Une analyse historique profonde, lucide et pénétrante de la conduite
du pape Alexandre VI et de César Borgia, son fils, pour se créer une
vaste domination en Italie, est présentée ici non comme modèle, mais
comme exemple, à Laurent de Médicis, dans le livre _du Prince_: là
est le venin.
«Gagner les hommes et les détruire, dit Machiavel, c'était le moyen
de son génie et la base de sa puissance. En résumant sa conduite,
je n'y trouve rien à critiquer. Doué d'un grand courage et d'une
haute ambition, il ne pouvait se conduire autrement. Quiconque, dans
une souveraineté nouvelle, jugera qu'il lui est nécessaire de se
garantir de ses ennemis, de se faire des amis, de réussir par force
ou par ruse, de se faire aimer ou craindre des peuples, suivre et
respecter par les soldats, de détruire ceux qui peuvent lui nuire,
de remplacer les anciennes institutions par de nouvelles, d'être à
la fois sévère et gracieux, magnanime et libéral; celui-là, dis-je,
ne peut trouver des exemples plus récents que ceux de César Borgia.»
Était-ce là, aux yeux de Machiavel, de l'histoire ou des principes?
Lui seul peut le savoir; mais il est bien difficile d'innocenter
même l'histoire quand elle présente ainsi la ruse ou le meurtre à
l'âme d'un prince, sans avertir au moins ce prince que la ruse est
une bassesse et que le meurtre est un forfait.
Cependant soyons juste: dès le chapitre suivant, où il traite de
ceux qui acquièrent la souveraineté par des scélératesses, Machiavel
dit nettement sa vraie pensée dans les termes suivants:
«En vérité, on ne peut pas dire qu'il y ait de la valeur à massacrer
ses concitoyens, à trahir ses amis, à être sans foi, sans pitié,
sans religion. Par de tels moyens on peut sans doute acquérir le
pouvoir; la gloire, jamais!»