Nous n'allons pas si loin que J.-J. Rousseau, mais nous n'allons
pas si loin non plus que le préjugé des siècles. Machiavel, dans ce
livre, écrivit de la politique pour la politique; il fit ce qu'on
appelle aujourd'hui de l'art pour l'art; il fut maître d'escrime, il
ne fut pas un assassin.
N'oublions pas non plus qu'il fut un patriote, et que dans son
admiration pour César Borgia il entre plus de patriotisme que de
dépravation. Machiavel sentait pour l'Italie le besoin de la force
nationalisée; cette force qui lui a toujours manqué, à cette noble
race, et qui lui manque encore, semblait se personnifier, aux yeux
de Machiavel, dans César Borgia, grand général et habile politique,
le premier des _condottieri_ et le plus ambitieux des princes
lieutenants de la papauté. Ce n'étaient pas les artifices et les
violences qu'il estimait dans César Borgia, c'était la concentration
d'une Italie armée sous sa main.
Voilà le véritable caractère du livre _du Prince_, et voilà aussi
son excuse. Pour bien juger il faut bien comprendre; le livre _du
Prince_ n'a été bien compris que par J.-J. Rousseau dans son
_Contrat social_.
Un jeune écrivain politique de nos jours, M. Alfred Mézières, est
un des hommes qui ont traduit avec le plus de sagacité la vraie
pensée de Machiavel. Ce livre _du Prince_ n'en restera pas moins le
texte d'une éternelle et équivoque controverse entre les amis et les
ennemis de la morale politique. L'avenir ne revient jamais sur une
prévention du passé.