XVIII

L'Italie est si féconde qu'elle a enfanté, comme la Grèce, toutes

les formes de gouvernement; sa véritable unité se compose de ces

diversités puissantes; celui qui lui veut l'uniformité la mutile.

Venise est une Italie à elle seule.

C'est l'État le plus ancien de l'Europe. Jusqu'au jour où un général

français la surprit et la vendit à l'Autriche comme une statue

enlevée par les Gaulois au musée national de l'Italie, Venise était

restée républicaine inviolée, indépendante et libre comme les flots

de l'Adriatique dont elle est entourée.

Construite par les Vénètes sur une lagune de la mer d'Italie, elle

avait résisté aux Gaulois, aux Ostrogoths, aux Lombards, aux

Sarrasins, aux empereurs du Bas-Empire, aux Ottomans, aux Germains,

aux Esclavons; la république, pour s'y conserver contre tant

d'ennemis, s'était concentrée dans son aristocratie à la fois

tyrannique et populaire. Commerciale comme Tyr, militaire comme

Carthage, Venise devint en peu de siècles ce qu'est l'Angleterre

aujourd'hui, un empire flottant, négociant et combattant sur toutes

les mers.

Ses doges, conseillers temporaires de cette Rome des eaux,

conquirent tout ce qui se détachait de l'empire gréco-romain sur les

bords de la Méditerranée, de l'Adriatique, de la mer Noire; la

Syrie, Chypre, Rhodes, les îles de l'Archipel grec et ionien, Scio,

Samos, Mitylène, Andros.

Les flottes de Venise transportèrent les croisés à Jérusalem; ses

colonies marchandes, établies jusque dans Constantinople comme des

postes avancés, y construisaient des forteresses et des tours;

Des envoyés de la France venaient plaider humblement dans l'église

de Saint-Marc, à Venise, devant dix mille citoyens, la cause de la

croisade, et demander les secours des flottes vénitiennes;

Constantinople tombait sous les Vénitiens avant de tomber sous

Mahomet II; leur vieux doge Dandolo montait à l'assaut à leur tête;

l'île de Crète (_Candie_), qui domine la route d'Égypte et de Syrie,

était cédée aux Vénitiens pour leur part dans les dépouilles de

l'empire d'Orient; ils y ajoutèrent les territoires de Lacédémone,

presque tout le Péloponèse, et toutes les villes maritimes de la

Thrace, de Thessalonique à Constantinople; l'Istrie, la Dalmatie,

les îles Ioniennes étaient dévolues à la république; ses simples

citoyens possédaient des principautés en Orient, tels que les duchés

de Gallipoli et de Naxos, l'Archipel tout entier, alors devenu

vénitien.

Les Génois seuls leur disputaient quelques-uns de ces débris de

l'Orient; les doges, magistrats souverains de cette république, y

régnaient avec l'autorité et la majesté des rois héréditaires du

reste de l'Italie.

À mesure que la dictature militaire était devenue moins habituelle

et moins nécessaire, des consuls électifs avaient été cédés au

peuple par la noblesse afin de limiter le despotisme des doges par

des _censeurs_ et des _inquisiteurs_.

Ces magistrats, chargés de l'opposition et du contrôle populaires,

contre-balançaient et surveillaient le doge; les élections d'où

sortaient le doge et les autres magistrats ou conseillers étaient

très-compliquées; plusieurs degrés et des éliminations nombreuses

rappelaient le mécanisme électoral d'où le métaphysicien français

_Sieyès_ avait voulu faire sortir l'aristocratie et la démocratie

combinées.

Une résistance respectueuse mais ferme à l'ascendant temporel des

papes caractérisait la politique de Venise en Italie. Puissance plus

orientale qu'occidentale, les Vénitiens avaient contracté quelque

chose des patriarcats de l'Église grecque.

Une conjuration avortée des partisans du peuple contre le doge et

le grand conseil devenu héréditaire, fit concentrer le pouvoir

souverain dans un conseil des _Dix_, et instituer l'espionnage et la

délation comme des armes légales de la souveraineté aristocratique

dans les États de la république.

Dès lors le despotisme inquisitorial fut consacré sous le nom de

liberté. Corrompre pour régner et régner pour corrompre, fut la

nature de ce gouvernement.

Ce cercle vicieux de corruption des membres pour laisser toute

l'autorité à la tête fit durer _cinq cents ans_ cette forme à la

fois licencieuse et muette de tyrannie.

Venise lui dut des conquêtes éclatantes, un peuple doux, une

politique immuable, des monuments, des arts et des fêtes qui font

époque dans les annales de l'esprit humain. L'antiquité ne présente

aucun exemple d'une telle république où le plaisir servît à

perpétuer et à masquer la tyrannie. La guerre servait aux Vénitiens,

comme plus tard aux Anglais, à étendre le trafic entre les peuples.

L'Amérique n'existait pas encore pour l'Europe; la route des Indes,

en contournant l'Afrique, ou cette route abrégée en empruntant la

mer Rouge, étant inconnues, le commerce des Indes se faisait par la

mer Noire.

Les Génois en occupaient les ports fortifiés; les Vénitiens leur

disputaient la clef de cette mer dans un quartier de Constantinople

fortifié à leur usage; ces deux flottes italiennes rivales se

livrèrent une bataille navale indécise et meurtrière, sous les yeux

des Grecs spectateurs, dans le canal du Bosphore.

Constantinople alors était ouverte à toutes les colonies de

trafiquants avec l'Inde; sur le continent lombard, Venise étendait

ses conquêtes; François de Carrare, maître de Padoue, de Vicence, de

Vérone, étant tombé dans leurs mains avec trois de ses fils, le

conseil des _Dix_ les fit étrangler juridiquement dans leur prison.

Les Carrare ne méritaient la mort que par leur héroïsme et par la

terreur que leurs armes inspiraient à Venise.

Cours familier de Littérature - Volume 09 · 第 160 / 215 题