Machiavel commence par jeter un coup d'oeil magistral sur la
décomposition du cadavre de l'Italie romaine sous les flux et les
reflux des populations hétérogènes qui descendent des Alpes d'un
côté, et qui descendent de l'Afrique de l'autre, pour dépecer, comme
les vautours de la guerre, les restes de l'empire des Césars et pour
en occuper les territoires. «L'Italie antique est morte, disait-il,
le jour où l'empire a été transporté à Constantinople; la Rome des
Césars est morte le jour où le christianisme est né. Un empire ne
survit pas à une religion; une nation qui n'a plus de capitale n'a
plus de tête, plus de coeur, plus de nom, plus de langue, plus de
vie.»
Il trace à grands coups de plume les invasions des peuplades du
Danube: Hérules, Thuringiens, Lombards, Ostrogoths, Visigoths,
Allobroges; il montre du doigt les haltes de ces peuplades campées
d'abord, colonisant ensuite, se distribuant, au gré de chefs plus ou
moins héroïques, sur les différentes provinces dépecées de l'antique
Italie.
--«Du milieu de ces ruines, dit-il, et de ces peuples renouvelés,
sortent de nouvelles langues; le mélange de l'idiome maternel de ces
peuples étrangers avec l'idiome de l'ancienne Rome donne une autre
forme au langage.»
--De temps en temps une armée, jadis romaine, sous la conduite d'un
lieutenant de l'empereur d'Orient, vient lutter avec plus ou moins
de succès contre les Lombards ou les Hérules maîtres de l'Italie.
Constantinople se souvient que Rome est sa mère; mais ces
expéditions lointaines avortent; il n'y a bientôt plus rien de
romain dans Rome que le pontificat, tantôt humble délégué municipal
de l'empereur d'Orient, tantôt joignant une souveraineté morale à
une magistrature urbaine, autour duquel se groupent les restes de
nationalité romaine. Bientôt ces empereurs d'Orient, distraits de
l'Italie ou déshérités de ses plus belles provinces, se bornent à
posséder Ravenne, Mantoue, Padoue, Bologne, Parme, se maintiennent
quelques années dans l'indépendance; mais bientôt les Toscans
eux-mêmes (Étrusques) sont subordonnés aux Lombards, barbares
d'origine, italianisés de moeurs; les papes, à qui Théodose cède
entièrement Rome, par indifférence pour la possession de ces ruines,
s'accroissant en importance par l'autorité spirituelle du pontificat
sur ces barbares christianisés par leur chef, Rome devient capitale
sacrée en face de Ravenne, capitale profane.
Les papes représentent l'ombre de Rome, les rois lombards
représentent la barbarie conquérante. Ces papes implorent contre les
Lombards les secours de la France, victorieuse, sous Charles-Martel,
des Sarrasins. Grâce à ce secours, les papes recomposent une
certaine Italie indépendante; ils reprennent même Ravenne sur les
empereurs d'Orient. Attaqués de nouveau dans Rome par les Lombards,
Charlemagne accourt à leur appel, délivre le pontife, en reçoit en
récompense le titre d'empereur romain et d'empereur d'Occident.
Cette élection de l'empereur par le pontife devient un droit
d'élection universel des empereurs d'Occident par les papes. Les
empereurs y trouvent une sanction sur les peuples; les papes, un
titre de supériorité sur les rois. On permet aux Lombards vaincus de
rester dans l'Italie septentrionale, la Lombardie; des délégués des
empereurs d'Occident gouvernent légalement la Toscane, l'Étrurie et
les Romagnes.
Tandis que ceci se passe au nord de l'Italie, les Sarrasins occupent
en maîtres tout le midi et le littoral de l'Italie depuis Gênes
jusqu'aux Calabres; Rome, incapable de défendre ces plus belles
contrées de l'Italie méridionale, se console en parodiant l'ancienne
république, maîtresse du monde entre les murs croulants de la ville
de Romulus et des Césars. Elle nomme des consuls, des préfets, des
prétoriens, des sénateurs, des tribuns du peuple, comme pour tromper
son néant. En réalité les papes règnent avec une forte réalité sur
ces ombres mouvantes. Quand les Romains les chassent, les empereurs
germains héritiers de Charlemagne viennent les réintroniser. Les
empereurs et les papes, ligués contre les Lombards et les autres
barbares, sont donc les seuls et vrais souverains alors de l'Italie.