L'Italie est si féconde qu'elle a enfanté, comme la Grèce, toutes
les formes de gouvernement; sa véritable unité se compose de ces
diversités puissantes; celui qui lui veut l'uniformité la mutile.
Venise est une Italie à elle seule.
C'est l'État le plus ancien de l'Europe. Jusqu'au jour où un général
français la surprit et la vendit à l'Autriche comme une statue
enlevée par les Gaulois au musée national de l'Italie, Venise était
restée républicaine inviolée, indépendante et libre comme les flots
de l'Adriatique dont elle est entourée.
Construite par les Vénètes sur une lagune de la mer d'Italie, elle
avait résisté aux Gaulois, aux Ostrogoths, aux Lombards, aux
Sarrasins, aux empereurs du Bas-Empire, aux Ottomans, aux Germains,
aux Esclavons; la république, pour s'y conserver contre tant
d'ennemis, s'était concentrée dans son aristocratie à la fois
tyrannique et populaire. Commerciale comme Tyr, militaire comme
Carthage, Venise devint en peu de siècles ce qu'est l'Angleterre
aujourd'hui, un empire flottant, négociant et combattant sur toutes
les mers.
Ses doges, conseillers temporaires de cette Rome des eaux,
conquirent tout ce qui se détachait de l'empire gréco-romain sur les
bords de la Méditerranée, de l'Adriatique, de la mer Noire; la
Syrie, Chypre, Rhodes, les îles de l'Archipel grec et ionien, Scio,
Samos, Mitylène, Andros.
Les flottes de Venise transportèrent les croisés à Jérusalem; ses
colonies marchandes, établies jusque dans Constantinople comme des
postes avancés, y construisaient des forteresses et des tours;
Des envoyés de la France venaient plaider humblement dans l'église
de Saint-Marc, à Venise, devant dix mille citoyens, la cause de la
croisade, et demander les secours des flottes vénitiennes;
Constantinople tombait sous les Vénitiens avant de tomber sous
Mahomet II; leur vieux doge Dandolo montait à l'assaut à leur tête;
l'île de Crète (_Candie_), qui domine la route d'Égypte et de Syrie,
était cédée aux Vénitiens pour leur part dans les dépouilles de
l'empire d'Orient; ils y ajoutèrent les territoires de Lacédémone,
presque tout le Péloponèse, et toutes les villes maritimes de la
Thrace, de Thessalonique à Constantinople; l'Istrie, la Dalmatie,
les îles Ioniennes étaient dévolues à la république; ses simples
citoyens possédaient des principautés en Orient, tels que les duchés
de Gallipoli et de Naxos, l'Archipel tout entier, alors devenu
vénitien.
Les Génois seuls leur disputaient quelques-uns de ces débris de
l'Orient; les doges, magistrats souverains de cette république, y
régnaient avec l'autorité et la majesté des rois héréditaires du
reste de l'Italie.
À mesure que la dictature militaire était devenue moins habituelle
et moins nécessaire, des consuls électifs avaient été cédés au
peuple par la noblesse afin de limiter le despotisme des doges par
des _censeurs_ et des _inquisiteurs_.
Ces magistrats, chargés de l'opposition et du contrôle populaires,
contre-balançaient et surveillaient le doge; les élections d'où
sortaient le doge et les autres magistrats ou conseillers étaient
très-compliquées; plusieurs degrés et des éliminations nombreuses
rappelaient le mécanisme électoral d'où le métaphysicien français
_Sieyès_ avait voulu faire sortir l'aristocratie et la démocratie
combinées.
Une résistance respectueuse mais ferme à l'ascendant temporel des
papes caractérisait la politique de Venise en Italie. Puissance plus
orientale qu'occidentale, les Vénitiens avaient contracté quelque
chose des patriarcats de l'Église grecque.
Une conjuration avortée des partisans du peuple contre le doge et
le grand conseil devenu héréditaire, fit concentrer le pouvoir
souverain dans un conseil des _Dix_, et instituer l'espionnage et la
délation comme des armes légales de la souveraineté aristocratique
dans les États de la république.
Dès lors le despotisme inquisitorial fut consacré sous le nom de
liberté. Corrompre pour régner et régner pour corrompre, fut la
nature de ce gouvernement.
Ce cercle vicieux de corruption des membres pour laisser toute
l'autorité à la tête fit durer _cinq cents ans_ cette forme à la
fois licencieuse et muette de tyrannie.
Venise lui dut des conquêtes éclatantes, un peuple doux, une
politique immuable, des monuments, des arts et des fêtes qui font
époque dans les annales de l'esprit humain. L'antiquité ne présente
aucun exemple d'une telle république où le plaisir servît à
perpétuer et à masquer la tyrannie. La guerre servait aux Vénitiens,
comme plus tard aux Anglais, à étendre le trafic entre les peuples.
L'Amérique n'existait pas encore pour l'Europe; la route des Indes,
en contournant l'Afrique, ou cette route abrégée en empruntant la
mer Rouge, étant inconnues, le commerce des Indes se faisait par la
mer Noire.
Les Génois en occupaient les ports fortifiés; les Vénitiens leur
disputaient la clef de cette mer dans un quartier de Constantinople
fortifié à leur usage; ces deux flottes italiennes rivales se
livrèrent une bataille navale indécise et meurtrière, sous les yeux
des Grecs spectateurs, dans le canal du Bosphore.
Constantinople alors était ouverte à toutes les colonies de
trafiquants avec l'Inde; sur le continent lombard, Venise étendait
ses conquêtes; François de Carrare, maître de Padoue, de Vicence, de
Vérone, étant tombé dans leurs mains avec trois de ses fils, le
conseil des _Dix_ les fit étrangler juridiquement dans leur prison.
Les Carrare ne méritaient la mort que par leur héroïsme et par la
terreur que leurs armes inspiraient à Venise.