi, inévitable de
Villafranca, en 1859, abattit pour un temps les espérances de
Venise. La fondation de Trieste, l'incorporation de cette ville
maritime à l'Allemagne, les développements rapides de cette ville
hanséatique, l'accroissement des industries, des navigations, du
commerce de l'Allemagne avec l'Orient, industrie, navigation,
commerce qui ont besoin de s'écouler tous les jours en plus grande
masse par l'Adriatique, rendent extrêmement problématique la
renaissance d'une Venise maritime en face de l'Allemagne;
l'accroissement du Piémont comme royaume unique de l'Italie
septentrionale rend la renaissance de la Venise de terre ferme plus
difficile encore. On n'y voit en perspective qu'une cinquième
capitale piémontaise, humble succursale de Turin, de Milan, de
Gênes, de Florence, ou bien une grande ville libre, une Tyr de
l'Adriatique, renfermant hermétiquement dans ses remparts battus des
flots l'ombre d'une république qui ne peut revivre sous sa première
forme et qui ne doit pas mourir.