Cette dualité, tantôt concordante, tantôt rivale, est la clef de
tous les événements de l'Italie jusqu'à nos jours. La France et
l'Espagne seules viennent immiscer leur épée et leurs prétentions
entre ces deux maîtres de l'Italie, les papes et les empereurs
d'Allemagne; mais l'Italie elle-même n'existe que par tronçons sous
leurs pieds, comme les serpents coupés par le soc de ces laboureurs
d'hommes. Les Normands, peuplades maritimes du Nord, conquérants
d'une province française, de l'Angleterre et de la Sicile, se mêlent
à ces débordements de barbares septentrionaux ou sarrasins, et
s'établissent solidement dans la Campanie et dans Naples. Voisins de
Rome, tantôt ils la menacent, tantôt ils la protégent contre les
empereurs d'Allemagne. La jalousie entre les papes et ces empereurs
produit dans les deux Italies les factions des Guelfes et des
Gibelins, si célèbres dans l'histoire; factions dont l'une est
germanique et l'autre papale, mais dont aucune n'est réellement
italienne. Les Guelfes étant les partisans de la papauté souveraine,
les Gibelins étant les partisans des empereurs; les Guelfes rêvant
l'indépendance de ce qui restait d'Italie, les Gibelins soutenant
l'indépendance des rois et des peuples, on voit qu'il était
difficile de savoir lequel était le parti de la liberté; aussi tous
les grands hommes de l'Italie furent-ils tour à tour Guelfes et
Gibelins, selon qu'ils avaient besoin de l'indépendance des papes ou
de l'indépendance des peuples. Dante, Pétrarque, Machiavel lui-même,
flottèrent entre ces nécessités de parti: Gibelins quand les papes
pesaient trop sur l'Italie, Guelfes quand les empereurs, qui étaient
à leurs yeux les libérateurs du joug des papes, pesaient trop sur
Rome.
Comment de tels peuples n'auraient-ils pas contracté l'habitude
d'osciller, comme leurs grands patriotes, d'une servitude à une
autre servitude? L'Italie de cette époque était le balancier du
pendule marquant alternativement l'heure des papes, l'heure des
empereurs, jamais l'heure de l'Italie. L'aiguille de ce cadran ne
rétrograde pas.