XXI

Machiavel commence par jeter un coup d'oeil magistral sur la

décomposition du cadavre de l'Italie romaine sous les flux et les

reflux des populations hétérogènes qui descendent des Alpes d'un

côté, et qui descendent de l'Afrique de l'autre, pour dépecer, comme

les vautours de la guerre, les restes de l'empire des Césars et pour

en occuper les territoires. «L'Italie antique est morte, disait-il,

le jour où l'empire a été transporté à Constantinople; la Rome des

Césars est morte le jour où le christianisme est né. Un empire ne

survit pas à une religion; une nation qui n'a plus de capitale n'a

plus de tête, plus de coeur, plus de nom, plus de langue, plus de

vie.»

Il trace à grands coups de plume les invasions des peuplades du

Danube: Hérules, Thuringiens, Lombards, Ostrogoths, Visigoths,

Allobroges; il montre du doigt les haltes de ces peuplades campées

d'abord, colonisant ensuite, se distribuant, au gré de chefs plus ou

moins héroïques, sur les différentes provinces dépecées de l'antique

Italie.

--«Du milieu de ces ruines, dit-il, et de ces peuples renouvelés,

sortent de nouvelles langues; le mélange de l'idiome maternel de ces

peuples étrangers avec l'idiome de l'ancienne Rome donne une autre

forme au langage.»

--De temps en temps une armée, jadis romaine, sous la conduite d'un

lieutenant de l'empereur d'Orient, vient lutter avec plus ou moins

de succès contre les Lombards ou les Hérules maîtres de l'Italie.

Constantinople se souvient que Rome est sa mère; mais ces

expéditions lointaines avortent; il n'y a bientôt plus rien de

romain dans Rome que le pontificat, tantôt humble délégué municipal

de l'empereur d'Orient, tantôt joignant une souveraineté morale à

une magistrature urbaine, autour duquel se groupent les restes de

nationalité romaine. Bientôt ces empereurs d'Orient, distraits de

l'Italie ou déshérités de ses plus belles provinces, se bornent à

posséder Ravenne, Mantoue, Padoue, Bologne, Parme, se maintiennent

quelques années dans l'indépendance; mais bientôt les Toscans

eux-mêmes (Étrusques) sont subordonnés aux Lombards, barbares

d'origine, italianisés de moeurs; les papes, à qui Théodose cède

entièrement Rome, par indifférence pour la possession de ces ruines,

s'accroissant en importance par l'autorité spirituelle du pontificat

sur ces barbares christianisés par leur chef, Rome devient capitale

sacrée en face de Ravenne, capitale profane.

Les papes représentent l'ombre de Rome, les rois lombards

représentent la barbarie conquérante. Ces papes implorent contre les

Lombards les secours de la France, victorieuse, sous Charles-Martel,

des Sarrasins. Grâce à ce secours, les papes recomposent une

certaine Italie indépendante; ils reprennent même Ravenne sur les

empereurs d'Orient. Attaqués de nouveau dans Rome par les Lombards,

Charlemagne accourt à leur appel, délivre le pontife, en reçoit en

récompense le titre d'empereur romain et d'empereur d'Occident.

Cette élection de l'empereur par le pontife devient un droit

d'élection universel des empereurs d'Occident par les papes. Les

empereurs y trouvent une sanction sur les peuples; les papes, un

titre de supériorité sur les rois. On permet aux Lombards vaincus de

rester dans l'Italie septentrionale, la Lombardie; des délégués des

empereurs d'Occident gouvernent légalement la Toscane, l'Étrurie et

les Romagnes.

Tandis que ceci se passe au nord de l'Italie, les Sarrasins occupent

en maîtres tout le midi et le littoral de l'Italie depuis Gênes

jusqu'aux Calabres; Rome, incapable de défendre ces plus belles

contrées de l'Italie méridionale, se console en parodiant l'ancienne

république, maîtresse du monde entre les murs croulants de la ville

de Romulus et des Césars. Elle nomme des consuls, des préfets, des

prétoriens, des sénateurs, des tribuns du peuple, comme pour tromper

son néant. En réalité les papes règnent avec une forte réalité sur

ces ombres mouvantes. Quand les Romains les chassent, les empereurs

germains héritiers de Charlemagne viennent les réintroniser. Les

empereurs et les papes, ligués contre les Lombards et les autres

barbares, sont donc les seuls et vrais souverains alors de l'Italie.

Cours familier de Littérature - Volume 09 · 第 131 / 215 题